Appendice

Dans les pages qui précédent nous avons fait allusion à plusieurs reprises aux troubles de l’humeur dont Segantini souffrit à diverses périodes de sa vie. Les progrès de la connaissance scientifique des dernières années nous permettent aujourd’hui d’approfondir nos vues sur la genèse et les causes de ces états dépressifs. Il est évident que chaque cas nécessite l’investigation psychanalytique de l’inconscient la plus poussée si nous voulons obtenir des éclaircissement satisfaisants. Les données générales de l’analyse psychologique de ces états ne seront transposées qu’avec les plus prudentes réserves à la maladie d’un homme que nous avons pu soumettre de son vivant à une telle étude.

Or la recherche psychologique nous enseigne que les états dépressifs décrits par la science médicale sous le nom d’états mélancoliques surviennent pour des motifs bien définis. Il n’est pas dans notre propos de classer l’affection de Segantini dans tableau clinique donné. Nous ne désirons qu’esquisser dans quelle mesure les derniers résultats des recherches pourraient jeter plus de lumière sur l’état psychique de l’artiste.

Les états mélancoliques succèdent très régulièrement à un événement auquel la constitution psychique du sujet ne peut faire face : une perte qui a ébranlé les assises mêmes de sa vie psychique, lui paraissant absolument intolérable et insurmontable, et à laquelle il pense ne plus pouvoir trouver, de sa vie, de substitut ou de réparation. Il s’agit toujours de la perte de la personne qui occupait le centre de la vie affective du sujet, et sur laquelle il avait concentré tout son amour. Rien n’exige qu’elle lui soit soustrait par la mort ; il s’agit plutôt d’une impression d’effondrement total de la relation psychologique antérieure avec elle. L’exemple le plus courant de cette perte est celui d’une déception profonde, irréparable, qui nous atteint du côté d’une personne particulièrement chère. C’est le sentiment d’une déréliction totale qui entraîne la dépression psychique.

Cependant, un événement actuel de ce genre ne suffit pas par lui-même à déclencher un trouble de l’équilibre psychique aussi grave qu’il se révèle dans la dépression mélancolique ou les états voisins. La violence de l’affect qui s’associe à ce vécu s’explique en grande partie par des impressions antérieures du même ordre, qui ont déjà causé en leur temps un ébranlement semblable. La psychanalyste de ces cas nous ramène, grâce à l’évocation progressive des souvenirs, aux événements de la petite enfance qui ont mis à rude épreuve une résistance psychologique encore insuffisante, D’après les connaissances acquises pour l’homme, c’est toujours la mère qui lui fait connaître, à cette période précoce de la vie, une telle déception.

Dans le cas de Segantini, il nous est naturellement impossible de poursuivre dans ses détails le processus qui servit de modèle ultérieur. Mais, comme on l’a déjà démontré, l’artiste paraît avoir conservé de son enfance, jusqu’à un âge avancé, un conflit affectif que réactivaient de loin en loin des situations psychologiques,

Les récents progrès de la psychanalyse nous permettent d’avancer d’un pas encore. Nous savons que, pour la forme comme pour le contenu, divers états psychologiques de l’âge mûr se modèlent sur des événement remontant à l’enfance et que de plus, il existe une compulsion à répéter ces expériences initiales.

Nous avions été amenés à supposer, pour Segantini, une petite enfance heureuse, une époque d’abandon, et plus tard une tendance aux représailles difficilement maîtrisable. Mais nous retrouvons plus tard chez lui la même alternance de divers états psychiques. Nous nous souvenons du temps heureux de Savognin, plein d’ardeur créatrice, suivi d’une phase sombre. La solitude élue par l’artiste lui-même répète cet état d’abandon déjà signalé ; ce choix doit faire suspecter une tendance irrésistible à plonger totalement dans une humeur triste. C’est alors que naissent les tableaux qui, du propre aveu de Segantini, devaient punir les mauvaises mères. On dirait que l’artiste avait été contraint par son inconscient à répéter indéfiniment, selon le modèle emprunté à son enfance, le bonheur, la déception, l’hostilité rancunière et leur ultime victoire.

Pénétrons plus profondément, grâce à la psychanalyse, dans la vie mentale des sujets qui souffrent d’états dépressifs : nous découvrirons des pensées tout à fait semblables à celles que nous avons relevées chez Segantini. Tout récemment, un patient me rapporta un rêve qui rappelle étonnamment les tableaux des Mauvaises mères. Ces tableaux, pas plus que les sources hindoues de Segantini, n’étaient connues du rêveur. Il voyait en rêve une silhouette féminine, qui prit peu à peu les traits de sa mère, volant à travers les airs ; elle s’approcha de lui, comme si elle voulait le séduire, pour s’éloigner aussitôt. Ce jeu se répéta plusieurs fois,

Les troubles psychiques qui avaient motivé la psychanalyse de ce patient étaient étroitement liés à sa relation à sa mère ; dans son enfance elle lui avait causé les déceptions amoureuses les plus cruelles. D’abord affectueuse et tendre, la mère avait un jour interdit toute caresse au petit garçon, parce qu’il réagissait d’une manière visiblement sensuelle et érotique. Le motif que la mère invoqua pour justifier son changement de comportement avait cependant éveillé chez l’enfant les affects les plus violents. Sa mère lui avait expliqué qu’elle répugnait aux tendresses. Mais l’enfant eut l’occasion, avant comme après ce faits, d’épier la vie intime de ses parents, et de noter que selon lui sa mère y prenait une part active, allant jusqu’à solliciter son père.

Dans le rêve, l’image de la mère qui s’approche du rêveur pour se soustraire aussitôt à lui nous est maintenant très claire. Sa silhouette flottante évoque le plaisir sensuel ; cette symbolique nous est familière grâce à de nombreux rêves et autres faits de notre vie fantasmatique. Nous ajouterons que certains détails du rêve trahissaient une tendance à se venger de la mère. Cet accord du rêve avec le tableau de Segantini des Mauvaises mères se manifeste donc indiscutablement.

Dans les cas pathologiques attribuables au tableau clinique de la mélancolie, nous découvrons dons, au tréfonds de la vie mentale, cachée sous des fantaisies de vengeance, la nostalgie de la mère au sens le plus primitif du terme. Dans certains phénomènes psychiques s’exprime la nostalgie de la satisfaction primitive éprouvée au sein de la mère. Un seul exemple suffira. Le patient dont j’ai rapporté le rêve se trouvait un jour dans un état de dépression, auquel il ne voyait aucune issue. À cette époque il rencontra une femme, qui représentait, pour lui, sa mère, en bonne comme en mauvaises part. Du côté de cette femme, rien ne s’opposait à une union sexuelle ; elle lui donnait même des signes évidents de désir. Mais il en alla autrement de son côté à lui. Il s’endormit, la tête appuyée contre son sein. Lorsqu’il s’éveilla, il était délivré de son état de dépression. Auparavant désespéré et excédé par la vie, il avait, momentanément du moins, retrouvé un certain contact avec l’existence.

Comme le comportement de Segantini, peu avant sa mort, ressemble à ce processus ! Par un jour d’hiver, vaincu par la fatigue, il se laisse tomber dans la neige. Peu après, il est réveillé par la voix de sa mère depuis longtemps défunte. Il retrouve le chemin de la vie, et peut, au moins temporairement, se dégager de son humeur sombre.

Le lien humain se noue, selon toutes les expériences de la psychanalyse, grâce aux sensations de plaisir les plus anciennes ; celles-ci se rattachent à l’allaitement. La force de ce lien à la mère qui nourrit, se manifeste sous des formes multiples dans notre vie psychique. Nous avons vu que la terre, la nature, le paysage alpestre représentaient la mère dans la vie de Segantini. La ferveur qu’il apportait à boire des yeux le spectacle de la nature fut longtemps pour lui le plus puissant attrait de la vie, jusqu’à ces derniers mots qui exprimèrent une fois encore sa nostalgie de ses montagnes.

Dès lors, nous comprenons plus clairement que la nostalgie de la mère, d’abord satisfaite, puis déçue, sous-tendait les oscillations d’humeur de Segantini, et que ce fut elle qui le fit vivre et mourir.