X. — Les réalisations de désir dans la légende de Prométhée

Convaincus désormais que la censure et l’élaboration du rêve trouvent dans le mythe leur parfait homologue, nous revenons à la question de la réalisation du désir dans la légende de Prométhée. Il s’agit d’établir ce qui se cache derrière le travestissement symbolique. Ici encore, il s’avérera que nous ne pourrons nous passer de la technique que Freud a utilisée pour l’interprétation des rêves.

Les Grecs eux-mêmes ont fait une tentative en ce sens. Le contenu de la légende leur était devenu incompréhensible ; le nom du héros cependant était facile à modifier de façon telle qu’il soit représentatif. Ainsi, Pramantha devint le « Pourvoyeur ». Un tel demi-dieu est très utile — si je puis me permettre de parler ainsi. Son existence correspond à un désir toujours actuel de l'humanité : celui d’un être plein de sollicitude. Dans la transcription nominale de « celui qui pourvoit », s’exprime indubitablement un désir. Mais nous savons que ce sens a été conféré secondairement au mythe et que le symbolisme de la légende de Prométhée ne lui correspond pas. Ceci nous évoque, par analogie, la psychologie du rêve. Il n’est pas rare de reconnaître d’emblée un désir émergeant du rêve. Dans ce cas, le rêveur est prêt à reconnaître sa réalité. Il s’agit toujours d’un désir simple ! mais on se demande, dans ce cas, à quel effet le travail du rêve a été fourni si ce désir, que l’élaboration du rêve devait recouvrir, s’exprime au grand jour. Si l’on procède à une analyse plus précise du rêve, on remarque que le désir actuel en cache un autre qui présente une certaine analogie avec le premier. Le désir actuel forme en quelque sorte la couche la plus superficielle du rêve : celle-ci recouvre un désir refoulé. Le travail interprétatif n’est pas terminé pour autant. Dans certains cas, il est possible d’établir avec certitude une troisième couche. Cette couche, la plus profonde dans le rêve (comme dans la psychose) est régulièrement constituée par des réminiscences infantiles.

Cette stratification peut aussi être démontrée dans la légende de Prométhée. Les investigations de Kuhn nous apprennent que la couche la plus ancienne du mythe est une identification de l’homme et du feu, de la genèse de l’homme et de la genèse du feu. La deuxième couche correspond à une conception plus tardive qui connaissait des dieux personnalisés. Dans cette couche du mythe, le dieu du feu est également l’homme dieu par lequel l’homme est conçu. Dans la troisième couche, la plus récente, Pramantha n’est plus celui qui conçoit, mais le créateur de l’homme et « celui qui pourvoit ».

Nous avons déjà parlé de cette dernière couche et du fantasme de désir qu’elle contient. Par analogie avec le rêve, nous pouvons nous attendre à ce que chacune des couches plus anciennes incarne également un désir. Nous connaissons déjà celui correspondant à la deuxième couche. L’homme fait remonter son origine à un être divin et de ce fait il est lui-même divin. Il s’identifie avec Pramantha. Nous avons pu prouver qu’une tendance semblable à celle des fantasmes de l’enfance de l’individu s’exprime ici : celle que nous déduisons de l’existence d’un complexe de grandeur. Le désir dans la deuxième couche de la légende de Prométhée pourrait être précisé comme suit : Nous voulons être conçus par un être divin et participer à cette divinité ; chacun de nous est un Pramantha. Je souligne que ce fantasme présente une composante sexuelle indiscutable. Si cet aspect sexuel reste un élément relativement subordonné dans la deuxième couche, nous trouvons dans la couche la plus profonde un contenu sexuel pur, une réalisation de désir dans le domaine sexuel. La deuxième couche se distingue de la plus archaïque par un refoulement sexuel bien plus affirmé.

Le symbolisme de la couche la plus profonde est indiscutablement sexuel : il exprime un complexe de grandeur sexuelle. L’homme compare sa puissance génératrice à celle du foreur qui suscite le feu dans le disque de bois, à l’œuvre du foreur céleste, l’éclair. Dans sa forme la plus ancienne, la légende de Prométhée est l’apothéose de la puissance génératrice de l’homme.

Nous nous sommes déjà efforcés de prouver que la sexualité forme le noyau le plus intime de l’être humain. Une erreur aussi ancienne que répandue veut que l’enfance soit indifférente au point de vue sexuel. Je ne parle pas bien entendu de cas de précocité sexuelle anormale. Les investigations de Freud39 nous contraignent à admettre qu’il existe une activité sexuelle dès la tendre enfance. Elle n’est pas bien entendu consciente en tant que telle pour l’enfant et elle est très loin de l’activité sexuelle de l’individu mûr et sain. Précocement, l’enfant s’éveille au voyeurisme sexuel, lié à la curiosité pour les différences entre les sexes, pour la conception, etc. Chaque enfant demande tôt ou tard : d’où suis-je venu ? Ce que l’enfant apprend à cet égard apporte à son imagination une nourriture considérable. L’intérêt porté aux activités sexuelles donne lieu à une tension incomparable. Une révélation inattendue peut entraîner de violentes émotions. De même les premiers signes physiologiques de la maturation sexuelle que l’enfant remarque sur lui-même, suscitent fréquemment la peur et la répulsion.

Nous avons souvent vu surgir, à partir de fantasmes infantiles, des constructions fantasmatiques morbides. Nous constatons d’étranges analogies entre ces productions pathologiques et les mythes. Le médecin rencontre fréquemment des fantasmes issus du voyeurisme et de la curiosité infantile lorsqu’il pénètre la vie des malades mentaux ou des névrosés en se servant de la psychanalyse. À cet égard, je m’en réfère à l’analyse d’un cas de psychose paranoïde par Freud40. Une signification extraordinaire revient à la curiosité sexuelle dans le domaine des manifestations obsédantes, en particulier en cas de rumination obsédante. Les patients de ce type sont obligés, soit à la rumination contre leur gré des questions transcendantales, comme l’origine de Dieu et du monde, soit à se demander pourquoi telle chose est ainsi et non pas autrement. Une observation personnelle que je rapporterai brièvement, indique la signification qui revient au voyeurisme infantile chez les personnes prédisposées à la névrose.

Le patient distinguait chez lui-même deux types de manifestations obsédantes : l’obligation de prier et celle de regarder tout objet méticuleusement pour ruminer ensuite au sujet de sa fabrication, de sa composition, etc. Il raconte qu’il était soumis à cette obsession depuis l’enfance bien qu’il ait eu des rémissions plus ou moins prolongées. L’analyse révéla que, petit garçon, il avait souvent tenté de déshabiller les personnes dont il partageait la chambre ou le lit. Son intérêt concernait l’aspect des organes génitaux et du postérieur, la venue des enfants et les événements qui la précédaient. Il se reprochait les essais forcenés par lesquels il cherchait à satisfaire une curiosité indiscutablement pathologique et commença à prier Dieu et à demander qu’il lui permît de devenir un honnête homme. La prière prit rapidement un caractère obsédant : il couvrait de litanies des bouts de papiers et les lisait aussi fréquemment que possible. Il craignait vivement d’omettre, ne fût-ce qu’un mot. Simultanément aux prières, il développa l’examen obsessionnel des objets. Il s’avéra que le patient s’était consacré à l’étude de toutes sortes d’objets indifférents, à la place de l’examen, considéré comme coupable, de certaines parties du corps. Son intérêt concernait surtout l’envers des objets et le processus de leur fabrication. Ces réflexions sur la constitution d’objets indifférents faisaient contrepoids à la réflexion sur la naissance de l’homme. Comme il arrive souvent dans de tels cas, l’angoisse était « déplacée »41 sur des représentations indifférentes. C’est le même thème qui préoccupe tout enfant mais ce garçon, à un degré anormal : le thème que la mythologie a nommé anthropogonie.

La conception d’un homme, la constitution d’une nouvelle vie sont si énigmatiques que ces phénomènes ont sollicité de tout temps l’intérêt particulier des hommes et ont dû stimuler la formation des mythes. La conception devait apparaître comme un acte magique à une période où l’observation scientifique n’existait pas encore. Nous pourrons étayer encore autrement cette hypothèse. Dans la mythologie, dans la croyance au miracle, partout la baguette magique joue un grand rôle. Mais il est hors de doute que cette baguette n’est qu’une représentation symbolique de l’organe génital masculin (pour des raisons que je ne détaillerai pas ici). Un symbole tout semblable, celui de la baguette creusant le disque de bois centre la forme la plus ancienne de la légende de Prométhée. Je n’ai jusqu’alors pas souligné une particularité étrange de la légende de Prométhée : c’est une légende purement masculine. L’homme qui conçoit apparaît tant sous une forme personnalisée (Pramantha) que symboliquement. La femme n’est représentée que par le disque de bois et n’est mentionnée que tout à fait accessoirement dans la légende. Nous avions conclu que dans sa couche la plus ancienne la légende de Prométhée était l’apothéose de la puissance virile. Cette conception trouve ici une entière confirmation. La forme la plus ancienne de la légende de Prométhée tend à proclamer la puissance procréatrice de l’homme comme le principe de toute vie. C’est là, jusqu’à aujourd’hui, le délire de grandeur sexuel de tout sujet masculin.


39 Trois Essais sur la théorie de la sexualité.

40 « Kleine Schriften zur Nerrosenlehre », p. 124.

41 « Sammlung Kleiner Schriften zur Neurosenlehre », p. 118.