1. Le « crime » de l'introjection

causerie

1. Le « crime »

Dans toutes les analyses on est confronté de quelque manière avec la notion de culpabilité. Qu’il s’agisse d’une affirmation — voire d’une surenchère de la faute, de sa dissimulation par quelque procédé dilatoire, de sa négation ou d’une protestation d’innocence — nous sommes certains de devoir identifier tôt ou tard un crime imaginaire avec un corps du délit profondément enfoui dans le patient. A titre d’illustration je vais citer l’aveu d’une patiente, aveu exemplaire d’un moment de l’analyse :

« J’ai rêvé : j’éprouvais une profonde angoisse d’avoir tué une femme, de l’avoir enfouie, dépecée. Je ne sais pas qui elle était.

Je ne sais pas. J’ai comme enfoui un péché. Vis-à-vis de ma mère je me sentais mystérieuse, je lui cachais mon hostilité. Personne ne me soupçonnait, moi seule savais cette rancoeur... Le cadavre représentait ma faute... Quelque chose que j’ai dû cacher dans mon enfance. A la tombe de mon pére, je voulais être seule, toute seule avec lui. »

Une autre patiente, astucieusement, rêve d’être condamnée à consommer le cadavre de son père, matin, midi et soir et jusqu’à la fin de ses jours.

Aussi loin qu’on puisse remonter dans l’analyse, de souvenir-écran en souvenir-écran, le « crime » s’avère comme ayant toujours déjà été commis.

2. La volupté enkystée

Certes ce « crime » est imaginaire, mais se réduit-il pour autant au pur et simple fantasme ? Un fantasme suffit-il lui seul à peser sur notre vie, parfois d’un poids tragique ? Ou au contraire, ne devrions-nous pas chercher derrière ce qui n’est somme toute qu’un langage, qu’une manière de parler, quelque réalité plus profonde et permettant d’éclairer le pourquoi de ce que le fantasme ne fait que dire ? Si, comme je le soutiens ici, le fantasme, quel qu’il soit, est de l’ordre du langage, il me paraît certain que les interlocuteurs qu’il vise, pour imaginaires qu’ils apparaissent dans les exigences et attributs qu’on leur prête, ces interlocuteurs, eux, relèvent d’un autre ordre de réalité, de l’ordre de cette réalité précisément grâce à laquelle le langage et le fantasme sont possibles. On pourra toujours soutenir que le fantasme de culpabilité relève du discours imaginai, mais où situer alors la culpabilité attachée à certains fantasmes, et en particulier aux fantasmes de punition ? Voilà cette patiente, incapable de faire part de ses fantasmes masochiques : « Ils sont pensables de nuit, de jour ils seraient scandaleux. » Ou ce héros de Raymond Queneau qui, toutes les nuits, barbouille sur sa péniche habitacle le mot stigmatisant son crime, pour l’effacer le jour, jusqu’au moment où le manège sera découvert. Il suffira que le jour et la nuit se rejoignent pour que s’inva-lide le vain discours de la culpabilité. Vain discours ? Voire !

Derrière les crimes, les cadavres, les assassinats, on retrouvera le souvenir d’une volupté qui s’est enkystée de la sorte en attendant sa résurrection. Le sujet en mourra peut-être, mais son espérance est éternelle.

3. Faux paradis ou vrai plaisir

C’est donc la volupté qui s’enkyste dans le crime imaginaire. Il nous faudra.répondre à la question : pourquoi toujours le crime, pourquoi la culpabilité ? Il existe bien un — même plus d’un — mythe du Paradis perdu. Ils enseignent qu’avant le péché originel régnait un état de félicité. Il est des psychanalystes également pour affirmer qu’avant les traumatismes, les frustrations et les souffrances inhérentes à notre déréliction, à notre immaturité, à la rudesse de notre condition d’ici-bas, jadis, dans le Ventre, nous avons connu la félicité, le bonheur suprême, la pérennité orgastique et nous en conservons un souvenir nostalgique. Alors la félicité était coessentielle à l’innocence, l’ignorance à la grâce. On reconnaît là une transposition à peine laïcisée du mythe biblique. Or comme tout mythe, celui-ci encore — c’est ce que nous enseigne la clinique aussi bien que la théorie psychanalytique — sert à la fois à camoufler un désir et à le réaliser. Pour répondre à la question : pourquoi le crime, pourquoi la culpabilité, il nous suffira d’analyser ce mythe exemplaire. Or que dit le mythe ? Hélas le péché a eu lieu, on a goûté au fruit défendu, on a gagné la science mais on a perdu le bon père. Ou l’autre variante : Hélas, la naissance a eu lieu, on a gagné la peine de vivre et on a perdu le Ventre providentiel. Ce qui, dans l’un comme dans l’autre cas, est escamoté, c’est la joie de vivre hors de cette morne félicité paradisiaque, hors de cet aquarium climatisé, c’est la volupté de mordre dans cette pomme de la science, c’est le plaisir proprement orgastique de se réveiller à soi et au monde, plaisir qu’enfants nous avons tous vécu, et que nous avons vécu à propos même d’expériences dites mauvaises d’autant qu’elles permettaient de nous rencontrer. Parvenue à ce point de franchise, la problématique de l’origine de la culpabilité prend un sens précis et on

pourra essayer, dès lors, d’y apporter quelque éclaircissement.

4. La perte de l’innocence

La culpabilité naît dans la volupté. Certes, mais

(cèlle-ci ne saurait expliquer celle-là. L’analyse elle-même débouche finalement sur l’idée d’une culpabilité sans juge ni délit. Prenons donc le problème par un autre biais. Ce qui s’oppose à la culpabilité c’est l’innocence. U faut entendre ce terme dans son sens ultime, comme lorsqu’on /parle de l’innocent du village. L’innocent c’est celui qui est

I fait tout d’une pièce, qui ignore la duplicité et, à la limite, / le langage lui-même. Coupable sera donc celui qui n’a V. pas échappé à la duplicité, qui se sert du langage. Dès Tors notre problème se dépouille de son impact éthico-mythique et donne prise à la recherche psychanalytique proprement dite. Il s’agira de considérer l’origine de la /duplicité et du langage. Or nous savons que ce qui rend la /duplicité inéluctable c’est la rupture de la symbiose qui lie (d’abord l’enfant à la mère. A l’opposé de toute autre théorie, je tiens pour acquis que cette rupture n’est ni un fait d’abandon, de frustration, de scansion, ou de sevrage, /mais le résultat naturel d’un processus d’introjection c’est-

I à-dire d’intériorisation de la relation d’abord innocente |à la mère. Le résultat de cette introjection est le dédoublement du pôle objet de la relation innocente en objet interne et en objet externe. C’est ainsi précisément qu’ad-vient la duplicité et son acolyte le langage. La culpabilité première se trouve ainsi inscrite dans l’étape la plus archaïque de la constitution du Moi. Si l’on ajoute à cela que l’introjection elle-même s’opère dans la volupté orgastique, on comprendra mieux encore les reproches que nous nous faisons pour notre duplicité. Le fantasme du « crime » ne serait alors rien d’autre qu’une rationalisation rétrospective de la culpabilité inhérente à l’acte même de l’in-trojection.

5. La culpabilité première

Nous voilà avancés d’un pas. Nous avons parlé d’une culpabilité sans juge, ni délit et nous l’avons ramenée à la duplicité inhérente à la dualité sujet-objet. Maintenant il faudra être plus explicite. Il faudra dire avec rigueur que si la duplicité est une réalité anthropologique essentielle, la culpabilité première, elle, est purement imaginaire. Si l’analyse l’a révélée sans juge ni délit, c’est que juge et délit ont quitté la scène au moment même de l’in-trojection. Mais l’Imago inconsciente n’en « sait » pas moins le péché indicible dont elle est à la fois victime et accusatrice anonyme : c’est précisément d’avoir été soumise à l’introjection. Dès lors les accusations portées, les punitions infligées par son homologue extérieur trouvent une prise dans le sujet. L’enfant est éducable, non paîl l’effet d’un dressage, mais parce qu’il est coupable d’em-l blée. Or c’est cette culpabilité précisément qui, pour imagiJ naire qu’elle soit, échappe — semble-t-il — à toute analyse. Nous n’avons fait que de la reconstituer par une spéculation sur les limites. Nous verrons par la suite que ce genre de radicalisation prépare un nouvel élan.

6. Introjection et culpabilité

Jusqu’à présent le terme d’introjection n’était qu’un mot dont nous pressentions une signification approximative. Or il est possible, en approfondissant notre réflexion, de dégager la structure la plus élémentaire du processus et de proposer quelques suggestions quant à sa signification ultime. Intérioriser une relation, installer en soi-mêmë ' un objet qui serve de repère pour l’appréhension de l’objet externe, suppose en effet que nous avons la faculté innée d’être sujet et objet pour nous-mêmes. Je touche mon palais avec ma langue, j’entends le son que j’émets, je vois le mouvement de mes mains que je fais bouger, — d’emblée je suis deux en un. Pour le nourrisson l’un des pôles

de ces dualités fondamentales deviendra l’équivalent symbolique de l’objet. Ce sont là ses instruments d’introjection. On comprend que, pour lui, installer l’objet à l’intérieur de soi puisse être équivalent à le manger, le dévorer. Sans entrer dans le détail, l’importance clinique de cette constatation ne saurait nous échapper. Elle nous incitera en effet à rechercher derrière les associations le lieu même .—du touchant-touché par où l’introjection s’est opérée. Freud a tôt reconnu l’importance des zones érogènes. Nous pouvons ajouter pour notre part qu’elles sont éro-L pgnes d’autant qu’elles sont sièges de l’introjection. Disons ici qu’introjection n’est pas dressage, conditionnement. Elle s’en distingue radicalement. La différence est bien illustrée par le chien singulier de l’anecdote, qui fait ses besoins sur le tapis, plonge le nez dans son produit et saute par la fenêtre. C’est que — dit l'histoire — son propriétaire, pour le dresser, lui mettait le nez dans sa crotte et l’envoyait d’un coup de pied par la fenêtre. Oui, ce chien bizarre n’a plus besoin de son propriétaire, il l’a installé en lui. De même l’enfant soumis à l’éducation doit installer en lui le personnage qui commandera l’ouverture et la fermeture sphinctérienne. Et c’est là précisément que se situe le moment érotique propre au stade anal. Or quelle est la signification ultime de l’érotisme lié à l’introjection ? En nous appuyant sur l’essai de génie de Ferenczi, et qu’il a intitulé « Les degrés du développement du sens de la réalité », mais aussi en nous fondant sur l’expérience clinique, on peut soutenir que l’acte même de l’introjection est une préfiguration analogique du coït ; cela veut dire • /ceci : l’objet interne a été installé par un acte éminemment érotique, et par un acte également érotique s’opère la vérification réitérée de la conformité de l’introject à son homo-Jogue externe. Tel est sans doute le sens le plus simple du jeu de Jort-da qui a nourri tant de spéculations. D’ailleurs, loin d’être premier, il ne constitue qu’une variante du jeu de « coucou » qui, lui, signifie, par la promptitude du surgissement, l’accomplissement immédiat et sans détour de l'espérance inscrite dans l’objet interne de céder la place à son homologue réel. On voit par là le point d’articulation propre à l’introject : il dérive d’une relation innocente, il effectue le dédoublement de l’objet, puis, dans la duplicité, il devient l’instrument d’anticipation d’une relation non-

innocente. C’est là précisément qu’intervient l’épreuve de la réalité. Lorsqu’elle est négative, le conflit ainsi produit incitera à des réajustements de l’objet interne. Le processus d’introjection — par lui-même plaisireux — se trouve alors modifié par l’élément de souffrance. Ce qui renforce la culpabilité essentielle, inscrite dans la relation avec l’Imago. Si le but et l’origine de l’introjection sont d’ordre érotique, si elle se produit elle-même dans le plaisir, Son destin de déboucher sur la culpabilité ne pourra qu’aliéner le vrai sens du plaisir dans lequel elle s’est accomplie. Là gît peut-être l’explication du mystère qui accouple l’amour et la mort. Là sans doute doit porter le travail de l’analyse.

7. Les imagos, le langage, l'hystérie

Je pense pour ma part que fondamentalement il n’existe que deux Imagos introjectées, l’une masculine, l’autre féminine. Elles ont leurs désirs, leurs exigences, leurs culpabilités propres. Elles sont de plus en rapport entre elles et avec le sujet. Elles sont tripolaires pour ainsi dire, autrement dit elles ont rapport au sujet, à elles-mêmes et à l’autre Imago. Seule l’Imago archaïque n’est pas apte à la triangulation. Mais il ne semble pas qu’un sujet puisse exister, et qui n’ait pas, de manière occulte du moins, ses Imagos des deux sexes. C’est là une affirmation d’une portée clinique ; d’autant que si l’une des Imagos est occultée, il s’agira dans l’analyse de lui donner ou redonner droit de cité. Les Imagos — disions-nous — sont constituées avec trois pôles. Cela veut dire qu’elles communiquent entre elles et le sujet au moyen du langage. Ce qu’elles disent, et ce que le sujet leur dit les fait exister mutuellement. Or, il arrive précisément que dans ce triangle, des paroles soient imprononçables, des gestes retenus. Dans les bons cas, il suffit que l’une des Imagos soit absente pour que la communication s’établisse avec l’autre. Et il est plus d’un procédé magique pour éconduire une Imago ou détourner son attention. Depuis la politique de l’autruche du phobique jusqu’à l’annulation et l’isolation de l’obsessionnel, il existe de multiples trucs et astuces pour déjouer

les conflits inter-imaginaux et pour conserver ainsi un lien avec l’une au moins des deux Imagos. La conversion hystérique, elle aussi, relève d’un discours imaginai. Mais elle a ceci de particulier qu’il s’agit précisément d’un discours non-formulé en paroles, parce qu’informulable. Pourtant, de toute évidence, il faut, pour se traduire en langage conversionnel, qu’il ait été formulé une fois au moins. £ On sait que le symptôme traduit un discours de l’Imago : « Tu as fait un faux-pas, que ton pied soit châtié » ; le (-"symptôme en tant que maladie est comme la réalisation

l d’un jugement, d’une malédiction, d’un mauvais voeu de \TImago. D’après les cas de conversion qu’il m’a été donné de connaître, j’ai constaté invariablement ceci : faire pro-/noncer vraiment les paroles en question par l’Imago aurait / forcé le sujet à la destituer, alors même que du côté de

C l’Imago opposée il n’aurait pu trouver compensation à cette perte.

8. La réintrojection et la maniaco-dépressive

Dans la littérature analytique une certaine confusion règne entre introjection et identification. Celle-ci entre, certes, dans le processus de celle-là, mais les deux mécanismes ne doivent pas être confondus. Le résultat de l’in-trojection est une relation avec un objet interne, alors que celui de l’identification est désignation du lieu où le sujet ^a momentanément élu domicile. En effet, un sujet peut s identifier à un objet externe, à une Imago ou bien à un personnage qui leur est complémentaire, ce qu’ils souhaitent que le sujet soit. Lorsqu’une telle identification est reportée sur un sujet extérieur réalisant l’Idéal prêté à l’Imago, nous avons à faire à une identification dite narcissique. Cette dernière n’est pas de l’ordre de l’intro-jection, mais plutôt de la projection. C’est une manière d’alliance des mêmes par rapport à l’Imago visée, ou comportant bien souvent un partage des rôles par rapport à l’Imago. Chaque fois que l’identification ne sert pas à l’introjection d’une relation, elle doit être considérée comme une défense et en particulier l’identification à une Imago. Or s’identifier à l’Imago ou à son complément

idéal s’oppose à coup sûr à une exigence de l’évolution imaginale, être nous-mêmes. Nous n’avons guère le loisir ce soir de nous étendre sur le problème de l’avènement du Moi autonome, de sa force ou de sa faiblesse, de son affirmation ou de son renoncement. Je voudrais seulement, avant de conclure, apporter quelques précisions sur le cas que nous sommes tous d’accord pour considérer comme une aliénation du Moi, je veux parler de la maniaco-dépressive. En effet, dans la manie, aussi bien que dans la mélancolie, le Moi semble totalement éclipsé. Il ne subsiste plus rien d’autre que l’une des Imagos, celle de la mère archaïque et omnipotente. Le sujet, selon qu’il est maniaque ou mélancolique, élit domicile soit dans l’Imago elle-même — comme dans l’identification maniaque — soit dans le complément idéal de l’Imago comme dans l’auto-accusation mélancolique. Qu’est-ce qui confère pareil pouvoir à l'une des Imagos ? Non certes le fait d’avoir été introjectée une fois, mais bien plutôt de n’avoir pas résisté à l’épreuve de la réalité. La mort, la méchanceté, l’inconstance de son homologue externe ont déterminé la réintro-jeuion de l’Imago, c’est-à-dire sa reconstitution idéalisée à partir du sujet lui-même. Or la maniaco-dépressive s ? déclenche, non avec la perte de l’objet externe mais avec la menace de perdre l'objet interne indispensable. Dans lesj deux cas il s’agit de nier le « crime » qui est, en dernière] analyse, d’avoir introjecté l’objet. La surenchère de la/ culpabilité ne trompe personne d’autre que l’Imago. Il s'agit de lui dissimuler qu'elle a été introjectée dans le plaisir. De même, la triade maniaque de négation, de mépris triomphant et de la maîtrise toute puissante — d’autant qu'elle tient à une identification à l’Imago elle-même — offre une excellente garantie que le « crime » de l’intro-jection ne sera jamais connu.

N. A.

Manuscrit inédit.

1963.