II. Autres troubles névrotiques dans le domaine du voyeurisme

Lorsqu’on se penche plus avant sur les restrictions et les modifications du voyeurisme, on peut s’étonner de la variété des troubles qui en sont issus. Ces troubles apparaissent ou bien chez les personnes mêmes qui ne supportent pas la lumière, ou bien de façon autonome.

Décrivant le cas B, j’ai évoqué brièvement un tel trouble existant à côté de la crainte de la lumière, j’y reviens en quelques mots.

Le patient se plaignait d’une vision imprécise. L’aspect des objets n’était pas net, mais flou, imprécis. Il ne semblait pas y avoir de trouble de l’appareil visuel29 ; le caractère névrotique fut encore confirmé du fait de la guérison de ce trouble, simultanément à la disparition de la crainte de la lumière. Pour éviter des répétitions, je passe à un autre cas que la psychanalyse me permet de décrire.

La patiente C s’occupait de peinture. Bien qu’elle s’adonnât à cet art avec passion, elle remarquait qu’il lui était difficile, au cours des périodes d’excitation névrotique accusée, de saisir exactement les formes des objets et de les fixer dans sa mémoire. Elle vint à parler de ce trouble lorsque la psychanalyse en était à l’élucidation de certains accès moteurs. Le trouble se révéla pour l’essentiel déterminé par un voyeurisme refoulé, à fixation incestueuse, concernant particulièrement le père (les formes de son corps) ; une autre motivation se découvrit lors de l’analyse de certains accès que j’eus l’occasion d’observer quelquefois.

Allongée sur le divan, la patiente commençait à se tendre et à se soulever en un « arc de cercle » (pas très prononcé), donnant les signes d’une violente excitation psychique ; puis le corps entier, et surtout les extrémités, était saisi de vibrations et de secousses que la malade accompagnait de gémissements, jusqu’à la survenue d’une décontraction globale. Au cours de la crise, la patiente se dressait brusquement pour tourner la tête de côté, puis retombait en arrière.

L’analyse de ces crises provoqua des résistances considérables ; reprise et toujours à nouveau abandonnée, elle ne réussit qu’à la fin du traitement. Ces accès se révélèrent comme la figuration mimique d’un événement vécu de l’enfance, lié à des affects violents. Pour certaines raisons, il n’est pas possible de mettre en doute la réalité de cet événement. Elle s’était, un matin, réveillée plus tôt que d’habitude. Dormant dans la chambre des parents, elle fut témoin de leurs relations sexuelles. Les associations permirent de comprendre qu’elle s’était redressé un instant et recouchée toute saisie. Cette participation active s’exprime au cours des accès ultérieurs par la brusque érection du buste. L’événement lui-même fut refoulé, mais le souvenir s’en faisait sentir sous une forme voilée à des occasions que je n’exposerai pas ici. Les résultats graves, à proprement parler, ce furent les reproches sévères qu’elle s’adressait et certaines limitations de la vie pulsionnelle dont nous retiendrons ici la restriction du voyeurisme. Elle se manifestait d’abord par une crainte de tout voir et savoir sexuels et un évitement anxieux de lectures qui auraient pu apporter à la patiente quelque éclaircissement sur la vie amoureuse. La psychanalyse montra que cette crainte s’étendrait au fait de voir en général, même lorsqu’il ne s’agissait de rien de manifestement sexuel. Cette crainte concernait surtout les formes des objets.

Ce cas montre avec une particulière clarté l’effet de l’observation de la vie génitale des parents sur un enfant à prédisposition névrotique. Le voyeurisme se trouve démesurément fixé aux parents par de telles impressions, de sorte que les tentatives de s’en détacher échouent. De même la restriction du voyeurisme dépasse de loin le domaine propre de la sexualité. Le talion peut aller plus ou moins loin ; il peut conduire à la cécité névrotique mais peut aussi se contenter de certaines restrictions à exercer la vue ou bien déclencher la formation de phobies. La patiente souffrait parfois de la pensée obsédante de devoir se crever les yeux.

Je rapporterai brièvement deux cas que je connais, mais que je n’ai pas traités par la psychanalyse. Ils offrent un intérêt symptomatique et démontrent la multiplicité des troubles névrotiques de la vue.

Une femme névrosée souffre par intervalles d’un trouble visuel qui l’empêche de lire sans lunettes. Elle a une crainte évidente à la vue d’illustrations de livres : elle les évite autant que possible.

Un homme jeune, ayant peur de l’obscurité depuis l’enfance, et doté d’une phobie tenace d’être aveugle, contracta un trouble visuel qui fut immédiatement reconnu comme névrotique par l’ophtalmologue. Dans une lettre, il me le décrivit comme suit :  « Depuis dix à quatorze jours, je vois mal, c’est-à-dire que ça scintille devant mes yeux comme si j’étais vertigineux et je ne vois que comme à travers un voile. Cela débuta un après-midi avec un scintillement ; je vis des bandes en zigzag comme lorsqu’on a regardé longtemps le soleil ou une lumière éblouissante. Cela dura environ une demi-heure pour se répéter trois jours plus tard et depuis je l’ai presque constamment. C’est maintenant plutôt une vue troublée qu’un scintillement, s’accompagnant d’un sentiment marqué d’angoisse. D’abord, j’eus peur de devenir aveugle. » Pour comprendre ce trouble, et cela hors analyse, je pus seulement apprendre que le patient souffrait d’un conflit sexuel – répétition achevée de sa position œdipienne infantile.

Il est, dans le domaine du voyeurisme, un trouble plus rare, tout à fait opposé aux troubles perceptifs sus-décrits et qui a cependant la même origine et sert les mêmes tendances. Il s’agit d’une attention excessive aux choses et aux événements du monde extérieur, liée à une mémoire particulièrement fidèle pour des détails minutieux. Cette tension permanente de l’attention oculaire, cette prise en considération de choses que d’autres êtres considèrent justement comme négligeables, peut en faire accroire pour un voyeurisme vivace. Ces personnes sont parfaitement orientées sur les mille détails de leur petit cercle. Mais ce cercle est d’une effroyable exiguïté. Il est limité à ce qui concerne l’enfance, la famille ou la patrie locale. Il existe une crainte d’apprendre à connaître ce qui est au-delà. Ces personnes évitent surtout le voyeurisme et l’activité sexuels. Il s’agit d’un déplacement. Ce qui peut exciter le plus, l’envie de voir, est évité comme interdit ; l’intérêt est déplacé sur ce qui est indifférent et donc intégralement permis.

Je pus poursuivre ce processus jusque dans l’enfance chez un de mes patients. Avant le début du traitement il avait appris quelque chose d’assez indéterminé, à savoir qu’il fallait reproduire en psychanalyse les événements les plus précoces de l’enfance. Au premier entretien, il m’assura avoir des souvenirs complets et fidèles concernant sa petite enfance. Il donna tout de suite quelques exemples, puis beaucoup d’autres portant sur la période de trois à sept ans. De cette période il avait retenu un nombre incroyable d’événements. Cette mémoire minutieuse concernait surtout deux moments situés dans sa quatrième et dans sa septième année et pour ce dernier un séjour dans une ville d’eaux avec ses parents. Il se rappelait un grand nombre de noms propres, décrivait minutieusement l’aspect de ses compagnons, citait les propos de telle ou telle personne et revoyait chaque meuble de l’appartement qu’il habitait avec ses parents. Ces souvenirs étaient si vivants et laissaient une telle impression de fraîcheur qu’on pouvait bien parler d’une hypermnésie.

Ce phénomène demeura d’abord énigmatique pour moi. Je ne parvenais pas à croire à une exception partielle à l’amnésie pour les jeunes années de l’enfance. Il n’y avait pas lieu de supposer une falsification des souvenirs. Les données du malade n'étaient pas marquées du sceau du fantastique mais se déroulaient dans le cadre de la réalité la plus quotidienne. On aurait cherché en vain ce qui faisait imaginer à cet homme fort intelligent une telle quantité de détails inintéressants. Dans le matériel ainsi communiqué, il n’y avait aucune impression forte, aucun souvenir qui eût pu flatter les désirs de grandeur de l’enfant ou de l’adulte.

Cette hypermnésie s’expliqua lorsqu’une amnésie circonscrite et apparemment peu importante se révéla. Au sein du matériel indifférent, le malade ne sut rapporter qu’un fait du temps du séjour balnéaire lié à un affect considérable : il s’était fait à cette période de véhéments reproches. La raison de ces reproches lui était complètement sortie de la mémoire. Il apparut qu’au cours de sa quatrième année, le patient s’était également fait de violents reproches : leur cause restait obscure.

Il est habituel que la levée d’une amnésie existant depuis l’enfance rencontre des résistances considérables. Ainsi en fut-il. Peu à peu, certains points mis à jour, particulièrement à partir des rêves, permirent de conclure avec certitude que chez ce patient aussi l’observation précoce des relations sexuelles parentales avait donné lieu à des refoulements sévères ; elle avait dû se situer à la période précédant les reproches qu’il se faisait. Sa curiosité sexuelle succomba au refoulement ; à sa place apparut cette attention exagérée à des incidents indifférents de la vie journalière.

L’investigation de sa petite enfance suscita un matériel qui témoigna de l’intérêt précoce et intense que ce patient porta au corps de sa mère. Sa fixation à sa mère dura au-delà de la puberté et s’exprima dans une névrose grave (hystérie d’angoisse). Il est remarquable de constater la crainte qu’éprouvait ce patient de voir sa mère. L’interdit de la voir nue s’était mué en une crainte générale de la voir. Le patient considérait de préférence le visage des femmes étrangères, les yeux en particulier ; les yeux présentaient pour lui un attrait érotique. De fait, c’était sa seule activité sexuelle avec les femmes. Je rappelle les considérations sur la signification génitale de l’œil. Cette activité sexuelle réduite du patient était donc son voyeurisme sexuel « déplacé vers le haut ». À cette occasion, je rappelle que l’expression du regard révèle facilement l’excitation érotique. Les hommes ayant une activité sexuelle réduite recherchent souvent, chez les femmes, cet indice de complaisance ; ils se contentent parfois de provoquer cette manifestation, renonçant à toute autre approche. Je reprendrai l’étude de ce phénomène. Je me contente de signaler ici ce curieux déplacement.

Cet homme craignait aussi de regarder les hommes, même des gens qu’il connaissait bien. Son voyeurisme homosexuel était donc bien plus sévèrement refoulé que son voyeurisme hétérosexuel.

Le même mécanisme explique l’apparition d’un symptôme moteur très répandu dans le domaine oculaire : le clignement compulsif des paupières. Pour autant que m’en informa mon expérience, ce mouvement forcé correspond à une occlusion effrayée des yeux. Il est en premier lieu une expression de peur de castration. Le cillement semble régulièrement lié à une peur d’avoir les yeux endommagés. Selon nos indications antérieures, il s’agirait là d’une peur pour le sexe. La contraction forcée des paupières correspond de plus à l’horreur devant certains fantasmes qui s’imposent avec une précision hallucinante, extériorisant le voyeurisme interdit. Il semble s’agir de représentation pour une part érotiques, pour une part sadiques (imagination de la mort des siens). Ces représentations s’imposèrent un jour au patient sous forme d’images (hallucinations forcées) qu’il repoussa avec horreur et qui succombèrent au refoulement. Mais l’occlusion crispée et forcée des paupières montre que ces fantasmes répudiés continuent à exister dans l’inconscient et qu’un refoulement permanent est nécessaire pour les maintenir hors de la conscience30.

Ce que j’appellerai la contrainte à regarder est une curieuse transformation du voyeurisme sexuel. Je traitai un obsédé qui, en plus d’une rumination obsédante sur l’origine de chaque objet, souffrait de l’impulsion de considérer l’envers de tout objet. J’ai déjà parlé de ce cas si particulier31. Ici je ne retiendrai que les faits suivant :

Devant la maison que j’habitais alors, alors, il y avait un jardinet dont la grille portait une plaque. À l’occasion de sa première visite, qui eut lieu le soir, le patient, non content de lire l’inscription, entra dans le jardin et à l’aide d’une allumette éclaira le revers de la plaque. Puis il passa quelque temps à parler fort pour lui-même et à ruminer la question de la fabrication de plaques de ce genre. (C’est sa femme qui me fit cette description.) Lorsqu’elle l’eut enfin introduit dans mon cabinet, il s’intéressa aussitôt à une petite statue de bronze qu’il prit sur la table. Il la fit tourner et considéra avec une attention toute particulière la face postérieure du corps.

Une psychanalyse très fragmentaire m’apprit que le patient avait manifesté dans l’enfance un intérêt excessif pour les fesses. C’est à la suite de la vision inespérée des fesses d’une femme qu’apparurent ses premiers symptômes obsessionnels. Cet intérêt se déplaça par la suite sur des objets inanimés et indifférents dont le patient contemplait compulsionnellement la face postérieure. Je ne puis approfondir ici la raison pour laquelle le voyeurisme s’adresse particulièrement dans ce cas (et dans mainte autre névrose) aux fesses plutôt qu’au sexe.

La peur d’exciter sensuellement par le regard les personnes de l’autre sexe est un trouble qui semble atteindre plus spécialement des névrosées femmes. Parfois elle aboutit à la crainte de toute rencontre humaine, de sorte que ces personnes deviennent complètement asociales.

Il ressort de ce cas, et d’autres que je rapporterai, que l’œil, c’est-à-dire le regard, est censé avoir une puissance témoignant de forces magiques. Cette surestimation de la puissance de l’œil explique que de tels sujets rétrécissent de façon si marquée le champ de leurs représentations. Mes expériences répétées me permettent, je crois, de répartir en deux groupes les cas de ce genre.

La peur d’éveiller par le regard l’excitation sexuelle des autres est fréquente chez les névrosés, parallèlement à d’autres phobies ou obsessions. Ce trouble me semble être l’homologue de la représentation de la « toute-puissance des pensées »; le regard est doté ici de la même « toute-puissance ».

Du point de vue diagnostique, il faut considérer différemment la peur des effets du regard, lorsque ces effets dépassent de loin la séduction amoureuse, etc. Il s’agit alors de psychoses de forme paranoïde qui peuvent évoluer longtemps conformément au tableau d’une névrose.

Une jeune fille craignait que son regard horrifiât les autres à un tel degré qu’ils se figeraient et mourraient sur place. La coïncidence avec le thème d’une antique légende est très frappante ; la patiente comparait elle-même son regard à celui de la gorgone. Cette peur, croissant au cours des années, contraignit la patiente à fuir toute compagnie. Dans un de ses rêves, elle se trouvait dans une pièce gigantesque semblable au hall d’une gare. Parmi les milliers d’êtres rassemblés retentit brusquement un cri d’effroi ; la « morte-figée » s’était échappée, sur quoi ils prirent la fuite, devant elle, épouvantés.

Une autre jeune fille avait des fantasmes semblables. La représentation que son regard pouvait tuer des êtres innombrables n’apparaissait pas seulement dans ses rêves, mais aussi dans des illusions à l’état vigile. Prenant part à un bal, elle remarqua avec épouvante que chaque personne qui la regardait prenait la teinte blafarde et verdâtre d’un cadavre, qu’elle ne se trouvait que parmi des morts.

Ces deux dernières personnes avaient des fantasmes sadiques énormes. L’une brisa en rêve tous les os de sa mère. L’autre ne rêvait que pillages de sa famille dont les membres se faisaient tuer ou martyriser. Ces exemples pourraient être multipliés. L’œil, dans ce cas, est en quelque sorte l’instrument du sadisme.

Il est remarquable que dans les cas de ce genre, il ne s’agissait que de femmes. La psychanalyse des deux derniers cas mentionnés fut difficile pour des raisons inhérentes à la maladie. C’est pourquoi je ne peux dire qu’avec réserve que pour ces deux patientes, qui aimaient s’imaginer dans un rôle sexuel masculin, l’œil semblait avoir la signification d’un pénis avec lequel on peut effrayer et tuer les êtres. Cette conception, qui semble d’abord étrange et invraisemblable, est confirmée par certaines peurs de femmes névrosées d’être transpercées par le regard de l’homme. Ainsi une de mes patientes esquivait le regard de tout homme car elle se sentait littéralement transpercée, c’est-à-dire qu’elle ressentait, lorsque le regard d’un homme la touchait, une douleur aiguë au bas-ventre.

D’autres névrosés éprouvent des douleurs piquantes ou perçantes dans l’œil. Dans certains de ces cas, il s’agit d’un « déplacement vers le haut » des sensations génitales. Il existe cependant de rares cas de douleur oculaire névrotique correspondant à une structure psychologique très compliquée. Je rapporterai la psychanalyse d’un tel cas : la douleur oculaire allait de pair avec une crainte extrême de la lumière. La patiente demeura longtemps dans une obscurité complète. Ce cas est particulièrement propice pour comprendre la signification de l’obscurité pour ceux qui souffrent d’une crainte de lumière. Dans ce but, nous reprenons les données précédentes sur la crainte de la lumière.


29 Les affections décrites ici touchent des personnes ayant un appareil visuel intact. ? Je mentionnerai par la suite un cas faisant exception.

30 Je souligne qu'il ne s'agit pas ici d'une explication exhaustive du phénomène ; les indications ci-contre correspondent à une observation occasionnelle, non à une analyse complète.

31 Un souvenir écran concernant un évènement de l'enfance ayant apparemment une signification étiologique. In Zeitschr. f. ärtzl. Psychoanalyse, 1913, vol. I, p. 247. « Eine Deckerinnerung eines Kindheitserlebnisses von scheinbar ätiologischer Bedeuntung.