2. La topique réalitaire

Notations sur une metapsychologie du secret

Dans cette intervention nous nous proposons de laisser de côté les diverses significations du terme de réalité, qu’elles soient d’origine juridique, philosophique ou même scientifique. Toutes ces significations, prises en elles-mêmes, seraient en effet étrangères à notre science, la psychanalyse. Pourtant, cette notion de réalité, nous la rencontrons quotidiennement dans notre pratique, encore que sous une forme déguisée, voire méconnaissable. Pour nous, analystes, c’est précisément ce maquillage, cette dénégation qui témoignera, plus que tout, de la présence de ce qui, pour notre patient, vaut comme « réalité » — réalité à escamoter — s’entend. Aussi bien pour nous, analystes, parler de « réalité » ne se rend possible que par le refus même qui, chez le patient, la désigne comme telle.

Mais dans ce sens et dans ce sens seul, la t réalité # peut prétendre au titre de concept métapsychologique. Elle se définit donc comme ce qui est refusé, masqué, dénié en tant — précisément — que « réalité », comme ce qui, d’autant qu’il ne doit pas être connu, est, en un mot, elle se définit comme un secret. Le concept métapsychologique de Réalité1 renvoie, dans l’appareil psychique, au lieu où le secret est enfoui.

Certes, l’opposition entre l’apparent et le caché, le manifeste et le latent, les déguisements et le désir, constitue un thème majeur de la psychanalyse dès ses débuts. Or, une telle opposition n’a pas à déboucher sur l’idée d’un secret ni sur celle d’une « réalité » visée comme telle. Ce qui est refoulé n’est jamais qu’une représentation ou un désir. C’est eux qui reviennent dans le symptôme, autant de « matérialisations » drt mots, les mêmes que ceux qui les ont refoulés. L’hystérique, en effet, demeure en deçà de la visée de réalité, aussi ne saurait-il détenir quelque secret, du moins au sens métapsychologique. Peut-on dire, en effet, que ce que l’hystérique refoule ait eu un nom, ait préexisté en tant que parole, au moment du refoulement, et que, par conséquent, celui-ci aurait pour fonction de dissimuler un secret ? De fait, son désir et ses représentations afférentes ne sont que des surgeons des paroles, non pas directement du désir ou du plaisir, mais de l’interdit. Appeler son désir du nom même de l’interdit, telle est la loi de sa transparente opacité. Et tels nous faisons tous, fondamentalement.

A moins, précisément, d’être, en plus, porteurs d’un secret, ou de plusieurs... Être un cryptophore, que cela signifie-t-il ? Comment un tel statut advient-il ? Ainsi que le désir naît avec l’interdit, la Réalité, elle aussi, au sens métapsychologique du moins, prend naissance par l’exigence de demeurer cachée, inavouable. Autant dire que la Réalité, lorsqu’elle est née, est assimilable à un délit, voire à un crime. Son nom à lui, celui du crime, n’est pas synonyme de l’interdit, comme celui du désir même de l’hystérique. Son nom à lui est affirmatif, donc innommable, comme celui de Dieu, celui de la jouissance.

Or, il n’est de secret qui ne soit, à l’origine, partagé. De même, le « crime » en question, pour autant qu’il fait l’objet du secret, ne saurait être un crime solitaire. Nécessairement il se réfère à un tiers complice comme lieu d’un jouir indu et à d’autres tiers, exclus, donc — par le même jouir — supprimés. A défaut de la notion de lèse-droit, le « crime » ne comporterait point de secret.

Du crime qui pèse du poids de la réalité, comment se défaire ? On pourrait penser que lorsque le secret devient trop lourd à porter il suffise d’accepter l’exquise défaite qui consisterait à s’en décharger. La tension devenue intenable, on se rendrait au commissariat et on se constituerait prisonnier. « Se mettre à table », quel doux repas ! le rêve de tout cryptophore. De fait, ne se rend-il pas, lui aussi, chez l’analyste dans le but de se dénoncer ? C’est une fois sur place que force lui sera de constater que même un tel soulagement en catastrophe lui est dénié. Dès la première tentative, son entreprise s’avère impraticable. Comment, en effet, mettre en mots l’innommable ? Le ferait-il, il en mourrait foudroyé, le monde entier serait englouti dans ce cataclysme, le commissariat et le divan de l’analyste y compris. S’il avait eu la tentation de parler, ce n’était certes pas pour détruire l’univers, mais pour mieux le sauvegarder, au risque même d’en faire une prison. Aussi après quelques hésitations prendra-t-il une option différente, la seule possible : changer l’analyste-commis-saire en analyste-complice et revivre avec lui, entre les mots, ce qui, dans les mots, n’a pas de place. On comprend dans ces conditions que la Réalité — en tant que crime commis — devra tôt ou tard faire son apparition au cours de l’analyse. Ce sera alors le commencement de la fin. En attendant le secret n’en pèse pas moins sur la cure, de sa présence occulte. La crypte est là avec sa belle serrure, mais où est la clé pour l’ouvrir ?

Dans la topique, cette crypte correspond à un lieu défini. Ce n’est ni l’Inconscient dynamique ni le Moi de l’intro-jection. Ce serait plutôt comme une enclave entre les deux, sorte d’inconscient artificiel, logé au sein même du Moi. L’existence d’un tel caveau a pour effet d’obturer les parois semi-perméables de l’Inconscient dynamique. Rien ne doit filtrer vers le monde extérieur. C’est au Moi que revient la fonction de gardien de cimetière. Il se tient planté là pour surveiller les allées et venues de la proche famille qui prétend — à des titres divers — avoir accès à la tombe. S’il consent à y introduire les curieux, les dommageables, les détectives, ce sera pour leur ménager de fausses pistes et des tombeaux factices. Les ayants droit à la visite feront l’objet de manœuvres et de manipulations variées. Eux aussi seront constamment tenus présents à l’intérieur du Moi. On voit que la vie d’un gardien de tombeau — pour avoir à composer avec cette multitude diverse — doit être faite de malice, d’astuce et de diplomatie. Sa devise : à malin, malin et demi.

Le caveau, avec sa serrure — pour en revenir à un langage moins métaphorique —, nous l’appellerons refoulement conservateur, en l’opposant ainsi au refoulement constitutif, particulièrement apparent dans l’hystérie et qui se nomme couramment : refoulement dynamique. La différence essentielle entre les deux refoulements, c’est que, dans l’hystérie, un désir né de l’interdit cherche, dans des détours, son chemin et le trouve dans des réalisations symboliques, alors que chez le cryptophore c’est un désir déjà] réalisé et sans détours qui se trouve enterré, incapable 1 qu’il est de renaître, autant que de tomber en poussière. Rien ne saurait faire qu’il n’ait pas été accompli et que le souvenir s’efface de cet accomplissement. Ce passé est donc présent dans le sujet, comme un bloc de réalité, il est visé comme tel dans les dénégations et désaveux. Si cette réalité ne peut pas mourir tout à fait, elle ne peut pas non pluT prétendre à revenir à la vie. Le cortège des personnages internes est là pour l’en empêcher. Dans l’analyse, c’est à » eux qu’on a affaire, plus encore qu’au sujet lui-même. Et c’est un travail de longue haleine — nous le savons tous — que de les amener, ces personnages internes, à l’indulgence, de manière à souffrir que la porte du caveau soit entrebâillée.

Et si ce « crime », ce contenu de secret, que nous affublons du nom de Réalité n’était que fantasme pur et simple ? Ou, tout au plus, l’effet d’une fausse reconnaissance après coup d’un passé, en soi innocent ? Bien des analystes soutiennent l’une ou l’autre opinion, à la grande satisfaction, et au grand dam, des intéressés. Nous n’ai-

Ions pas nous attarder à cette discussion concernant l’origine fantasmatique ou réalitaire du caveau et de son contenu innommable.

Quoi qu’il en soit, ce contenu a ceci de particulier qu’il ne peut sortir au grand jour sous forme de paroles. Pourtant, c’est de paroles qu’il s’agit, précisément. Et, sans conteste, dans le ventre de la crypte se tiennent, indicibles, pareils aux hiboux dans une vigilance sans relâche, des mots enterrés vifs. Le fait réalitaire consiste dans ces mots dont l’existence occulte s’atteste dans leur absence manifeste. Ce qui leur confère réalité c’est d’être désaffectés de leur fonction coutumière de communication. Pourquoi ? Sans doute parce qu’à l’opposé des mots de l’hystérique, qui désignent le désir par l’interdit, ceux-là ont acquis, de quelque manière, une valeur de positivité. De ce fait ils sont devenus un danger mortel pour le refoulement hystérique constitutif sous-jacent. Protéger le refoulement hystérique de la sorte, telle est la fonction du caveau. Autrement dit, par ce qui est enterré, le refoulement constitutif avait été mis en danger. De quelle manière ? — demandez-vous. De manière que les mots de l’interdit ont perdu leur effet "n'interdit. Les mots du sujet ont été frappés d’une catastrophe qui les a mis hors circuit. Et cela est advenu pour de vrai. Ce qui prouve que le désir a réellement été accompli avant d’être enterré c’est — précisément — que les mots qui le désignent ont acquis leur sens positif — ce qui n’exclut pas que cette mutation ait eu lieu dans un après coup

— et de ce fait ces mots ont été soustraits au grand jour. L’existence du caveau est la preuve suffisante d’un événement réel, impliquant les représentants des instances interdictrices comme complices de l’accomplissement d’un désir, indûment mené jusqu’à son terme, la jouissance. JJans quoi, on le comprend, il pourrait être dénoncé (voir les accusations hystériques). Nous ne saurions assez’ insister pour marquer avec assez de vigueur que l’événement qualifié de réel dont nous parlons est envisagé exclusivement au sens métapsychologique.

Pour en revenir au présent rapport qui nous inspire — et, disons-le en passant, dont la richesse et la largeur de vues nous ont impressionnés —, le titre de « Psychanalyse et réalité » nous paraît requérir comme complément le terme de secret. En effet, son existence objective et agis-santé peut être posée comme critère même de la Réalité en tant que notion métapsychologique. Et vu l’implication du lèse-droit dans son concept même on ne s’étonnera pas que la Réalité en tant que résultat d’une dénégation implique, au moins virtuellement, un procès avec tous ses protagonistes : accusé, juge, défenseur, accusateur et corps du délit. Du moins ce sont là autant de rôles attribués successivement à l’analyste. 11 faut qu’il puisse les récuser tous — et voilà les implications techniques imposées par cette notion de Réalité métapsychologique — pour que le vrai processus s’engage, processus qui consiste à faire accepter la Réalité par tous ceux qui y sont intéressés, le sujet v compris. Cela veut dire : supprimer le poids métapsychologique d’une Réalité qui n’a d’existence que par son reniement. Le piège de l’analyste, avec sa théorie de la séduction ou de son contraire, consiste à se placer d’emblée sur le même terrain juridique que le sujet crypto-phore. Aussi le procès devient-il inévitable et — chose paradoxale — il sera fatalement perdu pour toutes les parties. Le sujet, lui, est condamné d’avance, ainsi que l’objet de sa jouissance. Mais l’analyste à son tour le sera inévitablement car il ne pourra qu’échouer dans les autres rôles qui lui sont dévolus : le juge, le procureur, l’avocat, l’accusé, le corps du délit. Ce sera l’erreur judiciaire, par l’acquittement, la consolidation de la crypte.

Que faire alors ? Nier la réalité du traumatisme pour en faire un fantasme pur et simple ? Ne serait-ce pas lui conférer, par cette négation même, une valeur de réalité supplémentaire, proprement insurmontable ? Ce serait, encore, fermer toutes les issues à une solution. Ne vaut-il pas mieux prendre fait et cause délibérément contre tout l’appareil juridique et judiciaire, apporté par le patient ?

Avec le refus du juridique, le « réel » (entre guillemets) qui est son surgeon et qui est si souvent invoqué par le sujet en ce qui concerne le caractère coercitif du monde extérieur, ce « réel » s’évanouira dans le même mouvement. A cette étape ne subsistera plus qu’un discours virtuel sur la législation elle-même, sur sa relativité, sur sa nécessité. Mais, d’accusé, déjugé, de procureur ou d’avocat — devenir législateur ? — est-ce vraiment l’issue pour liquider la Réalité du secret ? Ne serait-ce pas plutôt renchérir sur le slogan précédemment cité et dire : à malin, malin et deux demis ?

Il semble bien qu’une autre étape reste encore à franchir. Mais le seul pressentiment d’une telle étape a le don de susciter le vertige.

Dans l'histoire de la psychanalyse l’alternative épisté-mologique de supprimer la Réalité du « crime », en le ramenant à un fantasme pur et simple ou de dissoudre le juridique en proclamant sa relativité ou son arbitraire semblent, tous deux, procéder de ce même vertige. Vertige devant la menace que le refoulement constitutif ne soit levé inopinément, autrement dit, vertige devant l’éventualité de la folie. Ces deux versants théoriques, fondés sur la négation de la Réalité métapsychologique, se renient tous deux eux-mêmes, en ce qu’ils rognent les ailes d’un élan que le divan devrait appeler à se déployer. Ce sont aussi les attitudes qui favorisent, le plus, l’éclosion de la psychose, si ce n’est le renforcement des parois de la sépulture.

Par contre cette lourde architecture finira peu à peu par s’ébranler, voire tomber en poussière au cours de la longue pratique du divan, pratique au cours de laquelle il s’avérera peu à peu qu’à défaut d’un procès les murs de la dénégation sont devenus caducs. En effet à la faveur de l’interdit du non-dire — propre à la situation analytique —, l’indicible comme corps étranger changera de signe.

Il se transformera en désir refoulé actif et dynamique de ne pas dire, avec ses chemins, avec ses détours, avec ses mille manières de se symboliser. Alors et alors seulement la Réalité sera devenue désir.

N. A. et M. T.

( A propos de Psychanalyse et Réalité, de Denise Braunschweig. Revue Française de Psychanalyse, Paris, P.U.F., 1971, n°* 5-6.)