La surcompensation dans les actes manqués

Des manifestations multiformes décrites par Freud dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne, on peut dire globalement qu’elles sont en opposition avec les intuitions conscientes du sujet. Mais cette tendance opposée aux intérêt conscients a une expression variable selon les différentes formes d’actes manqués. Elle peut subir le refoulement. Il en est ainsi lorsque nous oublions des mots, des noms propres, etc... Dans l’exemple donné par Freud avec « aliquis », l’oubli de ce mot empêche la prise de conscience de certaines associations pénibles. Il en est autrement des ratés du langage et de l’écriture. Car ici la tendance indésirable trouble la performance voulue. Eu égard à leurs effets, on pourrait répartir les actes manqués en deux groupes, selon que la tendance consciemment répudiée est bridée ou se fait jour, ne serait-ce qu’allusivement.

Naguère, je notai dans mes analyses des actes manqués appartenant à une troisième variante non mentionnée dans la Psychopathologie de la vie quotidienne. Récemment une patiente m’apporta un certain nombre d’exemples de ce genre. D’où cette brève communication.

La patiente qui, à l’ordinaire, articule normalement , a tendance à doubler la première syllabe des noms propres en bégayant légèrement. Elle en souffre et endure au cours de ses études un état de peur permanent. Elle craint qu’on ne la sollicite de lire à haute voix et de se heurter alors à un nom propre qui provoquera son trouble.

Elle me rapporta un jour comment elle écorcha un nom dans une circonstance de ce genre. L’acte manqué était certes un raté, mais pas du genre de la duplication que nous avons mentionnée. La patiente avait transformé le nom grec de Protagoras en Protragoras.

Par association, elle évoqua un autre raté, effectivement une duplication de la syllabe initiale et qui avait eu lieu juste avant le « Protragoras »1. Cet acte manqué fut facilement relié à une tendance infantile à laquelle la malade s’était copieusement abonnée. Je fais allusion au jeu avec des noms propres et des mots déformés de telle sorte qu’ils évoquent les expressions « malséantes » du langage enfantin. Il est à peine besoin de rappeler que ces mots sont presque tous composés de deux syllabes identiques. Il en est ainsi de la désignation des personnes, des animaux et des objets usuels, etc... et plus particulièrement des noms des parties du corps et de leurs fonctions. Ces dénominations subsistent souvent alors même que l’enfant a adopté par ailleurs le langage des adultes et ne dit plus « woua-woua » mais « chien ». Ma patiente avait longtemps essayé de trouver dans toutes sortes de noms des assonances aux mots proscrits. Elle était surtout tentée de jouer avec les noms comprenant la syllabe « a » (pi, en français) ou « po » (popo : postérieur).

Freud a mentionné la signification de ces tendances. Il conçoit qu’un tel engouement perce à l’occasion contre la volonté du sujet (Psychopathologie de la vie quotidienne, 7ème édition, pp. 96-97).

La première syllabe de Protagoras aurait pu facilement se transformer en ce popo flottant inconsciemment, par omission du « r » et reduplication bégayante. Cela est en effet souvent arrivé à la patiente. La déviation qui se produisit s’explique par la crainte liée au raté la précédant. L’évitement de l’omission dangereuse du « r » dans la première syllabe de " Protragoras " est confirmé par un « r » dans la deuxième où il n’avait pas lieu d’être. Le « Protragoras » représente donc une inhibition de la tendance sexuelle infantile qui cherche à pénétrer le cours conscient de la pensée.

Mais le mécanisme utilisé est très différent de celui qui aurait permis l’effraction de la tendance condamnée. L’acte manqué porte la marque de la surcompensation.

Parlant d’un décès quelques jours plus tard, la patiente omit le « n » de « lettre de condoléances » (Kondolenzbrief) et dit donc Kodolenzbrief. Ce raté se révéla également être surcompensatoire.

L’effet perturbateur ne provenait pas cette fois du langage enfantin mais du mot étranger Kondom qui se prononce souvent comme si la deuxième syllabe se terminait par un « n » nasal (français). Entre Kondom et Kondolenz (condoléances), la patiente établissait une relation associative curieuse qui fut éclaircie, les résistances une fois dépassées. Un certain temps auparavant, il y avait eu un décès parmi ses proches parents. Les parents arrivèrent et se réunirent dans la chambre du frère de la patiente. Le jeune homme était négligent au point d’avoir laissé traîner sur la table quelques condoms se présentant sous forme de lettres en formant un effet de contraste pénible avec la famille endeuillée. Si j’ajoute que la patiente a, de tous temps, envié à son frère sa virilité et, au cours des dernières années, sa liberté sexuelle, il devient clair que cet exemple recèle aussi une part de sexualité infantile (complexe de castration). La discrétion m’oblige à m’arrêter ici.

En ce qui concerne l’expression manquée, la représentation perturbatrice Kondom aurait pu aboutir a remplacer par « n » le « l » de Kondolenzbrief, puisque sa première syllabe renferme le même son « on ». L’opposé se produisit : le « n » disparaît de la première syllabe. L’acte manqué qui en résulte a la valeur de surcompensation comme dans le premier exemple. Mais le mécanisme est inverse. Dans le premier exemple, une consonne de la première syllabe est réitérée dans la deuxième, tandis que dans l’autre, la première syllabe, la consonne disparaît, ce qui la rapproche de la deuxième (Kodo).

Quelques jours plus tard, la patiente me raconta un rêve où elle se trouve de façon illicite avec un homme et se fait surprendre par sa mère. Au récit du rêve elle ajoute quelques mots à valeur d’explication. Elle dit en effet : « La scène se déroulait dans le parterre (rez-de-chaussée) d’une maison. »

Le mécanisme de l’acte manqué est identique à l’exemple « Protragoras ». Je pouvais supposer que le « r » supplémentaire de la deuxième syllabe s’opposait à la tendance à l’écarter de la première. Parterre rend le même son que le « pater » latin. Ce dernier mot était apparu récemment dans un acte manqué, faisant clairement allusion au père. L’homme avec lequel sa mère la surprend se dévoila être le père. Il est remarquable que l’énoncé avec duplication des premières lettres de parterre aurait donné le mot révélateur « Papa », évité tout comme le mot malséant « popo » du premier exemple.

Sur la seule base de ces exemples, je me sens justifié à parler d’actes manqués de surcompensation. Je n’ai pas d’opinion sur leur fréquences par rapport à d’autres actes manqués. Pour montrer qu’il ne s’agit pas là d’exemples isolés survenant chez une même personne, je rapporterai un acte manqué de caractère semblable provenant d’un homme. Je ne le connais que par son récit sans l’avoir analysé avec lui. Mais l’explication que j’avance est vraisemblable.

Voici ce que cet homme m’apprit : « Lorsqu’on parle devant moi d’une inflammation des amygdales, je suis perplexe au sujet du mot latin. Je suis toujours sur le point de dire Angora (angor) au lieu de Angina (angine). » Je suppose que le mot « vagina » (vagin) de même consonance tendait à remplacer « angina ». L’erreur aurait alors concerné le début du mot. Un tel raté eût été très préjudiciable en société, aussi la tendance à l’erreur était déplacée à la deuxième moitié du mot. Désigner par « angora » une inflammation amygdalienne était une erreur comique sans caractère pénible. À vrai dire, il n’en usait pas, il percevait simplement sa disposition à le faire. Ici encore, la tendance défensive prévalait.

Les actes manqués décrit ici ne forment pas un contraste absolu avec les autres. Il est simplement à remarquer qu’à la place d’une tendance pulsionnelle, c’est une tendance défensive surcompensatrice qui l’emporte. mais nous connaissons d’autres phénomènes de ce genre en psychologie. Dans un cauchemar, ce qui nous apparaît comme essentiel après analyse, ce ne sont ni l’angoisse, ni la défense, ni la fuite, mais la pulsion ; le rêve tend à la satisfaction, qu’il y parvienne ou non.

Il semble intéressant de comparer de tels phénomènes avec certains symptômes de la névrose obsessionnelle ; que l’on songe au contrôle réitéré d’un robinet de gaz. La fuite du gaz pourrait tuer les proches parents du névrosé. Par une injonction inconsciente sa main voudrait ouvrir le gaz. Mais l’issue du conflit chez le névrosé obsessionnel c’est la prévalence de la prudence. Ce résultat n’empêche pas, bien au contraire, la psychanalyse d’accorder tout leur poids aux pulsions refoulées, à l’inconscient. Il n’en est pas autrement dans les cas que j’ai rapportés qui, tout comme les cauchemars et bien des symptômes obsessionnels, permettent de reconnaître la prépondérance apparente de l’expression de la censure.


1 Au lieu d'Alexandros, elle avait dit « A-alexandros ».