I. — La recherche psychanalytique selon Freud

Les théories psychologiques auxquelles s’attache le nom de Freud couvrent une série de domaines de la vie psychique de l’homme qui, à première vue, ont peu de relations entre eux. Freud est parti de certaines manifestations psychiques pathologiques décrites dans les Études sur l'hystérie publiées en 1895 en collaboration avec J. Breuer. La constitution progressive de la méthode psychanalytique exigea une étude approfondie des rêves1. Il apparut par la suite qu’une pleine compréhension de ces phénomènes exigeait une investigation comparée. Aussi Freud annexa-t-il d’autres domaines de la vie psychique normale et pathologique. Ainsi furent conçus les travaux sur l’hystérie, les représentations obsessionnelles et d’autres troubles psychiques rassemblés dans la « Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre », 1909, puis la monographie sur le Mot d’Esprit, 1905, les Trois Essais sur la Sexualité, 1905, et, plus récemment, l’analyse psychologique d’une œuvre poétique2. Freud réussit à envisager ces productions apparemment hétérogènes de la psyché humaine sous l’angle de leurs points communs : celui de leurs relations avec l’inconscient, avec la vie affective de l’enfant et avec la sexualité. Leur tendance commune est de représenter comme réalisé un souhait du sujet. Elles se servent des mêmes moyens pour arriver à leurs fins.

Pour celui qui n’est pas familiarisé avec les écrits de Freud et de ses disciples, il peut paraître étonnant que l’on puisse tenter sérieusement de considérer toutes ces productions sous des angles communs. Il demandera quelle peut être la relation du mot d’esprit avec l’inconscient. Il doutera qu’une maladie puisse permettre au patient qui en souffre la réalisation d’un désir. Il ne concevra pas comme possible de la mettre en parallèle, à cet égard, avec un poème. Il ne comprendra pas les relations générales qui régissent et les rêves de l’adulte et la psyché de l’enfant. Enfin, il s’élèvera peut-être surtout contre les relations établies entre ces phénomènes psychologiques et la sexualité. De même, les théories de Freud apparaissent pleines de contradictions et d’absurdités ; elles semblent généraliser sans critique des découvertes isolées. De sorte que l’on sera tenté de récuser d’emblée une méthode d’investigation qui a permis d’obtenir les résultats sus-évoqués3.

Une réponse immédiate à ces différentes objections m’obligerait à un exposé détaillé de l’ensemble de la théorie freudienne, ce qui dépasserait le cadre de cet écrit. Le cours de notre investigation nous offrira l’occasion d’aborder la plupart des problèmes essentiels auxquels Freud a consacré son activité. En attendant, je me contenterai d’une seule indication : Tous les phénomènes psychiques que nous avons mis côte à côte sont les produits de l’imagination humaine. Il n’est pas possible d’écarter sans plus la supposition qu’en tant que tels ils doivent présenter certaines analogies.

En dehors des productions de l’imagination individuelle, il en est d’autres qui ne peuvent être attribuées à l’imagination d’un seul. Je me bornerai ici à considérer les mythes et les contes comme tels. Nous ne savons pas qui les a créés, qui fut le premier à les raconter. Transmis de génération en génération ils ont subi ainsi des modifications et des adjonctions. Dans les légendes et les contes s’exprime l’imagination d’un peuple. Jusqu’à un certain degré, Freud en a fait l’objet de son investigation et a découvert bien des aspects qui les rendent comparables aux œuvres de l’imagination individuelle. Récemment, un autre auteur a suivi. Riklin4 a fait une analyse psychologique des contes de différents peuples. Je me propose ici de comparer le mythe avec les phénomènes de la psychologie individuelle, en particulier avec le rêve. Je veux montrer que les théories de Freud s’appliquent largement à la psychologie du mythe et qu’elles sont propres à nous introduire à une compréhension nouvelle des légendes5.


1 Die Traumadeutung (La science des rêves), 1900. 2e éd., 1909.

2 Der Wahn und die Traüme in W. Jensens « Gradiva », 1907 (Délire et Rêve dans la « Gradiva » de W. Jensen).

3 Telle est à peu près la position prise par la science médicale vis-à-vis des théories de Freud. Il faut reconnaître que ces théories semblent de prime abord étranges à qui n’est pas averti. Il faut souligner qu’un fossé les sépare de la psychologie traditionnelle. Ceci ne devrait cependant pas être une raison de s'en défaire par un haussement d’épaules, ou par quelques formules lapidaires joviales, comme le critique ne manque pas de le faire.

4 Le travail annoncé par Riklin : Accomplissement des souhaits et symbolisme des contes parut alors que j’avais terminé ce travail. C’est pourquoi je n’ai pu citer que la brève communication préliminaire de l’auteur (« Psychiat. und Neurol. Wochenschrift », 1907, n° 22-24).

5 C’est également [à ce moment], mon texte achevé, que parut un article de Freud, « Der Dichter und das Phantasieren » (Le poète et l’imagination) (« Neue Revue », 2e cahier, mars 1908) exprimant l’idée fondamentale de mon travail sous une forme concise. (« Il est fort vraisemblable que les mythes sont les résidus déformés des désirs fantasmés de nations entières et qu’ils correspondent aux rêves séculaires de la jeune humanité »).