XI. — Analyse du mythe de l’origine du breuvage divin

L’origine du philtre divin est à juste titre étroitement liée à la légende de l’origine du feu que nous concevons comme une légende de la conception. Nous l’avons déjà mentionnée, mais n’avons pas, jusqu’ici, abordé l’analyse de ce mythe. Notre expérience antérieure nous permet de prévoir que deux légendes en étroite relation coïncident quant à leur tendance. L’écrit fondamental de Kuhn nous servira encore une fois de guide pour l’analyse du mythe du philtre divin. À partir d’un certain moment, nous emprunterons bien entendu un chemin personnel.

Dans les textes hindous les plus anciens, le philtre divin s’appelle Amrta, puis Soma, puis Haoma dans le Zendavesta. Dans la mythologie grecque, nous connaissons les termes de Nectar et d’Ambroisie. On attribue à ce philtre des effets variés, merveilleux et mystérieux : il anime, il enthousiasme, il confère l’immortalité. Cette dernière propriété est clairement exprimée dans Amrta et dans Ambroisie qui lui correspond étymologiquement ; le mot nectar contient un sens analogue.

Aussi loin que remonte la tradition, nous apprenons que tous les peuples ont composé des breuvages enivrants, dont l’usage suscite des impressions bien connues et trompeuses. L’homme se sent animé, enthousiasmé, transporté et le breuvage engendre une sensation de chaleur accrue et la convoitise sexuelle. Les cultes de Dionysos ont également un caractère érotique. Le breuvage éveille donc le feu chez l’homme dans les deux sens de la chaleur et du feu de l’amour. On obtenait le breuvage enivrant en pressant certaines plantes. Celles-ci apparaissent dans le mythe comme les plantes soma. Parmi elles, c’est le frêne (ou le sorbier) qui nous intéresse, c’est-à-dire l’arbre même dont le bois sert à concevoir le feu. De ses branches, on extrait un suc que l’on appelle soma.

À côté du soma terrestre, le mythe parle d’un soma céleste et les deux sont identifiés, tout comme ce fut le cas pour le feu terrestre et divin. Sur terre, le soma et le feu sont obtenus grâce au frêne. Et de même que d’après la légende de Prométhée le feu céleste est allumé avec le frêne universel (l’arbre des nuages) de même le soma divin est issu de ce frêne. On l’obtient en forant le bois du frêne universel (c’est-à-dire dans le nuage). Le soma terrestre est un soma divin issu du frêne céleste. Un oiseau qui niche dans ses branches l’a porté sur terre. L’analogie avec la légende du feu est ici éclatante. De même que le feu céleste comprend l’ardeur solaire et l’éclair, de même le soma divin a plusieurs significations : il est à la fois rosée et pluie et devient encore le breuvage des dieux. L’arbre de nuages est décrit avec plus de précision dans certains mythes. Ses racines plongent dans des lacs : de son pied jaillissent des sources qui retombent sur terre sous forme de pluie. Des branches, tombe la rosée42.

Nous avons constaté précédemment que l’ignition terrestre et céleste de la couche la plus ancienne de la légende de Prométhée n'était que le représentant symbolique de l’acte de la conception. Nous pouvons à juste titre admettre que le soma terrestre et céleste illustre symboliquement une troisième donnée encore inconnue de nous. Celle-ci, Kuhn ne l’a pas vue. C’est pourquoi nous dépasserons l’analyse de Kuhn pour aboutir à la troisième signification du soma : la plus importante, car la plus originelle.

Le soma céleste est obtenu par le forage dans le nuage, c’est-à-dire par un acte symbolique de conception. La conséquence proche me semble être que le soma symbolise la semence humaine. Assurant la reproduction, la semence est vivifiante et rend immortel. Elle féconde comme le soma céleste qui tombe à terre sous forme de rosée ou de pluie. Nous parvenons alors à saisir pourquoi les légendes de l’origine du feu et du breuvage divin sont si intimement liées. La partie du corps qui conçoit est indiscernable de la semence.

À cette couche la plus ancienne du mythe et dont le sens sexuel est clair, s’en ajoute — comme dans la légende du feu — une deuxième. Dans ce cas aussi elle se distingue de la première par la personnification des phénomènes de la nature, c’est-à-dire par l’apparition de figures divines anthropomorphes et par un refoulement sexuel intense. Nous rencontrons un être à demi divin qui porte le nom de soma. Soma est le génie de la force et de la conception ; notre supposition sur la nature essentielle du soma se trouve confirmée. Dans certains mythes, Soma est remplacé par Agni que nous connaissons bien.

Dans la mesure où il nous permet de comprendre la couche la plus précoce de la légende du soma, il est intéressant d’examiner un mythe grec qui a conservé la représentation de l’origine du philtre divin par forage. Zeus désire parvenir jusqu’à Perséphone qui est cachée dans la montagne de nuages. Pour ce faire, il se transforme en un serpent et se fore un chemin à l’intérieur de la montagne. Ce symbolisme sexuel est aisément compréhensible. De l’union de Zeus et de Perséphone naît Dionysos, le dieu du vin ; une personnification du breuvage divin. Dionysos est allaité par les Hyades. En tant que déesses de la pluie, celles-ci personnifient également le soma céleste ; en tant que constellation, elles règnent sur la période des pluies.

Le Zeus de la mythologie grecque correspond à l’Indra de la mythologie hindoue, lui aussi dieu du ciel clair et serein. Dans la légende du soma, il tient un rôle important. Il dérobe le soma. De même que dans la troisième couche de la légende de Prométhée Matarichvan va quérir Agni, de même Indra tire le soma de la caverne où les Gandharves le surveillent43. Ce rapt est commis par Indra œuvrant sous la forme d’un faucon. Mais dans certaines légendes, le rapt du soma est attribué à Agni, prenant également la forme d’un oiseau. En apprenant à le connaître comme celui qui dérobe le soma, nous avons devant nous une identification remarquable. Le faucon doit lutter avec les Gandharves pour la possession du soma. Au cours du combat, il perd une plume qui tombe à terre et devient plante à soma. Nous avions rencontré un récit tout semblable au cours de l’analyse de la légende de Prométhée. De même la troisième couche de la légende du soma est tellement remaniée que le contenu manifeste ne présente plus aucune trace de sexualité.

Il nous faut poursuivre la signification de la plante à soma et nous acquérons ainsi de nouvelles preuves de l’identité du soma et de la semence humaine. La branche de l’arbre à soma — représentant symbolique du membre viril — a de merveilleuses propriétés. Non seulement elle donne le breuvage soma, mais elle sert de plus aux usages et cérémonies les plus divers. Du sorbier, on détache la baguette divinatoire qui, permet par exemple de repérer les points d’eau souterrains. Selon une coutume ancestrale, les prêtres au printemps battaient le bétail avec une branche de sorbier pour augmenter sa fécondité et la production de lait. La branche de l’arbre à soma reparaît dans la baguette magique, dans celle d’Hermès et de Thyrsos, baguette avec laquelle Dionysos fait couler le vin des rochers ; la signification symbolique de la baguette s’éclaire encore si nous rappelons qu’elle se transforme en serpent sous les yeux de Pharaon44.

Une autre des si nombreuses fonctions du sorbier dans les mythes et usages retiendra notre attention. C’est en bois de sorbier que l’on faisait le pilon dont on se servait pour préparer le beurre. Ce bois protégeait contre toutes sortes de sorcelleries dont on se croyait spécialement menacé en préparant le beurre. Les sources dont nous disposons montrent indubitablement que la préparation du beurre était comparée à la conception de même que celle du feu et que symboliquement elle le remplaçait. Le produit, le beurre, était comparé et identifié à la fois à la semence et au soma. Un récit du Mahabharata décrit la constitution du soma comme la préparation du beurre. Après Kuhn45 j’en donne la version abrégée. Les dieux qui désirent l’Amrta et les Asura (démons méchants) prennent la montagne Mandara comme pilon pour battre l’océan. Indra encorde la montagne avec le serpent Vasuki et les dieux et les Asura commencent à tirer. De la gueule du serpent sortent fumée et flammes qui s’assemblent en nuages épais et font tomber les éclairs et la pluie sur les dieux. Simultanément, au cours des secousses subies par la montagne, les arbres du sommet frottés l’un contre l’autre s’enflamment et le feu ainsi produit enveloppe la montagne comme l’éclair le fait du nuage sombre. Indra éteint ce feu avec l’eau des nuages. La sève des arbres puissants et des plantes coule dans la mer, et l’eau ainsi mélangée avec la sève la meilleure se prend en beurre — et donne lieu au soma — qui dans la légende est identifié à la lune et à d’autres êtres mythiques ; en dernier apparaît Dhanvantari portant la cruche blanche qui contient l’Amrta. Les dieux et les Asura se la disputent et les premiers sont vainqueurs.

Les vieux poèmes hindous contiennent d’autres descriptions de la production de l’Armta. Aucune ne contredit la signification que j’ai proposée. Chacune des trois couches que nous avons pu démontrer dans la légende contient la réalisation d’un désir analogue à celui de la couche correspondante de la légende de Prométhée. La même apothéose célèbre ici la conception et l’organe générateur, là la semence. Le refoulement du contenu sexuel de la légende transforme progressivement la semence en breuvage divin, cadeau d’un dieu bienveillant à l’homme. La légende du soma subit donc les mêmes modifications que la légende de Prométhée et aboutit comme celle-ci à une réalisation de désir actuel non sexuel.


42 Une autre représentation que l’on peut relever dans les mythes indo-européens voyait dans les nuages un cheval au galop ; de sa crinière, la rosée tombait à terre. Ce cheval de nuages, porteur du soma, donne le cheval ailé Pégase de la mythologie grecque. D’autre part, les nuages mouvants deviennent les Erinnyes. De là viennent les légendes de la horde sauvage, etc. de la mythologie germanique. La représentation d’un nuage en pourchassant un autre essayant de le saisir, nous est connue par un tableau moderne : la fenaison de Segantini. Il est remarquable que l’imagination d’un artiste, dont l’œuvre incarne l’idée de l'unité de la nature, emprunte la même voie que l’imagination des peuples de l’époque préhistorique.

43 Dans un travail spécial, Kuhn a montré que les Gandharves ont engendré une génération de démons, les centaures de la légende grecque.

44 Le phénomène de l’érection a incité, semble-t-il, à une grande activité fantasmatique. La transformation de la baguette (phallus) en serpent signifie le retour du phallus à l’état flaccide.

45 Kuhn : L'origine du feu, 1886, p. 219.