3. A propos de...

« Deuil et nostalgie » DE D. Geahchan

J’ai suivi l’exposé de D. Geahchan avec un intérêt d’autant plus vif que j’avais déjà eu l’occasion d’éprouver, d’après des conversations particulières, la valeur du concept qu’il a dégagé et, pour ma part, je suis convaincu que ce concept de relation nostalgique est appelé à devenir classique et qu’il s’agit là d’un repère clinique important dont nous ne pourrons plus nous passer à l’avenir.

Il me paraît intéressant d’apporter ici quelques illustrations et prolongements à sa pensée.

Je voudrais d’abord citer deux rêves typiques d’une patiente, nostalgique, s’il en fût, du pénis. Elle se trouve

sur un balcon et voit devant elle, suspendus sur d’invisibles fils de nylon, de merveilleux fruits, poires et pêches, malheureusement hors de sa portée. Dans un autre rêve, derrière la glace d’une vitrine, elle aperçoit des gâteaux et de la confiserie, comme elle n’en a jamais osé imaginer. Mais la boutique est fermée — constate-t-elle — et de s’écrier : « Quelle chance que je sois en train de faire ma cure de jeûne, sans cela combien je souffrirais de ne pouvoir goûter à ces douceurs. » Notons bien que cette patiente prend appui sur la saillie d’un balcon pour dire que les fruits convoités sont inaccessibles et que la boutique où les sucreries sont enfermées symbolise son propre corps.

C’est dans l’esprit de cette dernière notation que j’aimerais apporter quelques suggestions quant à la signification fondamentale de la relation nostalgique.

Le désir nostalgique est conscient, encore que, bien souvent, il ne se sache pas nostalgique ; or, fatalement, tôt ou tard il le devient, en raison de l’échec inscrit dans son destin. Parallèlement et, en apparence sans rapport avec le désir nostalgique, il existe des fantasmes masturbatoires, également conscients. Ainsi cette patiente, nostalgique d’études supérieures, et qui, malgré une bonne préparation, échoue à ses examens. Elle disait à propos de ses fantasmes : « Ils sont possibles de nuit, de jour ils seraient scandaleux. » Cette isolation du fantasme masturbatoire par rapport aux activités sublimées semble tout à fait caractéristique. Or, malgré cette isolation, fantasmes et sublimation se nourrissent de la même source. C’est leur destin qui est différent. Si, de nuit, le fantasme réussit, de jour, l’activité équivalente doit échouer. Ce qui est ici nostalgique à proprement parler, c’est la réalisation sociale, ia réalisation au grand jour. L’échec apporté, triomphalement, à l’analyste ne fait pourtant que traduire le désir de nuit en langage de jour. Dès que la communication s’établit entre les deux mondes jusqu’alors isolés, apparaît un thème nouveau, celui du péché : c’est, pour la patiente, la charogne pourrissante d’un félin, dévoré par les mouches, à la porte du grenier. Dans des circonstances analogues, une autre patiente, également nostalgique, fait l’aveu suivant : « J’ai rêvé : c’était une profonde angoisse d’avoir tué une femme, de l’avoir enfouie, dépecée. Je ne sais pas qui elle était. Je ne sais pas... J’ai comme enfoui un péché. Vis-à-vis de ma mère, je me sentais mystérieuse, je lui cachais mon hostilité. Personne ne me soupçonnait, moi seule savais cette rancœur... Le cadavre représentait ma faute. Je ne sais pas au juste... Quelque chose que j’ai dû cacher dans mon enfance. »

Que signifie cet attachement au péché ? Ce refus du deuil ? En fait, ces cadavres enfouis, ces charognes en décomposition, nous apparaissent comme de très précieux corps du délit. Mais de quel délit ? Boire en cachette dans les fioles de son père, comme le suggère un souvenir-écran de cette dernière patiente ? Quoi qu’il en soit, il s’agit bien de boire, de dévorer, d’absorber, de faire disparaître, d’anéantir, autant de figurations imagées de ce que, depuis Ferenczi, nous nommons l’introjection. De plus, l’intro-jection comporte un plaisir d’ordre auto-érotique. Or, des suites de ce processus, l’innocence symbiotique cède la place à la duplicité, à la distance à soi. C’est que, dès la première introjection, le pôle objectai s’est dédoublé en objet interne et en objet externe et il faudra, désormais, passer par l’un pour s’adresser à l’autre. Voilà, je pense, le germe de la culpabilité première. Autrement dit, si l’état de péché, c’est-à-dire de non-innocence, est coessentiel au sujet, le péché lui-même ne saurait être que l’acte même de l’introjection. C’est ce qui apparaît dans les fantasmes comme la réminiscence d’un crime immémorial. Dire « crime » à son objet interne c’est, somme toute, battre sa coulpe pour l’auto-érotisme, tout en dissimulant le fait fondamental : le fait précisément d’avoir incorporé l’objet. La situation doit se compliquer avec l’introjection d’un second objet interne. Alors précisément pourra se produire la configuration imaginale particulière qui doit être à l’origine de la relation nostalgique. Je ne pourrai pas m’y étendre ce soir. Il suffira pour mon propos de remarquer ceci : une fois l’isolation levée entre le sexuel et le social, apparaît l’idée consciente : je suis accusé d’un crime. C’est là un premier pas vers la dissolution de la relation nostalgique. A partir de là, on comprendra qu’elle a servi à camoufler le crime passé, par un vœu, un vœu de bonheur, d’ailleurs utopique, et que le crime en question n’est rien d’autre que ce bonheur lui-même, réalisé jadis, mais qui ne doit plus dire son nom. Lorsqu’en effet pour une raison, le péché a été trop lourd (perte effective d’un objet externe au moment de l’introjection, ou refus de celui-ci d’accepter l’autonomie acquise par l’introjection) alors le corps du délit, le cadavre d’un désir coupable a été enseveli dans le corps du pécheur, en sûre et précieuse garantie de l’espoir que ce qui a eu lieu une fois, pourra s’accomplir à nouveau. La relation nostalgique n’est rien d’autre que la démonstration réitérée... du contraire. Le mythe du Paradis perdu n’a pas d’autre sens. Il sert à camoufler la joie exquise de goûter au fruit de l’arbre du savoir.

Je félicite encore une fois D. Geahchan de la fécondité de son travail et le remercie d’avoir permis ces réflexions.

N. A.

31 juin 1966.

Rcxme française de psychanalyse, Paris, P.U.F., t. I, 1968, p. 64.

« Le vu et l’entendu dans la cure » d'Ilse Barande

J’ai eu le privilège de lire au préalable le texte de la conférence d’Ilse Barande. Texte à la fois léger et dense, profond et spirituel, clair, précis et pourtant plein de points de suspension. Elle a l’art de faire réfléchir par ce qu’elle dit et de donner à penser par ce qu’elle ne dit pas. Par ses ellipses elle illustre bien le sens qu’elle prête à ce terme surprenant de 1’ « entendu ». Je voudrais traduire ici quelques-unes des harmoniques de ce que j’ai « entendu » d’elle.

D’abord : « L’entendu et le vu » ; pourquoi pas : « l’entendre et le voir » ? C’est qu’il ne s’agit pas, manifestement, d’une analyse de la sensorialité, ni même du rôle joué par les sens dans l’appréhension psychanalytique. Et, plus que jamais, on comprend combien la notion même de perception, de perçu et d’organe de sens trahit les abus de l’abstraction. Un « sens » n’est séparable ni de ce qu’il perçoit, son objet, ni — peut-on ajouter — de sa fonction d’autoperception. Le séparer c’est le méconnaître comme instrument d’introjection. Ainsi l’ouïe forme-t-elle avec la phonation un couple indissoluble. C’est ce qu’Ilse Barande nomme : l’entendu.

Ceci posé, l’entendu qu’a-t-il de spécifique par rapport aux autres couples sensoriels ? Ceci : le son que j’émets, ma « vocifération », au sens propre du terme, « pianote à la fois sur mes osselets et sur ceux de mes semblables ». Voilà qui différencie parfaitement le mode d’introjection auditivo-phonatoire. On s’entend soi-même comme on entend l’objet, comme l’objet nous entend. De plus, la vocifération, « sortie des viscères », met les viscères des autres en branle. A l’origine, l’auditivo-phonatoire est le moyen de la contagion affective et de la fusion. Il est le modèle même de l’unité entre le signifié et le signifiant, c’est-à-dire de la sincérité la plus ingénue. Comment l’entendu, cette communication immédiate, devient-il parole, promesse fallacieuse, dissimulation, mensonge ?

Il faudra, pour le comprendre, passer par un autre couple sensoriel, le voir-montrer, c’est-à-dire, le « vu ». A l’opposé de l’entendu, ce qui se montre peut émouvoir sans être lui-même ému. La séparation, au moins virtuelle, entre l’affectivité du sujet du spectacle et celle du spectateur réside dans la nature même du voir-montrer. On sait comment il fonctionne dans le règne animal comme caractères sexuels secondaires, séduction, camouflage, leurre. Si l’animal peut mentir pour l’œil il ne doit pas pouvoir le faire pour l’oreille. Car, en effet, comment, dans le cas contraire, saurait-il se soustraire lui-même aux effets de son propre mensonge ?

Vociférer sans y être pris soi-même : voilà la question fondamentale, impliquant celle des origines du langage et de la civilisation. On peut penser, sans approfondir la question aujourd'hui, que le moyen d’isoler le signifiant phonétique du signifié affectif c’est, en quelque sorte, visualiser ce dernier : par exemple, remplacer dans le cri signifiant le désir sexuel, le signifié, c’est-à-dire, le désir lui-même, par l’effet visuel de ce désir, en l’espèce, le phallus en érection. Or, il n’y aurait point là mensonge si l’érection était effective et visible. Pour qu’on puisse mentir sur le désir il faut que son support visuel, le phallus, soit dissimulé.

Et voilà que l’artifice du cache-sexe nous mène tout droit vers l’autre problème, si pertinemment abordé par lise Barande, celui du fantasme. En effet, le cri du désir, pour en rester à ce cas exemplaire, lorsque le phallus est caché, ne saurait révéler l’érection que sous une forme hallucinatoire. Peut-être s’agit-il là du fantasme premier, de l’ar-chifantasme ? On comprendrait ainsi en tout cas que le fantasme, double visuel du phonème, serve à déraciner celui-ci de son sol viscéral, voire, comme le souligne lise Barande, qu’il devienne un véritable instrument de refoulement. Ce qui expliquerait fort bien les effets bénéfiques de la « mentalisation ». Si la parole semble indiquer et dissimuler l’angoisse phylogénétique de ce que — derrière le cache-sexe — le phallus pourrait ne pas ériger, on pourrait ajouter un commentaire de plus au fameux jeu du fort-da et de ses variantes précoces. On pourrait dire, en effet, que l’incessante jubilation et la répétition indéfinie auxquelles ces jeux donnent lieu de façon apparemment congénitale, tiennent à ce que l’enfant n’en croit pas les yeux et les oreilles que l’entendu puisse vraiment coïncider avec le montrer-voir de l’objet de son désir, qu’il suffise de répéter les mots de la mère (fort, da) pour en objectiver le sens par les éclipses et les retours de l’enfant-bobine, et, somme toute, qu’il suffise de prononcer le nom du phallus pour qu’il se décide à se montrer « en personne ».

La conversion magique de l’auditif en visuel, et aussi de la parole viscérale en bavardage creux, est propre au processus onirique : les paroles chargées de désir sexuel sont converties en scène et dissimulées derrière l’apparition visuelle. Le rêve raconté, remis en paroles, ne reprendra pas les mots initialement mis en scène, mais décrira le spectacle en termes différents. La visualisation dans le rêve, comme dans le fantasme, cherche justement à camoufler les mots chargés de sens et les remplacer — grâce au truchement d’un spectacle — par des mots différents et sans portée. Elle implique, de fait, trois termes : celui qui montre, la scène qu’il montre et le destinataire. A juste titre lise Barande s’élève contre l’appellation de fantasme inconscient là où l’élément monstration manque au départ pour ne survenir qu’après coup, sous l’effet de l’interprétation. Ainsi, pour les « fantasmes inconscients de scène primitive » — manière de parler bien fâcheuse, puisque, dans ce cas justement, la scène n’est pas fantasmée — ce qui existe le plus souvent ce sont des sons, des bruits, traduisant dans l'auditif la naissance d’un désir. Par exemple, ce qu’on pourrait appeler, à défaut de mieux, le « fantasme inconscient » du rêve de l’Homme aux loups, est un émoi sexuel, identifié par Freud comme désir d’être pénétré, lié, en tant que désir, à l’évocation non pas d’une scène mais d’un son. Le rêveur se voit avec son désir, né de l’écoute et représenté par un personnage qui écoute : « Tout à coup la fenêtre s’ouvre d’elle-même. » Or, derrière cette fenêtre, cet orifice du corps qui s’ouvre sous l’effet du désir, que voit le rêveur sur un « arbre » (arbre de jouissance : Nussbaum- Genuss-boum) ? Il voit des loups, à grandes queues de renard, qui dressent l’oreille. Ce qui est visualisé là c’est manifestement l’état de désir du rêveur lui-même, dressant l’oreille, loup qu’il est, certes, d’engloutir le phallus et de s’emparer, avec ruse, de la grande queue de quelque renard, mais aussi : immobile, comme qui n’a « rien fait », blanc de tout péché. S’il est juste de dire que le rêve passe par les mots, ces mots ne sont plus que mensonge, objectivation, alibi. Mais derrière les mots, visualisés et bien souvent visuels d’emblée, se dissimule le cri du désir, l’âpreté de la lutte, la joie de l’érection.

Voilà ce que me suggère la notion de 1’ « entendu » qui promet bien des développements des plus féconds. En nous donnant à penser tout cela, lise Barande a rappelé ce soir — et je lui en sais gré — que derrière le tintamarre des langages, des logiques, des discours, des scènes et des mises en scène, l’analyste est celui qui sait entendre cette vocifération spontanée et silencieuse qui est la vie elle-même.

N. A.

/ 5 octobre 1966.

Revue française de psychanalyse, Paris, P.U.F., t. I, 1968.

« La construction de l’espace analytique » de Serge Viderman

Nous ne faisons pas un secret de notre très vive sympathie pour l’auteur et pour son livre qui faisait l’objet de

ce Colloque. Nous aurions été heureux l’un et l’autre de trouver l’inspiration sur le moment pour prendre la parole autour des sujets cruciaux qui y sont agités. Non pas pour en remettre en question certaines nuances qui n’entreraient pas dans notre optique ni pour le défendre à l’encontre des critiques véhémentes qui se sont élevées. Il l’a fait lui-même avec une admirable maîtrise et avec la juste distance de l’analyste contrastant avec une atmosphère lourde et passionnelle qui ne pouvait être justiciable du sujet mis sur le tapis.

De quoi parler dans ces conditions et pourquoi ?

Seul un « malin génie » nous soufflait à l’oreille l’idée saugrenue que, quelque part dans l’assistance, un certain Sigmund Freud était présent incognito, invisible témoin de la scène. Rassurez-vous, nous ne citerons aucune de ses réflexions supposées au cours de cette expérience posthume. Nous vous demandons seulement de l’imaginer d’abord du temps où il tenait, à deux, ses « Congrès » avec Fliess ou, plus tard, parmi ses disciples, autour de la petite table des « mercredis », ou encore, malgré sa maladie, dans son fauteuil, ou devant son bureau, à refondre, inlassablement, les outils — jamais assez parfaits — de sa psychanalyse, enfin, du temps de l’exil à Londres, vieillard, en train de rédiger, avec la même sérénité, son « Abrégé » testamentaire. Oui, imaginons-le, présent dans la salle du Colloque, à n’importe quel moment de sa vie : de ses tâtonnements, de ses retours, de ses réexamens ; à la fois libre de se libérer des préjugés quels qu’ils fussent, mais aussi rivé à l’objet de sa quête : la psychanalyse dont il nous léguait l’idée et non les dogmes, l’esprit de découverte et non de répétition. Avec toute la rigueur de son exigence scientifique, elle devrait donc aller toujours de l’avant selon son génie propre tout en faisant, à chaque pas, retour sur elle-même, autrement dit, avancer dans une auto-adéquation incessante et contrôlée. Oui, à n’importe quel moment de sa vie, imaginons que Sigmund Freud ait été présent à ces débats... Tout commentaire ne ferait qu’atténuer l’effet d’une telle fiction...

Peu avant de mourir, le s3 août 1938, le vieillard griffonnait dans son cahier : « Il se peut que la spatialite/ soit la projection de l’étendue de l'appareil psychiquej Aucune autre manière de la faire dériver ne paraît vraisemblable. Au lieu des conditions a priori de Kant, voilà l’appareil psychique. La psyché est étendue, de cela on ne sait rien. »

Construire l’espace analytique c’est d’abord comprendre qu’il s’agit de réaliser l’analogique spatiale de l’appareil psychique. Mais c’est aussi faire fonctionner ce même appareil ainsi externalisé. Il faut que, peu à peu, de ce fonctionnement divan-fauteuil, se dégage la dimension de la psyché comme « étendue », c’est-à-dire comme un immense réseau de chemins et d’obstacles qu’on ne peut parcourir ou surmonter que selon un certain ordre de succession. Cet ordre n’est pas quelconque ni le véhicule arbitraire mais, dans chaque cas, il reste à découvrir.

La psyché est étendue, certes, mais de cela nous ne savons rien. Sauf une chose : elle ne se déploiera que dans un espace authentiquement psychanalytique. Le danger qu’avec discrétion, mais non moins de fermeté, dénonce Serge Viderman c’est la tentation, voire le dessein, de procéder à des « constructions » à l’intérieur même de cet espace et, par son intermédiaire, d’altérer le déploiement de l’étendue psychique. L’analyste super-hypnotiseur : voilà le danger.    \

Il en est certains autres, plus graves encore et que nous n’osons mentionner sans rougir, et qui vont au-delà de la maladresse ou de l’abus de pouvoir : c’est l’abus de confiance que pourrait perpétrer le représentant externe, élu par nous afin d’accueillir et nous restituer une part de nous-mêmes. C’est par la mise en contraste avec cet exemple extrême, et que nous souhaitons n’avoir jamais existé de fait, que nous nous proposons de définir un aspect essentiel de la vocation analytique. Elle consiste, par-delà toute considération narcissique ou pulsionnelle, à réaliser à travers l’œuvre de vie comprise, reconnue et introjectée d’un être singulier la communion avec toute l’humanité passée, présente et future, en bref, à se reconnaître dans sa propre humanité.

Le fin et prudent scepticisme épistémologique de Serge Viderman nous ouvre une fenêtre sur une grosse artillerie de préjugés qui tentent d’imposer le carcan de leurs constructions préconçues. Pour qui sait voir, le spectacle est oppressant et cependant stimulant : la perspective qui se dégage ainsi laisse entrevoir, dans la rencontre aménagée de deux « étendues » psychiques, la création indéfinie de l’espace psychanalytique.

N.A. et M.T.

Revue Française de Psychanalyse, Paris, P.U.F. *-3, 1974. Texte paru sous le titre : « Note pour ce colloque. L’ “ étendue ” de t'appareil psychique et l’espace de la psychanalyse. »

« La naissance exorcisée » de R. Barande

La naissance exorcisée17 de mon ami Robert Barande est un livre résolument polémique. Ce qui supposerait un ou plusieurs adversaires. A le lire on finit par acquérir la conviction que le camp opposé, si âprement combattu, n’est autre que l’auteur lui-même. Ce qu’on appelle : dramatiser un conflit. Un conflit interne.

Entre qui et quoi ? Entre ce qu’il appelle la condition néoténique de l’humain à l’état pur et les mesures anti-néoténiques de l’humanité selon l’idée, que, de ce fait, elle se fait d’elle-même. Entre un état de détresse fondamental et la négation crispée de ce qui pourrait lever cette détresse. On dirait encore : entre le totem phallique et le tabou anal. Brièvement et platement entre 1’ « enfant », pervers polymorphe et 1’ « adulte », rectifié.

Que le malaise qui en résulte doive donner lieu à son constat chez le psychanalyste, nous l’avons reçu en héritage avec notre pratique et explicitement, de Freud, dans Malaise dans la civilisation. Mais que le conflit « originaire » puisse demeurer actif, tout en débouchant, sinon sur le bonheur, mais du moins sur des aises, c’est Robert Barande qui nous l’apprend. Nous l’apprend ? Certes pas... Mais il nous apprend à le dire. Ou, plutôt, que ça se dit en nous. Relisez-le bien (si vous ne l’avez pas fait jusqu’à présent) et vous en aurez la vivante illustration.

Il s’y exprime, en effet, ceci : une fois né dans le déchirement, l’enfant humain se prépare à être géniteur lui-même. Donc, à d’autres déchirements. Entre ces deux moments — et comme on le comprend ! il a à prendre ses aises. Par quel truchement ? — demanderiez-vous. Un enfant qu’est-ce que ça fait ? Ça joue. A quoi donc ça joue-t-il ? A répéter, indéfiniment, et de mille et une manières, le traumatisme qui l’a rendu orphelin. Le moyen ? Mais voyons ! tout enfant n’est-il pas capable de contrefaire sa catastrophe inaugurale, en mettant au monde ses matières ? C’est là que le jeu commence : il va s’identifier, tour à tour ou à la fois, à contenant et à contenu. Et cela, selon tous les auteurs, dans le plaisir.

Or ce jeu, pour être exorcisant, n’en a pas moins d’autres visées. Il permet — et c’est moi qui l’ajoute — de préparer la catastrophe nouvelle avec la copulation bonne, quoique au bout, la naissance, mauvaise. D’où le plaisir. Non de la naissance, pour sûr, mais de ce qui lui précède : les exorcismes répétitifs et réparatoires de la séparation.

Que ne fait-on avec ses matières et avec les organes qui les engendrent ? Des moules et des moulages, des décalcomanies, des machines à reproduire et à calculer. Autant de déplacements. On en fait aussi des analogies. On « accouche » de sons et de tons, dans la réciprocité oro-auriculaire, on fait, également, apparaître et disparaître des objets dans une autre synergie, manu-oculaire celle-là. Et que n’en fait-on encore !... De tout, quoi, tous les actes de la civilisation. Écrire par exemple, pour les yeux — ou les oreilles — d’un lecteur, dans la douleur et dans le plaisir... Ainsi ai-je imaginé 1’ « exorcisante naissance » du livre de Robert Barande.

Car, le plaisir « anal » ne serait tout simplement pas, sans la « douleur » de la parturition. Or cette dernière, l’auteur nous l’apprend, tient à la souffrance de I’un bienheureux en train de devenir deux orphelins. Le tabou qui — selon lui — nous frapperait, serait de savoir qu’on peut jouer à cela dans le plaisir de le faire et, surtout de le dire... de savoir que, ce faisant, on symbolise et que ça fait plaisir.

*

« « 

Dans une telle optique de la psychanalyse comment faudrait-il entendre le statut de la séance d’analyse, ses ressorts profonds et son aboutissement ? Si cette triple question ne figure pas, explicitement, dans l’ouvrage il n’est pas impossible de les pressentir.

Bien sûr, à vouloir ainsi prolonger une pensée, on n’échappe pas aux contresens. Mais n’est-ce pas là le droit imprescriptible du lecteur ?

I

Le statut donc : deux êtres inachevés — autant dire —, deux enfants. Ils jouent au jeu suivant : l’un prend l’autre pour achevé, adulte ; l’autre alors feint de lui retourner la pareille. Il se tait à contretemps, ou il raconte des enfantillages. Peu à peu ces positions s’égalisent — il y faut des années — et un moment arrive, ou n’arrive pas, où tous les deux comprennent... L’enfant a vaincu : il jouait sans vergogne de se dire enfant. Voilà brisés les cercles de la duplicité.

Pour ce qui est du ressort de la situation, c’est le plaisir-souffrance de la tension créée par le jeu, c’est le vœu longtemps occulté de recouvrer, dans l’achèvement (de l’analyse) l’inachèvement perdu. Le vœu, somme toute, de mûrir jusqu’à l’immaturité.

Quant à l'aboutissement — s’il en est jamais —, ce ne peut être que rupture, la rupture des cercles de la duplicité qui, elle, se reconnaît enfin comme dramatisation du conflit originel, comme plaisir d’acte.

Ce dont l’auto-pamphlet fougueux de mon ami Robert est la vivante auto-illustration.

Le plus précieux enseignement que sa lecture m’a laissé c’est, en effet, que, dans l’analyse, comme dans le reste, on s’en va-t-en guerre contre soi-même et que cette guerre-là est seule « de bonne guerre... » Cette tapageuse guerre d’Eros !

N.A.

18 juin 197 5

(Soirée de t Confrontation 1).

Pour ces deux dernières interventions nous avons encore une fois dû rompre la chronologie pour pouvoir grouper ensemble les t à propos t.

M.T.