3. Deuil ou mélancolie. Introjecter — incorporer

Réalité métapsychologique et fantasme

L’incorporation correspond à un fantasme et l’introjec^ tion, à un processus : voilà une utile précision, qui n’est pas pour nous surprendre, et que l’on retrouve quelquefois dans des textes kleiniens. Ce qui, en revanche, ne manque pas d’étonner, c’est de voir qualifier le fantasme, un produit du moi, d’antérieur au processus, produit du psychisme tout entier. Sur ce point, cardinal, notre conception s’écarte du « panfantasisme » : elle tente de restreindre le concept de fantasme à un sens plus précis et elle le fait en le mettant en contraste avec ce que le fantasme est appelé à masquer. En effet, si l’on convient d’appeler « réalité » (dans le sens métapsychologique du terme) tout ce qui agit sur le psychisme de manière à lui imposer une modification topique — qu’il s’agisse d’une contrainte « endogène » ou « exogène » — on pourra réserver le nom de « fantasme » à toute représentation, toute croyance, tout état du corps, tendant à l’effet opposé, c’est-à-dire, au maintien du statu quo topique. Une telle définition n’a égard ni à des contenus, ni à des caractères formels mais exclusivement à la fonction du fantasme, fonction préservatrice, conservatrice, si novateur que soit son génie, si étendu le champ où il se déploie et quelque complaisance qu’il recèle pour les désirs. Notre conception revient donc à soutenir que le fantasme est d’essence narcissique : plutôt qu’à porter atteinte au sujet, il tend à transformer le monde. Le fait qu’il est souvent inconscient signifie, non pas qu’il est hors sujet, mais qu’il se /réfère à une topique secrètement maintenue. Dès lors, comprendre un fantasme acquiert un sens précis : c’est i repérer, concrètement, à quel changement topique il est ytppelé à résister. Le fantasme originaire serait, à son tour, la mesure appropriée pour sauvegarder la topique originaire, à supposer qu’elle soit mise en danger. Toute la théorie métapsychologique n’est-elle pas faite, en dernière analyse, pour expliquer le comment et le pourquoi du fantasme et de ses rejetons ? Dire que le fantasme sous-tend le processus impliquerait un renversement, lourd de conséquences, de toute la démarche psychanalytique. Chercher au contraire à savoir, au travers du fantasme, à quelle modification processuelle il vient s’op-josgr^ c’est passer de la cTësc ?ïptî5n du phénomène à son ressort, transphénoménal, c’est se tenir en ce point géométrique à partir d’où pourrait être lue l’origine métapsychologique de chaque fantasme jusqu’à 1’ « origine » de l’originaire lui-même.

Incorporation : fantasme de la non-introjection

Inséparable à la fois de la conjoncture intrapsychique (qu’il est appelé à sauvegarder) et de la réalité métapsy-

chologique (qui réclame un changement), le fantasme, quand il n’est plus tronqué ou déformé, doit être doublement éloquent ; et du sujet qui l’invente et du danger qu’il conjure. Parmi tous les fantasmes, ramenés ainsi à leur fonction, quelques-uns possèdent un caractère privilégié, ceux qui illustrent la conjoncture des instances dans leur contenu même. Tels sont — on le sait1 —les archifan-tasmes de scène primitive, de castration, de séduction. Mais il est aussi — on le sait moins — un autre type de fantasmes, tout aussi privilégié, qui, par son contenu, illustre le processus par lequel la topique est en passe d’être modifiée. Nous voulons parler des fantasmes d’m-corporation. Introduire dans le corps, y détenir ou en expulser un objet — tout ou partie — ou une chose, acquérir, garder, perdre, autant de variantes fantasmatiques, portant en elles, sous la forme exemplaire de l’appropriation (ou de la désappropriation feinte) la marque d’une situation intrapsychique fondamentale : celle qu’a créée la réalité d’une perte subie par le psychisme. Cette perte, si elle était entérinée, imposerait un remaniement profond. Le fantasme d’incorporation prétend réaliser cela de façon magique, en accomplissant au propre ce qui n’a de sens qu’au figuré. C’est pour ne pas « avaler » HT-perte, qu’on imagine d’avaler, d’avoir avalé, ce qui est perdu, sous la forme d’un objet. Dans la magie incorporante on relève ainsi deux procédés conjugués : la démétaphorisation (la prise au pied de la lettre de ce qui s’entend au figuré) et Y objectivation (ce qui est subi n’est pas une blessure du sujet mais la perte d’un objet). La « gué- J rison » magique par incorporation dispense du travail douloureux du remaniement. Absorber ce qui vient à manquer sous forme de nourriture, imaginaire ou réelle, alors que le psychisme est endeuillé, c’est refuser le deuil et ses conséquences, c’est refuser d’introduire en soi la partie de soi-même déposée dans ce qui est perdu, c’est refuser de savoir le vrai sens de la perte, celui qui ferait qu’en j le sachant on serait autre, bref, c’est refuser son introjec-/ tion. Le fantasme d’incorporation trahit une lacune dans le psychisme, un manque à l’endroit précis où une intro/ jection aurait dû avoir lieu.    J

1 J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, P U.F , '967, p. iJ9.

L’introjection conçue comme une communion des « bouches vides »

Intro-jecter (= jeter à l’intérieur) n’est-ce pas la même chose qu’incorporer ? Certes, l’image est la même mais, pour des raisons qui vont apparaître, nous tenons à les distinguer, comme on distinguerait une image métaphorique d’avec une image photographique, ou l’apprentissage d’une langue d’avec l’achat d’un dictionnaire, une appropriation de soi par l’analyse et le fantasme de 1’ « incorporation » d’un « pénis ».

Ferenczi, l’inventeur du terme et du concept entendait par « introjecter » un processus d’élargissement du moi dont il désignait dans l’amour de transfert la condition par excellence. Pour exemplaire que soit la situation psychanalytique comme condition de l’introjection, nul doute que celle-ci débute dés après la naissance et dans des conditions comparables. Sans entrer dans les détails, il

isuffira pour notre propos de noter ceci : les tout débuts de l’introjection ont lieu grâce à des expériences du vide de la bouche, doublées d’une présence maternelle. Ce vide est tout d’abord expérimenté comme cris et pleurs, remplissement différé, puis comme occasion d’appel, moyen de faire apparaître, langage. Puis encore, comme auto-remplissement phonatoire, par l’exploration linguo-palato-glossale du vide, en écho à des sonorités perçues depuis l’extérieur et enfin, comme substitution progressive partielle des satisfactions de la bouche, pleine de l’objet maternel, par celles de la bouche vide du même objet oiiais remplie de mots à l’adresse du sujet. Le passage de (la bouche pleine de sein à la bouche pleine de mots s’effec-/ tue au travers d’expériences de bouche vide. Apprendre

I à remplir de mots le vide de la bouche, voilà un premier yparadigme de l’introjection. On comprend qu’elle ne peut s’opérer qu’avec l’assistance constante d’une mère, possédant elle-même le langage. Sa constance — comme celle [du Dieu de Descartes — est le garant nécessaire de la signi-Alication des mots. Lorsque cette garantie est acquise, mais j alors seulement, les mots peuvent remplacer la pré-

sence maternelle et donner lieu à de nouvelles introjeô7 tions. D’abord la bouche vide, puis l’absence des objets] deviennent paroles, enfin les expériences des mots elles-mêmes se convertissent en d’autres mots. Ainsi le vide oral originel aura-t-il trouvé remède à tous ses manques par leur conversion en rapport de langage avec la communauté parlante. Introjecter un désir, une douleur, une situation, c’est les faire passer par le langage dans une communion de bouches vides. C’est ainsi que l’absorption alimentaire, au propre, devient l’introjection au figuré. Opérer ce passage, c’est réussir que la présence de l’objeîl cède la place à une auto-appréhension de son absence.] Le langage qui supplée à cette absence, en figurant la/ présence ne peut être compris qu’au sein d’une « commu-j nauté de bouches vides ».    ü

Incorporer : une œuvre de bouche pour une autre

Si tout fantasme est refus d’introjecter et négation d’une\ lacune, on devra se demander pourquoi certains d’entre ! eux prennent la forme privilégiée d’introduire un objet\ dans le corps ? Autrement dit, pourquoi leur contenu \ vise-t-il la métaphore même de l’introjection ? Ainsi posée*^ la question implique un commencement de réponse. En effet, pour que l’incorporation procède de manière à accomplir à la lettre la métaphore de l’introjection, il faut que le processus, habituellement spontané, devienne l’objet d’une thématisation, d’un traitement réflexif en quelque sorte. Or, cela doit advenir dans un seul cas : lorsque le travail d’introjection à peine commencé ou entrevu se heurte à un obstacle prohibitif. Ceci posé, if~l nous est loisible de préciser le lieu de cet obstacle : il se j trouve, de toute évidence, dans la bouche même où I siègent les phénomènes présidant à l’introjection. C’esL/ parce que la bouche ne peut pas articuler certains mots, énoncer certaines phrases — pour des raisons à déterminer — que l’on y prendra, en fantasme, l’innommable, la chose elle-même. Le vide de la bouche appelant vain, pour se remplir, des paroles introjectives, redevient I

i la bouche avide de nourriture d’avant la parole : à défaut j de pouvoir se nourrir des mots qui s’échangent avec J autrui, elle va s’introduire, fantasmatiquement, tout ou

I partie d’une personne, seule dépositaire de ce qui n’a Vgas de nom. Depuis l'introjection, avérée impossible, le passage décisif à l’incorporation s’effectue donc au moment où, les mots de la bouche ne venant pas combler le vide du sujet, celui-ci y introduit une chose ima-Bjna5çT~E*arrifrce désespéré qui Consiste à remplir la bouche d’une nourriture illusoire aura pour effet supplémentaire — illusoire lui aussi — de supprimer l’idée d’une lacune à combler à l’aide de mots, l’idée même dubesoind,intro|ection.T>est donc, pourrait-on conclure, la conjugaison" de Türgénce avec l’impossibilité éprouvée d’accomplir une œuvre de bouche — parler à autrui de ce qui vient à manquer — que l’on va préconiser une autre œuvre de bouche, imaginaire, apte à opposer son déni à l’existence même du problème dans son '“ensemble. Voilà comment, issu de l’arrêt devant l’in-trojection impraticable, le fantasme d’incorporation en apparaît comme le substitut à la fois régressif et réflexif. Ce qui implique également que toute incorporation a l’introjection comme vocation nostalgique.

Fausses incorporations

Comment les paroles de l’introjection viennent-elles à manquer ? Pourquoi cette urgence qui les appelle ? Là encore les questions sont éloquentes des réponses. Il ne peut s’agir que de la perte soudaine d'un objet narcissiquement indispensable, alors même que cette perte est de nature à en interdire la communication. Dans tout autre cas l'incorporation n’aurait pas de raison d’être On connaît bien des cas de refus du ^deuil, de négation de la perte, sans que pour autant ils entraînent fatalement une incorporation. Il nous vient ici à l’esprit l’inoubliable spectacle d’un homme solitaire, assis à une table de restaurant où il se faisait servir, simultanément, deux repas différents ; il les absorbait tout seul comme s’il était en compagnie d’une autre personne. Cet homme qui, visiblement, hallucinait la présence d’un être

cher disparu n’avait pourtant pas dû l’incorporer. Bien au contraire — pourrait-on supposer — grâce à ce repas « partagé » il pouvait le maintenir hors de ses limites physiques — tout en comblant le vide de sa bouche et sans devoir « absorber » la personne disparue. « Non, semblait-il dire, l’être cher n’est pas mort, il est là, comme naguère, avec ses goûts, dans les plats qu’il a préférés. » Le chasseur paraissait au courant et aidait l’homme de ses conseils à choisir Vautre plat ; peut-être avait-il connu les habitudes du défunt... On ne verrait rien de tel en cas d’incorporation. Si elle a lieu, nul ne doit le savoir. Le fait même d’avoir eu à perdre ferait l’objet de négation. Le repas imaginaire en compagnie du défunt peut être conçu comme une protection contre le danger d’incorporation. Il rappelle le repas funéraire qui doit avoir même finalité : la communion alimentaire entre les survivants. Elle peut vouloir dire : à la place de la personne du défunt, c’est notre présence mutuelle que nous introduisons dans nos corps sous forme de nourriture assimilable ; quant au défunt, c’est dans la tenre que nous le déposerons et non pas en nous-mêmes. La nécrophagie, enfin, toujours collective, se distingue également de l’incorporation ; toute fantasmatique qu’elle soit à l’origine, sa réalisation en groupe en fait un langage : l’absorption réelle de la dépouille symbolisera — en mettant en scène le fantasme d’incorporation — à la fois que l’introjection de la perte est impossible et qu’elle a déjà eu lieu. Elle aura pour effet d’exorciser le penchant, qui pourrait naître avec le décès, d'une incorporation psychique. La nécrophagie serait donc, non pas une variété d’incorporation, mais une mesure préventive d’anti-incorporation.

Le caveau intrapsychique

On voit que toutes les pertes narcissiques — soient-elles soustraites à l’introjection — n’ont pas l’incorporation pour destin fatal. Tel n’est le cas que pour les pertes qui ne peuvent — pour quelque raisons‘avouer en tant que pertes. Dans ce seul cas, l’impossibilité de l’introjection va jus- / qu’à interdire de faire un langage de son refus du deuil, /

jusqu’à interdire de signifier que l’on est inconsolable. A défaut même de cette issue de secours il ne restera qu’à opposer au fait de la perte un déni radical, en feignant de n’avoir rien eu à perdre. Il ne sera plus question de faire état devant un tiers du deuil dont on est frappé. Tous les mots qui n’auront pu être dits, toutes les scènes qui n’auront pu être remémorées, toutes les larmes qui n’auront pu êtrj^yersées, seront avales, en même temps que le trau-matisme, causeUe la pérTe' Avales et mis en conserve. Le deuil inctifihle installé àTintérieur du sujet un caveau secrgk Dans la crypte repose, vivant, reconstitué à partir de souvenirs de mots, d’images et d’affects, le corrélat objecta ! de la perte, en tant que personne complète, avec sa propre topique, ainsi que les moments traumatiques

— effectifs ou supposés — qui avaient rendu I’introjection impraticable. Il s’est créé ainsi tout un monde fantasmatique inconscient qui mène une vie séparée et occulte. Il arrive cependant que, lors des réalisations libidinales, « à minuit », le fantôme de la crypte vienne hanter le gardien du cimetière, en lui faisant des signes étranges et incompréhensibles, en l’obligeant à accomplir des actes insolites, en lui infligeant des sensations inattendues.

L’un de nous a analysé un garçon qui « portait » ainsi sa sœur de deux ans son aînée, soeur qui, avant de mourir vers l’âge de huit ans, l’avait « séduit ». Quand le garçon eut atteint la puberté, il alla voler dans les magasins des dessous féminins. Plusieurs années de relation analytique et un lapsus providentiel — où il énonçait pour son propre âge celui que sa soeur aurait dû avoir si elle avait vécu — permirent de reconstituer la situation intérieure et le motif de sa « kleptomanie » : « Oui, dit-il, pour expliquer ses vols, à quatorze ans elle aurait eu besoin de soutien-gorge. » La crypte de ce garçon abritait la fillette « vivante » dont il suivait inconsciemment la maturation. Cet exemple montre bien pourquoi l’introjection de la perte était impossible et comment l’incorporation de l’objet perdu devint pour ce garçon le seul mode d’une réparation narcissique. Ses jeux sexuels interdits et honteux n’avaient pu faire l’objet d’aucune communion de langage. Seules l’incorporation et l’identification subséquente permirent de sauvegarder l’état de sa topique, marquée par la séduction. De porteur de secret partagé qu’il était, il devint, après la mort de sa sœur, porteur d’une crypte. Pour bien marquer la continuité des deux états, nous avons cru en faire le constat par le terme de cryptophorie. En effet, nous pensons que faire un fantasme d’incorporation, c’est ne pouvoir faire autrement que perpétuer, lorsqu’il est perdu, un plaisir clandestin, en en faisant un secret intrapsychique.

L'incorporation comme antimétaphore

Telle est notre hypothèse. Cliniquement elle pourrait signifier que chaque fois qu’une incorporation est mise en évidence, elle doit être attribuée à un deuil inavouable qui d’ailleurs ne ferait que succéder à un état de moi déjà cloisonné, par suite d’une expérience objectale entachée de honte. C’est ce cloisonnement que, par sa structure même, la crypte perpétue. Pas de crypte donc qui n’ait été précédée d’un secret partagé, d’un secret ayant déjà, au préalable, morcelé la topique. Lorsque nous évoquons la honte, la clandestinité, il reste à préciser qui devrait ! rougir, qui devrait se cacher. Serait-ce le sujet lui-mêmej pour s’être rendu coupable de turpitudes, d’ignominies, d’actions indues ? Le supposerions-nous à loisir que nous ne trouverions pas là une seule pierre de quoi faire une crypte ! Pour qu’il s’en édifie une, il faut que le secreTl honteux ait été le fait d’un objet, jouant le rôle d’idéal du\ moi. Il s’agit donc de garder son secret, de couvrir sa hontej Si son deuil ne s’effectue pas — comme à l’accoutumée — avec des mots pris au figuré, c’est pour la bonne raison que les métaphores utilisées pour faire honte, si elles étaient evoqùees au cours du deuil, seraient elles-mêmes fnvalicîees (en tant , que métaphores précisément) par la perte de l'idéal qui est leur garant. La solution du sujet {Tÿptophore sera d’annuler l’effet de la honte en assumant

— en secret ou au grand jour — la signification prisç au propre des mots_rie_ja.. flétrissurêT « Introjecter » redevient « mettre dans la bouche », « avaler », « manger », l’objet honni à sqn jour sera^- comme, on dit — a féca-Itsê », transformé en vrai excrément. Le refus d’introjecter la pertê"dë_rîdéaï s’exprimera à la limite par la double

bravade opposée au honnisseur et que résument le fantasme et ses innombrables variantes de manger, d’avoir mangé des excréments : mauvaise tenue, crasse, coprola-lie, etc. On voit bien que ce qui importe Sans ces fantasmes ce n’est pas leur référence d un stade cannibalique du développement, mais leur caractère annulatoire du langagefiguré. Pour sauvegarder l’objet idéal, le^crypiophore cou£e JTherbe sous les pjedjLà quicanqucvoudrait lui faire honte : il neul^jj^e, en fin de compte, les instruments, pour ainsi dire’matériels, de la flétrissure, les métaphores issues de la déjection, de l’excrément, en posant ceux-ci comme- comestibles, voifé appétissants. Sî l'on est décidé "a voir un langage dans les pTocetîês'"qui gouvernent une telle fantasmatisation il convient d’inventorier une nouvelle figure de style, figure de la destruction active de la figuration, pour laquelle riôüS* proposons le nom d'antimétaphore. Précisons qu’il ne s'agit pas simplement de revenir au sens littéral des mots mais d’en faire un usage tel — en paroles ou en actes — que leur « figurabilité » en soit comme détruite. Le modèle d’un tel acte est la coprophagie ; celui d’un tel usage verbal se trouverait dans certains jurons recommandant l’inceste, etc. Mais ce qui est, de tout cela, le plus radicalement antimétaphorique c’est l’incorporation elle-même : elle implique la destruction, fantasmatique, de l’acte même par lequel la métaphore est possible : l’acte de mettre en mots le vide oral originel, l’acte d’introjecter.

Le fantasme face a la réalité intrapsychique

La démétaphorisation n’est pas un fait premier : elle apparaît comme un effet de l’emmurement intrapsychique d’une expérience ayant mis la topique en danger. L’enfermement, l’emprisonnement, et à la limite, l’enterrement ne font qu’objectiver le fantasme d’incorporation. Ce dernier, en inventant le moyen d’exclure, tout en gardant de l’intérieur, s’illusionne quant à son efficacité. L’incorporation n’est qu’un fantasme qui rassure le moi. La réalité psychique, elle, est tout autre. Les mots, les phrases indicibles et liés à des souvenirs de haute valeur libidinale et narcissique ne s’accommodent pas de leur exclusion.

Depuis leur crypte imaginaire où, dévitalisés, anesthésiés, désignifiés, le fantasme croyait les mettre en hibernation, les mots indicibles ne cessent de déployer leur action subversive.

Dans un récent travail nous avons cru mettre en évidence chez l’Homme aux loups l’existence d’un tel mot, le verbe russe teret (« frotter ») qui, dans notre hypothèse, cristalliserait des événements traumatiques vécus à l’âge de moins de quatre ans en rapport avec des attouchements incestueux dont le père se serait fait gratifier par sa fille, de deux ans l’aînée du garçon. Nous décrivions comment, au travers de multiples déguisements, ce mot focalise toute la vie libidinale, voire sublimatoire du sujet20. Aujourd’hui, nous pouvons ajouter que le même mot a joué un rôle, seize ans plus tard, dans le suicide schizophrénique de la même sœur. Il est connu que cette jeune fille mourut des suites d’un acte délirant qu’on ne peut appeler suicidaire que par son effet : elle avait avalé un flacon de mercure liquide. Or, « mercure » en russe se dit : rtout, inversion d’une prononciation quelque peu caverneuse (par exemple tourout avec voyelles glottales) du teret. Comme si elle avait voulu, par ce geste délirant et aux conséquences tragiques, réhabiliter le désir honni de son objet idéal, en mangeant (c’est-à-dire en déclarant « bon à manger ») le mot, devenu excrémentiel pour autrui, et objectivé dans une matière toxique. L’inversion des deux consonnes de la racine du verbe teret (R. T.) peut constituer une réalisation phonétique du redressement d’un « jeannot-lève-toi » qui, dans le matériel de l’Homme aux loups, correspondrait à un mot de la fillette. Notons en passant, et parce que cela éclaire notre propos, que ce serait un grave contresens que d’interpréter — comme d’aucuns seraient tentes"~cTë~îë taire — l’absorption.du mercure comme un désir déguisé de fellation^ C’est lé-} mot, démétapïïonserôBjêctivé, qu’TTTagîssait dravaler, pari bravade coprophagique.    —*

Ces exemples illustrent également un autre aspect du fantasme d’incorporation dont nous venons de relever le

peu d'efficacité contre-investissante. Au premier abord, en effet, l’incorporation ressemble à un refoulement, de type hystérique, avec retour du refoulé et, pour que rien n’y manque, à valeur sexuelle. Cette apparence ne laisse pas d’être trompeuse. Et cela à un double titre. Tout d’abord, si dans notre exemple il s’agit bel et bien de réalisations de désir dans les deux cas, et du frère et de la soeur, il subsiste /une restriction cependant : elles ne sont pas imputables [ aux sujets eux-mêmes, mais à l’objet incorporé, le père, i auquel, à l’aide du même mot honni, chacun d’eux s'identifie. En déguisant ce mot en l’image visuelle de la frot-réuse de plancher, le garçon parvient certes à éprouver l’orgasme en lieu et place du père, comme par procuration ; mais la fille, pour des raisons sans doute oedipiennes, y échoue : elle n’en accomplit pas moins à son tour son geste depuis la place du père, elle le fait ériger tout autant, et elle estime qu’elle <= le père) devrait vraiment juger sa trouvaille, RTouT, ingénieuse et comme mot, sinon explicable, du moins comestible. La différence avec le refoulement hystérique apparaît encore dans le fait que, dans les deux cas, c’est le père qui est_Je vrai sujet et que c’est lui qui revendique le droit à son désir honnL Ce qui revient à dire que — à la faveur de cette identification — les deux enfants, l’un par son fétichisme, l’autre par son acte délirant, cherchent à tout prix à rétablir leur père comme idéal dujnoi. En un mot, ces actes,' de nature sëxuéîle chez l’un, à apparence sexuelle chez l’autre, ont une visée narcissigue. Au travers des symptômes de l’incorporation, c est l’idéal du moi honni qui réclame droit de cité. On peut soutenir dès lors que toute la fantasmati-sation issue de l’incorporation cherche à réparer — dans l’imaginaire — une blessure réellement advenue et ayant affecté l’objet idéal. La fantasmatique de l’incorporation ne fait que trahir le vœu utopique : puisse le souvenir de ce qui fut secousse, n’avoir jamais été, ou, au plus profond, n’avoir pas eu à secouer.

La topique à inclusion

La démarche diagnosticienne — le fait est notoire — constate difficilement les effets d’une incorporation : bon

nombre d’analyses de cryptophores sont menées comme des cures d’hystériques ou d’hystérophobiques et quelquefois s’installe un processus curieux — et non sans portée — qui consiste, de la part du patient, à se conduire comme s’il était réellement hystéro-phobique (l’étonnant c’est qu’il le puisse) et à conclure sa cure sans jamais avoir touché à son problème de base. Il y aurait bien des choses à dire de ces as if analyses et de leurs effets sur l’incorporation. Il n’y a pas lieu, du reste, de s’étonner de ce genre de bévues analytiques, car l’incoi^ratjqn. de par sa genèse comme de par sa fonction, ne._pe.uL .être jju’un phénornene~cryptique. Elle se cache derrière la « norma-[ite » par exemple^ se réfugie dans le « caractère » ou dans la « perversion » pour ne se manifester au grand jour que dans le délire, ou dans ce que Freud a appelé névrose narcissique : la « maniaco-dépressive ». Le caractère essentiellement cryptique de l’incorporation n’explique peut-être pas cependant toute la méconnaissance dont elle est l’objet. Depuis Deuil et mélancolie rien n’est survenu qui permît de mieux comprendre le sens de sa fantasmatique, ni celui de la « maniaco-dépressive » d’ailleurs. Un passage de la correspondance avec Karl Abraham est tout à fait éloquent de la nature de l’obstacle. A la proposition de son interlocuteur de ramener la mélancolie à la problématique pulsionnelle (culpabilité pour des désirs canni-baliques et sadique-anaux, arrêtant un processus de deuil archaïque), Freud répond : l’aspect pulsionnel n’est certes pas négligeable, mais bien trop général, comme le serait d’ailleurs une explication par l’œdipe ou par l’angoisse de castration, etc., et rappelle à l’attention de son ami les aspects topiques, dynamiques et économiques qui, eux, pourraient apporter les spécifications souhaitées Notons, que ces aspects dits pulsionnels étaient surtout des fantasmes. Il est sans doute dommage que cette suggestion n’ait pu être suivie assez loin pour porter ses fruits. Bien au contraire, le peu de penchant d’Abraham pour appliquer la métapsychologie là où ses conceptions personnelles paraissaient suffire doit être tenu pour responsable de la future théorie kleinienne, théorie rigoureuse, généreuse et à certains égards grandiose, mais incapable de sortir du pulsionnalisme descriptif et panfantasiste.

Pour Freud la mélancolie livrerait de multiples combats entre haine et amour dans le système ICS au niveau des représentations archaïques, non susceptibles de devenir conscientes : garder ou non l’investissement à l’objet, malgré les mauvais traitements ou déceptions subies, malgré sa perte ? Une telle situation du système ICS peut bien correspondre à une prédisposition plongeant dans la prime enfance, mais ne spécifie pas encore une mélancolie. Or, en lisant avec attention un texte beau et difficile, l’oreille est attirée par l’image qui revient d’une plaie ouverte, qui aspire autour d’elle toute la libido de contre-investissement. C’est cette plaie que le mélancolique cherche à dissimuler, à entourer d’un mur, à encrypter, et — pensons-nous — non pas dans le système ICS mais dans le système même où elle se trouve, dans le PCS-CS. C’est là en tout cas qu’un processus intratopique doit avoir lieu, processus qui consiste alors à créer, au sein d’une seule région, système ou instance, un analogon de la topique tout entière, en opérant à grands renforts de contre-investissements l’isolation rigoureuse de la « plaie » d’avec tout le reste du psychisme et surtout du souvenir de ce qui a été arraché. Une telle création se justifie dans un seul cas : lorsqu’il y a obligation de renier la réalité autant que la nature d’une perte à la fois narcissique et libidinale. Nous proposons pour désigner une telle topique surnuméraire le terme d’inclusion et l’un de nous en a qualifié l’effet de refoulement conservateur.

On voit que l’inclusion n’est pas de l’ordre du fantasme mais de l’ordre du processus. A ce titre, mieux que l’incorporation, elle se prête à la comparaison avec un autre processus : Pintrojection. Elle se produit précisément lorsque cette dernière se heurte à un certain mode d’impossibilité. Les avatars du fantasme d’incorporation nous apparaîtront désormais comme étroitement liés à la vie occulte de la topique incluse et leur étude, clinique et théorique, acquiert ainsi les bases métapsychologiques nécessaires.

Mélancolie du « deuil » au suicide

A la lumière de notre hypothèse comment s’interpréterait ce multiple combat que « se livrent amour et haine » dans un sujet qui — d’après Freud — aurait réellement été déçu, maltraité par l’objet ? Pour nous ce qu’il importera de relever tout d’abord c’est l’existence d’un amour anté^î rieur sans ambivalence ; c’est ensuite le caractère inavouable de cet amour ; il faut enfin qu’une cause réelle, donc traumatique, soit venue l’interrompre. C’est sous l’effet de la secousse et à défaut de toute possibilité de deuil que se mettra en place un système de contre-investissement utilisant les motifs de haine, de déceptions et de mauvais traitements endurés de la part de l’objet. Or, cette agression, fantasmatique, n’est pas la première : elle prolonge celle, effective, qui a déjà frappé l’objet — la mort, la honte subie, l’éloignement, cause involontaire de la rupture. De fait, sans la conviction en l’innocence de l’objet, ce n’est pas une inclusion qui se produirait mais, comme en cas de vraie déception narcissique, une schizophrénie, avec destruction interne et de l’objet et de soi. Rien de tel chez le mélancolique. Son idylle inavouable mais pure de toute agression a cessé, non par infidélité, mais sous la contrainte ; c’est pourquoi il en a soigneusement mis en conserve le souvenir comme son bien le plus précieux et cela au prix de lui bâtir une crypte avec les pierres de la haine et de l’agression. iVailLeuCl^a ntquç Ja. çryp te tient, il n’y a pas de mélancolie. Elle se cîécïare au moment où (es parois viennent à s’ébranler, souvent par suite de la disparition de quelque objet accessoire qui lui servait d’étai. Alors devant la menace que la crypte ne s’écroule, le moi tout entier devient crypte, dissimulant sous ses propres traits l’objet de l’amour occulte. Devant l’imminence de perdre son soutien interne, le noyau de son être, le moi va fusionner avec l’objet inclus qu’il imaginera esseulé de lui et va commencer au grand jour un « deuil » interminable. Il va colporter sa tristesse, sa plaie béante, sa culpabilité universelle — sans d’ailleurs jamais dénoncer l’indicible (et qui vaut bien un univers). Mettre en scène

le deuil que le sujet prête à l’objet l’ayant perdu, n’est-ce pas la seule manière qui lui reste encore de revivre, à l’insu de tous, le paradis secret qui lui fut ravi ? Freud s’étonne que le mélancolique n’éprouve pas la moindre honte de toutes les horreurs qu’il se reproche. On le comprend maintenant : plus l’objet est présenté en proie à la souffrance, à la dégradation (sous-entendu : à force de languir pour ce qu’il a perdu), plus le sujet possède de titres d’être fier : « Tout cela, il l’éprouve à cause de ma perte ! » Quand je suis mélancolique je mets en scène, pour en faire reconnaître l’ampleur, le deuil de l’objet de m’avoir perdu.

Le mélancolique semble faire souffrir sa propre chair en la prêtant à son fantôme ; on a voulu reconnaître là une agressivité retournant sur soi. On ne sait s’il aime vraiment son fantôme mais il est sûr que celui-ci est « fou » de lui ; pour lui, il serait prêt à tout. Ce fantôme éperdu, le mélancolique l’incarne dans tout ce qu’il endure « pour lui ». Si agression il y a, elle leur est commune et s’adresse au monde extérieur dans son ensemble, par le retrait même de l’investissement. Or, l’objet-fantôme hante aussi le contre-transfert. Dans l’effort d’objectaliser l’agression 011 le prend souvent pour cible, sans le savoir, oubliant que le seul interlocuteur présent est précisément le fantôme (l’objet incorporé), et que, ce faisant, on se prononce contre ce qui est le plus cher, le plus jalousement enfoui et que sous tous ces camouflages de haine et d’agression on était appelé à reconnaître. Reconnaître le plaisir de l’un à voir l’autre endeuillé pour lui ; reconnaître non pas la haine, mais l’amour de l’objet pour le sujet ; reconnaître enfin l'exaltation narcissique d’avoir reçu — au prix de dangereuses transgressions — l’amour de l’objet : voilà ce que le mélancolique attend de l’analyste. Quand il aura obtenu cette reconnaissance, l’inclusion pourra peu à peu céder la place à un vrai deuil, les fantasmes d’incorporation pourront changer en introjections. Dans tout autre cas subsistera la plaie béante originelle, transformant toute intervention sur l’agressivité en nouvelle blessure narcissique. La meilleure réponse sera encore la réaction maniaque : voyant l’objet attaqué, la manie met en scène la toute-puissance de l’amour (« Comme il me défend puissamment, comme il plaide bien notre cause, il n’a de cesse de “ les bouffer tous ”, il ne mâche pas ses mots, ne recule devant rien, et pas une minute il ne s’arrête... n’est-il pas admirable dans sa fougue ? ») Triomphe, mépris, fureur, défi à la honte, autant de titres dans son répertoire. Le progrès de l’analyse n’en est certes pas favorisé, mais les jours du patient demeurent saufs. Malheureusement bien souvent le « deuil » mélancolique aura été la dernière carte du sujet pour obtenir un rétablissement narcissique. Cela se comprend aisément à considérer que l’« endeuillé >T n’a pas encore perdu son partenaire et qu’il mène le deuil pour ainsi dire par anticipation. Or, quand le suje^ apprend — pax répétition du traumatisme de jadis — qu’il doit s’attaquer à son amoureux serfet. il ne lui reste qu’à pousser à bout son fantôme de deuil : « Si celui qui îfTalmêcioit me perd re pour de bon, il ne survivra pas à CFltë perte. » Cette certitude redonne une grande sérénité, une image de ce qui serait la guérison. Complète, elle ne le deviendrait que du jour où « l’objet » aurait accompli le sacrifice suprême...

N. A. et M. T.

Nouvelle Revue de Psychanalyse, n" VI, 197s : « Destins du cannibalisme. »