VII. La thérapeutique psychanalytique des états maniaco-dépressifs

Il nous est maintenant facile de circonscrire la tâche d’une thérapeutique de la mélancolie. Elle consisterait à lever les mouvements régressifs de la libido et à œuvrer à sa progression dans le sens de l’amour objectal achevé et de l’organisation génitale. Cette tâche est-elle tant soit peu possible à l’aide de la psychanalyse ? les expériences déjà faites nous permettront de tenter une réponse à cette question. Un optimisme thérapeutique prématuré en ce qui concerne la psychanalyse serait aussi inapproprié que le nihilisme de la clinique psychiatrique.

Dès 1911 j’avais souligné que le transfert nécessaire au succès de la cure pouvait s’établir chez le mélancolique pour le moins à certains stades, particulièrement dans l’intervalle libre, sur un mode autorisant la tentative thérapeutique. Suivant un conseil de Freud, je commençai mes analyse récentes de mélancoliques au cours de la phase intermédiaire entre la dépression et l’intervalle libre. Il est donc parfaitement évident que je ne portais pas à l’actif de la cure débutante la sédation progressive des symptômes mélancoliques cette évolution qui se déroule spontanément dans chaque cas mais ne permet pas au patient l’accès à l’amour objectal plein – vrai critère de la santé psychique – ne m’apparaît même pas comme le but de la psychanalyse. J’ai déjà esquissé la tâche : en premier lieu apporter au patient un rétablissement dépassant la simple guérison symptomatique, mais aussi une protection à l’encontre d’une nouvelle atteinte. L’accession à ce premier but devrait se manifester par toutes sortes de modifications n’appartenant pas à l’intervalle libre spontané. Ainsi, l’efficacité de la thérapeutique serait objectivement constatable. Par contre, il faudrait disposer d’un temps prolongé et d’une observation continue soigneuse, pour pouvoir affirmer que l’évitement des rechutes a réussi.

Mes analyses récentes de mélancoliques ne sont pas encore achevées, de sorte qu’une prévision concernant la durée de leur effet m’échappe totalement. Je ne puis donc qu’énumérer les résultats à mettre indubitablement au compte du traitement. Je cite à cet égard :

  1. La capacité du patient à « transférer » s’accroît souvent nettement à la suite d’une phase de son analyse. Le patient dont j’ai repris le rêve d’enfance au chapitre V de cet essai se modifia à la suite de cette partie de son analyse dans son comportement global vis-à-vis du médecin. Nous savons que le transfert réussi sur le médecin conditionne des modifications importantes.
  2. L’attitude narcissique de refus à l’égard de certaines personnes ou de l’ensemble de l’entourage, l’irritabilité marquée s’amendent d’une façon inhabituelle.
  3. Dans un cas, la position vis-à-vis de l’autre sexe se modifia considérablement. L’intérêt obsédant pour les prostituées disparut. Peu à peu la libido put s’attacher de façon normale à une personne donnée. C’était le premier succès de ce genre dans la vie du patient, à la suite d’une série d’essais malheureux.
  4. Auparavant, ce même patient insistait sur son infériorité, se tyrannisant lui-même, même en période non dépressive. Lorsque l’analyse de l’introjection fut pour une grande part réussie, le patient me surprit en avouant un grand soulagement : selon ses propres dires, il avait cessé de se prendre pour un « monstre ». Cette modification qui date d’environ neuf mois s’est maintenue depuis.
  5. Le critère le plus important me semble être la formation passagère de nouveaux symptômes. Comme je le mentionnai, les patients présentent fréquemment, en période intercalaire, de légères dysphories marquées du sceau de la mélancolie ou de la manie. Les deux patients que je traite depuis plus de deux ans et demi furent exposés à des émotions violentes d’origine externe, du genre de celles qui auparavant et au début de la cure entraînaient un cortège de symptômes mélancoliques. J’ai pu suivre une modification dont la régularité exclut le hasard. À plusieurs reprises un événement poussait le patient à renouveler une dépression mélancolique, par exemple la confrontation avec une décision pratique vitale sollicitait la tendance à une nouvelle fuite dans la maladie.

    Mais le renoncement à l’objet qui conditionne la mélancolie n’apparaissait pas. Il y avait bien formation d’un symptôme mais il portait la marque de la compulsion psychique de la phobie ou de la conversion hystérique. Je ne pouvais me défendre de l’impression que le patient ne pouvait produire une dépression authentique. L’élévation de niveau de la mélancolie à l’hystérie m’apparaît comme une évolution remarquable et significative. Le fait de la résistance accrue de l’amour objectal du patient à l’égard des influences extérieures est d’une portée pratique considérable. Au cours d’un travail ultérieur, j’insisterai sur ce point et l’illustrerai d’exemples.

Je n’ai pas mentionné certains effets favorables de la cure n’ayant pas apparemment une signification primordiale. Mais je tiens à souligner avoir eu en charge des cas particulièrement difficiles, à récidives multiples. J’ai acquis la certitude que des patients plus jeunes, que leur maladie a moins souvent éloignés de la vie, pourrai par la suite la relation de l’évolution des cas que j’ai traités jusqu’ici.

Ne possédant pas, quant à moi, une connaissance suffisante d’un effet durable de la cure dans la mélancolie, il m’est précieux de citer l’opinion de qui fait autorité. D’après une communication privée du Pr. Freud, il dispose de deux cas de guérison durable, l’un n’a pas rechuté depuis plus de dix ans.

Je ne puis quitter le problème thérapeutique sans envisager la valeur subjective du traitement psychanalytique plus particulièrement pour des patients dépressifs. La détente psychique est un résultat souvent éclatant et spontanément souligné par les patients. Il ne faut pas oublier que ces patients sont justement considérés comme les plus inaccessibles, les moins influençables.

Aussi, quelques justifiées que soient les réserves dans l’appréciation de la valeur des résultats psychothérapiques, il ne me semble pas possible de dénier l’effet de la psychanalyse sur l’état des malades cycliques. Je ne crois d’ailleurs pas au danger d’une surestimation de nos résultats. La psychanalyse, en effet, qui nous éclaire sur toute l’ampleur des résistance des patients et nous contraint à un travail prolongé et pénible dans chaque cas, recèle en elle la plus sûre protection contre un optimisme thérapeutique excessif.