Préface à la première édition

Nous possédons, sur la vie et l’art de Segantini, une série de brèves esquisses, et un important travail de biographie et de critique d’art, dû à la plume de Franz Servaes. Ce travail est inclus dans l’ouvrage édité par le gouvernement autrichien à la mémoire de Segantini, et a également paru dans une édition populaire1.

Servaes brosse de la personnalité de Segantini, de l’artiste et de l’homme, un portrait qui est excellent à tous égards. Aussi notre étude ne prétend-elle pas surpasser les descriptions de cet auteur. Elle situe le problème sur un autre plan : il ne s’agit pas de décrire une fois de plus le génie de Segantini, mais d’en apporter une explication psychologique.

Les recherches psychanalytiques de S. Freud et son école jettent une lumière nouvelle sur les phénomènes généraux ou individuels de la vie psychique. Partant de l’exploration de l’inconscient, elles ont également fourni des éclaircissements appréciables sur les lois de la création artistique2. Un des récents travaux de S. Freud, intitulé Un souvenir d’enfance de léonard de Vinci, pour n’en mentionner que cet aspect, a ouvert lui aussi des aperçus de valeur sur la personnalité artistique du maître. Par contre, une étude d’ensemble de la vie et des particularités psychologiques d’un créateur dans les arts plastiques n’a pas encore été tentée sous l’angle psychanalytique dans l’intention de déceler dans l’élaboration artistique l’action de forces instinctuelles inconscientes.

La personnalité puissante et indépendante de Giovanni Segantini émerge d’entre les artistes contemporains. Son évolution, sa vie intérieure comme sa vie extérieure, sa vocation d’artiste, ses œuvres enfin sont marquées au coin d’une originalité telle qu’elles placent la psychologie individuelle devant toute une série de problèmes nom résolus. Le but de notre travail sera d’étudier ceux-ci à la lumière de la psychanalyse.

On pourra s’étonner que ce soit un médecin qui tente d’analyser la vie mentale d’un artiste selon cette nouvelle méthode. La raison en est l’essor pris par l’investigation psychanalytique. Elle s’est développée grâce à un procédé dont le but était initialement l’étude des racines inconscientes d’états mentaux pathologiques (états nerveux ou « névroses »). La psychanalyse eut tôt fait de franchir les étroites frontières de ce champ d’application pour se révéler méthode de recherche féconde dans les domaines les plus divers de la vie mentale ; cependant le cercle de ses adeptes, pour les motifs historiques que nous venons d’évoquer, n’en est pas moins resté formé essentiellement de médecins . En effet, comparé à d’autres observateurs, le médecin qui s’est familiarisé avec l’analyse de l’inconscient chez le névrosé est certainement privilégié. Car il a affaire chez l’artiste à un certain nombre de particularités psychologiques qui lui sont bien connue par les névrosés ; il s’agit de traits qui touchent à la vie fantasmatique consciente ou inconsciente.

Il existe une différence évidente entre mon propos et l’application médicale de la psychanalyse. Celui qui met cette méthode en œuvre s’allie à son patient en vue d’un travail commun. Il gagne des aperçus toujours pénétrants de l’inconscient du malade et attend de pouvoir combler les éventuelles lacunes du matériel à l’aide des associations d’idées du patient. Mais les conditions sont bien autres quand on se propose d’analyser la vie mentale d’un sujet qui ne se trouve plus parmi les vivants. On en est réduit à expliquer les faits disponibles en s'appuyant sur des expériences de valeur éprouvée. Mais le matériel que Segantini nous a légué dans ses œuvres, ses notes, ses lettres, etc., ou qui a été recueilli par d’autres, n’est évidemment pas sans lacunes3. Je ne me refuse donc pas à l’idée que cette analyse ne pourra résoudre toutes les questions. Faudrait-il pour autant renoncer à cet essai ? La riche personnalité de Segantini possède trop de traits attachants et remarquables pour qu’on se résigne à abandonner ce projet.

Un artiste de génie, un être d’envergure tel que Segantini, a droit à ce que nous, ses contemporains, approfondissions ses particularités et en cherchions les raisons. Nous n’aurons pas tort d’escompter de nos peines un enrichissement de nos vues d’ensemble de la psychologie de l’artiste en général. Cet essai montrera de lui-même dans quelle mesure nous nous approcherons de ce but, en suivant les traces de Freud.


1 Franz Servaes : Giovanni Segantini. Sein Leben und sein Work, Leipzig, 1907. Toutes les références qui suivront portant le numéro de la page renvoient à cette édition.

2 Otto Rank : Der Künstler, Vienne et Leipzig ; Hugo Heller et Cie, 1907.

3 Giovanni Segantinis Schriften und Briefe. Édité par Bianca Segantini, Leipzig, Klinkhart et Biermann.