II. — Les fantasmes infantiles dans le rêve et le mythe. La théorie du désir et le mythe

Je voudrais prévenir d’emblée certaines objections a priori concernant l’entreprise que je projette. On pourra m’opposer que le mythe est un produit imaginaire élaboré en période de veille alors que le rêve appartient au sommeil, c’est-à-dire à un degré moindre de conscience. Mais un examen plus attentif montre qu’il ne s’agit pas là d’une différence absolue.

Nous ne rêvons pas qu’endormis ; il y a des rêves éveillés. Dans ceux-ci, nous nous transportons dans un monde irréel et nous formons un monde et un avenir selon nos vœux. Il nous apparaîtra incessamment que la même tendance habite les rêves de nos nuits. Certains êtres ont une grande propension à la rêverie diurne ; on le perçoit à leur air absent. Des transitions imperceptibles mènent jusqu’à l’activité fantasmatique morbide. Les enfants s’adonnent particulièrement à ces fantasmes de type onirique. Dans ses rêves éveillés, le garçon est roi d’un grand empire, il est vainqueur dans des luttes sanglantes ; ou bien il se produit sous l’aspect d’un chef indien ou d’une autre figure. Un degré pathologique de la rêverie en plein jour n’est pas rare chez l’enfant. Là, déjà, nous constatons qu’il est impossible de tracer une frontière entre les fantasmes diurnes et les rêves. Grâce à Freud, nous savons de plus que les pensées du rêve ne se constituent pas pendant celui-ci, mais sont préformées pendant l’état vigile. Au cours du rêve, elles ne font qu’emprunter une forme qui s’écarte de celle sous laquelle nous exprimons d’ordinaire nos pensées.

De même, une autre objection n’est qu’apparemment justifiée, mais est propre à servir de point de départ aux considérations suivantes. On nous dira que le rêve est une production individuelle alors que le mythe condense l’âme populaire. Ainsi la comparaison serait donc insoutenable. Cette objection est facile à écarter. Même si le rêve est issu des émotions d’un sujet, il est des émotions qui sont généralement humaines. Elles s’expriment dans les rêves que Freud appelle « typiques ». Freud a réussi à faire remonter ce groupe de rêves à certains désirs communs à tous les hommes, et à démontrer que ces mêmes désirs fondent certains mythes. C’est pourquoi les constatations de Freud sur les rêves typiques pourront nous servir de base d’investigation. Mais il est d’autres raisons de prendre comme point de départ l’analyse des rêves typiques. Ils nous fournissent l’occasion d’approfondir la théorie de la réalisation du désir dans le rêve. De plus, ils présentent, à certains égards, une complexité moindre que la plupart des autres rêves6.

D’après la théorie de Freud, tout rêve recèle un désir refoulé dans l’inconscient. Tout être a vécu des moments dont il ne parvient pas à se souvenir, sinon avec un vif sentiment de déplaisir. Il cherche à éliminer ces réminiscences de sa conscience. Il ne parvient pas à les faire disparaître complètement de sa mémoire ; il peut seulement les refouler dans l’inconscient. Les souvenirs refoulés et les désirs qui leur sont liés, sont apparemment oubliés ; c’est-à-dire qu’ils sont soustraits à la remémoration spontanée. Mais ce matériel psychique refoulé est libéré, à la moindre défaillance de la fonction consciente, dès que l’imagination remplace la pensée logique, ordonnée. Ceci advient dans les rêves éveillés, les rêves et dans des situations pathologiques variées. Les désirs refoulés reprennent leur place dans les rêves et dans les symptômes de certaines perturbations psychiques. L’imagination représente l’accomplissement des désirs, jadis espéré, mais jamais réalisé. Nous reviendrons par la suite sur le fait, démontré par Freud, qu’une part importante des désirs refoulés date de l’enfance. Pour l’instant, il nous suffit de retenir que, d’après Freud, le rêve est la réalisation d’un désir refoulé, et que les racines les plus profondes de ce désir appartiennent à l’enfance du rêveur.

Freud insiste sur la valeur des réminiscences infantiles à l’origine des rêves typiques. Les rêves qui traitent de la mort de proches parents sont particulièrement instructifs à cet égard. Ces rêves paraissent à première vue infirmer la conception freudienne de la réalisation du désir dans le rêve. Tout un chacun qui a rêvé de la mort d’un proche qu’il a aimé, se défendra énergiquement d’avoir souhaité cette mort, d’avoir exprimé en rêve ce désir secret. Il insistera sur le fait que le rêve s’est accompagné des sentiments pénibles de la peur et de l’effroi et qu’il exprimait donc une appréhension mais certainement pas un désir.

Or, la théorie ne considère pas seulement les désirs actuels, mais accentue la signification des émotions infantiles précoces. Rêver de la mort d’un proche parent, ne permet nullement, selon la théorie freudienne, de conclure à un désir actuel du rêveur ; il suffit qu’il ait nourri ce désir à une époque quelconque, peut-être très éloignée. Bien entendu, ceci n’en facilite pas l’aveu pour autant.

Jusqu’à un certain âge, variable suivant les personnes, l’enfant n’éprouve pas de sentiments altruistes. Il vit un égoïsme naïf. Il est parfaitement erroné d’admettre que les sentiments des enfants vis-à-vis des parents et de leur fratrie soient d’emblée affectueux. Bien au contraire, il existe une certaine concurrence. L’enfant, jusque-là unique, montre une jalousie évidente à l’arrivée du second enfant auquel son état vaut une grande sollicitude. Il est habituel de voir un enfant disputer son biberon au plus jeune, être jaloux lorsque celui-ci occupe les genoux maternels qui furent sa place à lui seul. Il lui envie son jouet, il insiste sur ses propres avantages lorsqu’il parle du cadet aux adultes. Ce dernier dès qu’il est en mesure de le faire, réagit de façon également égoïste. En son aîné, il voit un oppresseur et cherche à s’opposer à lui autant que sa faiblesse le lui permet. Dans des conditions normales, ces oppositions pour une grande part, s’évanouissent peu à peu. Mais elles ne peuvent être supprimées radicalement, malgré tous les efforts éducatifs.

Les impulsions hostiles d’un enfant contre un autre s’expriment dans le désir de sa mort. On contestera bien entendu qu’un enfant puisse être assez « mauvais » pour souhaiter la mort de l’autre.

« Celui qui parle ainsi ne réalise pas que la représentation “être mort” de l’enfant n’a de commun avec la nôtre rien de plus que le mot » (Freud). L’enfant n’a pas une représentation claire de la mort d’un homme. Il entend peut-être dire que tel ou tel membre de la famille est mort. Pour lui, cela signifie simplement : cette personne n'est plus là. L’expérience quotidienne permet de saisir avec quelle facilité l’enfant se remet de l’absence d’une personne aimée. Il tend peut-être les mains dans la direction où sa mère a disparu, il pleure un temps, puis il se console en jouant ou en mangeant et ne se rappelle plus spontanément l’absente. Il en est de même des enfants plus âgés de constitution psychique normale. Le petit enfant identifie la mort et l’absence. Il ne peut pas davantage se représenter que celui dont on lui apprend la mort ne reviendra plus jamais. Nous comprenons maintenant comment un enfant peut, en toute bonne foi, souhaiter la mort de l’autre (ou d’une autre personne). Celui-ci est son concurrent ; toute raison de compétition et de jalousie serait écartée s’il était absent.

L’attirance sexuelle adoucit un peu la relation compétitive entre frère et sœur, par rapport à celle qui existe au sein d’une fratrie de même sexe. Nous reprendrons ce point par la suite.

On nous contredira si nous considérons sous le même angle la relation de l’enfant à ses parents... Mais comment peut-on admettre que l’enfant souhaite la mort de sa mère, de son père ? Au plus, consentira-t-on à le reconnaître dans le cas d’un enfant maltraité par ses parents, en ajoutant toutefois qu’il s’agit heureusement d’exceptions et qu’une généralisation est inadmissible.

Les rêves de la mort du père ou de la mère comme il en survient chez tout individu, apportent l’éclaircissement recherché. Freud souligne que « les rêves de mort des parents concernent fréquemment celui des deux qui est du même sexe que le rêveur, que donc l’homme rêve le plus souvent de la mort du père, la femme de celle de la mère ». Freud explique ce comportement pour une part par la prédilection sexuelle précoce du fils pour la mère, de la fille pour le père. Cette prédilection crée une certaine rivalité du fils avec le père pour l’amour de la mère, de même entre fille et mère pour l’amour du père. Tôt ou tard, le fils s’élève contre la patria potestas, soit ouvertement, soit intérieurement seulement. Simultanément, le père protège cette sienne puissance, du fils qui croît. Un rapport similaire existe entre mère et fille. Malgré sa piété filiale, son amour à l’égard de ses enfants, qui tempèrent ou modifient cette relation compétitive, l’homme civilisé ne peut pas en effacer les traces. Au mieux, ces tendances seront refoulées dans l’inconscient. C’est alors précisément qu’elles s’expriment dans les rêves. Les enfants prédisposés aux affections nerveuses ou psychiques extériorisent précocement un amour ou une répulsion exagérés contre leurs parents ou l’un d’eux. Ces tendances nettes dans leurs rêves le seront encore plus dans les symptômes de la maladie qui suivra. Freud en donne des exemples instructifs. Il expose le cas d’une jeune malade mentale qui, dans un état confusionnel7, exprima d’abord une violente aversion à l’égard de sa mère. Redevenue plus lucide, elle rêva de la mort de sa mère. Finalement, elle ne se contenta plus de refouler dans l’inconscient ses sentiments contre sa mère. Elle alla vers une surcompensation de ce sentiment en constituant la phobie, c’est-à-dire la peur pathologique, qu’il puisse arriver quelque chose à sa mère. Au fur et à mesure qu’elle redevint maîtresse d’elle-même, l’aversion se transforma en une sollicitude exagérée pour sa mère. J’ai observé récemment un cas tout semblable.

Ajoutons, pour compléter, que les rêves des adultes traitent souvent de la mort d’un enfant. Les femmes enceintes qui souffrent de leur état rêvent d’avortement. Des pères et mères qui aiment tendrement leur enfant à l’état de veille, peuvent rêver dans certaines circonstances qu’il est mort — par exemple si sa présence compromet un but qu’ils se sont fixé.

Les rêves typiques contiennent donc des désirs que nous ne nous avouons pas dans la vie éveillée. Dans la vie onirique, ces désirs secrets s’expriment. Ces désirs communs à beaucoup ou à tous, nous les rencontrons aussi dans les mythes. Le premier point de comparaison qui nous occupe, est donc le contenu commun à certains rêves et mythes. Il nous faut reprendre les données de Freud. Comme nous le rappelions, c’est lui qui fut le premier à analyser un certain mythe — la légende d’Œdipe — grâce aux perspectives ouvertes par l’interprétation du rêve. Je cite le passage suivant de Freud8 :

« Œdipe, fils de Laïos, roi de Thèbes, et de Jocaste, est abandonné encore nourrisson, car un oracle a annoncé au père que ce fils à naître serait son meurtrier. Il est sauvé et élevé comme fils de roi dans une cour étrangère jusqu’à ce que, incertain de ses origines, il interroge lui-même l’oracle. Il en reçoit le conseil d’éviter sa patrie car il en serait réduit à devenir le meurtrier de son père et l’époux de sa mère. Alors qu’il tourne le dos à sa patrie supposée, il rencontre le roi Laïos et le tue au cours d’une dispute vite attisée. Puis il parvient devant Thèbes où il résout les énigmes du Sphinx qui barre la route. En remerciement, les Thébains l’élisent roi et lui donnent la main de Jocaste. Longtemps son règne se poursuit paisible et digne et il conçoit deux fils et deux filles avec sa mère, inconnue de lui comme telle. Puis une peste éclate qui impose aux Thébains une nouvelle consultation de l’oracle. C’est ici que se situe la tragédie de Sophocle. Les messagers apportent la nouvelle que la peste cessera lorsque l’assassin de Laïos sera chassé du pays. L’action de la pièce n’est rien d’autre que le dévoilement progressant pas à pas, et artistement ménagé — comparable au travail d’une psychanalyse — du fait qu’Œdipe lui-même est l’assassin de Laïos, mais qu’il est aussi le fils de l’assassiné et de Jocaste. »

La tragédie d’Œdipe nous émeut aujourd’hui aussi profondément que les contemporains de Sophocle, bien que nous ne partagions pas leur conception des dieux et du destin, ni leur croyance aux formules des oracles. Freud en conclut avec raison que la fable doit receler quelque chose qui éveille en tous des sentiments familiers, « Il nous fut peut-être donné à tous de diriger vers la mère notre premier émoi sexuel, vers le père la première haine et le premier désir de violence, nos rêves nous en convainquent. » Dans la tragédie d’Œdipe, nous voyons s’accomplir les désirs de notre enfance, tandis qu’au cours de notre développement, nous avons remplacé l’inclination sexuelle pour la mère, la révolte contre le père par des sentiments d’amour et de piété.

Comme le remarque Freud, la tragédie renvoie au rêve typique où le rêveur s’unit sexuellement à sa mère. La traduction littérale du texte est la suivante :

« Car beaucoup d’hommes se sont déjà unis en rêve à leur mère. »

La tragédie contient la réalisation de deux fantasmes infantiles oniriques liés entre eux : Le fantasme de la mort du père et de la relation amoureuse avec la mère. Les conséquences de leur réalisation nous sont montrées dans toute leur horreur.

Le même conflit entre père et fils apparaît dans le mythe d’Ouranos et des Titans. Ouranos tente d’écarter ses fils car il redoute qu’ils ne nuisent à sa puissance. Sou fils Chronos se venge en émasculant le père. Cette forme de vengeance dénote bien l’aspect sexuel de la rivalité. D’ailleurs Chronos cherche à se prémunir de même contre ses propres enfants : il les dévore, à part le plus jeune fils, Zeus. Celui-ci se venge, l’oblige à cracher les enfants et exile Chronos et les autres Titans au Tartare ; d’après une autre version, Zeus lui aussi émascule son père.


6 Une objection plus lointaine, apparemment essentielle, quant à la comparaison du rêve et du mythe, pourrait s'appuyer sur le fait que les mythes se constituent progressivement, au long des générations, alors que le rêve est une formation fugace, éphémère. Cette objection sera envisagée la suite de ce travail.

7 Science des rêves, p. 179.

8 Science des rêves, p. 180.