VI. La manie

Au cours de l’investigation précédente, la phase maniaque de la maladie cyclique est restée dans l’ombre par rapport à la phase mélancolique. La raison en est, pour une part, le matériel d’observation dont j’ai disposé. À cela il faut ajouter que la mélancolie devient compréhensible par la voie psychanalytique sans que nous connaissions de plus près le processus psychique de la manie. Cette dernière, par contre, ne nous révélerait pas ses secrets si nous ne disposions de la clé que nous fournit l’analyse de la dépression. C’est pourquoi, vraisemblablement, les recherches de Freud ont apporté des éclaircissement sur les états dépressifs, bien avant de concerner les états maniaques. J’ajoute à l’avance que, dans ce chapitre, je ne pourrai guère que développer ou compléter les points de vue acquis par Freud.

La clinique psychiatrique a toujours comparé la manie à une ivresse qui écarte toutes les inhibitions a toujours comparé la manie à une ivresse qui écarte toute les inhibitions antérieures. Dans une publication récente (Psychologie des foules et analyse du moi), Freud a donné du processus maniaque une explication qui éclaire pour le moins son rapport avec la dépression mélancolique. La relation à l’idéal du moi est essentiellement différente dans ces deux états.

D’après la description de Freud, l’idéal du moi se forme par introjection dans le moi de l’enfant des objets de sa libido infantile. Ils en sont dorénavant une partie constitutive. L’idéal du moi reprend les fonctions de critique de la conduite du moi qui font du sujet un être social. Dans notre contexte, nous soulignerons surtout la conscience morale : l’idéal du moi avise donc le moi de tout ce qu’il doit faire ou éviter, comme le firent naguère les éducateurs.

Cette activité critique de l’idéal du moi est accrue jusqu’à une rigidité cruelle dans la mélancolie. Rien de semblable dans la manie. Au contraire, le contentement de soi et un sentiment de soi et un sentiment de force occupent la place des sentiments d’infériorité et de la micromanie. Un patient qui, déprimé, ne s’octroyait aucune capacité intellectuelle, ni la moindre connaissance pratique se transforme en inventeur au début de son hypomanie réactionnelle. Ainsi le maniaque secoue la domination de son idéal du moi. Celui-ci n’a plus à l’égard du moi une attitude critique, il s’est dissous dans le moi. L’opposition entre le moi et l’idéal du moi est levée. En ce sens, Freud a pu concevoir l’humeur maniaque comme le triomphe sur l’objet naguère aimé, puis abandonné et introjecté. « L’ombre de l’objet » qui était tombée sur le moi s’en est retirée. Le sujet respire et s’adonne à une véritable orgie de liberté. Nous rappelons ici que nous avons déjà constaté la très forte ambivalence du patient cyclique à l’égard de son propre moi. Nous pouvons poursuivre la constatation de Freud : le désinvestissement de l’idéal du moi permet au narcissisme d’entrer dans une phase positive et riche en plaisirs.

Lorsque le moi n’est plus assujetti à l’objet incorporé, la libido se tourne avidement vers le monde des objets. Cette modification s’exprime de façon exemplaire par la convoitise orale accrue qu’un patient désignait lui-même comme une « Fress-Sucht » (boulimie). Elle ne s’y limite pas : est « avalé » tout ce qui croise le chemin du patient. La convoitise érotique du maniaque est connue. Mais il se saisit tout pareillement des impressions nouvelles auxquelles le mélancolique s’est fermé. Si le patient s’est senti exclu comme un déshérité du monde des objets au cours de la phase dépressive, le maniaque clame pouvoir s’en emparer et de tous. À cet accueil érotisé des impressions nouvelles correspond un rejet tout aussi rapide et aussi plaisant. La logorrhée et la fuite des idées des maniaques nous montrent bien la saisie véhémente et le rejet des impressions nouvelles. Si dans la mélancolie l’objet introjecté était une nourriture incorporée, laborieusement expulsée, ici, tous les objets sont destinés à parcourir au plus vite le trajet du « métabolisme psychosexuel » du patient. L’identification des pensées exprimées et des excréments est de constatation facile dans les associations des patients.

Freud a souligné et argumenté la parenté psychologique de la mélancolie et du deuil normal, mais il constate l’absence du renversement de la mélancolie en manie dans la vie psychique normale. Je me crois autorisé à désigner un tel homologue dans la vie psychique normale. Il s’agit des manifestations que l’on peut observer dans des cas de deuil normal et dont je soupçonne la valeur générale sans pouvoir la démontrer jusqu’à présent. On observe en effet que le sujet en deuil, au fur et à mesure qu’il réussit à détacher sa libido du défunt, éprouve des désirs sexuels accrus. Sous une forme sublimée, il s’agira d’un désir d’initiative, d’un élargissement des intérêts intellectuels. L’accroissement des désirs libidinaux peut survenir après un temps plus ou moins long à la suite de la perte de l’objet, selon le déroulement individuel du travail du deuil.

Au congrès de psychanalyse (1922), où j’exposai ma conception, Roheim fit part de rites de deuil primitifs qui ne laissent aucun doute sur le fait que le deuil19 est suivi d’une explosion libidinale. Roheim a montré de façon convaincante que le terme du deuil consiste en un assassinat symbolique et une dévoration renouvelée du défunt, mais qui se produit alors avec un plaisir indubitable et démonstratif. La répétition du méfait œdipien met un terme au deuil des primitifs.

La manie qui fait suite au deuil pathologique de la mélancolie recèle cette même tendance à une réincorporation et à une réjection de l’objet d’amour, semblables en tous à celles que Roheim a démontrées dans les rites primitifs de deuil. Ainsi l’accroissement des aspirations libidinales précédemment décrit comme la fin du deuil normal apparaît comme une pâle répétition des coutumes archaïques de deuil.

Une de mes patientes fit une dépression à un stade avancé de sa psychanalyse et sous une forme bien plus atténuée que les états dépressifs précédents. Elle présentait surtout les caractères d’un état obsessionnel20. Cet état fut suivi d’une petite phase maniaque. À sa suite, peu de jours après la patiente m’apprit qu’elle avait alors éprouvé le besoin d’un excès. « J’avais l’idée de devoir manger beaucoup de viande, et d’en manger à en être saturée et idiote ». Elle se l’était représenté comme une ivresse ou une orgie.

Il devient clair ici qu’au fond la manie est une orgie de type cannibalique. La formulation de la patiente est une preuve péremptoire en faveur de la conception de Freud d’après laquelle la manie exprime une libération fêtée par le moi. Cette fête est représentée par la dégustation de viande. Sa signification cannibalique ne laissera guère de doute à la suite des considérations qui précèdent.

Comme la mélancolie, la manie réactionnelle exige un certain temps pour se dissiper. Progressivement, les exigences narcissiques du moi diminuent, des quantité plus grandes de libido sont disponibles pour être transférées au monde des objets. Ainsi les deux phases se réduisent jusqu’à un rapprochement libidinal relatif avec les objets ; son inachèvement a été démontré au chapitre concernant la fixation de la libido à l’étape sadique-anale.

Nous devons reprendre ici une question qui a déjà été posée quant à la mélancolie. Très heureusement, Freud a envisagé la manie comme une fête du moi. Il l’a mise en relation avec le repas totémique des primitifs, c’est-à-dire avec « le crime originel » de l’humanité, le meurtre la consommation du père primitif. Il me faut souligner que les fantasmes cruels de la manie concernent avant tout la mère. Ce fut frappant chez un de mes patients maniaques qui s’identifiait avec l’empereur Néron. Par la suite, il donna comme raison que Néron avait tué sa propre mère et de plus conçu le projet de brûler la ville de Rome – symbole maternel. Remarquons, une fois de plus, que ces sentiments pour la mère sont secondaires ; ils s’adressent en premier lieu au père, l’analyse le vérifia.

Ainsi l’exaltation réactionnelle à la mélancolie s’explique pour une part comme un dépassement jouissif de la relation précédente pénible à l’objet d’amour introjecté. Mais nous savons qu’une manie peut survenir sans succéder à une mélancolie. Cet état de fait nous découvrira une partie de sa signification si nous nous souvenons des données du chapitre précédent. Il y fut démontré que certains traumatismes psychiques de l’enfance sont suivis d’un état que nous avons appelé « dysphorie originelle ». La manie « pure » qui est souvent périodique m’apparaît comme le rejet de cette dysphorie, non précédé d’une psychanalyse démonstrative, je ne puis rien ajouter de plus précis concernant ce déroulement.

Mon propos est issu de la comparaison de la mélancolie avec la névrose obsessionnelle. Revenant à notre point de départ, nous sommes en mesure d’expliquer la différence d’évolution à début aigu, intermittent et récidivant des états maniaco-dépressifs correspond à une expulsion plus chronique et rémittente des états obsessionnels tient à la prédominance de la tendance à retenir l’objet.

Au sens ou l’entendent Freud et Roheim, nous pouvons dire que nous trouvons dans ces deux formes de maladie une attitude psychique différente à l’égard du meurtre originel non accompli. Dans la mélancolie et la manie, le crime est perpétré par intervalles sur le plan psychique des primitifs. Dans la névrose obsessionnelles, nous observons la lutte constante contre la réalisation du crime œdipien. La peur de l’obsédé témoigne de ses impulsions, mais simultanément de ses inhibitions toujours prévalentes.

Nous n’avons apporté de solutions exhaustives ni aux problèmes de la mélancolie ni à ceux de la manie. L’empirisme psychanalytique ne nous y autorise pas. Mais rappelons que l’élucidation de ces deux troubles mentaux n’est pas notre but essentiel, mais bien de trouver parmi les données recueillies chez les patients maniaco-dépressifs des aspects intéressant la théorie de la sexualité. En terminant ce chapitre, nous renouvellerons donc l’aveu que le problème du choix de la névrose en ce qui concerne les états cycliques attend toujours une solutions définitive.


19 Après la mort du père original.

20 De telles modifications seront considérées au chapitre suivant.