1. L'écorce et le noyau

L'écorce des mots

Désormais la psychanalyse possède son « Lalande ». Technique, critique et même historique, le premier Vocabulaire de cette science amplement septuagénaire s’attache à définir, recenser, prescrire et proscrire : les sens, usages, mésusages et abus d’une langue qui, malgré sa diffusion croissante, est demeurée ésotérique et insaisissable. Le puissant effort de clarification auquel les auteurs ont voué huit années de recherches et de réflexions, vise, par-delà les questions lexicologiques, « l’organisation conceptuelle », comme dit Lagache, et 1’ « appareil notion-nel », selon les termes de Laplanche et Pontalis, d’une

somme de savoirs et de pratiques dont l’originalité était un défi à la volonté codifiante. Déterminer les statuts inter- et intradisciplinaires de chaque concept psychanalytique et cela non sans en avoir suivi les vicissitudes et les avatars à travers l’ceuvre freudienne et au-delà, tout en y exerçant une critique vigilante quant à l’extension, la connotation, les implications et les interférences, telle est l’entreprise, et tel le pari.

L’importance de l’enjeu a commandé celle de la mise en œuvre : relecture (en trois langues) et dépouillement des quelque cinq mille pages des œuvres complètes de Freud, sans parler des textes de Ferenczi, d’Abraham, de Mélanie Klein et d’autres encore, non toujours les plus faciles, établissement d’un vaste fichier avec, au moins, quatre cents titres et d’innombrables références, exploitation du fichier ainsi obtenu au moyen d’études comparatives minutieuses et subtiles, détectant sans pitié les métasémies, contradictions, apories et questions restées ouvertes : consignation aussi en un procès-verbal condensé et substantiel des résultats décantés de la discussion et, enfin, couronnement de cette longue préparation, mise au point des définitions de concept (plus de trois cents), pouvant s’imprimer en caractères gras et offrant une réponse autorisée à la légitime question de tout un chacun, homme de science, philosophe, juriste, ou même psychanalyste : mais qu’est-ce donc que « transfert », « accomplissement hallucinatoire du désir », « libido », « pulsion », « moi » ?...

L’exécution est à la mesure du dessein. Avec ses 515 pages serrées in-octavo raisin, indiquant les équivalences terminologiques en cinq langues, assortissant les définitions de discussions historico-critiques, appuyées par des citations et des renvois aux textes, l’ouvrage se donne au premier abord comme le répertoire raisonné des instruments de pensée autorisés de la psychanalyse. Et si une fréquentation prolongée du Vocabulaire doit nous conduire à revenir quelque peu sur cette première apparence, celle-ci n’en reflète pas moins la fonction assignée à l’ouvrage : constituer un corpus juris ayant force de loi et que, désormais, nul ne serait censé ignorer. Il ne nous appartient pas ici de soumettre à la discussion les fondements, quels qu’ils soient, d’une telle juridiction : qu’il s’agisse d’un commentaire de l’œuvre freudienne, de l’efficacité d’une pratique ou de considération épistémo-logiques (de fait les trois sont invoqués), le résultat ne laisse pas d’apparaître comme la tentative — énorme — de fixer les statuts de la « chose » psychanalytique, aussi bien dans ses rapports au monde extérieur que dans sa relation à elle-même.

Voilà donc une réalisation qui, pour la psychanalyse tout entière, est appelée à remplir les fonctions de cette instance à laquelle Freud a conféré la désignation prestigieuse de Moi. Or, en nous référant, par cette comparaison, à la théorie freudienne elle-même, nous voulons évoquer cette image du Moi qui lutte sur deux fronts : vers l’extérieur, en tempérant les sollicitations et les attaques, vers l’intérieur, en canalisant les élans excessifs et incongrus. Freud a conçu cette instance comme une couche protectrice, ectoderme, cortex cérébral, écorce. Ce rôle cortical de double protection, vers l’intérieur et vers l’extérieur, on le reconnaîtra sans peine au Vocabulaire, rôle qui ne va pas — on le comprend — sans un certain camouflage de cela même qui est à sauvegarder. Encore que l’écorce se marque de ce qu’elle met à l’abri, ce qui, celé par elle, en elle se décéle. Et si le noyau même de la psychanalyse n’a pas à se manifester dans les pages du Vocabulaire, il n’en reste pas moins que, occulte et insaisissable, son action est attestée à chaque pas par sa résistance à se plier à une systématique encyclopédique. L’insigne mérite des auteurs, c’est de n’avoir jamais dissimulé les difficultés inhérentes à leur tâche et d’avoir, par là, donné à comprendre ceci : s’il doit bien exister une organisation conceptuelle de la psychanalyse, elle ne saurait livrer son unité selon les formes de pensée classiques et son appréhension requiert une dimension nouvelle, qui reste à trouver.

Le premier temps de l'exégèse

Quelles que soient les objections banales auxquelles les élaborations théoriques de la psychanalyse prêtent le flanc, nul ne songe plus à contester la portée réelle de sa clinique. Aujourd’hui on s’accorde pour dire que l'alternative de rejeter la théorie par défaut de cohésion ou bien de l’adopter comme un pis-aller devrait être dépassée. D’aucuns seraient tentés d’objecter : oui, certes, mais il faudra pour cela une théorie mieux adaptée aux faits. La difficulté d’un tel libéralisme scientifique, appliqué à la psychanalyse, consiste en cela que, précisément, les « faits » eux-mêmes seraient dénaturés si l’on changeait le discours qui les définit. On l’a bien vu chaque fois que l’on cherchait à absorber la psychanalyse dans des systèmes d’inspiration différente (behaviourisme, existentialisme, phénoménologie). C'est que les concepts psychanalytiques, aussi gauches, incohérents, voire scandaleux, qu’ils paraissent, possèdent on ne sait quel pouvoir et on ne saurait les inclure dans des systèmes de référence étrangers sans en ôter le nerf. La théorie psychanalytique se refuse donc énergiquement à toute tentative de refonte ou de réajustement. Devant cette constatation, une seule voie reste ouverte : rechercher ce que, derrière ses contradictions et ses lacunes, elle arrive à communiquer '. Ce à quoi invite le texte freudien, c’est une entreprise d’exégèse, à la condition qu’elle supporte et soutienne l’originalité du texte lui-même qu’elle a pour tâche d’éclairer. Or, un tel travail d’exégèse doit procéder par étapes et exige au moins deux temps. En une première étape, il sera indispensable de recenser tout ce qui donne matière à commentaire. Autrement dit, dresser la liste de tout ce qui, à divers titres, fait problème dans l'élaboration freudienne. Un tel répertoire des problématiques, établi au moyen des instruments classiques, explication conceptuelle, comparaison des diverses étapes de la pensée, concordance et discordance sémantique dans la synchronie et dans la diachromie, filiations, permanences, et variations thématiques, etc. a fait précisément l’objet de la partie historico-critique du Vocabulaire.

Le mérite des auteurs est donc grand d’avoir, par leur labeur patient et minutieux, préparé ainsi le second temps de l’exégèse, temps décisif, puisque, après l’inventaire des aspects paradoxaux et hétéroclites de la théorie psychanalytique, on ne pourra plus éluder la vraie question que

I. Cf. Pontalis, Après Freud. Julliard, 1965, p.113-154.

voici : si les théories de Freud forment l'écorce protectrice de son intuition, la dissimulant et la révélant à la fois, qu’en est-il du noyau proprement dit ? Car c’est lui qui, invisible mais agissant, confère son sens à toute la construction. Ce noyau, principe actif de la théorie psychanalytique, ne transparaîtra pas tant que toutes les contradictions apparentes n’auront trouvé leur explication dans l’unité que, par hypothèse, nous supposons à l’intuition freudienne. Constater que ce second temps de l’exégèse sort des cadres prévus du Vocabulaire, c'est apprécier la mesure et la prudence qui ont présidé à sa rédaction d’autant que les auteurs eux-mêmes sont attelés à des travaux exégétiques plus personnels.

L'artifice des majuscules

En attendant, on y chercherait en vain, sous le titre de « Psychanalyse », une définition de celle-ci et qui fasse apparaître l’originalité de son dire ou le caractère paradoxal de son statut. Pour les entrevoir pourtant, il suffira de se référer aux innombrables discussions qui, le plus souvent, sans encore proposer de solution, se contentent de signaler telle ou telle difficulté conceptuelle. Choisissons pour notre propos le problème terminologique, relevé p.334, au sujet du « principe de plaisir » : « Parler par exemple d’un plaisir inconscient qui s’attacherait à un symptôme manifestement pénible peut soulever des objections au niveau de la description psychologique. » Ajoutons que le plaisir, en tant qu’affect, ne relève pas, d’après la métapsychologie elle-même, de l’Inconscient au sens propre du terme, mais du Moi conscient. Qu’est-ce, en effet, qu’un plaisir qui ne serait pas ressenti, voire qui serait perçu comme une souffrance ? On pourra rétorquer : peu importe qu’il soit vécu ou non, pourvu que le processus sous-jacent doive le produire de droit et que, bien entendu, on en puisse faire la constatation objective. Plaisir serait alors non plus l’affect, mais, par métonymie, ce qui pourrait en être la cause : la décharge d’une tension. Un tel passage de l’introspectif au psycho-physique exigerait au moins que plaisir et décharge se recouvrent correctement d’un plan à l’autre. Il n'en est rien, précisément. Dans un ordre d’idées voisin, citons encore ce défi au behaviourisme du réflexe conditionné que constitue la notion du désir iné-ducable (p. 12 o) ; de tels concepts ne se ramènent à aucun système de référence connu et, d’entrée, il faudra s’y résigner. Si nous voulons avancer dans notre travail d’exégèse, force nous sera d’en venir à reconnaître que la théorie psychanalytique requiert de nous une véritable conversion mentale.

Pour marquer une telle conversion, on pourrait s’aviser de présenter les concepts métapsychologiques de Plaisir et de Décharge avec les majuscules. On constatera alors que cet artifice agit comme un révélateur et accuse, sans équivoque, le changement sémantique radical que la psychanalyse a introduit dans le langage. Certes, la nature de ce changement ne se dénonce-t-elle pas clairement et tout de suite, d’où les innombrables contresens qui alimentent la littérature 'psychanalytique. Mais les premiers traducteurs français de Freud, l'ayant perçu, en ont bien restitué l’empreinte, en dotant généreusement de majuscules la plupart des notions métapsychologiques. A défaut, en allemand, d'une telle orthographe distinctive, Freud avait préconisé des graphies spéciales en abréviation pour désigner l’Inconscient (UBw), la Conscience-Perception (WBw), le système \|>, etc. Ces désignations d’apparence ésotérique révèlent, sans la définir encore, l’originalité sémantique du plan où, dès le début, se déploie le discours psychanalytique.

Entre le « je » et le « me »

Quel est donc le principe de cohérence d’un discours où Plaisir ne signifie plus ce que l’on ressent, où Décharge renvoie à autre chose que ce que l’on voit ? Dans cet embarras d'aucuns seraient tentés de faire appel à une description du type phénoménologique des significations en litige. Pour ce faire, on doterait des guillemets réducteurs le terme de Plaisir qui serait alors prêt à subir - selon la méthode husserlienne - l’examen de sa structure noético-noématique. Or, chose étrange, la majuscule métapsycho-logique repousse les guillemets du phénoménologue, d’une manière irrésistible. Le Plaisir ne saurait se mettre entre guillemets. Il en est de même pour les termes de Conscience et d’inconscient18 et — à y regarder de près — pour l’ensemble des concepts de la métapsychologie. A elle seule, cette incompatibilité caractérise suffisamment le domaine propre à la psychanalyse pour le situer d’emblée hors du champ phénoménologique, réservé aux objets et aux vécus dits intentionnels. Notre graphique est assez suggestif pour attirer l’attention sur ceci : l’effet des majuscules renvoie à un mystère, celui même de l’impensé qui grève la philosophie réflexive d’une naïveté congénitale. Il révèle l'opaque gratuité de la distance qui sépare le sujet réfléchissant d’avec soi-même, distance mettant en péril jusqu’aux évidences fondées sur une illusoire proximité à soi. Condition sine qua non du rapport à soi, l’hiatus qui sépare le « je » d'avec le « me » échappe donc nécessairement à la thématisation réflexive. C’est dans ce hiatus, dans cette non-présence à soi, condition même de la réflexivité, que le phénoménologue prend pied sans le savoir pour scruter, depuis cette terra incognito, son seul horizon visible, celui des continents habités. Or, le domaine de la psychanalyse, lui, se situe précisément sur ce sol à'itnpensé de la phénoménologie. Le constater, c’est déjà désigner, sinon résoudre, le problème que voici :

Comment inclure dans un discours, quel qu’il soit, cela même qui, pour en être la condition, lui échapperait par essence ? Si la non-présence, noyau et ultime raison de tout discours, se fait parole, peut-elle, — ou doit-elle, - se faire entendre dans et par la présence à soi ? Telle apparaît la situation paradoxale inhérente à la problématique psychanalytique.

La psychanalyse comme antisémantique

De là une double conclusion. D’abord, qu’on ne peut ranger la psychanalyse dans l'ordre des sciences à une place déterminée ; et, ensuite, pour se « situer » hors de toute place, le domaine psychanalytique n’en reste pas moins compris dans un intervalle bien défini, intervalle, qui s’étend entre le « je » et le « me », sujet et objet de la réflexivité. Et, certes, est-il compréhensible que les deux frontières de ce domaine soient les seuls lieux d’où l’on puisse explorer l’espace qu'elles enserrent et qui les a dressées ; c’est pourquoi, d’ailleurs, la psychanalyse multiplie, grâce à la cure, les auto-affections par les discours, et les « prises de conscience », preuves pour l’écoutant, qu’elles dépendent d’un au-delà que Freud a dénommé le Noyau de l'être : l’Inconscient. Il n’en reste pas moins que, surgissant dans le touchant-touché - comme images allusives à l’intouché nucléique de la non-présence — Plaisir, Décharge, Inconscient (voire Conscience et Moi, dans leur rapport aux précédents) ne sauraient signifier rien à proprement parler, sinon le silence fondateur de tout acte de signification. Voilà justement le rôle des majuscules : au lieu de les re-signifier, elles dépouillent les mots de leur signification, les dé-signifient pour ainsi dire. Non pas par quelque contingent télescopage des sens, comme dans le « cadavre exquis » de l’écriture automatique. La dé-signi-fication psychanalytique précède la possibilité même de la collision des sens. Les majuscules effectuent la dé-signifi-cation selon un mode particulier et précis, apte à la fois à faire échec à la signification et à mettre à découvert le fondement même de la signifiance. Leur rigueur réside en leur manière toujours singulière de s’opposer à l’actualisation sémantique - ce à que Plaisir puisse vouloir dire plaisir - tout en renvoyant très précisément à la non-présence d’où le « plaisir » émerge et qui, en lui, se fait représenter. Pour qu'un tel discours à majuscules soit autre chose qu’illusion mystique ou religieuse, le second temps de l’exégèse devra prendre pour objectif de définir les exigences, les contraintes et l’univers propre à cette antisémantique scandaleuse, celle des concepts dé-signifiés par la vertu du contexte psychanalytique et révélés comme tels par l’artifice de la majusculation.

Prenons n’importe quel vocable introduit par Freud, qu’il l’ait forgé ou qu’il l’ait emprunté à la langue, savante ou familière. A moins d’être sourd à son sens, l’on est frappé par la vigueur avec laquelle, dès la mise en rapport avec le Noyau inconscient, il s’arrache littéralement au dictionnaire et au langage. C’est l’allusion au non-réflexif et à l’innominé qui induit, en effet, ce phénomène sémantique inédit et étrange. Le langage de la psychanalyse ne suit plus les tournants et tournures (trotioï) du parler et de l’écriture habituels. Plaisir, Ça, Moi, Economique, Dynamique, ne sorit pas métaphores, métonymies, synecdoques ou catachrèses, ils sont, par la vertu du discours, des produits de dé-signification et constituent des figures nouvelles, absentes dans les traités de rhétorique. Ces figures de l’antisémantique, d’autant qu’elles ne signifient plus rien d'autre que la remontée à la source de leur sens habituel, requièrent une dénomination, propre à en indiquer le statut et que - à défaut de mieux — on proposera d’appeler par le nom forgé d’anasémie.

La psychanalyse en tant que théorie s’énonce donc en un discours anasémique. Qu’est-ce qui justifie pareil discours ? Rien au premier abord, sinon son existence. Mais elle y suffit. C’est le fait même qu’un tel discours a effectivement lieu à l’encontre même des lois connues de la discursion, c’est-à-dire qu’il faut preuve d’une portée et d’une prégnance certaine, qui atteste à suffisance que son allusion trouve résonance en nous pour le fonder, révélant, par sa percée vers cette non-présence en nous, le lieu d’où jaillit tout sens en dernier ressort.

Dans sa préface au Vocabulaire, D. Lagache a raison d’écrire : « La langue commune n’a pas de mots pour désigner des structures et des mouvements psychiques qui, au regard du sens commun, n'existent pas. » En effet, la structure anasémique, propre à la théorisation de la psychanalyse, n’existe dans aucun mode connu du langage. Elle procède de toutes pièces de la découverte freudienne. Avant elle, on n’aurait pu dire Plaisir ou Angoisse sans désigner le ressenti qui en fondât le sens. Or, symétriquement, avec Freud, on pourra même parler d’un plaisir vécu qui n’en soit pas un avec majuscule, d’une douleur qui soit Plaisir et même d'un Plaisir qui soit souffrance. La plupart des contresens sur les concepts psychanalytiques viennent de la confusion constante qu’on est tenté de faire entre les plans subjectif (introspectif) ou objectif (par exemple neurologique) d'une part et le plan anasémique d’autre part.

Le somato-psychique comme anasémie et le symbole du messager

Nous allons choisir un exemple pour illustrer ce que l’univers du discours anasémique a d’original et de déroutant mais aussi de rigoureux et de fécond. Il est fourni par cette constatation fondamentale des auteurs du Vocabulaire : « La relation du somatique et du psychique n’est conçue ni sur le mode de parallélisme, ni sur celui d’une causalité... elle doit être comprise par comparaison avec la relation qui existe entre un délégué et son mandant » (p. 412). L'anasémie, ici, se loge dans le terme de somatique. Il est évident qu’il ne peut s’agir là du sens biologique ; il en est de même pour organique dans de semblables contextes. Pour qu’il pût être question d’une relation de mission, il faudrait supposer à l’émissaire des caractères communs avec le mandant d’une part et l’instance accréditante d’autre part. Sa fonction de médiateur doit être celle de la communication par truchement et impliquerait une simple différence de langue, mais non de nature, entre les deux pôles de la relation. On comprend que, dans ces conditions, somatique ne peut plus signifier « somatique » mais autre chose et, par contre-coup, psychique se trouve désignifié à son tour ; seul le représentant, médiateur entre les deux pôles x, semble conserver une signification, en tant que terme connu de comparaison avec un rapport de médiation connu. D’un point de vue purement sémantique, les représentants psychiques, tels les symboles de la poésie, sont des messages mystérieux d’on ne sait quoi à l'on ne sait qui ; ils ne révèlent leur allusivité que dans un contexte, encore que le « à quoi » de l’allusion doive rester informulable. Le béotien prétend traduire et paraphraser le symbole littéraire et, par là, il l’abolit irrémédiablement. On a vu comment, au contraire, la démarche anasémique de Freud crée, grâce au Somato-Psychique, le symbole du messager et l’on comprendra plus loin qu’elle est apte à révéler le caractère symbolique du message lui-même. De par sa structure sémantique, le concept du messager est un symbole en tant qu’il est allusion à l’inconnaissable au moyen d'un inconnu, alors que le seul rapport des termes est donné. En dernière analyse, tous les concepts psychanalytiques authentiques se réduisent à ces deux structures, d’ailleurs complémentaires : symbole et anasémie. Quel est le contenu précis de ce symbole du messager, du représentant, dont il vient d’être question ? On T’appelle également Instinct ou Pulsion, avec son cortège d’affects, de représentations ou, encore, de fantasmes. A considérer de plus près cet agent de liaison somato-psychique en tant que symbole, on pourrait tenter d’en éclairer les deux pôles anasémiques d'un jour nouveau. Partons de cette énigme, aussi ancienne qu’irrésolue : comment advient au fantasme son efficacité à émouvoir notre corps, que ce soit sur le mode sexuel, ou en y créant de véritables maladies ? Énigme que nous pourrions ramener à cette autre : quel est le sens de ce non-sens que « les sources organiques de l’Instinct ou Pulsion », et que le déploiement de celui-ci ou de celle-ci « à la limite du somatique et du psychique » ? Non-sens certes, si nous prêtons à somatique et à psychique la signification d’un empirisme naïf. Non-sens encore si nous les constituons phénoménologiquement comme, respectivement, le corps propre et les habitus de l'ego. Les deux font partie - l’un, y compris ses objectivations ana-tomo-physiologiques, les autres, avec leur caractère d’acquis répétitif - de ce même ensemble de représentations qui - selon Freud - ne définit qu’une partie du tout : le Moi. Le somatique, lui, doit être tout autre chose que le corps propre qui relève du psychique comme une de ses fonctions, le psychique tout entier étant décrit par Freud comme couche extérieure, enveloppe. Il est, au contraire, ce que je ne saurais toucher directement, ni comme mon tégument ou ses prolongements intérieurs, ni comme ma psyché qui se donne à la conscience de soi ; il est ce dont j’ignorerais tout si mon fantasme, son représentant, n’était là pour m’y renvoyer comme à sa source, sa dernière justification. Le Somatique doit donc régner dans une non-présence radicale, derrière l’Enveloppe où se déroulent les phénomènes à nous accessibles. C’est lui qui envoie ses messagers à l’Enveloppe, l’excite depuis le lieu que celle-ci recèle. Sous l’empire de sa sollicitation, le Psychique tout entier, corps propre y compris s’émeut. Son émotion, au même titre que ses fantasmes, sont précisément les modalités de l’accueil que fait l'Enveloppe à ces délégués d'un même Noyau. Le relais entre fantasme et affect passe donc par l’Organique dont tous deux émanent.

Désignification hystérique et zones érogènes

La fausse énigme de l’efficacité du fantasme se dissipe d’elle-même. Reste le mystère, autrement épais, de ce Noyau dit organique. Pour le moment nous n’avons encore fait que convertir - pour plus de clarté - le Somato-Psychique en un autre couple anasémique, le Nucléo-Péri-phérique, en levant par là, accessoirement, l’hypothèque d’une confusion toujours menaçante entre les sens courants et ses dérivés de désignification. Or cette substitution, aussi essentielle qu’elle nous paraisse, ne nous dispense pas, bien au contraire, de chercher à savoir pourquoi Freud a élu précisément ces deux termes de « somatique » et de « psychique » pour les désignifier, et, conjointement, en quoi leur contenu initial subsiste dans cette désignification, pour en justifier le support ? Le point de départ d’un tel choix fut sans conteste le « saut mystérieux du psychique dans le somatique », dont la constatation dans la conversion hystérique a engendré la psychanalyse en tant que théorie. Or pour en arriver à dé-signifier le somatique il avait fallu passer par le sexuel et qualifier les localisations « stigmatiques » de zones érogènes. Dans l’hystérie, n’importe quelle partie du corps pouvant devenir zone érogène, suivant le fantasme qui lui confère cette qualité, il était évident que l’érogénéité du corps propre ne pouvait être première. Elle provenait, à travers diverses médiations, d’une source dite organique. Mais entre zones et sources il devait exister un rapport d'homologie, comme si à chaque organe du corps propre correspondait dans le Noyau une fonction particulière. Ainsi la mutilation du sexe n’entraîne pas la suppression de la fonction nucléique homologue et vice versa, la castration anasémique n’implique pas l’ablation des organes génitaux. C’est en vertu de cette correspondance entre l’Enveloppe et le Noyau que Freud localisait la source des pulsions sexuelles dans les zones somatiques, en entendant par là les Zones Érogènes, avec majuscules, c’est-à-dire comme prenant racine dans le Noyau. Sans cette distinction, implicite mais effective, on comprendrait mal par exemple comment la source pulsionnelle serait une représentation et, en tant que telle, son propre émissaire (cf. p.449-459). Le motif pour qualifier le Noyau d’organique réside en ceci : les phénomènes qui relèvent de l'Enveloppe, telle la conversion hystérique, n’auraient aucun sens s’ils n’étaient enracinés dans le non-sens trans-phénoménal de l’Organicité nucléique.

Le sexe du sexe et l’origine du fantasme

On comprendra mieux encore ce qu’il en est du Noyau, à l’examiner sous l'aspect révélé par l’anasémie du Sexe. Les auteurs du Vocabulaire posent la question à juste titre : « Qu’est-ce qui autorise le psychanalyste à attribuer un caractère sexuel à des processus d’où le génital est absent ? » (p. 144). Rien, bien sûr, sinon la dé-signification. Dans l’Enveloppe, certes, le sexe occupe une place circonscrite, aussi bien comme organe génital localisé du corps propre que comme fonction affective et fantasmatique à contenu ouvertement sexuel. Son étendue est même minime au regard du vaste domaine qu’il semble exclure. Or, en tant que figure anasémique, le Sexuel n’a pas, loin de là, ce caractère partiel : il concerne l’intégralité du Noyau. Voilà qui, si l’on revient au niveau des délégués fantasmatiques, acquiert une très haute portée. Cette nouvelle anasémie impliquera en effet que le message du Noyau, transmis à l'Enveloppe par le canal de la Pulsion et accueilli sous forme de fantasme — quels qu’en soient les modes et les déguisements — se rapporte toujours et nécessairement au Sexe, en tant que celui-ci régit l’intériorité de la vie nucléique. Le pansexualisme de Freud est celui - anasémique — du Noyau. Cela veut dire en clair qu’il n’est rien dans l’Enveloppe, dans le « je » et le « me » de la réflexivité, dans le corps propre, les organes génitaux y compris, dans le ressenti et le fantasme jusque dans ce que l’on appelle le monde extérieur, et les autres, qui n’ait un rapport constitutif au Sexe, comme exigence universelle et origine de tout phénomène. Bien entendu, le Sexe nucléique n’a aucun rapport avec la différence des sexes. Freud disait, par anasémie encore, qu’il est d’essence virile. Oui, au sens où il est l’actif de tout et se fait représenter dans l'Enveloppe comme un phallus qui la pénétrerait de l’intérieur. Il n'est pas étonnant que la fantasmatique de la « passivité » soit celle qui, dans la cure, va figurer l’issue du processus analytique, la prise en charge par le Moi des sollicitations de l’Inconscient. On comprend également les nombreuses confusions théoriques et pratiques auxquelles devait donner lieu la méconnaissance de la nature phallique du Noyau dans sa relation à l’Enveloppe. On se contentera de citer la méprise si courante qui consiste à confondre l'image phallique objectivée (être le phallus ou l’avoir) avec sa source nucléique ou à réfuter l’envie du pénis chez la femme comme sans objet au lieu d’y reconnaître un instrument de refoulement, moyen de repousser le contact avec le Phallus du propre Inconscient. Citons encore diverses conceptions psychanalytiques de la féminité ajoutant foi au fantasme : « La femme est châtrée du phallus », pour mieux méconnaître la réalité psychanalytique : hommes et femmes sont dotés d’un Inconscient dont la représentation phallique ne fait qu’objectiver les exigences refoulées.

L’origine du fantasme - dont Laplanche et Pontalis ' ont si remarquablement dégagé la problématique -recouvre celle de la relation métapsychologique du Noyau et de l'Enveloppe. Les fantasmes de la Scène dite Primitive ou Primordiale, sous les divers modes de la séduction et du viol, sont les prototypes de mise en scène de tel ou tel moment dynamique de cette relation... Sans qu’il soit besoin d’expliciter ici la théorie freudienne du fantasme, on s’aperçoit d'ores et déjà d’un point capital : l’attribution, par anasémie, du Sexe mâle au Noyau — loin d’être gratuite ou arbitraire — offre une véritable clé pour l’intelligence de la vie fantasmatique. Fantasmer, c’est traduire en objectivation imaginaire - consciente ou non - la relation momentanée et concrète du Noyau à l'Enveloppe. On dira, par anasémie, que cette relation est sexuelle dans la mesure où tout fantasme aspire au contact avec l’Inconscient et, par là, concerne le phallus. C’est dans ce sens également que la mère prégénitale en tant que pôle des relations orales et anales est dite phallique, c’est-à-dire dispensatrice du phallus sur ces modes archaïques. Aussi bien, s'il est des processus psychiques dont le « génital » semble exclu, ils n’en ont pas moins, tous et quels qu’ils soient, pour condition de possibilité, la Virilité nucléique du Sexe.

L'emboitement hiérarchique des noyaux

Le second temps de l’exégèse ainsi amorcé, nous sommes suffisamment préparés pour nous pencher sur un des passages les plus profonds du Vocabulaire. En commentant certains aspects du Moi, les auteurs y projettent un jour nouveau sur l’ensemble de la métapsychologie. Leur propos va acquérir une unité supérieure si l’on accepte d’y opérer quelques substitutions synonymiques. « L’excitation endogène est conçue successivement comme venant de l’intérieur du corps (= du Noyau, de l'Organisme), puis de l’intérieur de l'appareil psychique (= de l'Inconscient = Noyau secondaire), enfin comme stockée dans le Moi ("= l'Enveloppe de l’Inconscient)... il y a là une série d’emboîtements successifs, qui... incite à concevoir l’idée d’un Moi comme une sorte de métaphore réalisée de l’organisme (= du Noyau dit organique) » (p. 446, les parenthèses sont de nous).

Pour commenter ce commentaire perspicace, il nous faudra examiner le complément anasémique du Noyau, l’Enveloppe dite psychique. Or, ce qui paraît capital, c’est que, dans l’intuition de Freud, la Périphérie elle-même comporte à son tour un Noyau avec sa propre Périphérie qui, elle aussi, comporte un Noyau et ainsi de suite... Les Noyaux secondaire, tertiaire, etc., sont, avec ceux qui les précèdent en rang, dans un rapport analogique. Ainsi le Noyau primaire, dit organique, a, dans sa périphérie, un répondant dit psychique ou Noyau secondaire, qui est l’Inconscient proprement dit. Celui-ci, à son tour, possède dans son Enveloppe son pendant nucléique extérieur, la Conscience. En résumé, c’est l’ensemble Inconscient-Pré-conscient-Conscient qui constitue la Périphérie doublement nuclêée du Noyau primaire, l’Organique.

La trace mémorielle comme messager de l'enveloppe

A suivre Freud dans sa démarche d’emboîtements analogiques, le rapport de l’Inconscient au Conscient doit être du même type que celui, à un niveau plus profond, du Noyau organique à l’Enveloppe psychique. Comme la pulsion traduit les exigences organiques dans le langage de l'Inconscient, de même celui-ci, pour passer dans le Conscient, prend le véhicule de l’affect et du fantasme. Aussi passe-t-on chaque fois d’un Noyau à sa Périphérie par des émissaires appropriés. Or, y aurait-il des messages qui iraient dans le sens contraire, de l’Enveloppe au Noyau ? Telles devraient être en particulier les traces mémorielles, « vestiges de la perception ». Au premier abord, la réponse de Freud semble négative, comme en témoigne le problème dit de la double inscription. En effet, si la trace du même passé est appelée, dans les divers systèmes psychiques, à des fonctions différentes, on serait porté à conclure qu’elle est inscrite simultanément dans chacun de ces systèmes de manière séparée. Ainsi, la remémoration dans la cure d’un souvenir refoulé ne modifierait pas sa localisation dans l’Inconscient, mais se bornerait à libérer

- non sans effet dynamique d’ailleurs - son double, inscrit dans le Préconscient. Cela expliquerait que même après la « prise de conscience », la représentation onirique conserve encore sa valeur de symbolisme sexuel. Bien entendu, si l’inscription était double, la trace redoublée ne pourrait pas servir de relais nucléo-périphérique. Pourtant il existe un modèle freudien bien connu du fonctionnement mémo-riel : celui d’une « ardoise magique » - et qui donnerait à penser que l’inscription doit avoir lieu une seule et bonne fois, à condition que ce ne soit ni dans l’Inconscient ni dans le Préconscient mais dans une région typiquement intermédiaire : à la surface de contact - si l’on peut dire - du Noyau et de la Périphérie. Sans être dédoublée elle-même, la trace de l’inscription pourra se prêter ainsi à un double usage : nucléique par sa face tournée vers l’Inconscient et périphérique par son regard vers le Conscient, le premier obéissant aux lois du Processus Primaire (en alimentant de représentations l’accomplissement hallucinatoire), le second, adaptant et ployant la trace aux exigences de Processus Secondaire (discursivité, temporalité, objectalité). En partant de là, on pourrait radicaliser la pensée de la trace et proposer à la réflexion l’idée suivante : l’inscription est rendue possible précisément grâce à cette différence d’emploi à laquelle la trace est vouée de part et d’autre et qu’une telle duplicité est constitutive et de l’Enveloppe et du Noyau. Ceux-ci ne seraient alors que les pôles ris et trans de cette ligne de démarcation où palpite le perpétuel dif-férencement nucléo-périphérique. Enveloppe et Noyau auraient cette frontière pour substance, instrument, objet et sujet simultanément. Ainsi conçue, la trace ne devrait pas être vestige statique, figure de Janus ou médaille biface. Elle serait, au contraire, activité incessante, répétant sans fin l’alternance de son discours duplique.

Pour en revenir au sens psychanalytique restreint d’un tel fonctionnement universel, il donnerait à comprendre que, formant la surface de communication des deux systèmes, les traces mémorielles puissent avoir même mission de médiation que représentations, affects, fantasmes. Elles ne s’en distingueraient que par leur direction : mission centripète, ici ; mission centrifuge, là,

Cette interprétation permet en tout cas de lever bien des difficultés, signalées maintes fois par les auteurs (par exemple p. 199). Pour ne prendre que celles de la théorie du refoulement - comment celui-ci pourrait-il être le produit, à la fois, de la censure et de l’attraction de l’Inconscient ; comment répond-il aux exigences du Processus Secondaire alors qu’il est censé suivre les lois du Processus Primaire ? De telles questions cessent de se poser du moment que l’on situe les traces mémorielles à la limite nucléo-périphérique. Ce faisant, on définit la trace comme l’accueil fait par le Noyau inconscient aux émissaires du système Préconscient-Conscient. Ainsi accueillie à la surface du Noyau, elle peut alors être renvoyée à l’Enveloppe sous forme de représentations ou d’affects, comme aussi bien en être exclue par la Censure. Refoulée, la trace n’en continue pas moins d’agir par rapport au Noyau inconscient, mais n’obéit plus qu’à ses lois — tant pour attirer dans son orbite les autres traces qui la concernent que pour faire irruption dans la Conscience comme retour du refoulé.

Ce qu'il importe de noter pour notre propos, c’est la duplicité de la trace, agissant sur les deux Systèmes simultanément. En cela la trace mémorielle ainsi conçue répondrait littéralement à la description freudienne du symbole et du symptôme. « Freud compare le symptôme hystérique au monument élevé en commémoration d’un événement ; c’est ainsi que les symptômes d’Anna O. sont les “ symboles mnésiques ” de la maladie et de la mort de son père » (p. 4 7 4). Monument oui, mais monument qui vit et qui n’a cessé d’agir. Mémorial cependant qui témoignera d’un événement volontairement méconnu : le constat d’identité entre la perception et le fantasme, entre l’émissaire centripète et l'émissaire centrifuge. Or, la « trace mnésique », elle aussi, est un monument dressé à l’occasion d’un tel constat d’identité. Fantasme et perception forment, en tant que trace mémorielle, une unité indissoluble. C’est en cela que leur structure est semblable à celle du symptôme et du symbole : ils tirent leur être de l’unité qu’ils réalisent entre des exigences opposées : Enveloppe et Noyau.

Enracinement nucléique de la conscience

Nous voilà bien loin tant du point de vue naturaliste que de la démarche réflexive. Dans cette vision qui requiert le nom de transphénoménale, quelle est la place de la Conscience ? En elle s’actualisent, « dans la différence » -dit Freud (GW XVII79) - « les perceptions de soi et de l’autre ». « L’appareil psychique - fait remarquer la Traumdeutung déjà — tourné vers le monde extérieur à l’aide des organes sensoriels du système Perception, constitue lui-même un monde extérieur pour cet organe sensoriel qu’est la Conscience » (GW II-III 620). Voilà qui semble une paraphrase à peine déguisée de la doctrine de Brentano, concernant la « conscience seconde », « latérale », ou « perception de soi » qu’il postule incluse dans toute perception externe. L’originalité de Freud par rapport à son maître en philosophie a consisté à enraciner cette conscience intentionnelle dans un système nucléo-périphérique et, par là, lui conférer une profondeur non insondable, ainsi d’ailleurs qu’à l’Objet ; symétrique extérieur du système. Aussi ne s’est-il pas contenté de soutenir que, dans son rapport à soi, la Conscience fait surgir le monde extérieur. 11 est allé plus loin : il a affirmé que l’autoperception passe de toute manière par un « territoire étranger, interne » : l’Inconscient, et suppose avec celui-ci un certain commerce (I’Introjection, selon le terme de Ferenczi) où l’étranger interne sera fondateur de l’étranger externe, l’Objet. C’est par le jeu de symétrie Objet-Inconscient que l’on peut se reconnaître soi-même comme Objet de l’Objet, avec la réciprocité des prérogatives ; autrement dit, la Conscience n’est possible que grâce â l’Inconscient dont l’image lui revient par le truchement de l’Objet. Pareille appréhension de la Conscience comme doublement et réciproquement auto-objectale approfondit de manière singulière le rationalisme un peu mathématique du touchant-touché intentionnel. Elle ne se borne pas à constater la coïncidence du divers dans un ego unifiant et dans un objet unifié, mais porte sur la scène intérieure les drames nucléo-périphériques, traduits dans des innombrables figures de la réciprocité objectale.

Rebelle à toute définition pour les philosophies réflexives, la Conscience se conçoit ps ; hanalytiquement comme l’organe de l’Enveloppe, capable d’objectiver les divers modes du rapport nucléo-périphérique dans des relations du Moi à des Objets externes. Toute la psychanalyse, clinique et théorie, repose sur cette proposition cardinale.

Or, précisément, quelle est la vocation de la métapsy-chologie ? Elle a à traduire les phénomènes de la Conscience — auto- ou hétéro-perception, représentation ou affect, acte, raisonnement ou jugement de valeur — dans la langue d’une symbolique rigoureuse, révélant les rapports concrets sous-jacents qui conjuguent, dans chaque cas particulier, les deux pôles anasémiques : Noyau et Enveloppe. Parmi ces rapports, il existe des formations typiques ou universelles. Nous nous arrêterons ici à l’une d’elles, d’autant qu’elle constitue l’axe tant de la cure analytique que des élaborations théoriques et techniques qui en dérivent : nous voulons parler du Complexe d’Œdipe.

Métapsychologie du mythe

Ce n’est pas un hasard si cette formation a pris le nom d’un mythe. Le mythe revient en effet — de notre point de vue du moins — à une objectivation imaginaire collective des divers rapports nucléo-périphériques, en tant que ceux-ci sont fondateurs, en dernier ressort, de l’organisation concrète de tel ou tel groupe social. Allusif au domaine anasémique, tout en étant communicables, les mythes se prêtent tout particulièrement à la figuration des diverses positions métapsychologiques. Cependant, il ne faudrait pas voir dans les mythes - comme bien des théoriciens semblent l’admettre - un simple reflet du rapport Noyau-Enveloppe. Ils sont, au contraire, des parlers efficients par lesquels telle ou telle situation advient et se maintient. On sait comment : en réalisant, au moyen de leur contenu manifeste, le refoulement de leur contenu latent. Le mythe accuse donc une lacune dans l’introjection, dans la communication avec l’Inconscient. S'il donne à comprendre, c’est moins par ce qu’il dit que par ce qu'il ne dit pas, ses blancs, ses intonations, ses camouflages. Instrument de refoulement, le mythe sert aussi de véhicule au retour symbolique du refoulé. Toute étude des mythes, aussi bien ethnologique que proprement psychanalytique, devrait tenir compte de cet aspect.

Cette manière de voir s'impose encore bien davantage lorsque le mythe est pris comme exemplaire d’une situation métapsychologique. Bien naïf serait celui qui le prendrait à la lettre et le transposerait purement et simplement dans le domaine de l’Inconscient. Et sans doute les mythes correspondent-ils à des « histoires » nombreuses et variées qui se « racontent » aux confins du Noyau. Que l’on puisse conduire la cure en toute innocence, pour ainsi dire, en se bornant à expliciter, dans l’ordre de leur surgissement, les fantasmes informulés, déguisés ou implicites, ne montre qu’une chose : la relationalisation du fantasme, c’est-à-dire sa transformation en mythe provisoire, amène des changements dynamiques entre le Noyau inconscient et le Moi. Le procédé a été poursuivi avec une extrême rigueur, on le sait par Mélanie Klein. 11 n’en reste pas moins que ce niveau de l’élaboration présente des impasses théoriques et pratiques. En particulier, lorsque la fantasmatique infantile rehaussée au rang de mythologie vient se substituer à la théorie : castration, scène primitive, œdipe. Prendre mythes et fantasmes au pied de la lettre c’est leur conférer un excès de dignité aux dépens de la métapsy-chologie. Or, fermer les yeux devant la contingence des fantasmes ou, pire, prétendre les formaliser sur le mode d’un structuralisme descriptif, c’est méconnaître leur vrai ressort : les tensions spécifiques qui se produisent entre l’Enveloppe et le Noyau.

L'œdipe ramené au confut nucléo-périphérique

Il importe bien de savoir que le Complexe, en général, est un « ensemble de représentations et de souvenirs à forte valeur affective, partiellement ou totalement inconscient » (p. 72) et qu’en particulier le complexe d’Œdipe est un « ensemble de désirs amoureux et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents » (p. 79), qu’il « joue un rôle fondamental dans la structuration de la personnalité et dans l'orientation du désir humain » (p. 80). Mais il importe aussi de souligner que, si la formation œdipienne est une « histoire » que l’enfant se « raconte », il le fait selon les contingences des codes culturels déjà en vigueur. Retrouve-t-on une constante dans les mythologie » œdipiennes de l'enfant ? Dans l’affirmative - ce serait, d’après les auteurs, la référence à une « instance interdic-trice » - reste la question de son sens métapsychologique ultime, c'est-à-dire sa valeur de symbole par rapport aux deux pôles anasémiques. On peut se demander, en effet, si le fait pour l’enfant de faire intervenir cette « instance interdictrice (prohibition de l’inceste) qui barre l’accès à la satisfaction naturellement cherchée et lie inséparablement le désir et la loi » ne relève pas du contenu manifeste de son discours et si, en s'arrêtant à ce niveau de l’interprétation, on ne reste pas redevable de la mise à jour du contenu latent, pièce maîtresse du symbole qui fonctionne entre l’Enveloppe et le Noyau. Certes, le jeu de contraste qui, dans ce cas, oppose désir et interdit, relève des exigences de la discursion, au moyen de laquelle l’enfant se fait entendre. Mais, prendre à la lettre son discours ne reviendrait-il pas à entériner l’ordre social et moral où s'inscrit l'expression de son fallacieux souhait et à le condamner lui-même à subir inexorablement la sanction de son propre verdict ? La psychanalyse dépasserait alors, en bigoterie, les religions les plus arriérées et, en conservatisme, les partis les plus réactionnaires. Pour que l’enfant, devenu adulte, ne soit pas pris à son propre jeu de démonstration et ne se fige, lui et la société qu’il constitue, dans cette structure relationnelle qu'à la fois il présuppose et tend à perpétuer, il est impératif qu’il puisse revivre le moment inaugural dans lequel s’est ancrée sa pseudologie. Son discours, garçon ou fille, à qui s’adresse-t-il ? N’est-ce pas à la mère dans les deux cas et n’est-ce pas, toujours, pour lui parler d’un autre Objet qu’elle, le père en l’occurrence, pour lui signifier, selon la contingence du code en vigueur, qu’elle ne sera pas abandonnée en faveur de ce tiers ? N’est-ce pas, aussi, pourtant, introduire déjà ce tiers dans la relation maternelle, l’introduire sur le mode de la dénégation, certes, mais en pressentant le détachement prochain d’avec elle ? Jusque-là, la mère détenait les fonctions de l'Enveloppe ; elle faisait amnios, chaleur, nourriture, étai, corps, cri, désir, rage, joie, peur, oui, non, toi, moi, objet et projet. Or, progressivement, l’enfant a pu s’approprier cette Enveloppe maternelle extérieure. Si tel a été effectivement le cas, de la mère il n’a plus rien à attendre. Les introjections maternelles, une fois accomplies, doivent céder la place à d’autres introjections, du vaste champ qui s’étend à tout ce qui n’est pas la maternité de la mère, toute la vie sociale, représentée par la non-mère, quelle qu’elle soit, c’est-à-dire, dans notre civilisation, la personne du « père ». C’est alors, pour assurer la mère de leur fidélité que les enfants, quel que soit leur sexe, inventent, chacun à sa manière, le fantasme de Pœdipe, l'idée de l'inceste et sa prohibition, la crainte du phallus et de la castration, le souhait du meurtre du père. Ce sont là autant de moyens, pour ainsi dire conventionnels, offerts implicitement par tout le contexte culturel, pour mieux permettre - à moins de fixation - de se détacher de la mère maternante, tout en lui signifiant un attachement dilatoire. Le moment métapsychologique de l’oedipe au sens où Freud entend celui-ci est contemporain à l’exhaustion introjec-tive de l’Enveloppe maternelle. Désormais, l’introjection de la Virilité libidinale du Noyau s'accomplira à travers la vie sociale où s’objective de mille et une manières le Phallus du Noyau. De là, l’envers de la fantasmatisation œdipienne, la représentation occulte du coït avec le père, figurant la nécessité de poursuivre la constitution de l'Enveloppe par l’introduction en elle de la libido nucléique. Freud a souligné maintes fois qu’au stade phallique où prend naissance le conflit œdipien, l’enfant ne connaît que le sexe mâle, sa présence ou son absence objectivée. Partagé entre le Phallus et la mère, Œdipe ne connaît pas encore la différenciation des sexes. Son inceste est pestiférant, non parce qu’il porte atteinte à l’ordre social mais parce qu’il étouffe son propre désir d’introjecter son sexe en faveur d’une mère qui n’avait pas trouvé le sien. Nous ne pensons pas que l’« inceste » offrirait une « satisfaction naturellement cherchée ». Une telle affirmation relève précisément de la pseu-dologie de l’enfant, rendant un dernier hommage à la mère avant de la quitter. On voit bien toute son hypocrisie à opposer ainsi ordre de la nature et ordre de la culture. Le conflit œdipien met en balance en vérité non pas nature et culture mais relation maternelle d'une part et accession au sexe dans le social d’autre part. C’est pourquoi nous ne pensons pas davantage que la « prohibition de l’inceste » « lie inséparablement le désir et la loi ». Tout porte à croire qu'une fois de plus nous nous laissons duper par une théorie d’enfant. Dans une société où règne telle ou telle forme de la prohibition de l’inceste, l’enfant ne manquera pas de l'utiliser à titre de vocabulaire et d’en user comme d’un alibi. Si prohibition il y a, elle ne vise pas, en dernière analyse, un « inceste », de toute façon impraticable à l’âge impubère, mais la prolongation excessive du maternage, le maintien au-delà du nécessaire du circuit mère-enfant de l’instinct de conservation (= instinct du Moi, de l'Enveloppe). L’universalité de l’œdipe s’expliquerait par le fait non moins universel que tout humain sort d'une Enveloppe maternelle et, par l’introjection du social, se constitue une enveloppe sexuée. La prohibition ne frappe d’ailleurs pas l'enfant mais bien la mère, et la « coupure » ou la « castration » qu’on se plaît à ériger en principe anthropologique, affecte essentiellement le penchant maternel à tirer satisfaction du maternement. De là à dire qu’une instance de la loi est propre à révéler le désir - celui en fin de compte du retour au sein — tient d’une attitude particulière à l’égard de la mère. Gageons qu'on y trouve tout de même son compte en optant, moyennant cette précaution, en faveur du vrai désir, l’introjection du Noyau inconscient par le canal du social. 11 n’y aurait à pareille solution théorique nul inconvénient pour l’équilibre psychique, n’étaient ses implications d’immobilisme, de moralisme, et d'insincérité. Pour notre part, nous préférons voir dans la découverte freudienne l’amorce d’un recommencement radical de la culture éventant les mythes de l'œdipe, de la castration et de la loi, recommencement qui doit s’articuler au point d'origine de toutes ces objectivations, au lieu de rencontre entre Enveloppe et Noyau, lieu où, entre deux pôles de non-sens, prend naissance la rationalité supérieure du symbole, où se destituent, s’engendrent et fleurissent les formes innombrables de la civilisation.

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Voilà quelques notations, bien trop rhapsodiques, à propos de la structure et du fonctionnement de certains concepts clefs de la psychanalyse. On peut constater rétrospectivement qu'ils ne se plient pas aux normes de la logique formelle : ils ne se rapportent à aucun objet ou collection d’objets, ils n’ont, au sens strict, ni extension ni compréhension. Ce sont des « manières de parler », de faire apparaître l’indicible dans le non-sens et la contradiction. Cependant, ce langage respecte au plus haut point rigueur et rationalité. Prenant son départ dans les faits cliniques, y retournant sans cesse pour vérification, il révèle avec une logique implacable que les « faits » eux-mêmes sont entachés d’une contradiction constitutive. Sous le couvert de ses définitions d’apparence classique en feignant, dans ses discussions, de suivre une rationalité naïve, le Vocabulaire de la psychanalyse met en évidence, dans l’écorce des vocables, l’existence de discontinuités et d’enchevêtrements. Par là il donne à entrevoir ce que les mots ne sauraient nommer, le Noyau transphénoménal de cette non-science, qui est déjà, pour plus d’un, la science des sciences.

N. A.

Critique, février 1968.

(A propos du Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, P.U.F., 1967.)