[Avant-propos]

En tant que « pulsion partielle » sexuelle, le plaisir de voir – de même que son homologue passif, le plaisir de montrer (exhibitionnisme) – est soumis à de multiples limitations et modifications. Pendant la petite enfance ces deux pulsions ont le droit de s’exprimer sans être inhibées par des interdits. Par la suite, elles succombent en grande partie au refoulement et à la sublimation. Ces inhibitions et ces transformations dépassent la juste mesure chez les psychonévrosés, cependant que les émotions refoulées mènent une lutte constante contre le refoulement.

Une petite publication de Freud2 sur le trouble visuel psychogène contient les points de vue nous permettant une meilleure compréhension des inhibitions et des modifications du voyeurisme. Freud s’y réfère à sa théorie des zones érogènes et des pulsions partielles et s’exprime comme suit sur la pulsion partielle voyeuriste qui nous intéresse ici, et sur la zone érogène intéressée, l’œil : « Les yeux ne perçoivent pas seulement les changements importants pour la conservation de la vie, mais aussi les propriétés des objets qui font d’eux des objets d’amour, qui sont leur charme. Il se vérifie qu’il n’est facile pour personne de servir deux maîtres. Plus les relations d’un organe à fonction ambiguë sont intimes avec l’une des grandes pulsions, plus il se refuse à l’autre. »

Si le voyeurisme manifeste des exigences trop grandes ou s’adresse à des objets interdits, il en résulte un conflit pulsionnel. Reprenons le travail cité (p.318-319) :

« Lorsque le voyeurisme – c’est-à-dire la pulsion partielle qui se sert de la vue – a attiré la contre-offensive des pulsions du moi, du fait de ses exigences exagérées, lorsque les représentations qui l’exprimaient sont ainsi vouées au refoulement et maintenues hors de la conscience, alors la relation de l’œil et de la vue au moi et à la conscience est troublée d’une façon globale. Le moi a perdu sa domination sur l’organe qui dès lors appartient entièrement à la pulsion sexuelle refoulée. On a l’impression que le refoulement du moi va trop loin, qu’il vide l’enfant avec l’eau du bain. Le moi ne veut plus rien voir du tout, depuis que la curiosité sexuelle s’est ainsi révélée primordiale. La description opposée qui considère que l’activité est du côté du voyeurisme refoulé est cependant plus exacte. La vengeance, le dédommagement de la pulsion refoulée consiste en ce que cette pulsion, écartée de tout épanouissement psychique, parvient à accroître sa domination sur l’organe dont elle se sert. La perte de la suprématie consciente sur cet organe est la formation substitutive pathogène du refoulement raté, qui n’a été possible qu’à ce prix. »

Pour expliquer un refoulement si marqué du voyeurisme sexuel, Freud fait appel au talion, c’est-à-dire à l’autopunition pour la jouissance qui avait été éprouvée à voir l’objet interdit (p. 319).

Ainsi nous pénétrons dans un vaste domaine encore peu inventorié par la psychanalyse : ce travail se propose de le défricher. Une foule de manifestations pousse à une investigation plus exhaustive. La cécité hystérique, choisie par Freud comme exemple des troubles névrotiques de la vue, n’est qu’une forme, particulièrement impressionnante, il est vrai, du trouble névrotique visuel. Elle n’est pas d’observation courante dans la pratique médicale. En ce qui me concerne, je n’ai rencontré aucun cas univoque au cours des six dernières années, alors que j’ai vu assez fréquemment certains autres troubles, qui, pour une part, n’ont même jamais été pris en considération dans la littérature.

D’un point de vue clinique, il s’agit d’une part des transformations du voyeurisme en une peur spécifique de la manifestation de cette pulsion, d’autre part de troubles de la vue et de symptômes névrotiques qui se déroulent au niveau de l’œil sans porter atteinte directement au sens visuel. Je ne me propose pas seulement de faire part des données de mes investigations psychanalytiques et d’enrichir ainsi la symptomatologie. Dépassant cet aspect purement médical, je voudrais tenter d’utiliser les données ainsi recueillies de la psychologie individuelle pour éclairer certains phénomènes de la psychologie collective.

Je me limiterai aux manifestations du voyeurisme et je renoncerai généralement à considérer simultanément le plaisir de se montrer (exhibitionnisme) pour être plus bref et d’un survol plus aisé. Je sais bien qu’en principe, il serait plus exact de traiter côte à côte ces deux pulsions et de les montrer dans leurs effets réciproques, comme Rank, par exemple, l’a fait dans son excellent travail : « Le thème de la nudité dans la légende et la poésie » (Imago, 1913, vol. II). Mais l’examen distinct d’un aspect des phénomènes me semble justifié car les symptômes névrotiques dont je m’occuperai s’expliquent principalement du fait d’un refoulement du voyeurisme.


2 Aerzliche Standes Zeitung, Vienne, 1910. Réimprimé dans Kleine Schriften zur Neurosenlehre, 1913.