IV. — Analyse de la légende de Prométhée

Une même symbolisation, essentiellement sexuelle, se retrouve dans les productions les plus diverses de l’imagination humaine. J’entreprendrai maintenant l’analyse d’un mythe. La constitution de sa symbolique et d’autres analogies importantes avec le rêve nous retiendront.

D’après les Grecs, Prométhée a créé les hommes, puis il a dérobé le feu des dieux pour le porter à ses créatures. La conception de la création de l’homme par un être supérieur est banale chez les peuples les plus divers. Pour courante qu’elle soit, elle n’en exige pas moins une explication ; de même celle de ce créateur ni vraiment dieu, ni vraiment homme, qui déroba le feu des dieux et entra ainsi en conflit avec Zeus. Adalbert Kuhn s’est attaché à l’étude de la légende de l’origine du feu. Kuhn est le fondateur de la mythologie comparée ; la science lui doit une série d’études fondamentales sur plusieurs personnages mythologiques. L’auteur part du fait que certaines légendes communes aux peuples indo-européens sont contenues dans les Védas hindous sous une forme plus originelle que dans les sources grecques ou autres. C’est ainsi qu’il est parvenu à remonter à des sources védiques pour les personnages d’Athénè, des centaures, d’Orphée, de Wotan et d’autres dieux et héros du mythe grec et germanique, et à expliquer ainsi le sens propre des mythes. Son grand travail : De l'origine du feu et du breuvage divin (1859, réimpression en 1886), est d’une importance considérable pour la recherche mythologique. D’autres chercheurs ont suivi ses traces, Delbrück, Steinthal, Cohen, Roth, Max Müller, Schwartz. Je ne ferai état ici que des résultats les plus importants des investigations de Kuhn et pour des raisons techniques, je me limiterai au mythe de l’origine du feu. Je m’en tiendrai en partie à un extrait du travail du Kuhn que Steinthal a repris dans une conférence critique23. J’ai également utilisé les remarques générales que Cohen24 a apportées aux résultats de Kuhn.

Il n’est bien entendu pas possible, dans le cadre de ce travail, d’aborder les différents aspects des analyses comparées linguistique et mythologique. À cet égard, je m’en réfère au travail cité et aux écrits de Steinthal et de Cohen.

Certaines découvertes nous ont appris que tous les peuples indo-européens se procuraient initialement le feu par frottement. Cette méthode se retrouve encore aux époques historiques ; les termes techniques qui la désignent nous sont connus. Les peuples incultes d’autres races emploient encore le même procédé. La question de savoir comment l’homme est parvenu à concevoir le feu par frottement reste ouverte. D’après Kuhn, c’est la nature qui aurait été l’initiatrice de l’homme : il pouvait avoir observé comment la pousse desséchée d’une plante grimpante, agitée par le vent, se frottait au creux d’une branche et s’enflammait. Peschel25 déjà mentionna l’invraisemblance de cette explication ; il pense que c’est en creusant, ou au cours d’autres activités manuelles, que l’homme apprit à connaître réchauffement de deux objets par frottement même sans observer le même déroulement dans la nature.

Le dispositif primitif d’allumage était constitué par un bâton dur et un disque de bois tendre, creusé d’une excavation. Un mouvement de rotation et de forage enflammait le bois. Le feu ainsi obtenu présente l’inconvénient de s’éteindre peu après ; il faut alors le produire à nouveau. Mais l’homme pouvait observer le même fait avec un autre feu, celui du ciel. Chaque jour le feu du soleil y apparaissait, chaud et brillant ; par périodes, des rayons enflammés descendaient étincelants et consumants. Le feu céleste aussi s’éteignait après un temps. Au ciel aussi, quelque chose brûlait et s’éteignait. Une représentation très ancienne des peuples indo-européens décrit les nuages comme un arbre, le frêne universel que nous rencontrons dans les mythes les plus variés. Mais le bois du frêne servait précisément à faire du feu. Le feu du ciel signifiait bien que le frêne céleste brûlait. L’éclair jailli du ciel était le feu du frêne céleste. Ainsi se développa l’idée que le feu terrestre est un feu céleste descendu sur terre. Le mouvement rapide de l’éclair évoquait le vol des oiseaux ; d’où la supposition qu’un oiseau niché dans le frêne céleste avait apporté sur terre le feu du ciel. Dans les mythes de peuples et de périodes différents c’est l’aigle, le faucon ou la pie qui jouent ce rôle. Certains genres d’arbres, par exemple le sorbier qui porte des fruits rouges, des épines ou des feuilles découpées, représentaient les métamorphoses de l’oiseau de l’éclair. Ses particularités permettaient de reconnaître la couleur, les serres et le plumage de l’oiseau.

À côté des feux célestes et terrestres, il existe une troisième représentation dans le mythe indo-européen : le feu vital. Nous trouvons ici la troisième analogie grâce à laquelle les feux céleste et terrestre furent identifiés. Le feu de la vie doit également être provoqué. Tant qu’il est dans le corps, celui-ci est chaud. Et comme tout autre feu, il s’éteint. L’analogie la plus perceptible s’établissait entre la conception et la préparation du feu. De même que le forage d’un disque de bois avec un bâton conçoit le feu, de même la vie de l’homme s’éveille dans le giron maternel. Les preuves de cette façon de voir sont nombreuses tant dans la langue que dans le mythe. Je ne mentionnerai ici que la transposition des noms des organes génitaux de l’homme et de la femme aux éléments essentiels du briquet primitif. Cette conception s’était faite chair et sang dans le peuple. Plus encore : cette identification se retrouve dans les langues sémitiques. En hébreu les expressions « mâle » et « femelle » signifient littéralement : le perceur et l’excavée.

Ainsi, l’origine du feu de la vie, la création de l’homme est également déplacée vers le haut, vers le frêne céleste. De lui sont issus et l’homme et le feu ; c’est pourquoi l’homme comme le feu ont rejoint la terre grâce à un oiseau : c’est la cigogne qui apporte les enfants.

Une époque plus tardive sédimente une couche nouvelle dans le mythe, créant des dieux semblables aux hommes. Elle conserve l’analogie du feu et de la vie mais elle lui donne une forme nouvelle ; ce dieu du feu est aussi l’homme-dieu. Dans les Védas, nous trouvons un dieu Agni (agni = ignis en latin, feu) qui incarne le feu, la lumière, le soleil et l’éclair, et qui est aussi le premier homme. Pour les mythes de différents peuples Agni est aussi l’oiseau-éclair. Picus, le pic, est à la fois oiseau, feu, éclair et homme dans le mythe latin le plus ancien. Une version plus tardive du mythe fait du pic le premier roi du Latium ; mais de plus, il était le dieu tutélaire des accouchées et des nouveau-nés, c’est-à-dire le dieu de la vie.

Avec la personnification progressive des dieux, tout devint leur production ou leur attribut. Ainsi le feu n’était plus le dieu, mais était suscité par le dieu. Un dieu allumait le matin le feu solaire éteint ; en forant le disque solaire par introduction d’un coin dans le nuage, il produisait l’éclair. De même, il fallait concevoir à nouveau le feu terrestre. Si le feu était éteint, Agni avait disparu ; il devait s’être caché. De même qu’au ciel il se cachait dans un nuage (l’arbre de nuages), il se dissimulait sur terre dans le disque de bois. On pouvait le provoquer à en sortir par des manœuvres de forage et de frottement. Nous rencontrons là un personnage nouveau du mythe, son nom le plus ancien dans les Védas est Matarichvan. Matarichvan cherche Agni qui se dérobe dans le nuage ou dans le bois et le ramène sur terre. D’après une autre version, il trouve Agni dans une caverne. Il apporte aux hommes la lumière et la chaleur dont ils ont besoin. Son nom signifie « celui qui s’enfle ou qui œuvre dans la mère », c’est à nouveau l’éclair ou le bâton foreur.

Le Prométhée du mythe grec correspond à Matarichvan — qui apporte le feu. Au cours des époques historiques, le nom Prométhée qui a subi diverses modifications se voit attribuer la signification « celui qui prévoit et pourvoit ». Une des formes anciennes, entre autres, est « Pramantha », nom à double sens. Il signifie de façon immédiate celui qui produit par frottement. Par friction, il apporte le feu et conçoit l’homme. Il est à remarquer que « Matha » désigne le sexe de l’homme. Le deuxième sens de Pramantha est : voleur de feu. À côté de l’aspect Prométhée-Pramantha concevant le feu, il en est un autre où, comme Matarichvan, il le cherche ou le dérobe au ciel. Il recèle l’étincelle de feu dans un arbrisseau de narthex, c’est-à-dire dans une essence de bois qui sert à faire du feu.

Dans le mythe, le feu nous apparaît sous trois formes : comme feu (et simultanément dieu du feu), comme celui qui conçoit le feu (ou frotteur, ou foreur), et enfin comme homme. L’homme est identique au feu du mythe dans la mesure où les premiers hommes sont issus du feu et parce que l’homme recèle le feu de la vie.


23 Die Prometheus Sage in ihrer ursprünglichen Gestalt (La légende de Prométhée dans sa forme originelle). « Zeitsch. Für VöIker-psychologie und Sprachwissenschaft », 1862, tome II.

24 Cohen : Mythologische Vorstellungen von Gott et Seele (Conceptions mythologiques de Dieu et de l’âme). « Zeitsch. für Völkerpsychologie & Sprachwissenschaft », 1868, 1869, tomes V et VI.

25 Peschel : Völkerkunde, 6e éd., Leipzig, 1885.