IX. — Les moyens de figuration du mythe

Nous avons trouvé dans le mythe l’élaboration par condensation et déplacement du rêve, il nous reste à examiner un dernier aspect du travail du rêve, c’est-à-dire à trouver son homologue dans le mythe. Toutes les représentations ne se traduisent pas sans plus dans le rêve, et il en est de même pour le mythe. Bien sûr, il y a une différence : le rêve dramatise alors que le mythe prend figure d’épopée. Cependant tous deux doivent s’entourer de précautions semblables quant à la possibilité technique de figuration de leur contenu. Le rêve, par exemple, doit trouver une représentation figurée pour les abstractions. À cet effet, ses préférences vont aux tournures verbales prises au sens littéral. Dans un rêve communiqué par Freud, par exemple, la rêveuse veut exprimer qu’un musicien qu’elle apprécie domine de loin les autres (« turmhoch ») (autant qu’une tour). Dans le rêve, elle le voit dans la salle de concert, dirigeant du haut d’une tour. Les relations logiques de notre langue ne peuvent figurer comme telles dans le rêve. Nous avons déjà vu comment le « de même que » est figuré par identification et que la même chose se produit dans le rêve. Une autre relation « ou bien ceci — ou bien cela » s’exprime de différentes manières dans le rêve. Par exemple, sous forme d’alignement des différentes possibilités, c’est-à-dire de représentation figurée s’offrant au choix. J’ai remarqué récemment une autre manière. Le patient présente les différentes possibilités : « ou bien, — ou bien » au cours de rêves différents. Selon notre expérience, les rêves de la même nuit servent à une seule réalisation de désir ; d’après mon expérience personnelle, il n’est pas rare que la série des rêves d’une nuit confronte les différentes possibilités de réalisation du désir et corresponde ainsi à un « ou bien — ou bien ». Cette explication me parut particulièrement lumineuse dans le cas suivant : une dame, proche de son mariage, mais redoutant, de part et d’autre, de sérieuses résistances, me raconta cinq rêves appartenant à la même nuit. Connaissant assez précisément les circonstances de sa vie, je pus constater que toutes les différentes possibilités d’avenir étaient envisagées à travers ces rêves. La rêveuse se cachait dans chaque rêve derrière une personne de sa connaissance qui s’était trouvée dans une situation de ce genre. L’utilisation abondante du matériel infantile était très intéressante. Un peuple ne fait pas autrement dans ses mythes. Il présente également le même désir dans différents mythes. Nous découvrons ici une des causes de la parenté du contenu de tant de mythes. Un désir est-il d’une intensité particulière, il trouve son expression dans différents mythes. Toute figuration particulière est une nouvelle façon de prendre position et met en valeur un nouvel aspect. Il n’est que de s’en référer aux deux récits bibliques parallèles de la création.

La relation étroite de deux aspects du rêve s’exprime fréquemment par le rapprochement, dans le contenu manifeste du rêve, de ces aspects ou de leurs symboles. Dans le mythe, il en est de même. Dans la légende de Prométhée, le foreur est toujours voisin du disque ou de la roue ; dans la Genèse, de même, le serpent et la pomme sont l’un à côté de l’autre. La légende de Prométhée nous montre très bien comment une personne peut se cacher derrière plusieurs symboles : Prométhée est foreur et éclair. La légende de Samson nous en offre un exemple d’un intérêt tout particulier. Le suicide du dieu solaire Samson est représenté par le héros du soleil Samson tuant le lion solaire.

Mais la tâche la plus ardue pour permettre une figuration, c’est de circonvenir la censure. Nous avons déjà parlé, d’une façon générale, du travestissement symbolique. Dans la légende de la descente du feu, nous trouvons des circonlocutions symboliques particulièrement pour le sexe de l’homme ou pour sa fonction. Ceci nous rappelle le symbolisme du rêve. La foreuse, la verge ou un instrument analogue représentant le sexe masculin est un symbole fréquent dans les rêves. La réalisation du désir est transparente lorsqu’une femme rêve qu’elle se fait poignarder par un homme. Dans d’autres rêves, un sabre, un arbre ou une espèce végétale appropriée par sa forme, apparaît comme symbole masculin.

Son corrélatif féminin se trouve aussi dans la légende. C’est le disque solaire ou la roue solaire ou le nuage au creux duquel se meut le Pramantha, l’éclair ou la massue du tonnerre ; c’est visiblement l’antre où Agni s’est caché.

Dans la légende de Prométhée, le feu nous apparaît sous trois formes : comme feu céleste, comme feu terrestre, comme feu vital. En rêve, le feu signifie souvent le feu sexuel, l’amour. Puisque Prométhée est le dieu qui conçoit, le feu de l’amour pourrait bien être considéré comme une quatrième composante.