Quelques caractéristiques de la pensée du petit enfant

Le problème majeur de la psychanalyse est celui des origines des phénomènes psychiques, soit, au sens psychanalytique, celui des forces pulsionnelles conscientes et inconsciente qui les déterminent. L’analyse des formations psychiques nous dévoile régulièrement l’action conjointe des « instincts du moi » et des « instincts sexuels ». À ces derniers la psychanalyse attribue une portée bien plus vaste que ne l’admettent d’autres écoles. Pour le propos de cette communication il n’est nul besoin d’une discussion sur le bien-fondé de la psychanalyse à ce point de vue. Notre tâche est de caractère plus général.

La psychanalyse est née de l’étude des symptômes névrotiques. Mais plus on explorait la psychogenèse d’un symptôme, et plus clairement les associations d’idées du patient remontaient au passé pour atteindre finalement le début de la vie. Cette méthode apporta des aperçus incontestables sur la vie pulsionnelle et surtout sur la sexualité de l’enfant, qui s’inscrivaient en faux contre les données traditionnelles. Ils furent confirmés par l’observation directe des enfants. Ainsi des vues nouvelles sur la psychologie infantile furent acquises. Nous sommes parvenus – entre autres – à discerner que la pensée dans la petite enfance est plus directement soumise à l’influence de la vie instinctuelle. Je me propose de démontrer comment certains phénomènes de la pensée infantile sont déterminés par des particularités de la vie pulsionnelle de cet âge qui nous sont familières. En accord avec le titre, je ne prétends pas à une description exhaustive ; mon exposé gardera un caractère fragmentaire.

Penser est l’aspect intellectuel de notre relation au monde ambiant fondée sur la perception sensorielle, sur l’expérience individuelle. Au tout début de notre existence, le contact qui est pratiquement le plus important avec le monde extérieur est assuré par la bouche. La double signification alimentaire et érogène de la bouche ne sera pas envisagée ici. Donc, sans vouloir argumenter ce concept psychanalytique, je me bornerai à souligner la prédominance de la succion à cette époque très précoce de la vie. Un peu plus tard, la manducation acquiert une signification semblable. Ce n’est que progressivement que l’enfant capte le monde extérieur par l’œil et par l’oreille. Une tendance s’affirme puissamment : celle à porter tout objet à sa bouche, à se le mettre sous les dents, pour se l’incorporer totalement ; elle apparaît aussitôt que les mains sont capables de saisir. À ce stade, le monde de l’enfant est fait de tous les objets qui l’attirent, qu’il voudrait s’approprier, mais qu’il n’a pas encore incorporés. Les intérêts du moi prédominent sur ceux du monde objectal. Au stade du plaisir primitif à mordre, aucune inhibition ne freine la destruction des objets. Toute adaptation de l’enfant au monde extérieur fait encore défaut. Dans le monde des instincts du moi, l’égoïsme est seul maître ; de même dans le domaine de la sexualité infantile, le narcissisme triomphe. Ainsi, la position primitive de l’enfant à l’égard des objets nous apparaît comme une pure question de plaisir ou de déplaisir. Le monde ambiant n’est perçu qu’au travers de la subjectivité, selon ses effets sur le moi, dans le sens du plaisir ou du déplaisir. Cela est largement valable pour la pensée adulte également ; mais il n’en existe pas moins une grande différence quantitative. La fonction conscience joue ici un rôle modérateur et régulateur de la vie pulsionnelle ; la conscience est capable d’une attitude critique à l’égard des pulsions, et impose à nos désirs l’étalon de la réalité.

L’effet de plaisir ou de déplaisir qui émane de l’objet rend donc seul compte, dans la petite enfance, de la relation psychique de l’enfant à l’objet. À côté de ce fait important de la vie mentale infantile et en connexion étroite avec lui, nous rangerons une seconde série de manifestations. En effet, l’expérience nous apprend que l’enfant n’hésite pas à identifier deux objets qui lui apportent un plaisir ou un déplaisir comparable. L’aptitude à la comparaison et à la différenciation critique fait encore totalement défaut à cette étape précoce de la vie. Nous illustrerons par quelques exemples cette pensée identificatrice de la petite enfance.

Une fillette d’un an et demi manifeste une certaine peur devant les chiens. Lorsqu’elle en aperçoit un, elle crie effrayée: « le waou-waou mord ! » Un jour du début de l’hiver, elle s’approche du poêle et se brûle légèrement la main. Elle dit en pleurant : « Le waou-waou mord ! » Il suffit à l’enfant qu’un chien en mordant et un poêle en brûlant fassent mal pour qu’elle les identifie. Le poêle brûlant qui fait mal devient « un waou-waou ».

Une autre fillette, d’environ deux ans, se tient volontiers devant la cage d’un canari, l’appelant souvent par son nom, « Hans ». Un jour, elle donne à une plume tombée de l’oiseau le même nom de « Hans », puis en fait autant pour d’autres plumes, le chapeau à plumes de sa mère, les cheveux de celle-ci et les siens, un oreiller moelleux, etc. Tout ce qui est doux au toucher est devenu « Hans ». Pour la pensée discriminative adulte, un canari et des cheveux de femme sont des choses très différentes, toutes deux ayant une qualité commune : la douceur au toucher, sans négliger par ailleurs les différences majeures des deux objets.

Chez les peuples primitifs, nous rencontrons des processus mentaux analogues. Par ailleurs, la forme originelle de la pensée persiste dans les modes d’expression symboliques, tel que nous les constatons dans les mythes et les contes populaires, dans les rêves et les autres productions de la vie imaginative individuelle. Plus tard dans l’enfance, le jeu offre encore un champ étendu à la pensée identificatrice ; du moins l’enfant a-t-il pris conscience entre-temps du caractère fictif du jeu. Un exemple suffira : un garçon de sept ans, au cours d’une promenade, écarte à l’aide de son bâton des papiers épars sur la chaussée. Il accompagne son geste de ces mots : « Je suis le vieux général ! » Dans le voisinage de la maison de ses parents vivait effectivement un général en retraite, qui avait l’habitude de veiller à la propreté de la rue. Par la seule imitation de cette activité, l’enfant s’identifiait au général. Une analogie aussi vague paraît insignifiante à la pensée adulte ; elle ne donnera donc jamais l’occasion d’établir une équivalence entre deux personnes.

La vie mentale de l’enfant est telle qu’une personne qui agit comme une autre prend sans plus la place de cette dernière. Un petit garçon avait perdu son père à la guerre. Un oncle s’occupait de lui avec sollicitude, et il semblait que l’enfant lui était, lui aussi, très attaché. Lorsque l’oncle mourut, un an plus tard environ, un autre parent entra en scène, qui voulut se charger de l’enfant abandonné. On demanda à celui-ci si la mort de son oncle lui causait du chagrin. Cet enfant de quatre ans répondit: « Oh ! non, nous avons maintenant un autre oncle, et déjà deux fois il m’a donné du pain avec de la confiture ! »

Progressivement, seulement, la pensée discriminative conquiert ses droits. On note dans ce processus un mobile important : la tendance de l’enfant à rehausser ses avantages personnels, donc à détacher sa personne du monde extérieur. On demande à un garçon de deux ans si sa sœur qui vient de naître lui plaît. Le petit, qui ne forme pas encore de phrases, répond aussitôt: « Pas de dents… rouge…sent mauvais ! » Il est aisé de reconnaître que cette manière typique de se comparer aux cadets est totalement dominée par le narcissisme de l’enfant.

Donnons encore un exemple particulièrement intéressant d’identification : la substitution d’animaux aux personnes, dans les phobies infantiles. La psychanalyse est parvenue à démontrer qu’il s’agit régulièrement ici d’une équivalence entre le père ou la mère et un animal. La démarche psychologique se révèle ici strictement superposable aux phénomènes du totémisme animal chez les peuples primitifs. Dans le rapport de l’enfant à l’objet primait à l’origine la tendance à l’incorporation. Peu à peu, ce but est déplacé et devient l’aspiration à posséder et maîtriser l’objet. C’est le « avoir, avoir », que suscite chez l’enfant la vue d’un objet. Cette relation à l’objet inclut une tendance à le conserver et l’épargner. C’est la première étape de l’adaptation au monde extérieur. L’adaptation de la pensée à la réalité n’est possible que sur cette base. Nous ne pouvons examiner ici en détail ce processus de l’adaptation.

À ce stade de son développement intellectuel, l’enfant se trouve très loin de la pensée adulte. Le narcissisme exerce encore une influence prépondérante sur sa pensée, surtout sous forme de sentiment de toute-puissance. L’enfant attribue à ses désirs et à ses pensées un pouvoir absolu, qui doit transformer le monde extérieur. Peu à peu seulement, il mesure les limites qui sont imposées à l’action qu’il exerce sur le monde environnant. Il serait tentant de poursuivre l’étude de ce processus. Nous pourrions ainsi nous convaincre de l’étroite intrication entre l’évolution de ce processus et la relation de l’enfant aux personnes de son entourage immédiat. Nous abordons le domaine du « complexe d’Œdipe », qui englobe les phénomènes les plus marquants de la sexualité infantile. Contentons-nous ici d’indiquer le sort des désirs infantiles de toute-puissance. Ils concerneront par déplacement un être qui sera revêtu d’une autorité toute spéciale (le père, Dieu).

Revenons à la primauté du principe de plaisir dans la pensée infantile précoce, pour souligner à quel point la pensée libre, non adaptée à la réalité, l’imagination donc, est elle-même une source importante de plaisir. L’enfant joue avec ses pensées comme avec un jouet. Le jeu plaisant n’est que progressivement relayé par une pensée régie par la logique dans le sens de la réalité.

La pensée infantile se trouve donc bien plus largement soumise à l’influence de la vie pulsionnelle que la pensée de l’adulte. Nous n’y trouvons encore aucun des effets de tous les facteurs régulateurs qui découlent du refoulement instinctuel.

La psychologie s’est beaucoup attachée à la genèse de l’intelligence chez l’enfant. Mais en général elle s’est placée à des points de vue qui s’écartent beaucoup de ceux de la psychanalyse, s’intéressant soit à des processus purement quantitatifs, comme par exemple au nombre de mots qu’un enfant peut acquérir en un temps donné ; ou ne tenant compte que de phénomènes formels, par exemple de la capacité de l’enfant à exprimer sa pensée sous forme de phrases. Ces problèmes méritent toute notre attention, mais le développement de la pensée infantile comprend une série d’autres questions qui échappent à ce mode de réflexion, et sur lesquels notre discussion devra se centrer.

La psychanalyse insiste vigoureusement sur la signification des pulsions infantiles dans la genèse de la pensée. Elle est autorisée à cette mise en valeur, par la priorité temporelle tant dans le développement ontogénétique que phylogénétique des instincts par rapport à la pensée. La psychanalyse considère qu’on ne peut rendre justice à un phénomène de la vie mentale sans en analyser radicalement les déterminants instinctuels.