Introduction

Ma première tentative d’explication psychanalytique de la constitution des affections maniaco-dépressives remonte à plus de dix ans. J’étais parfaitement conscient de cet essai et de ses résultats, ce que le titre de ma publication exprimait1. Il est bon de se rappeler combien la littérature psychanalytique était alors réduite. Les travaux concernant la folie circulaire étaient particulièrement minces. La pratique privée offrait peu l’occasion d’analyser de tels états de sorte que l’observateur isolé ne pouvait pas réunir une série de cas permettant des constatations comparables.

Pour insuffisants et lacunaires que furent les résultats de mes premières observations, leur exactitude se vérifia cependant. Le texte de Freud « Deuil et Mélancolie » confirma que la mélancolie entretient avec le sentiment normal du deuil le même rapport que l’angoisse névrotique avec la peur. On peut considérer actuellement comme solidement établis la parenté psychologique de la mélancolie et de la névrose obsessionnelle en ce qui concerne le détournement de la libido du patient du monde des objets. Par contre, aucune indice ne nous permettait de situer le lieu de la séparation entre les états mélancoliques et obsessionnels, de même la cause spécifique des troubles circulaires restait totalement obscure.

Je cherchai à la saisir, après que Freud eut échafaudé sa théorie des étapes d’organisation prégénitales de la libido. La psychanalyse de la névrose obsessionnelle lui fit postuler une phase prégénitale du développement libidinal, appelée sadique-anale. Peu après, dans la troisième édition des Trois Essais sur la théorie sexuelle, il décrivait et délimitait une phase encore plus précoce, la phase orale ou cannibalique. Un matériel empirique étendu me permit de montrer (1917) que certaines psychonévroses comportent des traces précises de cette étape d’organisation la plus précoce de la libido. Dès lors, j’étais conduit à supposer que le tableau morbide de la mélancolie provenait d’une régression qui ramenait la libido des patients à ce stade oral précoce. L’ensemble des faits restait trop lacunaire pour en apporter la preuve irréfutable.

Presque simultanément, Freud envisagea le problème de la mélancolie sous un autre jour. Il fit un pas décisif dans la découverte du mécanisme de la mélancolie en montrant comment le patient perd son objet d’amour, et par la suite le reprend en lui par la voie de l’introjection en sorte que les auto-accusations mélancoliques par exemple s’adressent en réalité à l’objet perdu.

La régression libidinale à l’étape orale, le processus d’introjection ont été confirmés par l’observation qui m’a montré de plus leur étroite relation. Les analyses qui servent de base à mon texte ne laissent aucun doute à ce sujet. L’introjection de l’objet d’amour – j’en apporterai la preuve détaillée – est un processus d’incorporation correspondant à la régression de la libido à l’étape cannibalique.

Souvenons-nous aussi de deux autres progrès de nos connaissances également liés au nom de Freud. En premier lieu il a montré que la perte objectale, précédant la survenue de la maladie, est le moment fondamental chez le mélancolique mais non chez l’obsédé. Si celui-ci a une position des plus ambivalentes à l’égard de son objet d’amour, s’il craint de le perdre, il ne l’en retient pas moins. Cette différence entre les deux maladies est d’une grande portée comme nous espérons le montrer au cours de ce travail.

Ensuite, et plus récemment, Freud a ouvert des voies plus précises pour la compréhension de l’exaltation maniaque2. Le progrès de sa démarche par rapport à mes premiers débuts hésitants (1911) apparaîtra par la suite.

Lors du VIe congrès de psychanalyse, en 1920, il devait m’échoir de traiter des psychoses maniaco-dépressives. Je dus décliner cette proposition car je ne disposais d’aucun fait d’observation nouveau. Entre-temps, je pus mener presque à terme la psychanalyse de deux cas graves de maladie circulaire et gagner des aperçus fragmentaires de la genèse d’autres cas de cette espèce. Les données recueillies au cours de ces analyses confirment de façon surprenante la structure des affections mélancoliques et maniaques telle que Freud la conçoit. De plus, les considérations de Freud se trouvent complétées par toute une série de données nouvelles.

La discrétion m’oblige à une certaine retenue dans la communication de mes analyses. Je ne puis pas, en particulier, rendre compte systématiquement de l’histoire de la maladie des deux cas qui furent l’objet d’une analyse approfondie et n’en mentionnerai que de courts passages. Pour répondre d’avance à la mise en doute du diagnostic, j’ajoute que ces deux patients furent hospitalisés à plusieurs reprises, soumis à l’observation de psychiatres compétents, examinés à titre consultatif par des spécialistes éminents. Le tableau clinique était pour tous si typique, l’évolution circulaire était si caractéristique qu’aucun doute diagnostique ne s’était posé pratiquement.

Je souligne moi-même une certaine limitation de mon matériel d’observation sans lui accorder toutefois une grande importance. Les patients maniaco-dépressifs que j’ai pu analyser soigneusement tant par le passé qu’actuellement appartiennent tous au sexe masculin. Ce n’est que temporairement que je pus avoir des patientes en observation psychanalytique, à l’exception d’un cas encore en cours.

Je n’ai pas lieu de supposer que l’analyse de telles patientes amènerait à des conclusions radicalement différentes, d’autant moins que les patients des deux sexes présentent une bisexualité accusée, ce qui les rapproches indiscutablement les uns des autres.

Lorsque je présentai mon travail au VIIe congrès de psychanalyse à Berlin (1922) l’actualité du problème traité apparaissait en ce que les conférences d’autres participants, qui s’étaient attachés à des aspects différents, parvenaient à des résultats semblables. Je pense en particulier à l’investigation remarquable de Roheim3 qui nous éclaire si bien sur la psychologie du cannibalisme.

Dans la première partie de mon texte, je n’éluciderai qu’incomplètement certains problèmes posés par les états maniaco-dépressifs, en particulier la relation du patient à l’objet aime au cours de la dépression, de manie et pendant « l'intervalle libre ». Dans la deuxième partie, j’aborderai ces questions sur une base plus large en me consacrant à l’histoire complète du développement de l’amour objectal.


1 « Préliminaires à l'investigation et au traitement psychanalytique de la folie maniaco-dépressive et des états voisins ».

2 Voir « Massenpsychologie », 1921 (Psychologie des foules).

3 « Nach dem Tode des Urvaters ». Imago, 1923, Cahier I (Àprès la mort du père primitif).