V. Le modèle infantile de la dépression mélancolique

Si nous avons pu découvrir les causes les plus profondes de la dépression mélancolique dans des impressions de l’enfance, la réaction première de l’enfant à ces traumatismes devra nous intéresser tout particulièrement. Nous admettons à bon droit qu’il s’agit d’une dysphorie dans le sens de la tristesse mais il nous manque en quelque sorte la constatation vivante d’un tel état pendant l’enfance. Certaines circonstances m’ont permis dans un de mes cas d’observation de recueillir des données particulièrement révélatrices.

À la suite d’un épisode dépressif, mon patient se trouvait depuis assez longtemps en intervalle libre et s’attachait à une jeune fille lorsque certains événements éveillèrent sa crainte – objectivement injustifiée – d’être menacé d’une perte d’amour. À cette période, il rêva pendant plusieurs nuits de la chute d’une dent, symbole transparent pour nous, qui représente à la fois la peur de la castration et de la perte objectale (par exonération corporelle). La même nuit, il fit un autre rêve suivant celui de la dent :

« J’étais avec la femme de Monsieur Z. d’une façon quelconque, j’étais compromis dans une affaire de vol de livres. Le rêve fut long. Mieux que de son contenu, je me souviens de sa tonalité pénible. »

Monsieur Z., une connaissance du patient, est un buveur périodique ; sa femme en souffre, mon patient l’a appris à nouveau la veille. C’est là le point d’attache du rêve. Le vol du livre est le symbole du rapt de la mère enlevée au père qui la tourmente, mais également symbole de la castration du père. Donc un rêve Œdipien simple dont le seul intérêt est que le vol constitue la contrepartie active à la perte de la dent du premier rêve de la même nuit. Pour un patient, nous avons déjà noté que son humeur lui importait plus que son contenu. Il déclara en effet avoir senti à son éveil que cette atmosphère était connue de lui, c’était celle d’un certain rêve qu’il avait fait à plusieurs reprises vers l’âge de cinq ans.

Jusque-là, au cours de son analyse, il n’avait jamais pensé à ce rêve. Mais maintenant, il devenait très précis et s’imposait par son atmosphère pénible. Le rêve fut rapporté comme suit :

« Je suis devant la maison de mes parents dans ma ville natale. Une série d’attelages de transport remontent la rue qui est silencieuse et vide. Chaque voiture est traînée par deux chevaux. À côté des chevaux, un cocher frappant avec son fouet. Les voitures sont closes et leur contenu est invisible. Spectacle insolite : sous le plancher de la voiture, un homme ligoté est suspendu et entraîné par une corde. Cette corde l’étrangle et il ne peut aspirer un peu d’air que momentanément. La vue de cet homme qui ne peut ni mourir ni vivre m’ébranle. Avec effroi, je constate que les deux voitures suivantes offrent le même spectacle »

L’analyse de ce rêve se heurta à des résistances considérables et absorba tout notre temps durant plusieurs semaines. Cependant, le patient était sous la pression de cette « atmosphère pénible » du rêve qu’il nomma une fois de façon significative « scène d’enfer ».

L’analyse du rêve permit de reconnaître le père dans le cocher, père que le patient a toujours décrit comme dur et le tenant à l’écart ; sur ce plan superficiel, les chevaux battus réfèrent aux nombreuses corrections reçues. Le patient nous dit qu’en rêve il tente de s’élever contre la raclée des chevaux de même que contre le mauvais traitement des ligotés mais qu’il se sent trop intimidé. Sa compassion découvre son identification avec le malheureux. Il est clair que le rêveur est représenté au moins par trois fois comme spectateur, comme cheval et comme victime.

L’interprétation de ce rêve s’interrompit alors du fait d’un rêve qui attira l’attention : il s’agissait de la jeune fille dont nous avons déjà parlé et que nous appellerons « E. ». Le voici :

« Je vois une partie du corps de E. nu, à savoir son ventre ; ses seins et sa région génitale sont recouverts. Le ventre est une surface lisse sans nombril. À l’emplacement habituel du nombril, s’élève chose comme un organe masculin. Je le touche et demande à E. si c’est sensible. Il gonfle un peu. Je me réveille, effrayé. »

Ce rêve, dont l’analyse fut reprise en plusieurs temps, montre le corps féminin comme semblable à celui de l’homme. Le rêveur s’effraie du gonflement du pénis féminin. Mais il y a un autre motif, celui de l’intérêt pour la poitrine (le corps avec appendice qui gonfle) de sorte que tout le corps d’une femme est ici représenté par la poitrine. Le rêve devient encore plus compréhensible si l’on considère que E. représente pour le patient un idéal maternel. Dans ce cas aussi, nous trouvons du mélancolique la nostalgie profonde de l’état heureux au sein de la mère. Je n’envisage pas ici les autres détermination du rêve.

Revenons au rêve de son enfance, le patient compare l’effet que lui fit cette scène avec la vue pétrifiante de la tête de Méduse. L’effet de panique se trouve aussi bien dans l’ancien rêve que dans celui que nous venons d’interpréter brièvement.

Une série d’impressions de l’enfance, dont la vue d’un pendu, mènent aux observations de l’enfance déjà analysées auparavant, et qui concernent la vie conjugale des parents. Il est clair que le cocher qui se sert du fouet représente le père en relation avec la mère (« battu » au sens symbolique typique), mais aussitôt le pendu de dévoile comme un homme occupant dans le coït la position du succube écrasé (il respire mal). Le renversement de la situation se précise (l’homme en bas !).

Dans les jours suivirent, le patient était dépressif et son état d’humeur rappelait celui du rêve. Sans en avoir parlé auparavant, le patient me dit un jour qu’il avait l’impression d’être « un garçon de cinq ans qui s’était trompé de chemin », comme s’il devait chercher une protection et n’en trouvait point. Puis il taxa d’ « infernale » sa dépression de même qu’il avait parlé du rêve comme d’une scène d’enfer. Le choix de l’expression ne qualifiait pas seulement l’horreur de sa souffrance, mais également un fait survenu lors du déclenchement de la dernière grande dépression. Celle-ci débuta en effet à la suite de la lecture du livre l’Enfer de Barbusse, dont il suffira de dire qu’il contient l’observation de scène intimes ; celles-ci se déroulent dans une chambre et sont observées depuis la pièce adjacente. Cela fournissait une indication quant à la situation qui avait déclenché les grands tourments de l’enfance du patient. Un petit incident montrera à quel point le patient subissait alors l’impression d’effroi infantile. Il entendit ses parents échanger quelques paroles à voix basse. Il en fut effrayé et fit « automatiquement » l’essai d’écarter le souvenir « de quelque chose d’affreux ». Il remarquait le même hérissement à l’évocation du personnage ligoté du rêve. Au cours des jours suivants, l’analyse apporta une série d’observations refoulées. L’émotion s’atténua, en particulier l’horreur du personnage ligoté s’amoindrit. Ainsi apparut plus précisément une image d’ensemble de la période critique de l’enfance. « J’ai, dès l’enfance, porté le deuil de quelque chose. J’étais toujours sérieux, jamais spontané. Sur mes photos d’enfant, j’ai déjà l’air réfléchi et triste. »

Sans m’appesantir sur tous les détails de l’analyse du rêve, je relève ceux qui suivent : revenant à « la personne ligotée », le patient dit un jour : « Sa tête était fixée près de son nombril. » Il voulait désigner le milieu de la voiture ! Une suite d’associations mit en évidence que le patient avait une théorie sexuelle infantile d’après laquelle le pénis supposé de la femme était caché dans le nombril. L’analyse pouvait revenir au rêve du corps sans nombril, hors duquel poussait un pénis. Dans le rêve le désir est le suivant : « Que ma mère rendre à mon père ce qu’il lui a fait (par le coït) et à moi (par les coups), qu’elle se jette sur lui comme il le fait avec elle d’habitude, et qu’elle utilise son pénis caché pour l’étrangler, couché sous elle. »

Au cours des jours suivants, le patient rencontra un parent qui avait pour lui une signification paternelle. Il se surprit à imaginer qu’il pourrait acculer cet homme dans un couloir sombre et l’étrangler – allusion transparente à l’acte œdipien et à l’étouffement pendant le coït. Ajoutons qu’au cours de la dépression précédente, le patient avait fait de sérieux préparatifs dans le dessein de se pendre.

Ce fragment de l’analyse d’un rêve nous a permis de reconstruire assez bien l’état d’humeur du patient à l’âge précoce de cinq ans. Je parlerais volontiers d’une dysphorie originelle issue du complexe d’Œdipe du garçon. Le désir de l’enfant de faire de sa mère son alliée dans sa lutte contre son père y apparaît de façon impressionnante. La déception d’avoir été écarté s’ajoute aux impressions éprouvées dans la chambre des parents. Des plans de vengeance fermentent dans le for intérieur du garçon, plans pourtant condamnés du fait de l’ambivalence de ses sentiments. Incapable aussi bien d’un amour achevé que d’une haine sans faille, l’enfant conçoit un sentiment de désespoir. Au cours des années suivantes, il renouvelle ses tentatives de réaliser un amour objectal réussi. Chaque échec sur ce chemin entraîne un état d’âme qui est une répétition fidèle de la dysphorie originelle. C’est cet état que nous qualifions de mélancolique.

Un exemple de plus montrera comment, même au cours de l’intervalle libre, le mélancolique s’attend toujours à être déçu, trahi, ou abandonné. Un patient qui s’était marié assez longtemps après une dépression s’attendait sans aucune raison valable à l’infidélité future de sa femme comme allant de soi. Alors qu’il était question d’un homme habitant le même immeuble et de quelques années son cadet, il associe de suite : c’est avec lui que ma femme me trompera. L’analyse révéla que la mère s’était montrée infidèle au patient en lui « préférant » son frère, son puîné de quelques années, c’est-à-dire en l’allaitant. Dans le complexe d’Œdipe du patient, ce frère occupe la place du père. Diverses manifestations en cours de dépression répétaient fidèlement tout ce qui avait donné sa physionomie à la dysphorie infantile originelle – la haine, la rage et la résignation, les sentiments d’abandon et l’absence d’espoir.