III. — Le symbolisme du langage onirique et d’autres formations fantasmatiques

Les deux récits d’Œdipe et d’Ouranos et de ses descendants n'ont pas seulement un contenu voisin, mais également une conformité importante de leur forme extérieure. Dans tous deux, le déguisement symbolique est presque absent. Le déroulement nous est livré en termes crus. Il est remarquable qu’il en est de même pour les rêves typiques auxquels nous nous sommes référés pour expliquer ces mythes. Freud a observé que là aussi le déguisement symbolique était très peu poussé.

En général, nous rencontrons, au cours de l’interprétation des rêves, les effets d’une instance psychique que Freud a appelée la censure. Nous en reparlerons plus précisément ; ici, nous ne ferons que la caractériser en quelques traits. La censure ne tolère pas que nos désirs secrets se dévoilent en rêve sous leur vrai visage, elle contraint à l’obscurcissement de la tendance réelle du rêve par la « déformation propre au rêve ». Une « élaboration onirique » très vaste s’effectue pour contourner cette censure. Nous reviendrons par la suite sur ses manifestations. Cependant, nous devons considérer dès à présent l’une des formes de la déformation onirique : le déguisement symbolique des désirs. Les rêves de mort du père et de commerce sexuel avec la mère, dont il a été question, constituent une exception remarquable, dans la mesure où un désir qui nous épouvanterait à l’état vigile est représenté comme réalisé sans aucun déguisement symbolique. Freud explique ce fait en deux temps : aucun désir ne nous parait aussi éloigné de nous que celui-là ; c’est pourquoi la censure n’est pas à la hauteur de telles énormités. Deuxièmement, ce désir, peut facilement se cacher derrière le souci actuel pour la vie de la personne aimée. Il est du plus haut intérêt que la légende d’Œdipe et celle de Chronos et de Zeus soient pauvres en moyens d’expressions symboliques. Dans sa conscience éveillée, l’homme se croit infiniment éloigné des horreurs d’Œdipe ou de celles de Chronos à l’égard de son père et de ses enfants.

Nous constatons pour l’instant qu’il y a des analogies remarquables entre certains mythes et certains rêves. Reste à déterminer si ces analogies ont une signification générale. De même que pour la plupart des rêves, l’analyse des mythes est rendue difficile du fait du déguisement symbolique du contenu véritable. Cette complication est absente de la légende d’Œdipe et des rêves typiques à contenu voisin ; c’est pourquoi ils étaient propres à nous introduire aux problèmes qui nous intéressent.

Si la plupart des mythes se présentent sous une forme symbolique, ils doivent en réalité signifier ou receler autre chose que ce que traduit leur forme apparente. Comme les rêves, ils exigent une interprétation. La légende de Prométhée nous servira d’exemple de mythe symbolisé. Nous allons la soumettre à un travail d’interprétation tout semblable à l’analyse du rêve. Cet exemple nous servira à poursuivre la comparaison entre le rêve et le mythe.

Je sais à quelle objection je me heurterai en me proposant d’interpréter le mythe sur le modèle de l’interprétation du rêve, et en affirmant que le même symbolisme règne de part et d’autre. C’est le grand mérite de Freud de l’avoir découvert. Grâce à cette recherche, nous avons appris à connaître des relations importantes entre les formations psychiques citées. La valeur de cette similitude, acquise non sans peine, est passionnément contestée par la critique. Les adversaires des théories freudiennes rejettent l’interprétation des symboles qu’ils considèrent comme fantastique et forcée. Freud et ses disciples sont sensés être victimes d’une autosuggestion qui leur fait voir toutes choses selon leurs préjugés. Ils éveillent plus particulièrement la malveillance de la critique en considérant le symbolisme du rêve et des formations de la même famille, comme l’expression de représentations sexuelles. Aucun autre enseignement de Freud déviant de l’opinion admise n’est attaqué avec autant de violence que l’interprétation des symboles. Elle est justement de la plus grande importance pour notre recherche. C’est pourquoi, avant de procéder à l’exposé des symboles d’un mythe, j’établirai ma recherche sur une base aussi large que possible. Je voudrais prouver à cet effet que la symbolisation découverte par Freud est profondément enracinée dans chaque homme et l’a été de tout temps. Il s’avère qu’il s’agit essentiellement d’une symbolique sexuelle et de l’expression de fantasmes sexuels. Les données suivantes s’appuyèrent pour une part sur les précieux écrits de Kleinpaul9. Cet auteur s’est vu lui aussi contraint de faire front contre une critique moralisatrice. Je cite une remarque de Kleinpaul à ce sujet10 : « Nous voudrions faire observer que ces fantasmes (sexuels) n’appartiennent pas seulement aux temps patriarcaux où ils étaient naturels, mais qu’ils s’exercent jusqu’à maintenant où ils sont stigmatisés comme pervers. »

Le symbolisme sexuel est une manifestation psychique qui accompagne l’homme dans le temps et l’espace. Dans les débuts de notre culture, il apparaît avec précision sous une forme moins crue, mais toujours claire ; il s’affirme jusqu’à aujourd’hui dans la vie psychique de l’être humain. Kleinpaul le dit de façon percutante : L’homme sexualise l’univers.

Si nous envisageons les débuts des arts plastiques, nous trouvons une multitude infinie de représentations des organes sexuels, soit déguisées, soit précisées et ne laissant subsister aucun doute. Tantôt leurs formes sont utilisées en un sens décoratif. Tantôt les vases, les cruches et autres ustensiles de toutes sortes ont la forme des génitoires. Certains objets artisanaux de divers peuples portent le nom du modèle qui a inspiré leur forme. Les récipients et les ustensiles égyptiens, grecs, étrusques et romains sont des témoins éloquents de cette symbolisation sexuelle de tous les temps, restée vivace dans le peuple. À moins de fermer les yeux, nous pouvons faire les mêmes remarques à propos des objets d’art et des ustensiles de peuples incultes. Il y a là un domaine de recherche pour la science de l’art car les observations de ce genre restent très dispersées dans la littérature.

La symbolisation sexuelle a une signification peut être plus importante encore dans les cérémonies religieuses de tous les peuples. D’innombrables usages la recouvrent. Le culte de la fécondité, si répandu chez les peuples, donne lieu à une symbolisation abondante qui n’a nullement besoin de s’exprimer par des manifestations grossièrement univoques (phallus, etc.).

Mais il n’est pas nécessaire de chercher si loin des habitudes quotidiennes. Notre langue est le meilleur témoin de la signification que la sexualité a dans la pensée de l’homme de toujours. Toutes les langues indo-germaniques et sémitiques possèdent (ou possédèrent jadis) un genre11. C’est un fait dont on se soucie fort peu habituellement. Mais réfléchissons : pourquoi dans notre langue les mots ont-ils un genre masculin ou féminin ? Pourquoi la langue attribue-t-elle aux objets inanimés un sexe ou l’autre ? Certaines langues indo-germaniques connaissent même un troisième genre auquel sont attribués les mots qui ne trouvent pas leur place dans les deux autres catégories, soit parce que l’imagination cherche vainement une analogie sexuelle, soit que pour une raison ou une autre, la neutralité sexuelle doive être soulignée. Il est bien sûr difficile de saisir pourquoi tel objet a tel genre plutôt que tel autre. Il est d’ailleurs à remarquer que certains substantifs de langues proches sont de genres différents. Poursuivre l’investigation de ce problème de philologie si intéressant nous mènerait trop loin. Nous ne voulons que rappeler quelques règles de la langue allemande. En allemand, tous les diminutifs sont neutres. L’imagination populaire les compare à l’homme immature. Les petit enfants surtout sont désignés par « es » (neutre) et traités comme neutres ; dans certaines régions, les filles adultes sont appelées « es » tant qu’elles ne sont pas mariées. Les « filles » et les « demoiselles » sont des diminutifs et des neutres jusqu’à leur mariage ! Les animaux portent des noms totalement différents selon qu’ils sont mâles ou femelles. Le même genre cependant est attribué à d’autres animaux, quel que soit leur sexe. Dans certains cas, la cause en est transparente. Sont masculins les animaux chez lesquels l’homme retrouve des qualités propres à la virilité, la force corporelle, le courage, etc. C’est pourquoi les prédateurs sont du genre masculin. Le chat est en général nommé au féminin, ses câlineries, sa grâce et sa souplesse évoquent des qualités féminines. Ces exemples peuvent suffire.

La sexualisation linguistique d’objets inanimés est un fait curieux. Dans les différentes langues, certains objets sont attribués régulièrement ou de préférence à tel genre. Il doit y avoir là une symbolisation sexuelle commune à différents peuples. Ainsi les bateaux sont, en allemand, surtout du genre féminin. Les noms propres donnés aux bateaux également, même s’ils sont usuellement masculins. Même la langue anglaise, qui n’offre plus que des rudiments de différenciation sexuelle, traite le navire au féminin ; seul, le bateau de guerre est comparé à un lutteur et nommé « man of war ». Cette conception est renforcée par la figure féminine qui orne la proue de nombreux bateaux. « Aux yeux du marin, le bateau n’a pas seulement épaules et arrière, il est aussi arche renfermant les germes de la vie, petite boîte mystique portée par la procession des femmes lors des fêtes de Déméter et de Dionysos. Telle l’épouse du dieu hindou Çiva, il croise sur la mer universelle avec le mât central en guise de phallus » (Kleinpaul). Une autre représentation peut jouer ici. L’homme de mer vit longtemps séparé de sa femme, cependant qu’il est fixé à son bateau. Il vit avec son bateau, comme le terrien avec sa femme et sa famille. Ainsi, la métaphore fait du bateau son épouse.

La pupille de l’œil humain qui apparaît comme une tache sombre est attribuée au même genre dans les langues les plus diverses. « Pupilla » veut dire fille en latin ; la χδρη grecque, la niňa espagnole, la Kanna du sanscrit ont le même sens. L’hébreu dispose de deux expressions dont l’une signifie « fille » et l’autre « petit homme ». La plupart des chercheurs pensent que cette dénomination est en relation avec le délicat reflet en miroir que l’on voit dans la pupille d’autrui. Kleinpaul s’oppose, bien entendu, à cette explication poétique et en propose une plus conforme à la nature. Il soutient que la tache centrale de l’iris est comparée par l’imagination naïve à un trou et utilisée comme un symbole grossier du sexe de la femme. Il en va de même, par exemple, pour le conduit auditif. Quelle que soit l’explication, il n’en reste pas moins le fait de la sexualisation d’un organe, en soi complètement asexué.

Dans certains dialectes allemands, les agrafes et les boutonnières sont appelées mâles et femelles. Différents métiers utilisent les expressions de mère, matrice, « patrice »12 il s’agit toujours d’un creux et d’une mine qui s’y introduit. En Italie, il existe des clefs mâles et femelles selon que l’extrémité à introduire est pleine ou creuse.

Nous parlons comme de femmes de nombreuses villes et de pays entiers. Presque tous les arbres sont femelles pour nous ; visiblement leurs fruits servent de tertium comparationis. En latin, le genre féminin des arbres est une règle absolue (« Les femmes, arbres, villes, pays, etc... »).

Je me borne à ces quelques exemples démonstratifs. Pour peu qu’on approfondisse l’étude de sa langue maternelle, on rencontre partout cette symbolique sexuelle. Le travail de Kleinpaul : « le creuset du langage »13, fournit, à cet égard, un riche matériel.

L’imagination humaine adorne d’un sexe les objets inanimés témoignant ainsi de la signification puissante de la sexualité. Il s’ensuit que l’homme n’a pas avec les objets une relation purement objective ; il a une relation subjective et personnelle marquée, et qui tire son origine de sa sexualité. La façon d’animer les objets environnants est profondément ancrée en l’homme. L’enfant gronde et bat la table contre laquelle il s’est heurté. L’homme ne se limite pas à animer, il sexualise aussi. Nous arrivons à comprendre ainsi le point de vue de Kleinpaul, à savoir que l’homme sexualise l’univers. Il est remarquable de constater que la philologie et la recherche biologique et médicale aboutissent aux mêmes données.

Comme Freud14 l’a montré, la pulsion sexuelle de l’être humain est auto-érotique au stade précoce, c’est-à-dire que l’homme ne connaît pas d’objet en dehors de lui sur lequel il puisse concentrer sa libido. Ce n’est que peu à peu que sa libido s’adresse à d’autres objets, non seulement humains et vivants, mais aussi inanimés. L’étude approfondie de ces répercussions de la sexualité fera l’objet d’une autre publication, en particulier en ce qui concerne leurs anomalies si significatives pour la compréhension de certains troubles mentaux.

Nous avons constaté l’importance que l’homme accorde aux différences sexuelles depuis le tout début. Le besoin d’expansion de la sexualité de l’homme dépasse de loin l’objet de la satisfaction sexuelle. L’homme pénètre, imprègne tout ce qui l’environne de sa sexualité et son langage est la preuve de son imagination sexuelle toujours à l’œuvre. La surestimation du rôle de la sexualité dans la vie normale et pathologique que l’on reproche à Freud et à ses disciples paraît tout à fait invraisemblable à la lumière de ces faits. Le danger de la sous-estimation me paraît bien plus grand. Une objection souvent reprise consiste à dire que la pulsion de conservation domine la vie de l’homme, bien plus que la pulsion sexuelle ; que c’est une exagération que d’attribuer à cette dernière la première place ; que la recherche inaugurée par Freud ne se complaît qu’à conférer à toutes choses un sens sexuel. Il est possible que consciemment l’instinct de conservation et ses conséquences semblent prédominer. Mais les adversaires de Freud commettent la faute de ne considérer que les processus conscients. Jamais Freud n’a prétendu que les représentations sexuelles conscientes aient la priorité sur toutes les autres. Ce sont justement les représentations inconscientes refoulées qui influencent le plus fortement l’imagination.

Toutes les objections proférées contre la théorie de la sexualité de Freud sont réduites à néant lorsque nous considérons notre langue maternelle. La langue est directement issue de l’être le plus intime du peuple. En elle son imagination parle ; elle se manifeste à travers des métaphores et des analogies dont nous sommes à peine conscients. Nous ne prononçons pas une phrase qui ne contienne des expressions symboliques. Pour une grande et importante part, ce symbolisme est de type sexuel. Je rappelle une fois encore qu’il y a dans notre langue des mots masculins, féminins et neutres (concernant les objets). Si les adversaires de Freud ont raison, si vraiment l’instinct de conservation prime sur la pulsion sexuelle, il paraît étonnant que la langue discerne selon un point de vue sexuel ! Pourquoi ne différencie-t-elle pas les choses selon qu’elles conviennent ou non à la conservation ? Pourquoi en place des catégories masculine et féminine, ne crée-t-elle pas celles de ce qui est comestible, potable et en troisième lieu impropre à la consommation ?

De temps immémorial, un certain nombre d’objets et d’activités semble avoir été mis au service de la symbolisation sexuelle. Nous les trouvons, doués de cette signification dans la Bible, dans les Védas, dans les mythes grecs et nordiques, dans les poèmes des temps historiques, dans les rêves. Il en est ainsi du serpent comme symbole du membre viril. Dans la Genèse, il est le séducteur d’Eve ; même signification15 dans les contes allemands et nordiques. Le serpent joue un grand rôle dans les rêves des femmes ; la signification du symbole est généralement claire. La peur superstitieuse des serpents semble liée à la même représentation16. Nous apprenons assez souvent des malades mentales, qu’elles sont attaquées par des serpents qui s’introduisent dans leur sexe ou dans leur bouche. Nous savons qu’à cet égard, la bouche n’est que le substitut de la vulve (le « déplacement vers le haut » de Freud et le travail cité de Riklin).

La pomme est un autre symbole privilégié. Elle représente la fécondité féminine. Eve séduit Adam avec la pomme17.

L’expérience des associations montre de façon fort instructive combien le symbolisme sexuel est enraciné en l’homme. On prononce certaines paroles-stimuli devant quelqu’un qui doit y réagir par les mots qui lui viennent à l’esprit. Le choix du mot de même que d’autres manifestations montre souvent que le mot stimulus a touché, par voie associative, un « complexe » de type sexuel chez la personne observée18. La propension à assimiler au complexe le mot le plus anodin, à le saisir comme symbole du complexe est souvent considérable. Cette tendance n’est absolument pas consciente chez la personne en cause, lorsqu’elle réagit au mot-stimulus. Dans certains cas, elle peut éclaircir elle-même la relation du mot réaction au complexe sexuel, non sans surmonter des réticences plus ou moins marquées. Dans d’autres cas, il en coûte des efforts pénibles à l’observateur. Celui qui a quelque expérience de la technique et de l’analyse psychique, sera orienté dans la direction voulue par la réaction et les manifestations secondaires. La clinique psychiatrique de Zürich utilise une liste de 100 mots-stimuli ; son application à un assez grand nombre de personnes a donné des résultats intéressants pour la connaissance de la symbolisation sexuelle de l’inconscient. Ces résultats recoupent les données acquises ailleurs par Freud.

Quelques exemples nous éclaireront. Le mot stimulus « pflügen » (labourer) suscite régulièrement des manifestations psychiques remarquables. Il déclenche chez la personne soumise à l’expérience tous les aspects connus de l’émotion : allongement du temps de réaction, incompréhension, demande de répétition, achoppement, gestes de perplexité, etc... Manifestement, « pflügen « est entendu comme la désignation symbolique de l’acte sexuel. Il est à noter que ce mot est très habituellement utilisé dans ce sens en grec, en latin et dans les langues orientales19. D’autres mots-stimuli comme « long », « mât », « aiguille », « étroit », « partie », sont régulièrement assimilés à leur sens sexuel. Nous attribuons donc souvent un sens sexuel aux mots qui nous sont lancés de façon incohérente. S’il existe un complexe sexuel marqué, cette tendance se trouve majorée.

De tels faits montrent clairement que le symbolisme et plus spécialement le symbolisme sexuel sont un bien commun à toute l’humanité. Ils infirment l’objection que cette symbolique ou que la signification qui lui est attribuée n’existe que dans l’imagination de chercheurs partiaux. Kleinpaul20 s’exprime à ce sujet avec précision et acuité : On ne fabrique pas les symboles, ils existent ; ils ne sont pas inventés, ils sont simplement reconnus21.

Je ne me contenterai pas de la référence aux données freudiennes sur les symboles ou aux exemples de rêves qu’il a analysés. Je rapporterai ici le fragment de l’analyse d’un rêve pour autant qu’il peut expliquer la symbolique. Je n’insisterai pas sur le reste du matériel de ce rêve pour ne pas alourdir. Le rêve me fut raconté par une de mes connaissances, le voici :

« Je suis seule dans une pièce de forme allongée. Brusquement un bruit souterrain retentit, mais il ne m’étonne pas car tout de suite je me souviens qu’en un point du sol un canal souterrain donne directement dans l’eau. Je soulève une trappe et aussitôt apparaît un être vêtu d’une fourrure brunâtre, qui ressemble beaucoup à un phoque. Il rejette la fourrure et se révèle être mon frère qui, hors d’haleine et épuisé, me prie de l’accueillir car il est parti sans permission et a nagé sous l’eau trouble. Je l’engage à s’allonger sur une chaise longue de ma chambre et il s’endort. Peu après, un nouveau bruit retentit mais bien plus fort. Mon frère sursaute avec un cri de terreur : « Ils me recherchent, ils vont penser que j’ai déserté ! » Il revêt sa pelisse et tente de fuir par le canal souterrain, mais revient tout de suite et dit : « Ça ne sert à rien, ils ont occupé le conduit à partir de l’eau ! » À ce moment, la porte s’ouvre et plusieurs hommes se précipitent et se saisissent de mon frère. Désespérée, je leur crie : “Il n’a rien fait, je veux plaider pour lui !” À cet instant, je me réveille. »

La rêveuse est mariée depuis quelque temps et se trouve au début d’une grossesse. Ce n’est pas sans crainte qu’elle envisage l’accouchement. Le soir précédent, elle s’était fait expliquer le développement et la physiologie du fœtus. Elle était déjà informée schématiquement, mais il s’avéra qu’elle avait certaines conceptions erronées. Ainsi, elle avait mal saisi la signification du liquide amniotique. D’autre part, elle se représentait les poils fins du fœtus (lanugo) aussi épais que ceux d’un jeune animal.

Le canal qui mène directement à l'eau = la filière génitale. L’eau = liquide amniotique. De ce canal surgit un animal velu, comme un phoque. Le phoque est velu et vit dans l’eau, tout comme le fœtus dans le liquide amniotique. Cet être, c’est-à-dire l’enfant attendu, apparaît aussitôt : accouchement rapide et facile. Il se révèle être le frère de la rêveuse. De fait, son frère est beaucoup plus jeune qu’elle. Après la mort prématurée de sa mère, elle dut s’en occuper et eut à son égard une position plutôt maternelle. Elle l’appelle encore maintenant le petit, et les deux puînés « les enfants ». Le jeune frère représente donc l’enfant attendu. Elle désire sa visite (elle habite loin de sa famille), elle attend donc d’abord le frère, ensuite l’enfant. C’est la deuxième analogie entre le frère et l’enfant. Elle souhaite, pour une raison accessoire ici, que son frère quitte son domicile. C’est pourquoi il le « déserte » dans le rêve. Ce domicile est aquatique ; là, il nage beaucoup (troisième analogie avec le fœtus). Son domicile à elle est aussi au bord de l’eau. La chambre étroite où elle séjourne dans le rêve donne sur l’eau. Dans la chambre, il y a une chaise longue qui peut servir de lit lorsqu’il y a un hôte. C’est son frère qu’elle attend. Quatrième analogie : cette pièce est destinée à devenir la chambre d’enfant, le bébé y dormira.

En arrivant, le frère est hors d’haleine. Il a nagé sous l’eau pour venir. Le fœtus aussi, lorsqu’il a quitté l’eau, doit lutter pour respirer. Le frère s’endort rapidement comme l’enfant après la naissance.

Puis suit une scène où le frère est dans un état de vive frayeur, dans une situation sans issue. Une telle situation, l’accouchement, attend précisément la rêveuse. Elle en est effrayée d’avance. En rêve, elle déplace cette peur sur le fœtus, soit sur le frère qui en tient lieu. Elle l’engage à s’allonger puisqu’il est si épuisé. Après l’accouchement, elle sera épuisée et devra se reposer. En rêve, elle est active et c’est le frère qui se couche. Elle se tire d’affaire d’une autre façon encore : le frère est juriste et son activité, c’est d’assurer la défense en « plaidant ». Elle lui prend ce rôle, elle plaide pour lui. En contrepartie, elle lui prête sa peur.

Ce rêve contient des symboles qui sont des exemples typiques. Entre un enfant et un phoque, entre un canal souterrain et la filière génitale, il n'y a qu’une vague analogie. Cependant, dans le rêve, l’un remplace l’autre. Le frère de la rêveuse remplace l’enfant, bien qu’il soit adulte depuis longtemps. Pour elle, il demeure « le petit ». Le rêve utilise de préférence les mots qui peuvent être compris de plusieurs façons différentes.

Pour une part, les réalisations de désir de ce rêve sont claires : le désir d’un accouchement facile, qui ne cause pas de peur, le désir de pouvoir s’occuper du frère. Il est vraisemblable que ce rêve, qui n’a pas été interprété à fond, comporte une autre réalisation de désir restée cachée. Je donnerai un exemple pour montrer que la même symbolique appartient à d’autres états psychopathologiques. Les hallucinations des malades mentaux, qu’il s’agisse d’états permanents ou d’états crépusculaires transitoires, ressemblent extraordinairement aux images du rêve. L’analyse nous apprend qu’il ne s’agit pas seulement d’une ressemblance superficielle.

Un oncle ivrogne abuse de sa nièce, une fillette de dix ans, dans la grange près de la maison des parents. Il l’avait menacée d’incendier la maison si elle se dérobait. Intimidée par les menaces, elle céda à plusieurs reprises. Lorsque quelque temps après elle présenta des troubles mentaux, les souvenirs de l’attentat sexuel et les reproches qu’elle s’adressait de sa soumission constituèrent le contenu essentiel de la psychose, c’est-à-dire qu’ils déterminèrent les manifestations morbides. Ils se cachaient derrière une symbolique sexuelle qui concorde parfaitement avec la symbolique du rêve. De ma description détaillée du cas, publiée précédemment22, je citerai les passages qui nous intéressent ici : La patiente souffrit pendant des années de visions nocturnes, en particulier elle voyait brûler la grange. Cette vision possède une double détermination ; l’oncle avait menacé d’incendier la grange et c’est là qu’il avait abusé d’elle. Par ailleurs, elle avait des cauchemars terribles. Elle voyait une nuée de hiboux : les animaux la regardaient fixement, volaient vers elle, lui arrachaient sa couverture et sa chemise et criaient : honte à toi ! tu es nue ! C’est manifestement la réminiscence du viol. Plus tard, éveillée, elle voyait l’enfer. Les scènes qu’elle visualisait étaient très teintées de sexualité. Elle vit des « êtres métamorphosés », à moitié animaux, à moitié humains, des serpents, des tigres, des hiboux. Il y avait aussi des ivrognes qui se transformaient en tigres et se ruaient sur les animaux femelles. Les réalisations de désir des visions et des rêves ne se comprennent que grâce à l’histoire de la malade. Il suffit ici de comprendre les symboles. Les « êtres métamorphosés », qui incarnent l’oncle de la patiente, composés d’un ivrogne et d’un tigre, sont particulièrement intéressants. L’ivresse et la brutalité bestiale de l’oncle sont réunies dans un même symbole. Dans une scène sexuelle, les serpents ne peuvent pas avoir d’autre sens que celui que nous leur connaissons déjà. Certains animaux jouent un grand rôle comme symboles sexuels dans le rêve et la psychose. Une patiente très érotique atteinte d’hébéphrénie avait nommé « animaux de beauté » ceux qui apparaissaient dans ses hallucinations. Euphémisme qui n’est pas dépourvu d’érotisme.

Riklin a rassemblé d’excellents exemples de ce genre glanés , dans les contes de différents peuples. Enfin, je voudrais mentionner la symbolique de la nouvelle de Jensen, analysée par Freud.


9 Kleinpaul : Leben der Sprache, vol. I ; Die Rätsel der Sprache, vol. II ; Sprache ohne Worte, vol. III ; Das Stromgebiet der Sprache (La vie de la langue ; Les énigmes de la langue ; Langage sans paroles ; Le flux de la langue).

10 Sprache ohne Worte (Langage sans paroles), 1890, p. 490.

11 « Sexe » en allemand (N. d. T.).

12 Traduction littérale de l’allemand (N. d. T.).

13 Stromgebiet der Sprache.

14 Trois Essais sur la théorie de la sexualité.

15 Riklin : Psychologie und Sexualsymbolik der Märchen (Psychologie et symbolique sexuelle dans les contes).

16 Comparer à ceci le texte page 56.

17 La grenade est un symbole de fécondité apparemment à cause de ses nombreux pépins. C’est pourquoi elle est l’attribut de Junon, déesse-épouse. Le pavot riche en graines, est l'attribut de Vénus. Dans une légende, Vénus se transforme en carpe. La richesse en œufs de la carpe femelle était proverbiale dans l'antiquité. Dans certains pays, la coutume veut que les époux soient couverts de riz. De tels usages sont fréquents : ils appellent une progéniture nombreuse. À comparer avec Kleinpaul : Langage sans paroles, p. 27.

18 L’expression « complexe » est utilisée dans les travaux de la Clinique psychiatrique de Zürich (en particulier dans les Études diagnostiques des associations (Diagnostischen Assoziations studien), éditées par Jung). Les auteurs désignent ainsi un complexe de représentations à forte charge affective qui tend à être scindé de la conscience et à être refoulé dans l’inconscient.

19 Kleinpaul : Rätsel des Sproche (Énigmes du langage), p. 136.

20 Kleinpaul : Sprache ohne Worte (Langage sans paroles), p. 26.

21 Les adversaires de Freud dédaignent s’occuper sérieusement du symbolisme et de son essence. Récemment, R. Weygandt (Remarques critiques sur la psychologie de la démence précoce, « Monatschrift für Psychiatrie und Neurologie », vol. 22/1907) a donné un sens particulièrement grotesque aux symptômes d’un état crépusculaire. Il pense avoir ainsi montré le caractère forcé et absurde de l’interprétation freudienne. C’est bien là l'erreur fondamentale de la critique. On pense que la symbolique s’invente, se produit consciemment. Mais les écrits de Freud nous apprennent qu’elle tire son origine de l’inconscient. C’est toujours lorsque la conscience est éliminée en partie ou totalement que le matériel refoulé de représentation émerge, c’est-à-dire dans le sommeil et les états crépusculaires. Ces représentations apparaissent sous une forme déguisée ; elles se servent de symboles. Comme Bleuler le montre (Mécanismes freudiens dans la symptomatologie des Psychoses, « Psychiatr. et Neur. Wochenschrift », 1906), la symbolisation est une forme associative mineure qui utilise de vagues analogies au lieu des relations logiques. Nous sommes incapables de cette activité associative à l’état de claire conscience et d’attention vigile. La symbolisation ne peut donc pas être inventée sur commande.

22 Ueber die Bedeutung sexueller Jugendtraumen für die Symptomatologie der Dementia praecox (La signification des traumatismes sexuels de l’enfance pour la symptomatologie de la démence précoce). « Zentralblatt f. Nervenheilk. », 1907.