VIII. — Les effets de l’élaboration par déplacement dans les légendes de Prométhée, Moïse et Samson

Nous avons rencontré, à maintes reprises, les effets du déplacement dans le mythe sans lui avoir accordé plus d’attention. La légende grecque de Prométhée comporte les traces précises d’un tel travail. Comme les recherches de Kuhn nous l’ont appris, ce mythe est issu d’un temps où les forces de la nature n’étaient pas encore vénérées sous forme de dieux semblables aux hommes. Au fur et à mesure de la personnification des dieux, apparaissent Agni et Matharichvan. Le premier était le feu, le dieu du feu, l’autre le dieu qui suscite le feu par forage, qui ramène l’Agni lorsque celui-ci se cache. Ces deux figures ne sont pas distinctes à l’origine. Matharichvan apparaît bien plutôt comme un surnom d’Agni et ne s’en détachera comme être personnel que plus tardivement.

Matharichvan — auquel correspond le Prométhée grec, — était en réalité le chercheur du feu. Dans le mythe grec, il devient le voleur de feu. Contre la volonté des dieux il dérobe le feu du ciel pour les hommes et il en subira la punition. Prométhée doit donc se soumettre à la volonté de Zeus ; c’est ici que se situe le déplacement le plus important de la légende. Dans le mythe primitif d’après lequel Matharichvan-Prométhée ramène Agni, le ton de la réprobation fait défaut. La version grecque du mythe procède à un déplacement affectif. Prométhée qui pèche à l’égard des dieux, devient le représentant de l’homme qui fréquemment s’oppose aux décisions des dieux. Du fait de cette déformation de la légende, le sens originel du nom de Prométhée-Pramantha se perdit. Les vieux temps naïfs l’avaient nommé celui qui conçoit, qui fore. Cette conception succomba au refoulement, jusqu’à ce que le peuple eut complètement altéré le sens du nom. Il fut quelque peu apprêté et, secondairement, il reçut la signification de : « celui qui pourvoit à l’avance. » N’avait-il pas été quérir le feu pour ses créatures et n’avait-il pas ainsi loyalement acquis ce nom ! La transformation du nom de Pramantha en celui de Prométhée et la modification correspondante de son sens nous offrent un exemple de déplacement très instructif.

Le processus de déplacement dans la légende de Prométhée acquiert un intérêt supplémentaire si nous considérons une partie du travail de Kuhn que nous avons négligée jusqu’ici. À côté des mythes concernant l’origine du feu, Kuhn traite des mythes apparentés concernant l’origine du filtre divin. Je ne pourrai étudier ici l’origine commune de ces mythes au risque de quitter notre sujet. Je me contenterai de souligner entre autres exemples que l’origine commune de l’éclair et de la pluie provenant du nuage autorise à faire remonter le feu et le filtre divin du mythe à une origine commune. Une donnée de la mythologie comparée nous retiendra spécialement : le fait qu’au Prométhée de la légende grecque (ou indo-européen) correspond le Moïse de la Bible. Si nous comparons le Moïse donateur de la loi, avec le Prométhée donateur du feu, d’après le récit de l’Ancien Testament et la description d’Eschyle, ces personnages paraissent avoir peu de ressemblances. Mais l’histoire de Moïse comme celle de Prométhée comporte un déplacement important. Il nous faut distinguer le vieux Moïse mythique du Moïse biblique. Le Moïse biblique, tout comme Prométhée, monte au ciel et en rapporte — comme celui-ci le feu — la Loi. Il monte parmi l’éclair et le tonnerre ; nous retrouvons l’orage. Ce n’est vraisemblablement pas par hasard que cette loi est dénommée « ardente ». En général, nous voyons Moïse comme le fidèle serviteur du dieu unique ; tandis que Prométhée, en dérobant le feu, entre en conflit avec les dieux, Moïse tient la loi des mains de Dieu, ce qui exclut le conflit. La révolte de Moïse contre Dieu se trouve ailleurs. Le personnage du mythe païen qui correspond à Moïse se procure l’eau du nuage grâce à l’éclair. Moïse est muni d’un homologue de l’éclair ou de l’instrument foreur du mythe païen ; d’une verge, symbole qui réapparaît dans d’innombrables légendes. D’un coup de cette verge, il fait jaillir l’eau des rochers dans le désert, contre l’ordre du Seigneur (Nombres, chap. 20). Moïse est puni de sa désobéissance : il ne parviendra pas à la Terre Promise. Moïse ne vole donc pas l’eau, il se contente de frapper la roche et d’appeler ainsi l’eau. Selon l’ordre de Dieu, il devait parler à la roche ; l’impatience le poussa à la frapper. Le déplacement mène ici extraordinairement loin. Non seulement Moïse n’est qu’un simple humain, un serviteur de Dieu — il ne commet même pas un vol comme Prométhée — il ne fait qu’appeler d’une façon intempestive l’eau qui lui est octroyée. Ainsi, la faute de Moïse est déplacée sur un péché mineur. Du même coup, la puissance de Dieu se trouve augmentée du fait que même une faute relativement minime ne demeure pas impunie.

Nous découvrons ici une perspective intéressante concernant la constitution de certaines idées morbides. Dans la genèse de la névrose obsessionnelle, nous trouvons une « transposition » (Freud), qui est un mécanisme de déplacement similaire. D’après les recherches de Freud, les représentations obsédantes sont issues d’autoaccusations des patients se référant à une activité sexuelle interdite.

Le patient cherche à compenser, par une extrême correction ce qu’à son avis, il commit en matière sexuelle. Il se conduit comme s’il était réellement fautif de quelque chose36.

J’ai mentionné récemment un processus analogue au cours de certains troubles mentaux (démence précoce, mélancolie)37. Le délire d’indignité de ces malades peut souvent être ramené à des reproches concernant la sexualité. Ces patients déplacent le sentiment de culpabilité issu des réminiscences sexuelles sur une défaillance insignifiante d’un autre type. Il n’est pas possible de les détacher de cette conception. Si l’on applique à ces cas les considérations freudiennes, la raison de leur comportement s’en trouve éclairée. Ils veulent écarter leur sentiment de culpabilité.

Les déplacements du genre de celui de l’histoire de Moïse sont très fréquents dans l’Ancien Testament. Nous y trouvons de nombreux mythes d’origine païenne qui, au fur et à mesure que le peuple se ralliait au monothéisme, entrèrent au service de la nouvelle religion et subirent à cette fin des déplacements essentiels. Tous les ouvrages historiques sur l’Ancien Testament témoignent de la lenteur du passage au monothéisme et des luttes violentes qui le marquèrent. Les dieux ou les êtres divins du vieux mythe durent quitter leur piédestal, se contenter du rôle d’humains et se subordonner au dieu unique. Dans certains cas, ce déplacement est d’importance : le dieu de jadis devenu homme devient un adepte particulièrement fidèle, un élu du dieu unique. Les figures des pères archaïques et de Moïse sont les produits de ce processus de déplacement. La légende de Samson convient particulièrement à l’étude de ce processus. Nous en possédons une élaboration faite de main de maître par H. Steinthal38. Je n’en rapporterai que les traits essentiels car elle conduit à des résultats analogues à ceux de l’analyse de la légende de Prométhée.

Comme en témoigne l’étymologie de son nom, Samson est le dieu du soleil du vieux paganisme sémite et il correspond à l’Hercule de la légende indo-européenne. Celui-ci, à proprement parler, est également dieu solaire ou héros ; la légende d’Hercule ressemble à celle de Samson par toute une série de traits importants. Samson est le dieu solaire aux longs cheveux comme Apollon ; il est le dieu qui réchauffe et qui engendre l’astre diurne, dispensateur de bénédiction ; en été, il atteint l’apogée de sa puissance. Aussi l’hiver et la nuit sont ses contreparties naturelles ; d’après une représentation répandue parmi les peuples, ils sont personnifiés par la déesse lune. Lorsque le soleil décline, le dieu solaire fuit devant la déesse lune qui le poursuit. S’il atteint sa plus grande force en été, il ne peut s’en réjouir : à partir du coucher du soleil, il la perd ; il est vaincu par la déesse de la nuit et de l’hiver comme un homme fort peut succomber au pouvoir d’une femme. Samson, le dieu solaire générateur, apparaît comme faible à l’égard de la femme dans la description du Livre des Juges. Vraisemblablement, Dalila est une des formes de cette déesse de la nuit et de l’hiver. Samson perd sa force avec sa chevelure, c’est-à-dire que le dieu solaire perd ses rayons. Mais comme le soleil récupère sa force après l’hiver, ainsi les cheveux de Samson repoussent, de sorte qu’il reprend encore une fois ses forces ; toutefois pour un temps limité. Car il cherche la mort et il la trouve au cours de la fête que ses ennemis les Philistins vouent à leur dieu Dagon. Mais Dagon est le dieu stérile de la mer et du désert ; dans le mythe, il est une puissance adverse, hostile au dieu du soleil.

Samson, héros et dieu solaire, se tue lui-même. C’est là un trait que nous trouvons aussi dans les mythes voisins. Dans le récit biblique, le suicide de Samson se produit une deuxième fois en dehors de la fête de Dagon, sous une forme, il est vrai, difficile à reconnaître. Le dieu solaire unit en lui deux tendances contradictoires. Il est d’une part le dieu qui réchauffe, qui engendre la vie, d’autre part le dieu qui consume, qui met à mal, qui dévore. Ce dernier aspect est représenté par le symbole du lion ; c’est sous le signe du lion qu’en été le soleil atteint son apogée. De même qu’Agni et Matharichvan furent originellement un seul être mais devinrent par la suite deux puissances opposées, de même l’ardeur dévorante du soleil est scindée du dieu solaire bienfaisant sous le symbole du lion. Le premier acte héroïque de Samson et le premier travail d’Hercule sont la victoire sur un lion ; le dieu solaire bénéfique tue le dévorateur sous la forme du lion — et ce faisant, se tue lui-même.

Une élaboration très déformante a permis au dieu du soleil de devenir Samson, le héros voué à Dieu. Il ne subsiste de son être originel que quelques vestiges difficilement compréhensibles en eux-mêmes : la force résidant dans les cheveux, la faiblesse à l’égard de la femme, la mort par suicide. En raison de sa longue chevelure, Samson devient le « Nasir » de la légende postérieure, le fiancé du dieu qui délivre son peuple de la servitude. On peut supposer ici l’identité de Samson, d’Hercule et du Melkart phénicien, dieu tutélaire de son peuple. Le cheminement par lequel le dieu solaire du paganisme devient le héros voué à Dieu ne nous est pas connu en détail ; mais différentes sources nous prouvent que cette transformation s’effectua. Israël fut en lutte durant des siècles avec les Philistins et perdit sa liberté dans ces conflits. L’ancien dieu solaire — celui qui concrétisait la fertilité et la victoire sur le feu dévastateur — devait désormais combler les vœux du peuple sous la forme du héros national. Comme Moïse, il cesse d’être Dieu pour devenir son serviteur et il est choisi par Dieu pour aider son peuple. Il n’apparaît pas comme un chef de troupe, mais toujours isolé comme le soleil se déplace seul au ciel. Seul, il bat les Philistins avec la mâchoire de l’âne ; aveugle, il est seul face aux milliers de Philistins et il les entraîne avec lui dans la mort.


36 Je ne peux approfondir ici la théorie de Freud à ce sujet, et je m’en réfère à la « Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre ».

37 Abraham : Les traumas sexuels, etc., 1907.

38 Steinthal : Die Sage von Simson (La légende de Samson). « Zeitschr. Für Volkerkunde & Sprachwiss », vol. 2, 1862.