XII. — La théorie du désir dans le mythe

J’ai tenté de formuler une théorie de la genèse du mythe en me fondant sur l’observation psychologique, et de l’étayer par l’analyse approfondie d’exemples. Il est temps maintenant de confronter mes conceptions à d’autres théories mythologiques.

La plus ancienne théorie et je crois actuellement la plus populaire encore admet que le mythe est l’expression figurée d’idées philosophiques et religieuses. Une conception répandue est celle qui veut que le fondement de la vie psychique soit fait de telles idées. Je ne peux adhérer à ce point de vue. Pas plus qu’on ne peut admettre que l’enfant vient au monde avec une éthique altruiste, on ne peut admettre que les hommes des périodes préhistoriques portaient en eux des idées religieuses qu’ils auraient par la suite symbolisées dans les mythes. Il a fallu un processus de refoulement très prolongé avant qu’une telle éthique ne devînt la propriété solide d’un peuple et ce processus se répète encore aujourd’hui en raccourci chez tout individu. L’analyse de la légende de Prométhée nous a montré que le seul aspect qui apparaît comme une idée éthique, religieuse — la conception de Prométhée comme être qui pourvoit aux besoins — est de nature accessoire et secondaire. Par contre, les idées et les désirs d’un autre ordre constituent la base proprement dite de la légende. Comme Freud l’a montré pour la légende d’Œdipe, je pense avoir apporté pour celle de Prométhée la preuve que son origine n’est pas fondée par des conceptions religieuses ou philosophiques, mais par la fantasmatisation sexuelle de l’homme. Je considère les aspects éthiques et religieux comme un sédiment plus tardif, comme un produit du refoulement. Les autres légendes, dont je n’ai pu malheureusement traiter en détail, me semblent confirmer ce point de vue.

Lorsque Kuhn, il y a cinquante ans, a inauguré la mythologie comparée, cette jeune science a rompu avec l’ancienne conception de l’origine des mythes. Delbrück46 a exprimé avec précision ce renversement. Il expliqua que tout mythe était issu d’une observation naturelle. Le mythe tentait un essai naïf d’explication d’un phénomène de la nature. On reconnaissait maintenant un développement au mythe et l’on comparait les différentes légendes avec les contenus analogues de celles d’autres peuples.

Une théorie moderne veut faire remonter à la même source tous les mythes sémites et indo-germaniques : à la contemplation des constellations. Les recherches récentes nous ont appris que Babylone était la patrie de l’astronomie et que bien des mythes semblent en procéder. C’est la théorie astrale. Nous citons un petit travail de Winckler47 à titre d’orientation.

Mettre à la source de tout mythe une observation de la nature, y voir l’expression d’une conception de l’astronomie, n’est pas entièrement satisfaisant. Le motif de la formation des mythes ne nous apparaît pas. C’est négliger l’égocentrisme de toute imagination humaine. S’il est possible que des considérations astronomiques aient eu une influence puissante sur la figuration terminale du mythe, leur signification ne peut cependant avoir été que secondaire. Le rêve aussi recèle le matériel des observations du monde extérieur : à l’analyse rapide, elles peuvent apparaître comme le contenu essentiel du rêve. Le rêveur a utilisé ce matériel car il y a trouvé des analogies avec son « moi » ; il lui sert à voiler symboliquement ses fantasmes de désir. Les considérations astronomiques d’un peuple lui servent à la même fin. Il projette ses fantasmes au ciel. Le centre des mythes, c’est le peuple lui-même. En eux, il vit l’accomplissement de ses désirs.

La théorie du mythe-désir peut sans difficulté s’élargir à une théorie de la religion-désir. L’identification originelle de l’homme avec son dieu est impossible à méconnaître dans le mythe et dans la religion. Un refoulement prolongé a permis aux peuples monothéistes de parvenir à se subordonner à leur dieu comme à un créateur. Si des remaniements progressifs et considérables ont conduit à considérer le dieu unique comme le père des hommes — non plus au sens du père qui conçoit mais au sens du père qui pourvoit — il y a là à nouveau un fantasme de désir enraciné dans l’enfance. C’est le fantasme même qui fait apparaître Prométhée comme « celui qui pourvoit », pour l’amour des Grecs. L’homme désire une sollicitude prévoyante, il projette son désir au ciel : là doit résider un père qui prend soin de tous les hommes. Le culte de la Madone correspond également à un fantasme de désir issu de l’enfance. À la mère pleine de sollicitude, proche de tous les besoins de l’enfant, l’adulte ne veut pas renoncer au cours des détresses de sa vie. Ainsi, il reporte sur la reine des cieux ses fantasmes infantiles persistants. Que l’au-delà soit fantasmatisé au sens du christianisme ou comme lieu des plaisirs sensuels au sens de l’Islam, toutes les conceptions d’une survie ne sont rien d’autre que les réalisations des fantasmes de désir.

J’ai donné une explication de la genèse et des transformations du mythe à l’aide de la théorie du désir. Il convient d’envisager leur disparition. C’est un fait assez connu qui constitue une nouvelle analogie avec le rêve. Chaque rêve subit des modifications régressives dont le rythme est tantôt rapide tantôt lent. L’oubli n’est pas absolu, mais les idées du rêve et leurs accessoires sont refoulés à nouveau. Ainsi un peuple a des périodes d’oubli de ses mythes. Car pour toute collectivité, il est un temps où elle se débarrasse de ses traditions et où un mode de pensée prosaïque s’installe à la place des vieux fantasmes. C’est une reconnaissance progressive des lois de la nature qui suscite cette évolution, mais c’est aussi une situation générale qui parvient à satisfaire le complexe de grandeur. Les autres formations fantasmatiques et le symbolisme du langage prennent part à cette involution. Le symbolisme sexuel de la langue ne s’enrichit plus. Les symboles présents tendent à disparaître. La langue anglaise est la plus « avancée » à cet égard. Il serait plus juste de dire la plus « involuée ». Les différences de sexe y sont effacées à part des traces infimes. La symbolique du langage et de la mythologie n’est apparemment pas une forme d’expression convenant à la civilisation moderne, spécialement à celle des Anglais. Les réussites concrètes permettent de renoncer aux fantasmes de désir. Un peuple qui est loin de la réalisation de son complexe de grandeur nationale se conduit différemment. L’exemple des Juifs est typique. Ils ont conservé pendant de longues périodes les fantasmes caractéristiques de l’enfance d’un peuple. Qu’on songe seulement au désir que réalise le fantasme du peuple élu et de la Terre promise.

La science moderne appelle Loi biogénétique fondamentale le fait que l’évolution de l’individu représente la répétition sommaire du développement de l’espèce. Dans chaque espèce, des modifications corporelles progressives se sont effectuées au cours des longues périodes de la phylogenèse. L’individu parcourt les mêmes étapes évolutives au cours de son développement. Sur le plan psychique il y a également chez l’individu une évolution qui répète le développement phylogénétique. Nous avons rencontré bien des manifestations qui appartiennent aussi bien à la vie de l’individu qu’à celle de la collectivité. Le parallélisme qui nous paraît le plus important est le suivant : Au cours de la période préhistorique, un peuple élabore ses désirs en constructions fantasmatiques qui parviennent à la période historique sous forme de mythes. De même l’homme crée au cours de sa « période préhistorique » les fantasmes issus de ses désirs qui persistent dans les rêves de la « période historique ». Ainsi le mythe est le vestige de la vie psychique infantile d’un peuple et le rêve est le mythe de l’individu.


46 Delbrück : Die Entstehung des Mythus bei den Indo-germanischen Volkern (La constitution du mythe chez les peuples indo-européens), « Zeitschrift für Völkerpsychologie & Sprachwissenschaft », vol. 3, 1865.

47 Winckler : Himmels Weltenbild der Babylonier als Grundlage der Weltamchauung Mythologie aller Völker (L’image du ciel et du monde des Babyloniens comme fondement de la conception du monde et de la mythologie de tous les peuples), in « Der alte Orient », 1902.