VI. — Les effets de la censure dans le rêve et le mythe. La condensation

Nous connaissons déjà le concept de censure. Si dans le rêve le refoulement exercé par la conscience est écarté, les désirs libérés n’apparaissent cependant pas de façon ouverte. La censure ne tolère pas l’expression claire et univoque des représentations refoulées, mais les contraint d’apparaître sous un déguisement étrange. Cette déformation onirique transforme le contenu réel (latent) en contenu manifeste. Comme Freud l’a montré, les pensées latentes du rêve sont préformées dès l’état vigile, par la voie de l’élaboration inconsciente. Le rêve ne forme pas de pensées nouvelles ; il modèle les pensées préformées de la veille conformément aux exigences de la censure. Freud distingue quatre voies qui permettent cette élaboration. Nous devons vérifier s’il en est de même dans le mythe, si une censure s’y exerce et si le mythe utilise les mêmes moyens que le rêve pour la contourner. Ici encore, nous pouvons nous servir de la légende de Prométhée comme d’un paradigme, mais à l’occasion, nous considérerons d’autres mythes encore.

Nous envisagerons d’abord — parmi les différents processus du travail onirique — celui de la condensation. Nous la rencontrons dans la légende de Prométhée sans y prêter plus d’attention. Il nous était apparu que cette légende, si simple de prime abord, exprime en peu de mots un grand nombre d’idées. Celles-ci constituent, comme nous l’avons vu, le contenu latent du mythe. Un seul élément du contenu onirique manifeste recèle fréquemment, non point une mais plusieurs idées du rêve. Il en est pratiquement de même pour le mythe. Si les quelques mots de la légende contiennent toutes les pensées que le travail de Kuhn nous fait connaître, chaque mot doit être en quelque sorte surdéterminé, comme c’est le cas dans le rêve. L’interprétation des rêves peut apporter la preuve qu’un personnage du rêve peut représenter plusieurs personnes réelles. Il n’est pas rare, par exemple, qu’une apparition onirique ait le visage d’une personne donnée, mais la silhouette d’une autre. Le rêveur met ainsi en rapport deux personnes qui coïncident sur un point important. Tout événement du rêve peut également être pluridéterminé. C’est pourquoi l’analyse des rêves doit respecter la multiplicité des significations ; chaque mot du récit onirique peut contenir un sens double ou multiple.

De même que les éléments du rêve, ceux du mythe sont surdéterminés. La légende grecque de Prométhée doit sa forme à un processus de condensation de grande envergure. Le personnage de Prométhée, l’analyse nous le montre, est la condensation de trois conceptions.

D’après l’une, il est le dieu du feu, d’après la seconde le feu, d’après la troisième, l’homme. À partir de ces représentations, s’est condensée la légende du rapt du feu. Steinthal32 a résumé en une phrase l’apport fondamental de l’analyse de Kuhn : Après que le dieu du feu est descendu du ciel, il va, homme ou dieu, à sa propre quête, à la quête d’un lui-même divin ou élément divin pour la terre et fait don de lui à un lui-même, homme.

À celui qui a coutume d’analyser les rêves selon la technique freudienne, le mécanisme de condensation, qui leur est commun, fera apparaître la parenté du rêve et du mythe. Dans des détails apparemment insignifiants du mythe, il reconnaîtra des condensations analogues à celles du rêve. L’analyse de Kuhn fournit la preuve d’une détermination multiple pour presque tous les éléments de la légende de Prométhée et pour chaque symbole. Je rappellerai simplement l’exemple de l’oiseau divin qui condense les fonctions symboliques les plus diverses.

C’est à ce travail de condensation que les étranges formations oniriques de mots nouveaux doivent leur origine. Freud (Interprétation des rêves, p. 202 et autres) donne des exemples intéressants de ce genre et leur signification. Les malades mentaux33 en produisent de semblables. Mais l’homme normal en fait autant à l’état de veille, lorsqu’il commet une erreur de langage. Les exemples de ce genre se trouvent surtout dans la Psychopathologie de la vie quotidienne de Freud. Du matériel qui s’y trouve consigné, je ne tirerai qu’un exemple34.

« Un jeune homme dit à sa sœur : C’est complètement fini avec les D. Je ne les salue plus. Elle répond : C’est d’ailleurs une drôle de « Lippschaft ». Elle voulait dire « Sippschaft » (compagnie) ; mais elle condensa deux éléments dans son lapsus, à savoir que son frère avait jadis ébauché un flirt avec la fille de cette famille et que de celle-ci on disait peu auparavant qu’elle entretenait une liaison (Liebschaft) établie et coupable. »

La légende de Prométhée nous offre les mêmes condensations de mots que celles qui échappent par « inadvertance » à l’homme normal ou se rencontrent dans le rêve et chez le malade mental. Pramantha (= Prométhée) apporte par friction le feu... et l’homme ; d’après une autre conception, il vole le feu pour l’apporter à l’homme. Ces deux points de vue sont condensés dans le nom de Pramantha. Pramantha veut dire celui qui produit par friction et simultanément celui qui dérobe (le feu). Cette condensation est permise par la conformité sonore entre le substantif matha (= le membre viril ; comparer au latin nentula) et la racine du verbe math (= prendre, dérober). Par ailleurs, il faut considérer le double sens du verbe frotter.


32 Steinthal : Die Prometheussage in ihrer ursprünglichen Gestalt (La légende de Prométhée dans sa forme primitive), p. 9.

33 Jung : Psychologie de la Démence précoce, Halle, 1907.

34 2e édition, 1907, p. 30.