XIII. — Les forces déterminantes de la vie psychique de l’individu et de la collectivité

La recherche analytique dont l’œuvre de Freud contient les principes, couvre les phénomènes normaux et pathologiques de la vie mentale des individus et des peuples. Dans ces domaines, elle peut démontrer que tout phénomène psychique est déterminé par des causes discernables. Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de combattre la croyance à la suggestion. C’est sur un autre front que nous avons à nous défendre. C’est une conception répandue et même soutenue comme scientifique que de considérer que le hasard règne dans le domaine psychique. On se refuse à admettre un déterminisme psychique précis, pour les mille événements de la vie quotidienne, les intuitions, les erreurs, les oublis, etc., le contenu des rêves et les manifestations individuelles d’une maladie mentale. On en reste au vieux point de vue dualiste. On assigne aux faits psychiques une position à part en les excluant du déterminisme des lois de la nature. La conception qui confère au hasard l'étiologie des effets psychologiques est stérile car elle ne rend jamais compte des phénomènes de la vie psychique individuelle. Ici s’insère la théorie de Freud. Elle considère tout phénomène psychique comme un effet et en cherche une cause psychologique spécifique. L’objet de cette investigation, c’est l’étude des forces déterminantes dans la vie psychique.

Le premier déterminant du comportement psychique ultérieur, c’est la prédisposition que l’enfant apporte avec lui. La constitution psychosexuelle est l’aspect qui entre en premier en ligne de compte pour expliquer les structures fantasmatiques. Elle s’exprime avec le plus de véracité dans l’enfance jusqu’à ce que le refoulement entre en vigueur. Alors que l’enfant s’apprête à transférer ses penchants à certains objets animés ou inanimés et à les retirer des autres, les influences de l’éducation, du milieu, etc., s’imposent et l’obligent à refouler une part de ses émotions naturelles, en particulier sexuelles. À côté de la prédisposition innée, ces émotions infantiles refoulées exercent une influence puissante et déterminante. Le matériel psychique infantile apparaît dans toutes les structures fantasmatiques. Les réminiscences de périodes plus tardives de la vie viennent en troisième position. Elles aussi sont pour une grande part refoulées. On considère souvent comme inexistantes les réminiscences inaccessibles au souvenir spontané. Freud le premier a reconnu la signification du refoulement et les effets déterminants du matériel psychique refoulé et leur a accordé la place qu’ils méritent.

Il n’y a pas de hasard dans le domaine du psychique. Ce qui, extérieurement, peut apparaître comme tel puise aux sources de la constitution innée et du refoulement sexuel infantile. Les événements vécus après l’enfance sont comme des affluents qui se jettent dans ce fleuve primitif. Ce n’est pas du fait d’une surestimation que nous accordons une signification si ample à la sexualité parmi les forces déterminantes. Dans la vie organique, nous voyons partout la conservation de l’individu se subordonner à celle de l’espèce comme à un principe supérieur. La pulsion au service de la conservation de l’espèce doit être la plus forte, sinon l’espèce périrait.

La recherche analytique au sens de Freud a aujourd’hui encore mauvaise réputation auprès de la critique. Elle partage ce destin avec une branche de la recherche linguistique, l’étymologie. On a pu dire de celle-ci que les voyelles n’y figuraient pas et que les consonnes n’y avaient qu’un rôle médiocre. Cependant l’interprétation d’un mot sur des bases scientifiques se défend et lui vaut à juste titre le nom de science de « l’authentique », c’est-à-dire de l’essence véritable des éléments de la langue. La théorie freudienne est une étymologie des manifestations psychiques. Elle aussi se fraiera son chemin, même s’il doit lui en coûter plus d’un combat avec la pruderie et les préjugés de la science moderne.