IV. Contribution à la psychologie du doute et de la pensée obsédante – Parallélisme avec la psychologie collective

Dans ses Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (1909), Freud a démontré le rôle que jouent dans la formation de certains symptômes de la névrose obsessionnelle le refoulement et le déplacement de la scoptophilie. Il souligna nommément les relations entre le voyeurisme, la curiosité, le doute et la rumination32.

Grâce au matériel recueilli, je me propose de préciser points ; de plus, je prendrai en considération certains phénomènes parallèles de la psychologie collective.

Nous trouvons régulièrement une diminution de l'activité sexuelle chez les névrosés souffrant d’une compulsion à questionner et à ruminer ; dans les cas extrêmes, l’activité sexuelle est totalement victime de la rumination33. Ces êtres sont perplexes, comme des enfants devant les problèmes importants de la sexualité ; leur intérêt s’est éloigné du domaine sexuel et déplacé à d’autres questions de façon pathogène.

La curiosité sexuelle primitive de l’enfant concerne le corps et les organes génitaux des parents, puis la conception et la naissance. Le garçon dont le comportement doit en premier lieu nous retenir, s’intéresse bien plus à sa mère qu’à son père, non seulement à cause de la différence de sexe, mais principalement par intérêt pour l’origine des enfants issus du corps de la mère.

Cette curiosité infantile primitive est de voir les organes et ce qui se passe ; le désir de savoir correspond déjà à un endiguement du voyeurisme. La restriction va plus avant chez de nombreux névrosés ; le savoir sexuel succombe aussi à l’interdit. Ainsi en arrive-t-on aux multiples transformations de la scoptophilie. Freud a traité les plus importantes dans le texte cité. A. von Winterstein34 a apporté des contributions précieuses.

Nous entreprendrons maintenant l’étude de ces transformations et de leurs conséquences.

Nous admettons, avec Freud, que la jouissance à voir de l’enfant normal succombe pour une large part au refoulement et à la sublimation. Je n’en nommerai que quelques manifestations : la curiosité (au sens large), le besoin de chercher, l’intérêt pris à l’observation de la nature, le plaisir de voyager, de même l’élaboration artistique de ce que l’œil perçoit (par exemple la peinture).

Nous admettons un renforcement constitutionnel du voyeurisme chez de nombreux névrosés ; mais la limitation de l’activité sexuelle peut à son tour augmenter la signification du voyeurisme. À la place des performances sexuelles actives apparaît alors le besoin de regarder sans agir, de loin. Le destin de ce voyeurisme est divers. Pour une part, il peut conserver sa forme originelle, pour une autre il est modifié dans le sens de la sublimation mentionnée plus haut, et pour une troisième part, enfin, il est utilisé à la formation des symptômes névrotiques. Plus la pulsion est vivante, plus le travail de sublimation doit être intense pour éviter l’irruption de troubles névrotiques ; mais, bien entendu, plus graves seront les troubles lorsque les symptômes apparaissent.

Le processus de sublimation, de son côté, peut prendre différentes directions. Je considérerai d’abord les névrosés qui montrent un intérêt marqué pour le savoir ou la recherche concrète.

Soit directement, soit grâce à l’analyse, on reconnaît souvent la pulsion originelle dans les intérêts issus d’une telle sublimation de leur voyeurisme chez les névrosés. Je donne quelques exemples particulièrement instructifs dus à une de mes observations35.

Un névrosé très intelligent et cultivé avait une aspiration marquée à l’université scientifique. Il avait remarqué, au cours de son activité intellectuelle étendue, que chaque science comportait un problème qui le passionnait particulièrement. Lorsque je l’en priai, il me donna entre autres les exemples suivants :

C’est le status nascendi qui l’intéressait en chimie. Un examen plus attentif montre que c’était le moment de la formation d’un corps, ou de la combinaison de deux corps qui parvenait à littéralement le fasciner. L’intérêt pour la conception (combinaison de deux corps pour la formation d’un nouveau) et pour la naissance (status nascendi) était déplacé avec succès sur un problème scientifique. Dans chaque science, le patient trouvait inconsciemment le problème qui exprimait au mieux, sous une forme voilée, ses intérêts d’enfant.

C’est dans le domaine de la paléontologie que le patient situa un exemple particulièrement instructif de cette tendance à la sublimation. C’est la période dite du « Pliocène » qui l’avait surtout retenu. Or c’est la période de la première apparition de l’homme. La question typique de l’enfant sur son origine a été sublimée ici en un intérêt général pour les origines de l’espèce humaine.

Il est facile de multiplier les exemples. Mais ceux-ci montrent l’avantage de cette forme de sublimation pour le névrosé : elle le porte à garder un contact proche avec les phénomènes du monde extérieur. Dans d’autres cas, le voyeurisme refoulé se transforme en une compulsion improductive au savoir qui n’est pas tournée vers les phénomènes réels36. C’est la rumination névrotique, caricature de la pensée philosophique.

Nous devons à A. von Winterstein des aperçus remarquables sur les ressorts inconscients de la pensée philosophique. Comme le dit l’auteur, le philosophe voudrait voir ses propres pensées. La libido ne s’adresse plus à ce qui est défendu (incestueux), à ce qu’on ne doit pas voir, mais à ce qu’on ne peut pas voir. Simultanément, elle est revenue au moi sous une forme que nous ne pouvons comprendre que comme une régression aux ornières du narcissisme infantile (A. von Winterstein). Je rapporterai par la suite le matériel d’une de mes analyses, qui montre que le déroulement est similaire chez le névrosé qui rumine.

Pour ne pas franchir les limites de mon sujet, je m’abstiendrai autant que possible de traiter des questions du narcissisme. Je me limiterai à démontrer les traces du voyeurisme incestueux refoulé dans les ruminations et doutes névrotiques.

Comme exemple de rumination névrotique, je choisirai la question obsédante de l’origine des pensées qui s’impose puissamment et toujours à nouveau au patient. Un obsessionnel d’un âge déjà avancé, que je traitai, était ainsi préoccupé depuis plusieurs années. Il apparut que l’avènement de cette question avait été précédé immédiatement d'une autre pensée : « Où irai-je après ma mort ? » Cette question avait surgi au cours d’une croisière à la suite de soucis hypocondriaques pour sa vie. La peur était la suivante : Si je meurs au cours de ce voyage, mon cadavre sera-t-il englouti conformément à l’usage marin ? Il demandait donc à savoir avec certitude ce qu’il adviendrait de lui après sa mort. La deuxième rumination sur l’origine des pensées apparut peu après ; elle ne réussit cependant jamais complètement à écarter la première.

Le patient essaya d’échapper à la première question par une mesure pratique. Il fit construire un mausolée lors du décès de sa mère. Ainsi il savait où il se trouverait après sa mort si des conditions exceptionnelles ne s’y opposaient pas : à côté de sa mère37.

Sans aborder les différents aspects, je soulignerai simplement que la question « où irai-je après ma mort ? » est le renversement typique d’une autre question plus proche de l’enfant : « où étais-je avant ma naissance ? » La pensée obsédante principale sur l’origine des pensées se révèle être une autre transformation de cette question.

Le patient ne se satisfait pas de pensées obsédantes et abstraites ; il cherche à se donner une représentation sensorielle de la formation des pensées dans le cerveau et de la façon dont elles en « sortent ». En réalité, il demande à voir. Un jeune philosophe, que j’eus en traitement, apporta cette explication d’une surprenante simplicité : « je compare le cerveau avec le corps maternel. » S’il veut observer la formation des pensées, nous ne pouvons y voir qu’un déplacement du désir infantile typique : de voir de ses yeux la conception et la naissance. Je remarquerai ici que comparaison des productions intellectuelle et sexuelle n’est pas si lointaine ; nous disons concevoir une œuvre poétique, etc. Si l’on pénètre plus avant, on aboutit à l’identification de l’enfantement et de la défécation et de ce fait des produits du cerveau (pensées) et ceux de l’intestin.

Il est intéressant que ce patient – préoccupé dans ses ruminations par l’origine des pensées, et le sort de son corps après la mort – était curieusement peu informé de certains faits essentiels de l’accouchement. Il n’avait jamais abandonné complètement son ignorance dans ce domaine ; son besoin de savoir s’était déplacé aux questions obsédantes.

Une rumination très répandue remplace le désir de voir la vie se construire par un autre détour. Elle ne concerne pas l’origine mais le sens de la vie humaine. Cette question obsédante est insoluble malgré les tentatives d’y répondre de façon satisfaisante par la religion. Un jeune homme que je traitai fut obsédé par cette question pendant une longue période de sa puberté. Il apparut qu’il avait véritablement peur d’en savoir plus sur la conformation du corps féminin et sur les fonctions sexuelles. Plusieurs années après, lorsque l’occasion s’offrit de regarder le corps de la femme, la peur et le dégoût l’en retinrent ; ces affects s’appliquaient tout particulièrement à la contemplation de la région génitale. Au début de son traitement avec moi, ayant appris qu’en psychanalyse on parlait de la sexualité, il me pria instamment de ne pas « l’éclairer » sur ce qu’il ignorait. Il apparut de toute évidence que le voyeurisme qui était refusé avec tant de violence concernait inconsciemment la mère du patient.

Les questions obsédantes sont régulièrement impossibles à satisfaire. L’énigme qu’elles veulent résoudre ne doit pas être résolue ; la question obsédante qui la remplace ne peut pas être résolue. Ainsi le mystère persiste. Le patient est le terrain du conflit permanent de deux partis, dont l’un veut chercher à savoir tandis que l’autre aspire à conserver l’ignorance.

Ainsi s’explique le jumelage de la pensée obsessionnelle et de l’ignorance sexuelle. Cette rencontre s’explique aussi du fait qu’à bien des névrosés le mystère donne plus de plaisir que son dévoilement. Je l’ai déjà mentionné. Il arrive de voir des patients qui souffrent vraiment de leur ignorance et ne peuvent cependant pas s’en libérer. J’ai suivi un homme de vingt-huit ans qui souffrait d’états d’énervement. Le contenu de ces états était conscient pour lui : « tous les hommes détiennent le savoir, seul, j’en suis exclu. » « Savoir » signifiait pour lui non seulement des connaissances dans le domaine sexuel mais avant tout « voir » et par ailleurs l’activité sexuelle ! Il est bien évident que celui qui évite la connaissance de la sexualité se retire de toute pratique. Un jour le patient perdit une fiche dans mon cabinet. Elle était couverte de formules incompréhensibles et inachevées. Au milieu de la fiche, on pouvait lire en grandes lettres : « I don’t know. » Ainsi le patient exprimait le tourment de son ignorance. Au cours de ses énervements, il parcourait sa chambre en criant toujours les mêmes mots. Il les inscrivait et les entourait de malédictions. La psychanalyse ne put se poursuivre que pendant peu de séances, temps suffisant cependant pour me donner un aperçu de l’inconscient du patient. La fixation incestueuse de sa libido était telle, chez ce patient, que cela étonnait jusqu'à un psychanalyste. J’en rapprocherai un fait de la psychologie collective déjà mentionné par A. von Winterstein (l.c.). En hébreu biblique, le même vocable signifie « savoir », « reconnaître » et « accouplement ». Dans cette expression, « regarder », acte sexuel préliminaire qui permet de connaître la femme, est employé à la place de l’acte définitif. Le choix de l’expression employée dans la loi mosaïque s’opposant à l'inceste est intéressant. Ce n’est pas le commerce entre parents consanguins qui est réprouvé ; il est seulement interdit à l’homme de « dévoiler la pudeur » de telle ou telle femme. Cet interdit de dévoiler, de regarder est une limitation supplémentaire par rapport à celle de la relation incestueuse. À cet égard, elle correspond aux sévères interdits de voir, par lesquels certains névrosés évitent à la fois la vue de ce qui est défendu et aussi toute activité sexuelle.

L’examen des restrictions du voir et du savoir reste incomplet si nous ne considérons pas le phénomène du doute. Je ne puis que m’en référer encore aux travaux de Freud. Freud attribue au névrosé obsessionnel un besoin d’incertitude. Le patient s’écarte de la réalité, de tout ce qui est saisissable, sûr ; une aspiration inconsciente le porte à maintenir l’incertitude, à la cultiver et à en créer artificiellement de nouvelles. Le doute prend son origine dans la perception interne de sa propre ambivalence. Au fond, le patient doute de la confiance qu’il peut accorder à ses sentiments, il déplace cette incertitude par prédilection sur les objets et les événements du monde extérieur. Il s’agrippe à ce qui peut effectivement être sujet de doute, par exemple la mémoire humaine, ou la durée de l’existence.

Cela évoque la compulsion à ruminer, pour une grande part semblable à la compulsion à douter. Celui qui rumine a également retiré son intérêt du monde du concret, du perceptible, et l’a dirigé vers les questions qui restent obligatoirement obscures. De même que le douteur cherche inconsciemment à conserver son ignorance. Cela nous permet de saisir la coexistence, chez le même individu, du doute et de la rumination. De plus, il est évident que toute limitation du voyeurisme – et de ce qui en est inséparable, de l’avidité de savoir – favorise non seulement la rumination abstraite mais partiellement le doute. La compulsion au doute trouve en quelque sorte des points d’impact multipliés lorsque l’individu ne peut plus attacher au réel ses sens et sa pensée. De plus, ses sentiments d’insécurité contraignent le névrosé à un renouvellement contant de ses ruminations. Il doit contrôler et recontrôler mille fois le cours suivi par sa pensée.

Dans la névrose, il y a bien des méthodes permettant d’échapper aux tourments de l’incertitude et à la compulsion à ruminer. Celui qui doute, qui rumine, s’il aspire inconsciemment à maintenir les bases de sa souffrance, a néanmoins une tendance opposée à écarter l’incertitude, à bannir le doute et l’ignorance. Bien entendu sa force et ses moyens propres ne lui permettent pas d’y réussir. Il est réduit à s’en tenir aux autorités, à se soumettre à leur savoir, à leur point de vue, autorités qu’il charge de toute la responsabilité. Certains obsédés aiment conférer à leur médecin une telle responsabilité. Incapables de décider dans telle ou telle occasion, ils laissent le médecin proférer une sorte de décision magistrale qui met fin au doute. Ainsi ils modifient la situation de telle sorte qu’apparemment tout doute s’en trouve exclu.

Je dois faire ici une incursion qui nous mènera à certains phénomènes de psychologie collective, apparemment sans lien avec le voyeurisme, mais dont la compréhension nous est indispensable pour la suite de nos investigations.

De même que dans le comportement de certains névrosés, on trouve dans la psychologie collective des manifestations qui servent pareillement à écouter le doute.

Je partirai d’un fait curieux qui n’a pas, je le crois, été relevé jusqu’alors : le mot « douter » ne figure pas dans l’hébreu des écrits bibliques38. Il est à souligner que les textes appartiennent à des périodes très différentes. Il est remarquable que c’est justement la langue du peuple au sein duquel le monothéisme se réalisa en premier lieu qui ignore ce vocable. Ce phénomène est encore accentué du fait que les langues, respectivement les dialectes des peuples emprunt eût été facile. L’hésitation entre le culte monothéiste et celui de Baal, Astarté et autres divinités d’Asie Mineure dura des siècles. Enfin le culte d’un Dieu unique masculin fut le plus fort. Nous avons déjà mentionné que le mythe biblique de la création a tendance à attribuer au Dieu masculin et à l’homme toutes les réalisations et à réduire la femme à une signification accessoire. Cela correspond parfaitement au système patriarcal ou la puissance unique revient au chef masculin de la famille39. Les femmes et les enfants lui appartiennent de même que ses biens vivants et inanimés.

Je m’appuierai maintenant sur les travaux de Freud40 qui montrent de façon convaincante comment le Dieu masculin est issu de la position des fils à l’égard du père. La sympathie du fils va originellement à la mère tandis que le père est l’objet de sentiments d’opposition et d’hostilité. Le renoncement à cette disposition est l’un des premiers effets du refoulement exigés par la culture. De prime abord, le fils se situait entre le père et la mère : le refoulement de la position œdipienne le conduit à se décider en faveur du père et à reconnaître sans réticence sa puissance. Le patriarcat a de telles exigences rigoureuses à l’égard du fils. De même que dans la famille patriarcale, le conflit intérieur du fils devait être résolu en faveur du père, de même en est-il dans la religion monothéiste de l’Ancien Testament.

L’absence dans la langue hébraïque d’un mot pour désigner le doute pourrait être négligée comme un phénomène isolé sans intérêt particulier, si la même langue ne présentait pas une autre lacune caractéristique. Aucun mot qui signifiât déesse, alors que d’autres langues ont le vocable correspondant. On est tente de dire que le conflit du fils conditionné par sa position originelle hésitante entre père et mère est aboli41, de même l’hésitation à savoir s’il faut vénérer un dieu masculin ou aussi une déesse est supprimée. Et la langue se comporte dorénavant non seulement comme si ce doute n’existait pas, mais comme si le doute en général n’existait pas dans l’âme humaine.

Le fait que dans bien des langues le mot « douter » est en relation avec le nombre « deux »42, jette une lumière particulière sur ce problème de psychologie linguistique. Ces langues ne nient pas le doute, certaines langues mêmes présentent plusieurs formes grammaticales pour exprimer le doute. À titre d’exemple, je rappelle la multiplicité de formes grammaticales en latin : le verbe « douter » exige des formes particulières d’expression qui sont inusitées ailleurs.

Ce n’est que dans un document biblique tardif, le Psaume 119, que se trouve un mot qu’on a, semble-t-il, traduit à juste titre par « douteur ». Plus précisément, il signifie : « fendu ». De l’avis de spécialistes compétents, ce psaume date d’une période tardive, au cours de laquelle les influences helléniques se font sentir43. Un autre mot de même signification se trouve dans la littérature hébraïque tardive. Il a peut-être originellement la même signification de partage, de l’être fendu. Il est très remarquable que la langue d’il y a plus de deux mille ans s’exprime comme la psychologie actuelle qui parle de Spaltung psychique44. Ce terme montre, plus précisément que la désignation par doute (Zweifel) – lié à « deux » –, la contradiction interne de l’homme45.

Lorsque deux mots empruntés reconnurent l’existence du doute, on se vit contraint de l’effacer autrement. On trouva une méthode simple. Lorsqu’il semblait douteux que telle action soit permise ou défendue, on décidait régulièrement dans le sens le plus sévère, c’est-à-dire dans le sens de l’interdit donné dans de tels cas par l’autorité suprême (divine). Au fond, cette pratique aboutit, à nouveau, à une dénégation du doute.

À la suite de ces remarques, je rapporterai et analyserai quelques observations curieuses, récoltées au cours de l’analyse d’un cas compliqué de compulsion à la rumination et au doute. Je me limiterai aux racines des manifestations en relation avec le refoulement du voyeurisme. Je ne ferai qu’effleurer d’autres sources importantes de la formation des symptômes, le narcissisme et sadisme.

Précocement, le patient montra des sentiments d’incertitude. Comme enfant il tourmentait son entourage par sa compulsion obstinée à questionner. Plus tard, il se torturait avec ses doutes qui n’épargnaient aucun domaine de sa vie. Il doutait de son intelligence, de son « savoir » à tous égards, de sa mémoire, de sa capacité de juger. Il doutait de sa virilité, se demandait tout enfant s’il devait se comporter en garçon ou en fille. Son affection s’adressait alternativement à son père et à sa mère. Lorsqu’il fit connaissance de deux jeunes filles, il ne sut pas laquelle des deux il aimait. Sa vie entière était un labyrinthe de doutes qu’il cherchait vainement à maîtriser par le travail de sa pensée. Il trouva l’échappatoire que nous connaissons déjà de transférer toutes les décisions à une autorité. Dans un cas particulier, il eut recours à une méthode très curieuse pour tuer ses doutes. Un orateur qu’il avait entendu à Berlin parla dans la ville universitaire où il étudiait. Les discours et les écrits de cet homme lui avaient naguère occasionné des doutes et des ruminations graves. Il avait réussi à se soustraire jusqu’à un certain point à cette influence. Il craignait cependant de retomber sous cette emprise s’il entendait cet homme. Il chercha à se sauver de son dilemme, en poussant les personnes de sa connaissance à railler cet orateur au cours de la réunion. Je puis ajouter qu’il s’agissait d’une expression de haine, dirigée contre toute autorité et qui s’était auparavant adressée au père du patient.

Les faits de l’enfance, que la psychanalyse mit au jour, permirent de reconnaître que la curiosité sexuelle et le voyeurisme avaient atteint naguère un degré exceptionnel. Ce n’est que progressivement qu’ils firent place à une compulsion à questionner et à ruminer. Les influences éducatives avaient largement contribué à cette évolution. Leur expression la plus forte fut l’interdit de questionner que la mère opposa au patient à l’âge de la puberté, lorsque sa curiosité sexuelle se réveilla. Cet interdit favorisa le refoulement de la curiosité au cours des années suivantes. Lorsque la névrose éclata, une série de symptômes manifesta que le voyeurisme incestueux tentait d’entamer le refoulement. Les rêves révélèrent la même tendance. Au début du traitement, le patient qui s’intéressait beaucoup aux études philosophiques nous apprit que, lycéen, il avait envié Pythagore. La raison de cette envie : d’après une affirmation transmise, Pythagore aurait vu trois fois sa propre naissance. L’intérêt le plus vif du patient était toujours mêlé à la question de l’enfant : D’où suis-je venu ?

Comme nous l’avons dit, ce que l’enfant désire c’est de voir d’où il est venu. Le névrosé a endossé cet intérêt infantile jusqu’aux années plus tardives de la vie. Son désir le plus cher aurait été de voir, de ses yeux, son propre enfantement hors du corps de sa mère.

La déviation précoce du voyeurisme de ses objets et de ses buts propres mène non seulement aux ruminations typiques, mais aussi – entre autres – à une propension pathologique au mystérieux, au mystique. Cette tendance, déjà citée, à entretenir et à conserver le mystère, se manifesta par l’appétit du patient encore jeune pour les ouvrages mystiques, théosophiques, spirites, qu’il dévorait. Une tendance inverse s’opposait à celle-ci. Il voulait voir de ses yeux ce qui ne saurait être que pensé. À cet égard, il parla clairement de son envie de voir les pensées. Le patient se représentait le processus de la pensée sous une forme naïve, corporelle et spatiale. Dans le cerveau, des boîtes et des tiroirs contenaient les pensées qui occasionnellement pouvaient en sortir. Il s’en préoccupait beaucoup. Bien entendu, il s’excitait aussi à l’idée de voir l’invisible. Des ruminations sans fin concernaient l’aspect des esprits et des fantômes, de Dieu, etc... Puis des inhibitions interdisaient ces représentations au patient.

Il n’est guère besoin de mentionner les manifestations apparentées de la psychologie collective : les cultes ésotériques, les mystères, les sociétés d’occultisme d’une part, et de l’autre les interdits religieux d’éclaircir les mystères.

Une explication, d’ailleurs courante dans l’expérience psychanalytique, se dégagea au sujet de la signification des fantômes qui jouaient un grand rôle dans les pensées du malade. Comme dans d’autres cas, les impressions nocturnes de l’enfance étaient à la base des ruminations sur les fantômes. Les parents en vêtements de nuit blancs, que les enfants observent, sont les modèles de la conception infantile des personnages mystérieux.

Si l’imagination figure l’observation sur un mode altéré et fantastique, il n’en reste pas moins que l’enfant est sur la voie de conclusions exactes. Lorsque plus tard les interdictions de voir et de savoir eurent du patient, le désir refoulé de la répétition des impressions infantiles plaisantes se déplaça aux « fantômes ». le patient réclamait constamment de voir les fantômes. Il alla plus loin, transposant son avidité de savoir de l’énigme sexuelle à la rumination fantomatique.

L’un des problèmes qui le tenaient en haleine sur un mode compulsionnel était le suivant : « Comment les fantômes peuvent-ils entrer dans une pièce fermée ? » Je ne m’attarde pas sur les aspects très intéressants des tentatives de solution que le patient apporta à cette question. Je mentionne seulement que deux problèmes à solution interdite se cachaient dans le problème-substitut, à savoir les questions : comment l’homme pénètre-t-il dans le corps féminin, comment l’enfant en sort-il ? L’aspect interdit de ces problèmes, c’est le fait qu’ils culminent au niveau du père et de la mère et encore plus dans l’envie originelle de voir ce qui est mystérieux.

Le voyeurisme refoulé ne cherchait pas seulement dans les ruminations une satisfaction substitutive, d’autres voie menaient à celle-ci. Elles méritent un intérêt particulier ; c’est pourquoi je m’y attacherai plus avant, d’autant que cette étude nous procurera des aperçus importants sur la constitution de certains phénomènes de la psychologie collective.

Comme d’autres hommes, le patient était en mesure de faire surgir devant ses yeux avec une grande précision les gens et les circonstances auxquels il pensait. Chez bien des névrosés, le seul fait de fermer les yeux suffit à promouvoir de telles visions. D’autres suscitent volontairement de telles « images » et s’en réjouissent comme d'un spectacle. Cette capacité semble exister chez tous durant l’enfance, mais disparaît chez certains au cours des années. L’absence de telles illustrations visionnaires de la pensée fantasmatique ne permet donc pas automatiquement de conclure que tel homme n’appartient pas au type « visuel ». Bien plutôt, s’agit-il souvent de limitations du voyeurisme, nées du refoulement.

Puisque le patient était contraint de renoncer au désir de voir « les fantômes », il essaya de les remplacer par des visions provoquées volontairement. Il est très significatif qu’il tenta d’évoquer les images de ses parents. Mais cela ne lui réussit pas à son gré. L’image de sa mère n’apparut pas du tout, celle de son père sous une forme disloquée, seulement. Par contre, il parvint facilement à évoquer d’autres membres de sa famille. La tentative d’aboutir à une satisfaction substitutive du voyeurisme incestueux et le résultat négatif qui s’ensuivit sont également remarquables.

Ayant constaté les mêmes faits chez plusieurs patients, j’en arrivai à leur accorder une certaine importance. Certains névrosés, comme je viens de le décrire, tentent d’avoir la vision des parents, ou se contentent d’évoquer leur aspect de façon aussi vivante que possible. Une de mes patientes, au plus haut degré fixée à son père, ne réussissait pas à se le représenter. Dans un autre cas, le patient ne parvenait pas à évoquer clairement les traits du visage de sa mère. Cela lui était facile pour son père : les yeux en particulier avaient une expression pétrifiée. Dans ce cas, le voyeurisme concernant la mère avait subi un refoulement intense tandis que les fantasmes de mort concernant le père n’avaient pas été refoulés avec le même succès : la fixité du regard les traduisait.

C’est comme si chez ces personnes un interdit œuvrait, marquant une frontière à leur voyeurisme. Le rêve d’une jeune fille névrosée apporta une belle illustration à ma conception. La rêveuse se trouve parmi beaucoup d’autres gens, dans une église. Ceux-ci contemplent une image de la madone. Elle seule ne peut pas voir le tableau. La psychanalyse découvrit chez cette patiente une tendance homosexuelle très forte pour sa mère. Généralement, cette tendance était muée en opposition et apparaissait occasionnellement sous sa forme originelle, dans un état émotionnellement intense. La mère passait pour une femme particulièrement belle ; contre ces attraits défendus, la fille s’assurait par un interdit presque total de regarder.

Une publication de Freud sur ce sujet a attiré notre attention sur certaines « concordances de la vie psychique des névrosés et des primitifs ». Ce qui nous intéresse ici, c’est l’analogie de certains interdits obsessionnels chez les névrosés et de ce qu’on appelle les prescriptions du tabou de certains peuples. Ces prescriptions ont ceci de particulier que ceux qui les suivent ne peuvent pas les justifier. De même, les névrosés soumis à l’interdit dont nous traitons ici ne peuvent pas en donner le fondement. La concordance entre l’interdiction névrotique de voir et le deuxième commandement du décalogue de la bible est très intéressante : il interdit sévèrement la reproduction du Dieu unique (paternel). Freud46 a tenté d’expliquer cette prescription par une autre voie ; celle que je propose ici n’est pas en contradiction avec celle donnée par Freud, elle la complète plutôt, conformément à la surdétermination bien connue de toutes les productions psychologiques. Alors que le présent travail était achevé quant à son contenu, je trouvai dans une publication récente de Storfer (La maternité virginale de Marie, Berlin, 1914, p. 32), une explication du deuxième commandement, issue de réflexions semblables aux miennes. Storfer tente de faire remonter l’interdiction de reproduire l’image de Dieu à la crainte du phallus paternel, en soulignant le caractère phallique si fréquent des représentations de Dieu et des signes du culte. Cette explication semble bien concorder avec mes conceptions, cependant il y aurait lieu de faire un examen consciencieux de mythologie comparée.

Nous pouvons aller un peu plus loin dans le parallélisme des manifestations de la psychologie individuelle et collective. J’ai déjà mentionné que le patient était tourmenté par des doutes permanents ; ceux-ci concernaient entre autres, comme je l’ai dit, ses parents. Le doute, de même que l’interdiction de voir leur image, jouait un grand rôle dans sa relation à ses parents. Si nous soumettons le décalogue à un examen plus approfondi, il nous apparaîtra que l’ordre de ne reconnaître qu’un seul Dieu, et celui de ne pas le représenter par des images voisinent. L’analyse des productions les plus variées de la vie psychique nous a convaincus que le voisinage immédiat de deux éléments désigne une relation entre eux. Il est remarquable que la défense de reproduire suive immédiatement l’ordre de ne pas reconnaître qu’un seul Dieu, c’est-à-dire d’exclure le doute entre père et mère. L’analyse du matériel individuel jette une lumière nouvelle sur cette manifestation.

Revenons à ce patient qui ne devait pas s’imaginer ses parents et voyons ce qu’il fait pour trouver un substitut à ce qui lui est interdit.

De toute la force de son imagination, il tentait de se représenter l’aspect des fantômes qui dans son système obsédant remplaçaient les parents. La façon dont il se représentait les fantômes montrait clairement qu’au fond il s’agissait des relations sexuelles des parents. Il les imaginait – je le cite littéralement – comme des « grands êtres nus », comme des personnages voluptueux47.

Comme je le mentionnai, le patient alimentait largement ses ruminations à l’aide de certains écrits à contenu notamment théosophique. Ce qu’il y lisait lui faisait identifier ses parents non seulement à des fantômes, mais aussi à des « géants ». Dans un de ces livres, il avait appris que les habitants de la terre engloutie de l’Atlantide avaient été des géants qui avaient disposé d’une forme de conscience supérieure à celle des hommes contemporains : la conscience astrale. Ils auraient été initiés à des secrets qui sont inconnus. Dans ce livre, il était écrit : leur savoir était si puissant qu’il ébranlait la terre.

Pour le patient, ces géants prirent immédiatement la signification des parents. Aussi bien les parents en « savaient » bien que lui, c’est-à-dire qu’ils étaient en possession du secret sexuel. L’enfant cependant cherchait non seulement à voir le secret des parents de ses yeux, mais également à l’entendre. Visiblement le patient avait procédé à l’assimilation qui nous est connue en tant que phénomène linguistique : il avait identifié « savoir » et commerce sexuel. Il est par ailleurs caractéristique que le patient tentait d’avoir une représentation matérielle de Dieu. Il n’est pas étonnant qu’il concevait Dieu comme un géant. L’imagination de l’enfant confère au père une puissance extraordinaire. Elle compare volontiers le père, si supérieur par la taille, à un géant. Les rêves d’adulte en portent souvent la marque. Lorsque l’enfant a appris quelque chose au sujet de Dieu, il se le représente nécessairement d’après l’image du père : il n’agit pas autrement qu’un peuple se forgeant une religion et vénérant un dieu paternel. Notre patient en s’interrogeant sur l’aspect de Dieu ne faisait ainsi qu’une tentative de lever l’interdiction de voir concernant son père.

La similitude interne de l’interdit névrotique de se représenter le père (les parents) et de l’interdit biblique de reproduire Dieu est soulignée par le fait que les deux interdits sont enfreints d’une façon strictement identique.

Je pense ici à une de ces questions à controverse, typique, comme il en est tant dans les écrits talmudiques : l’interdiction d’une représentation imagée de Dieu ne devait pas être enfreinte. Cependant, lorsque les gens se sentaient acculés, pour divers motifs, à donner à leur représentation de Dieu un contenu matériel plus vivant, ils en étaient réduits à s’interroger. Ce besoin et le respect strict de l’interdiction de toute représentation expliquent la question du Talmud concernant les dimensions du corps de Dieu. Il n’était permis d’y répondre que lorsqu’on s’en tenait strictement à des renseignements déjà consignés dans les écritures bibliques… À cet égard, on trouve le passage où les paroles suivantes sont mises dans la bouche de Dieu : « Le ciel est mon trône et la terre l’escabeau de mes pieds. » Cela amenait à conclure que les jambes de Dieu étaient si longues qu’elles parvenaient du ciel jusqu’à la terre. Cette façon de s’interroger ressemble étonnamment à celle de nos patients. Ici apparaît aussi le désir refoulé de se faire une image de Dieu (c’est-à-dire de le voir). Mais la ressemblance va plus loin, dans la mesure ou la question du Talmud indique aussi le retour à la représentation infantile de la silhouette géante du père.

Nous voyons qu’il y a une analogie indiscutable entre les restrictions du voyeurisme des névrosés et des peuples. Nous montrerons par la suite que la psychanalyse nous permet d’autres éclaircissements sur l’essence de ce parallélisme.


32 N.d.T. Ruminer – rumination semble plus apte à traduire le Grübeln allemand que le mot scientifique plus et peut-être trop précis de « pensée obsédante ».

33 Il s'agit surtout des patients masculin. Le doute compulsionnel est bien plus rare chez les femmes. Lorsque j'ai rencontré chez celles-ci la compulsion à questionner ou une manifestation similaire, il y avait régulièrement un refus sexuel très marqué.

34 « Psychoanalytische Anmerkungen zur Geschichte der Philosophie » (Remarques psychanalytiques sur l'histoire de la Philosophie). Imago, 1913 ; vol. II.

35 Il existe un intérêt improductif pour le concret, qui n'est pas rare chez les névrosés et qui ne représente rien d'autre qu'une curiosité de type infantile. Dans le cas A décrit ci-dessus, il fut possible de dépasser cette curiosité. Un intérêt productif et actif pour les manifestations du monde extérieur le remplaça.

36 Il est à remarquer que dans de telles conditions, la joie de voir la nature est réduite, de même que l'intérêt pour les productions des arts figuratifs.

37 Je dispose de plusieurs observations analogues où le fils veut être enterré auprès de sa mère, la fille auprès du père ; ce qui équivaut à déloger de sa place l'autre parent. Le roi de la vieille Égypte Echnaton offre un exemple intéressant de cette façon de prendre possession. (Voir Imago, 1912, vol. I.)

38 Je reviendrai sur une exception.

39 Winterstein étudie également le processus d'extinction de l'élément féminin dans le travail cité, p. 75. Au moment de sa parution, j'étais déjà parvenu aux résultats ci-dessus dont le trouvais la confirmation dans V. Winterstein.

40 Totem und Tabu, chapitre IV (Vienne et Leipzig, 1913). Edit. française : Totem et Tabou, Payot, Paris.

41 N.d.T. Ausmerzen : mot fort pour effacer, abattre.

42 N.d.T. Douter : zweifeln ; deux : zwei.

43 Cf. Baethgen, Les Psaumes. Göttingen, 1897.

44 N.d.T. La meilleure traduction de ce mot nous semble être celle de « clivage », « scission ».

45 L'expression la plus originale et la plus exacte au sens psychanalytique pour exprimer la « perception de l'incertitude » nous vient de la vieille langue d'une civilisation américaine, Nahvath. Cette langue exprime le doute par omeyolloa : « deux cœurs ».

46 « Animismus, Magie und Allmacht der Gedanken ». Imago, 1913, vol. II (Animisme, magie et toute puissance de la pensée).

47 Le fait de susciter de telles représentations, c'est-à-dire de visualiser des apparitions, sert à une autre tendance encore, que je ne ferai que mentionner. Entre autre, il sert à satisfaire la mégalomanie infantile de tout créer à partir de sa propre imagination (toute puissance de la pensée).