5. « L'objet perdumoi »

Notations sur l'identification endocryptique

La hantise de l'analyste...

« Tel qui sur teire, ne fit valoir sa part Divine. n'a. pas mlmr aux enfer*. Repos »

 (Hdlderlin, Invocatum aux Parquts J

Ainsi parle le poète. Oui, la « part divine », l’œuvre issue de la retrouvaille de soi-même, ne vient à existence qu’à se faire valoir, qu’à se faire reconnaître. De soi à soi devant l’univers. Quelquefois 1’ « univers » est représenté par l’occupant d’un fauteuil analytique. Devant lui, cette « part divine » se crée ou, lentement, se dévoile. Que l’analyste la comprenne, qu’il l’admette, qu’il en jouisse ! Comme on jouirait d’une poésie. Mais que de chemins pour y parvenir ! Que de pièges aussi en cours de route ! L’analyste a-t-il oreille pour tous les « poèmes », pour tous les « poètes » ? Non assurément. Mais ceux dont il a manqué d’entendre le message, ceux dont il a tant de fois écouté le texte, mutilé, lacunaire, les devinettes sans clés, ceux qui l’ont quitté sans lui avoir révélé l’œuvre insigne de leur vie, ceux-là, toujours, lui reviennent, fantômes de leur destin non accompli, hantise de sa propre lacune.

Qui d’entre nous ne serait pas aux prises avec quelques spectres, réclamant le ciel, leur dû, et débiteurs de notre propre salut ? Pensez seulement à Freud avec son Homme aux loups. Depuis 1910 et jusque dans sa haute vieillesse, le cas du Russe énigmatique, ensorcelé par un secret, n’eut de cesse de le hanter en induisant théorie sur théorie, pour n’avoir pu délivrer le fin mot du poème.

Il en est de même pour nous quant à l’énigme de cette grande poétique, non pas d’un individu mais de toute une vaste famille, affublée à tort ou à raison, d’un patronyme commun : Maniaco-Dépressive.

Voilà depuis trois bons lustres que nous nous appliquons, conjointement, à en déterminer la sémantique, à en formuler la prosodie. Qu’il nous soit permis, ce soir, après une très longue et tâtonnante recherche, inspirée par bien de nos revenants, d’apporter quelques-unes de nos esquisses et des exemples, tirés de notre pratique. Il serait présomptueux — ô combien ! — de prétendre que nous soyons parvenus à nos fins. Mais ce serait aussi de la fausse modestie que de dissimuler notre pressentiment d’être engagés enfin sur une voie ouverte.

Nous allons donc commencer par donner un bref résumé de nos dernières tentatives, quitte à n’évoquer que par la suite l’errance de quelques « ombres » qu’elles ont aidé à délivrer.

Et la crypte sur le divan

Ce n’est certes pas un hasard que l’image du fantôme1 nous vient pour donner un nom au tourment de l’ana-

1. Cette image du « fantôme », pour désigner d’abord une faille imposée à l’écoute de l’analyste par un secret non révélable du patient, taille lyste. Cette même image désigne aussi, pour le patient, l’occasion du tourment, un souvenir qu’il avait enterré, sans sépulture légale, souvenir d’une idylle vécue avec un objet prestigieux, d’une idylle qui, pour une raison, est devenue inavouable, souvenir enfoui dès lors en lieu sûr, en attendant sa résurrection. Entre l’idylle et son oubli, que nous appelions « refoulement conservateur », il y eut le traumatisme métapsychologique de la perte, ou mieux : la « perte » par l’effet même de ce traumatisme. C’est cet élément de Réalité si douloureusement vécu, mais échappant, de par sa nature indicible, à tout travail de deuil, qui a imprimé à tout le psychisme une modification occulte. Occulte, oui, parce qu’il faudra masquer, dénier aussi bien réflectivité de l’idylle que celle de la perte. Une telle conjoncture aboutit à l’installation au sein du Mot d’un lieu clos, d’une véritable crypte, et cela comme conséquence d’un mécanisme autonome, sorte d’anti-introjection, comparable à la formation d’un cocon autour de la chrysalide et que nous avons nommé : inclusion *.

entraînant une véritable formation dans l’inconscient chez l'écoutant, se prêtait à de multiples prolongements théoriques. L'analyste qui se dispose à être au diapason avec la dictée du divan n’est-il pas, à certains égards, comparable à l’enfant qui mûrit au travers des aliments psychiques, reçus des parents ? Pour peu qu’il ait des parents « à secrets », des parents dont le dire n’est pas strictement complémentaire à leur non-dire refoulé, ceux-ci lui transmettront une lacune dans l’inconscient même, un savoir non su, une ruscience, objet d’un « refoulement » avant la lettre Un dire enterré d’un parent devient chez l'enfant un mort sans sépulture Ce fantôme inconnu revient alors depuis l’inconscient et exerce sa hantise, en induisant phobies, folies, obsessions. Son effet peut aller

Cu’à traverser des générations et déterminer le destin d’une re

Serions-nous en présence du « mystérieux » refoulement primaire

f>ostulé par Freud ? Il est trop tôt pour y répondre. Mais d’ores et déjà a clinique du fantôme se précise. L'image qui dans le présent texte (mars 1973) ne figure encore qu'un malaise particulier de l’analyste aura été transposée en notion métapsychologique, objet d’une nouvelle recherche, d’une écoute renouvelée. Quelques développements en ont été proposés au cours du séminaire, tenu par l’un de nous, à l’Institut de Psychanalyse, et consacré, depuis février 1974, au thème de l’Unité Duelle et à l’un de ses développements : le fantôme métapsychologique. On en trouvera quelques applications dans les articles suivants : N Abraham, « Notules sur le fantôme », Étudesfrntditrmts, 9-10, 1975, p. 109-115 ; M. Torok, « Histoire de peur. Le symptôme phobique : retour du refoulé ou retour du fantôme ? », ibid., p. j »9-js8. {Injra, p 426-43 » et p 434)

1 C/ Deuil ou mélancolie (introjecter-incorporer), p. >59-875.

Habiter une crypte

Or, 1’ « ombre de l’objet » ne cesse d’errer autour de la crypte jusqu’à se réincarner dans la personne même du sujet. Et nous verrons que cette sorte d’identification, loin de se donner en spectacle, a vocation de s’occulter à un degré extrême. Nous avons cru expressif de compléter la formule métapsychologique de Freud, formule présentant « le Moi comme déguisé sous les traits de l’objet », par son opposé qui, lui, correspond à une première apparence clinique à prendre en considération : 1‘ t objet », à son tour,

i ou quelque autre laçaâe.

u, d’une identification occulte et imaginaire, d’un cryptophantasme, qui, de par sa nature inavouable, ne saurait se donner au grand jour. Elle porte, en effet, non pas simplement sur un objet qui n’est plus, mais essentiellement sur le « deuil » que mènerait cet « objet », et cela à propos de la perte du sujet qui luj ferait douloureusement défaut. Il va de soi qu’un tel fantasme d’empathie identificatoire ne saurait dire son nom. Encore moins sa visée. Aussi porte-t-il toujours un masque, jusque dans ce qu’il est convenu d’appeler les « périodes d’état ». Ce mécanisme qui consiste à échanger sa propre identité contre une identification fantasmatique à la « vie » d’outre-tombe de l’objet, perdu par effet d’un traumatisme métapsychologique, ce mécanisme tout à fait spécifique, nous l’avons dénommé, en attendant mieux .^identification endocnptique.

Un fantasme d'empathie identificatoire ! Qu’est-ce à dire ? Le fantasme d’abord : nous tenons qu’il n’est jamais la simple traduction du processus psychique, mais tout au contraire la preuve, illusoire, et laborieusement réitérée qu’aucun processus n’a et ne doit avoir lieu. C’est dans ce sens, et dans ce sens seul, que le fantasme renvoie à un état de fait métapsychologique. Ceci posé, nous entrevoyons le statut de l’identification dite endocryptique. Dire qu’elle se ramène à une pure fantasmatisation, c’est dire qu’elle est régie, quant à son contenu, par le souci de maintenir l’illusion du statu quo topique, antérieur au traumatisme. L'inclusion, elle, n’est pas de l’ordre du fantasme. Elle désigne cette réalité douloureuse et toujours dénie'e, qui est la « plaie béante » de la topique elle-même. Ainsi est-il de la plus haute importance d’établir ceci : les complaintes du mélancolique traduisent un fantasme : la souffrance, imaginaire, de l’objet endocryptique, fantasme qui ne fait que masquer la vraie souffrance, inavouée celle-là, d’une plaie, que le sujet ne sait comment cicatriser.

Voilà, en bref, notre argument. Il va sans dire que cette poétique issue de la crypte donne naissance à autant de poèmes que d’individus cryptophores. Un grand nombre de créations d’apparence non mélancolique s’avèrent sortir de la même école. La « mélancolie » elle-même n’occupe qu’une zone étroite dans l’étendue de l’usage que nous autorise la notion de la crypte intrapsychique, ainsi que celle de l’identification endocryptique. A dire vrai, ces notions nous étaient déjà familières avant même qu’elles se soient trouvées appropriées pour cerner la « maniaco-dépressive ». Voici bien des années que nous parlons de « refoulement conservateur », d’ « expérience libidinale indicible », d’« identification occulte ». Or, voici qu’aujourd’hui, une fois la nature de l’identification « mélancolique » clairement énoncée, bien d’autres modes d’être, tout aussi énigmatiques, viennent à se cristalliser autour des mêmes notions. Nous allons en évoquer — en plus de la « maniaco-dépressive » — deux autres, qu’on appelle communément « fétichisme » et « névrose d’échec ». Il nous apparaît, en effet, que de telles inventions de l’esprit se fondent également sur quelque « plaie béante », ouverte jadis dans le Moi et que vient camoufler une construction fantasmatique et secrète, en lieu et place de ce dont, par la perte, le Moi fut mutilé. Camoufler la plaie, telle est sa des^ tination, commune à tous ces cas, la camoufler parce qu’elle est indicible, car son seul énoncé en mots serait mortifère pour toute la topique. Les cas d’espèce ne se. différencient que par tel ou tel mode de la blessure, que par tel ou tel aménagement particulier, inventé pour n’en rien révéler.

Le secret de Wolfman

Dans un récent travail nous avons cru devoir, de mains impies, violer la « sépulture » — tout hypothétique d’ailleurs — que l’Homme aux loups porterait en lui, pour y découvrir — derrière le souvenir dicible de la séduction par la soeur — le souvenir d’une autre séduction, de celle que la sœur aurait subie de la part du père. Certes, l’Homme aux loups n’était-il « mélancolique » que, pour ainsi dire, par procuration. Sa crypte à lui ne renfermait pas un objet illégitime qyi lui^eût été propfëTcomme ce serait le cas cKeTTe vrai « mélancolique »), mais l’objet illégitime d’un autre : sa sœur aînée. Sa blessure a Tüî ne serait pas

— comme Freud était enclin à le penser — d’avoir perdu son propre objet, sa sœur, mais de n’avoir pu, ni participer à la scène qui — selon nous — aurait été rapportée par elle et rééditée sur lui, ni la dénoncer à un tiers pour la faire légitimer. La déception de n’ayojx4j,as.,^té^,]mr l’xibjet.,de la séduction paternelle l’apparenterait à l’hystérique, jamais assez séduit : c’est son impossibilité de dénoncer un tel fait sans que le monde ne s’écroule qui l’aurait contraint à transformer sesdispositions vengeresses çp secret intra-psychique, sinon," ïl~pérdait aussi.so.n autre SQyhaitjjçgluj de sûpplantër'sa sœur dans la scène. La solution qu’il frô'uvà"—tëire què nous avons cruTétablir — à cette quadrature du cercle était — avouons-le — des plus géniales. Il sut faire des représentations afférentes au récit22 si bien illustré par sa sœur, une crypte au sein du Moi. Il y conservait, avec le même soin, les mots du récit, mots véritablement magiques, car valant à la fois pour dénoncer et pour jouir. De cette maniére-là il les avait toujours à sa portée.

Pour y avoir recours il suffisait dès lors de les prendre, en toute innocence, dans un sens différent, et de construire

— grâce à d’astucieuses homonymies — une tout autre scène, ne rappelant en rien la scène encryptée. Une tout autre scène — mais grâce aux mots magiques bien conservés, non moins efficace quant à son aptitude à produire le plaisir. L’un de ses mots aurait été le verbe russe teret, utilisé initialement dans le sens de « frotter » (sous-entendu : le pénis) et repris, pour les besoins de la cause, dans un sens différent, celui de « cirer », « lustrer ». Ainsi dans la nouvelle scène, traduite de l’ancienne : la frotteuse de pénis devient la cireuse de parquet. Image-fétiche, tirée d’un mot-fétiche au sens oublié. Faire briller-briller-reluire.

L’homme au lait et son fétiche

Chacun de nous doit avoir sur son divan des Hommes aux loups ou des cas similaires. Citons-en un, brièvement, de notre pratique. C’est un homme d’âge mûr. De longues années d’analyse avec un collègue : amélioration. Sentiment d’échec, pas toujours fondé. Peur persistante, rarement justifiée, de se trouver impuissant. Marié, il est père d’une nombreuse famille. Travail professionnel assidu et efficace, mais difficulté à tenir son rôle publiquement, à s’affirmer selon l’exigence de sa position. Ce qui « ne va pas » se passe « dans la tête » et, quelquefois, « dans le corps ».

A l’écouter, on se demande comment un solide bon sens peut cohabiter avec une fantasmatisation biscornue, sans rapport apparent avec quelque tension qui serait repérable dans la topique. Il en est de même de ses sentiments factices et hors de propos et qui l’étonnent toujours, bien qu’il en ait l’habitude depuis l’enfance. Le flot d’énigmes qu’il déverse sur le divan au cours des années laisse émerger quelques thèmes répétitifs. Il faut un certain temps pour comprendre qu’il s’agit de paroles et d’affects qu’il dit et qu’il vit à la place d’un autre. De qui ? C’est ce qu’on établira plus tard : de son père encrypté. Ainsi se comprendra par exemple le thème du cimetière que l’analyste verrait de sa fenêtre mais que lui ne peut apercevoir. Pour cause. Car cette tombe, c’est lui-même qui l’habite. Dans un cercueil de verre, une belle léthargique attend, attend toujours d’être réveillée par un baiser magique. Pourquoi est-il mort, s’il l’est ? C’est parce qu’il est un monstre. « Voilà le monstre », dit-on, quand on le voit apparaître avec un désir. Mais quel désir ? Qui jamais le saurait ? Un curieux thème mythomaniaque : jadis, en Amérique du Sud il aurait été champion de course en traction avant. Il ne comprend pas. Est-il fou, se demande-t-il, pour se persuader à tel point de la véracité de son récit ? « Suis-je fou ? » et aussitôt : un troupeau de chèvres, les chevriers, la traite, « le lait de chèvre ». (Traction = traite, lait de chèvre = lètchè, le nom du lait en Amérique du Sud, pense l’analyste.) Voilà qui vient confirmer l’hypothèse formulée depuis quelques mois : la déchéance mentale et physique du père et la psychose de la sœur aînée ne sont pas sans rapport. Et ce rapport se trouve précisément dans la traction sur le pis. « Polichinelle ? dit-il, je n’ai jamais supporté de voir ça ! Ça s’agite, ça sautille ! Et j’ai surtout horreur de cette peinture pâteuse qu’il a sur la tête, ce blanc qui dégouline ! » (lètchè...). C’est dans ces termes que la sœur a dû lui raconter son « contact scandaleux » avec le pénis du père. Tout cela aurait eu lieu lors d’un séjour de la famille dans une ferme sud-américaine. Un rêve récurrent : un billard, une bille en touche une autre, l’autre touche la troisième, par ricochet. Oui, c’est tout à fait cela : il est touché par ricochet. Mais, lorsqu’il veut l’être par lui-même, alors il lui suffit d’un nom : Létitia, pour tomber amoureux et épouser une femme sur qui abondamment il pratiquera le cunni-lingue (lètchè). Le mot magique lètchè„entendons : sperme, aboutissement de la « traction » sur le pénis, induit donc une pratique sexuelle tout à l’opposé de son modèle d’origine. Le cunnilingue ici correspond à la mise en scène onirique du mot magique lètchè. Or, tout cela, l’analyste ne l’apprend que vers la fin, comme d’ailleurs une autre clef, celle qui explique les modes d’apparition de l’identification endocryptique au père. Il a fallu que l’analyste eût subi au préalable des mises à l’épreuve longues et insidieuses. (Pourra-t-il tout entendre ? Pourra-t-il avoir de la sympathie pour ce père qui lui-même se vit comme monstrueux ? Pourra-t-il ne pas le honnir, ne pas le condamner à mort, comme le père lui-même se l’était fait ?) Il finit par révéler que le père était devenu presque aveugle par refus de soins et pour en terminer il se donna la mort en se tailladant les poignets. Bien des choses deviennent claires : le vécu réitéré du patient de perdre la vue pour des zones étendues de son champ visuel — non par suite d’un scotome ou par hallucination négative, comme on l’aurait pensé — mais par identification à la cécité du père et cela juste aux moments de se rendre chez l’analyste... Identification par empathie aux remords fantasmés d’un père « coupable ». De là aussi sa panique, vraiment démesurée, de s’être écorché le poignet en bricolant. L’effet de la même empathie faisait qu’il vivait (incompréhensiblement pour lui et longtemps pour l'analyste) des « affects » qui n’étaient pas les siens. Maintenant on comprend qu’il s’agissait des affects du père, de ses ruminations, de ses remords, de ses fantasmes, de ses désirs — supposés. Les longues promenades solitaires du patient devaient aboutir toujours à un même endroit. Là un dialogue surgissait en lui, toujours le même : « Il y a quelqu’un ? » — « Non, il n’y a personne... Nous sommes seuls. » Arrivé à une clairière, il a l'impression d’être une figure dans un conte de fées : La belle au bois dormant.

Un jour, anxieux, avant de franchir la porte du cabinet analytique, une impression brusque qu’à l’intérieur il y avait quelqu’un. « Non, dit l’analyste, il n'y a personne... Nous sommes seuls. » Le sens de son fantasme agi : le père (= le patient) va rejoindre saJille (= l’analyste). Un souvenir : la sœur, devenue folle, montre un poing serré, alors que de l’autre main elle fait un mouvement de va-et-vient. Le père ne peut pas voir ça, hors de lui, il la secoue. Peu après, on doit la placer. « Que pouvait-il bien ressentir votre père à ce moment-là ? » demanda l’analyste. Alors, pour la toute première fois de sa très longue carrière d’analysé, le patient éclate en sanglots. « Il a dû être tellement malheureux, mon père », dit-il, et, cette fois, en son propre nom. Officiellement il n’a encore rien livré mais il sait déjà que tout son drame est connu. Ce que le père ne peut pas voir c’est le geste de sa fille et dont il est seul censé comprendre la tragique et l’ironique signification ; elle rejouait en pantomime la scène secrète : serrer dans la main le pénis du père, tandis que celui-ci la caresse. Nous comprenons aussi pourquoi il ressent sa mère si « froide ». Oui, le père, qu’il imagine être, mérite que sa femme soit pour lui une « statue de glace ». Un rêve encore, pour confirmer : « C’était toute une faune.Il allait y avoir de l’esclandre. J’étouffais, j’étouffais ! » Le père est un faune, mais il faut étouffer le scandale. A force d’étouffer le scandale à l’intérieur de soi, de l’enfermer dans une crypte, seul le mot du désir revient, le mot-chose, mais avec un sens nouveau, seul survivant d’une catastrophe topique, témoin muet de l’indicible. Lètchè — oui — et tout le monde peut vivre.

Le fétiche : symbole du non-symbolisable

Bien des points de ce type d’analyse nous paraissent instructifs, par rapport à certaines idées reçues. Si le fétiche vaut comme pénis attribué à la mère qui en serait dépourvue ou privée, la signification d’une telle privation sc précise : elle est liée au destin parallèle du fils et de la mère, tous deux exclus de la scène libidinale et illégitime. Le « fétiche » et son homologue, le « pénis maternel » sont inventés, entre autres, pour compenser le manque de jouissance ici, la perte de l’idéal là, tout en maintenant la topique et sans renoncer au propre plaisir. En effet, s’il fallait reconnaître la « castration », c’est-à-dire le manque à jouir par le fait de l’exclusion sans remède, il surgirait une agressivité mortelle qui pousserait le jeune sujet, ne faisant qu’un avec la mère lésée, à dénoncer la scène illégitime et à la supprimer purement et simplement avec ses protagonistes. Alors, par le même geste, ce qui est devenu en secret le propre idéal libidinal, la propre raison de vivre, se trouverait supprimé. Comment sortir de l’impasse ? En créant à son « hystérie », propre à l’âge, un public interne, narcissique pour ainsi dire, en créant une « hystérie » de soi à soi. Ce qui se maintiendra alors de la relation aux autres, ce sera le refoulement dynamique du désir, non pas de jouir, mais de dénoncer. En dehors de ce résidu relationnel, tout le reste pourra fonctionner en vase clos : le fétiche, pour faire son effet, n’a guère besoin de témoin, sinon, justement, pour mettre à l’épreuve son opacité. L’analyste qui « ne comprendra jamais » n’a pas d’autre vocation apparente que d’actualiser la tentation permanente de dénoncer en même temps que de permettre au jour le jour de tester que la crypte est demeurée indemne.

Revenons au clivage du Moi que Freud a fini par conjecturer en 1938 pour expliquer des cas comme celui de l’Homme aux loups. A notre sens, ces vues tardives mais nouvelles ne manquent plus que d’un ultime complément. Le clivage, en effet, se manifeste selon Freud dans un « double courant » qui alimente, dans ces cas, le discours analytique. Un courant conformiste, mais dont il manque une affectivité adéquate, et un courant énigmatique, traduisant — de manière cryptique — l’identification à l’un des protagonistes de la scène. Ce deuxième courant

— nous l’avons vu chez notre patient — est entièrement parallèle et indépendant par rapport au premier et lorsqu’il échappe à la rationalisation il s’énonce généralement dans des propos incompréhensibles, ou dans la description de « sentiments » vécus comme incongrus. S’il s’agissait là de l’empathie fantasmatique d’un personnage endeuillé par la perte du sujet, son amoureux, on parlerait de « mélancolie ». Or, dans le cas présent, le sujçt ne fut qu’un témoin, lui-même exclu de l’idylle. C’est pour n’avoir ni à dénoncer ni à mettre en pratique ce qui était devenu son idéal libidinal qu’il a créé un symbole : l’allosème chosifié et agi du mot du désir, bref : le mot-fétiche proprement dit. Ce qui agit là pour créer un symbole n’est pas, comme dans la névrose, de l’ordre de l’interdit, mais l’impossibilité intrinsèque d’y avoir recours. Cette impossibilité, elle, n’a pas de nom et, de ce fait, se confond avec le mot même du désir impossible. Telle est la structure du symbole lètchè. Quant à l’acte fétichique, le cunnilingue dans ce cas, il n’est pas symbolique mais fonctionne au contraire comme un véritable cache-symbole. C’est donc le mot magique lui-même, c’est-à-dire le vrai symbole, création pleine et authentique du sujet, qui se trouve dissimulé par le fétiche. Aussi le triple complément d’un tel symbole caché (i° désir de participer à la scène illégitime ; 20 désir d’intrusion agressive ; 3° désir de dénonciation), ne se donne-t-il pas comme face latente de quelque discours manifeste, car celui-ci à son tour se dissimule derrière actes, rêves et symptômes, masquant le symbole lui-même, issu d’un autre monde, d’un monde non symbolisable. Le travail analytique consiste dès lors, non pas à accepter cette dissimulation, mais à mettre au jour le mot du désir, à le reconnaître en tant que symbole précisément, voire en tant qu’oeuvre d’exception, donc d’autant plus précieuse : le symbole même du non-symbolisable. Le clivage dans le Moi dont parle Freud se précise ainsi. Le courant énigmatique est issu de la crypte ou inclusion, au même titre que le mot magique lui-même. Quant au courant conformiste, il dérive du souci d’occulter le symbole, produit de la crypte et comprend, quelque paradoxal que cela paraisse, la description et les avatars de l’acte fétichique aussi bien que les autres banalités quotidiennes.

Pour en revenir à l’Homme aux loups, nous ignorions jusqu’à ces tout derniers jours qu’en plus de la position accroupie de la cireuse et, par une sorte de contagion sémantique, il aurait été attiré également par le spectacle du « nez luisant ». Il suffit pour s’en convaincre de relire attentivement Le fétichisme de Freud (1927). Dans cette « luisance du nez » l’Homme aux loups fait allusion — on le devine — au mot teret, « frotter », « faire briller » : le symbole même de son désir enterré. L’affection du même nez : boutons, trous, comédons, symbolise à son tour le désir d’agresser la scène, tandis que le choix du nez comme localisation — le nez trahit le mensonge — est éloquent du désir de dénoncer. Bel exemple de la triple visée occulte de l’oeuvre fétichique, destinée d’abord à demeurer opaque. C’est seulement une fois déchiffrée, comprise et appréciée qu’elle restitue à son créateur la « part divine » de lui-même qui gît sous les énigmes, en demandant le jour.

Quelques cryptes-modèles

L’Homme aux loups, ainsi que l’Homme au « lait » que l’on vient d’évoquer ont tous deux créé leur fétiche, non pour avoir eu connaissance d’une scène sexuelle illégitime, mais pour surmonter la double impossibilité : la constituer en idéal avouable ou la dénoncer et, par là, détruire l’idéal libidinal. Ce n’est pas la~une contrâdïctïon*ctu type nevrotique. De par rimpossibiljté du dire. la névrose elle-même se trouve comme inhibée. Au Fieu de la dénoncia-tion, se produira alors un renoncement, du moins apparent, tant à l’idéal libidinal qu’aux souhaits de vengeance. Le refoulement conservateur sauvera le consensus, de même que les objets impliqués dans la scène, cependant que le fétiche, trouvaille ingénieuse, permettra de réduire le danger d’une « catastrophe cosmique » à une bizarrerie anodine, apte à ranimer le désir.

Il est encore un autre mode de la crypte, celle de l’objet sans tache et sans reproche, ayant, après l’idylle, quitté le sujet, de droit pour ainsi dire, ou tout à fait malgré lui. Il a été absolument bon, absolument parfait et nul ne doit se douter de son amour secret. La perte d’un tel objet, toujours innocent de l’abandon, donne lieu — à la place d’un deuil impossible — à une identification endocryptique, pure de toute agressivité, du moins entre les partenaires, sinon vis-à-vis du monde extérieur. Telle serait la crypte que la psychiatrie appellerait « mélancolique ».

Tout autre est le destin de ceux qui avaient bénéficié, en personne, d’une faveur indicible. A défaut de pouvoir mettre leur perte en parole, la communiquer à autrui pour en faire le deuil, ils ont choisi de tout dénier, la perte aussi bien que l’amour. Tout dénier et tout enfermer en eux, plaisirs et souffrances.

La variété concrète de tels cas est infinie. Il en est qui lors de la perte, ou par la suite, ont enduré une déception à propos de leur objet, de sa sincérité, de sa valeur. Leur crypte à eux sera fermée à double tour, tandis qu’eux-mêmes, de par un clivage tragique, s’acharneront à détruire ce qui leur serait le plus cher. Ceux-là ont été frustrés de l’espoir même d’être jamais reconnus.

Il se peut également que subsiste, à côté de l’identification endocryptique, une agressivité occulte, émanant de l’abandonné. Configuration intéressante pour le divan, d'autatu que la présence de la propre agressivité contre l’objet — se manifestant au départ en un « syndrome d’échec » — est favorable à l’ouverture de la crypte.

« Victor » et « Gilles » ou « comment garder »

« Je te cogne la tête contre le mur, ça te guérira de m’aimer. » Cette phrase non dite, mais mise à exécution, fut un aboutissement. Elle avait été précédée par une autre phrase qui, elle non plus, n’avait pas besoin d’être prononcée : « Je te cognerai la tête contre le mur si tu racontes ce que nous avons fait ensemble ! » Il n’a pas fallu davantage pour avoir la parole coupée. Pour tout dire et pour dire tout, il ne restait qu’un thème répétitif : contrition-échec, échec-contrition. « Non, je n’aurais pas dû !... » « Je n’arrive pas à me retenir !... » Propos laborieusement illustrés par des actes. Victor aussi est un homme d’âge mûr. « J’ai le complexe d’échec », dit-il, d’entrée de jeu. « Pourtant, je suis un homme comme les autres, femme, enfants, poste de commandement. Oui, commander !... ce serait ma vocation. Mais je ne peux pas. Quelque chose me met toujours du côté des subordonnés. Avec mes supérieurs, c’est la guerre larvée. Ça finit toujours par un licenciement. » Il en est conscient, il en est contrit, mais l’analyste, lui, est perplexe. Actes et paroles se répètent devant ses yeux et, décidément, il n’y comprend rien. Ce qui manque depuis le début, c’est la lutte avec le refoulement, le compromis névrotique qui signe la présence d’un « Je ». Ce qui manque surtout, c’est le transfert sur l’analyste. A défaut de quoi, les paroles prononcées semblent vides de tout contenu actuel. Paroles intemporelles qui ne s’adressent à personne. L’actuel, s’il en existe — on est fondé d’en douter — , ce sont les récits, indéfiniment réitérés, des échecs du jour et de tous les regrets d’en être arrivé là. Pas d’accusation, ni de projection : tout est assumé presque trop consciencieusement. On s’ennuie, on somnole... Si l’analyste croyait un seul instant qu’on veut agir sur lui, qu’on veut l’inclure dans quelque vécu répétitif, dans quelque remémoration affective, qu’il se détrompe ! Ce qu’il sait, il ne l’a pas appris par les associations mais par ses propres déductions. A ce compte il aurait mieux fait de faire métier de détective. Car, bien sûr, comment cette « promenade en barque » à l’âge de 11 ans, avec un frère de six ans son aîné, aurait-elle occasionné, le surlendemain, une maladie presque mortelle ? Doléances contre sa femme laquelle serait jalouse, acariâtre, possessive, frustrante, d’après son dire. Autre question : s’il en est ainsi de sa femme, comment peut-il la supporter depuis de si longues années ! Or, il semble éprouver pour elle des désirs intenses, témoigner d’une puissance jamais défaillante. Quand je la vois dans la salle de bains dans certaines positions, je ne peux pas me retenir ! Pourquoi ne supporte-t-elle pas de ma part la moindre marque d’intérêt pour quiconque d’autre qu’elle, homme ou femme ? Elle jalouse jusqu’à mes lectures. Exige-t-elle de moi des réussites professionnelles ? Il suffit que j’y arrive pour qu’elle les dédaigne.

— Elle veut que je sois à elle, tout à elle, rien qu’à elle.

— Lors du coït elle accepte bien toutes les positions sauf une, celle qui me plairait le mieux.

Aimerait-il la souffrance ? l’humiliation ? Rien dans la relation analytique ne permet de l’inférer. Tiendrait-il tout ce discours bien œdipiennement à son père pour l’apaiser ? S’il pouvait en être ainsi, l’analyste ne se morfondrait pas. Le frère encore : « Il était si méchant et bête. Au moment de ses fiançailles il m’avait passé une raclée telle que j’ai dû garder le lit trois jours — ce qui m’empêchait d’ailleurs d’assister aux festivités. » Là, le détective reparaît : le patient aurait-il été amoureux de son frère au point de le provoquer, par dépit, au moment de l’infidélité ? Mais l’analyste, lui, n’entend rien... Puis, un beau jour : récit, parmi tous les accidents de voiture dont il est coutumier, de celui qui faillit coûter la vie au jeune camarade qui lui tenait compagnie. « Je n’ai eu qu’une commotion, mais au sortir du coma je ne retrouvais plus mon jeune ami. Hébété, amnésique, j’allai comme un somnambule de maison en maison dans le hameau où j’ai été recueilli, je demandai : “ Où est le petit ? Où est le petit Viki ? ” » Enfin ! Le détective est congédié. L’analyste reprend ses droits. Rétrospectivement, il entend, enfin, derrière la grisaille de la vie quotidienne avec ses échecs et ses repentirs, les accents de l’amour que Victor attribue au fond de lui-même à son grand frère Gilles. Or, ce grand frère, c’est lui-même qu’il est, jusque dans le coma. Voilà qui est établi. O paradoxe des actes ! Le grand à la recherche du petit ! Dans la réalité, ne fut-ce pas l'inverse ? C’est Gilles, le grand, qui avait « plaqué » Viki, d’abord pour faire les héros, ensuite pour épouser une femme. Gilles, jadis son protecteur à l’école, sa fierté devant tous, le beau garçon viril et musclé, admiration de leur mère, Gilles qui a su tenir tête au père, Gilles le pur, le parfait, aux colères dignes d’un Jupiter, oui, c’est ce frère idéal que Victor était en secret, il l’était en conduisant la voiture üvec son camarade ; il le restait jusque dans le coma et dans l’hébétude de son réveil lorsqu’il cherchait son jeune camarade désespérément. Selon son fantasme, le petit vit dans le grand, que Victor est devenu, comme un remords, comme un manque.

Mais pourquoi l’accident ? Ce moment d’inattention sur une route déserte ?... Voilà le grand point d’interrogation de toute la vie de Victor : Il est Gilles certes, nous le savons maintenant, mais s’il l’est c’est pour toujours le contrer, pour toujours le faire échouer : voilà ce qu’il mérite « Gilles », son amoureux, pour l’avoir abandonné !

L’écoute va s’ouvrir, enfin ! Ce qui transparaît maintenant et après coup, c’est un « Gilles amoureux et contrit, en proie aux remords, de n’avoir pu s’empêcher d’aimer, puis d’être infidèle ». Pendant ce temps Victor, lui, se déserte en élisant domicile dans la personne de sa Xanthippe de femme, toujours le reproche à la bouche. C’est elle qui va dire à « Gilles », le grand, tout ce que « Victor », le petit, a sur le cœur. Et quant à « Gilles », « Gilles » son amoureux, Victor le récupère également, çn devenant « Gilles » pour « Victor ». Or, c’est là une solution boiteuse. Il rêve au divorce. Mais comment l’accomplirait-il si, avec le départ de sa femme, il doit renoncer lui-même à ce Victor qu’elle incarne ? Elle et lui conjointement mettront en échec, au jour le jour, « Gilles » et son Idéal du Moi, cause reconnue de la séparation traumatique. Celui-ci veut-il réussir dans les affaires ? On va le saboter. Veut-il lever son regard sur une femme ? On lui fera la vie dure. Empêché dans tous les actes de la vie, « Gilles » restera, « Gilles » ne s’en ira pas. Les ail.es coupées, il ne s’envolera pas de la cachette que Victor a installée pour lui. Un beau jour l’analyste énonce : « Victor ne veut pas que Gilles réussisse, que Gilles sorte avec les filles, il le ligote, il veut le garder tout a lui. » De ce moment date un virage. Des remémorations, puis : esquisse d’un transfert.

Pourquoi a-t-il fallu des années pour démasquer « Gilles », caché sous les traits de Victor ? Pour la raison toute simple qu’il n’est pas d’identification cryptique qui n’émane pas d’une crypte, d’une inclusion, d’une scène à taire. Cette scène, apprend-on petit à petit, eut lieu lors d’une promenade en barque. Une fois de plus, cette promenade évoque l’image d’un mur infranchissable. « Je te cognerai la tête contre le mur si tu caftes ! » dit l’analyste. Ce n’est pas encore Victor qui contera la scène, ce sera « Gilles ». Avec des réticences, des embellissements, des omissions. Au fond de la barque, entre ses jambes, couché de dos sur son pénis, le petit Victor. Le lendemain du récit, ce n’est plus la grave maladie comme jadis, le lendemain des faits, mais un rêve : « Un poulet qu’il étripe en tirant à la fois sur l’oesophage et sur la trachée-artère. Mais le poulet n’arrive pas à mourir. Il devient sa plus petite fille. Désespérément il veut lui donner la mort pour qu’elle ne souffre plus. Rien à faire. » Oui, Gilles, lui peut « cracher par terre » (= éjaculer, trachée-artère), mais Victor, le petit, doit avaler (= oesophage) la fin de son orgasme. Son pénis, en effet, n’est encore qu’une « toute petite fille » à qui on ne peut pas encore donner la « mort » (= l’amour). Telle fut la situation lorsque l’orgasme de Victor fut emporté par Gilles à l’étranger — cela jusqu’à son retour, date coïncidant avec celle du mariage. A 16 ans et demi seulement, après la correction reçue de l’aîné, l’agressivité du désespoir déclenche enfin le processus de la puberté. Ne pouvant déloger « Gilles », qu’il est devenu, de sa double position incompatible, d’être à la fois l’amoureux et l’Idéal du Moi, Victor passe sa vie à l’attaquer en s’attaquant, à le mettre en échec dans ses propres entreprises prescrites par l’Idéal du Moi commun. De la même manière, la hargne affichée à l’endroit de sa femme pour son refus du coït a tergo est en fait la hargne de « Gilles » ; quant à Victor — tout au fond de lui — il ne peut qu’en éprouver de la mauvaise joie. « C’est bien fait pour cet infidèle qui jadis m’a tant aimé. » « Gilles » a des fantasmes d’orgies effrénés... mais, hélas ! irréalisables. « Fort heureusement ! » hulule Victor, le petit, sous cape.

On comprend maintenant que, sans l’agressivité à l’encontre du frère aîné, Victor se morfondrait dans son identification à un objet fantasmé qui mènerait le deuil pour lui. S’il n’en est pas ainsi, Victor le doit à une conjoncture particulière. Car, dans le cas présent, à l’identification endocryptique avec le Moi fantasmé de l’aîné s’ajoute un élément conflictuel, fonctionnant à la manière de la névrose. Il s’agit de la coïncidence dans Victor de l’Idéal du Moi du frère avec le sien propre. Or, ce fut bien cet idéal inhérent à Gilles qui les avait séparés un jour. C’est pourquoi toute tentative de réalisation de l’idéal commun induit une forte agressivité contre cet idéal. D’où l’apparence, mais l’apparence seulement, d’une névrose masochique ou d’autodestruction. D’où aussi, la facilité relative d’un certain dialogue pseudoanalytique. En effet, manifestement, il y a conflit bien qu’il ne se situe pas là où on le croirait d’emblée.

Un mort endeuillé

Tout autre est le cas suivant où aucun conflit ne se peut mettre en évidence entre le sujet cryptophore et l’objet de sa crypte. Eux deux sont de connivence pour haïr secrètement les tiers qui les ont jadis séparés. Ensemble ils vivraient et mourraient.

Au moment du suicide elle venait d’être mère. Un miracle qu’elle fût sauvée. Quelques années de maison de santé, puis une analyse longue et difficultueuse. Thèmes d’autodépréciation, d’indignité, de vide, de pourriture interne, refus de soins médicaux, tout cela en alternance avec des périodes de bravade, de mépris, d’un sentiment de supériorité embrassant l’univers. Ainsi la décrirait le psychiatre. Quant à l’analyste, lui aussi, à défaut de comprendre, en est réduit là. L’écoute se fige sur une énigme : la petite fille ne va pas encore à l’école quand, pour des raisons obscures, son « irresponsable de père » déserte la famille et disparaît à jamais. Serait-il vivant ? La question reste sans réponse jusqu’à ce jour.

L’analyse commence par une grande élation. Voici retrouvée enfin la « chaleur du feu » qui nourrit ses rêves d’antan. « Quelqu’un est heureux et plein d’espoir. » Puisse l’analyste l’avoir entendu ainsi dès le début ! Il aurait évité alors des tâtonnements de plusieurs années, non inféconds, certes, mais non plus sans risque de graves erreurs. « Quelqu’un est heureux. » S’agit-il vraiment de la jeune femme ou de quelque autre personne ? Le père, peut-être... Ainsi poserions-nous la question à présent. A défaut, l’analyste est déboussolé. Il cherche le transfert ou tout au moins le rôle qu’on lui fait jouer. En vain. Il ignore encore qu’il est possible de dissimuler sous les propres traits un personnage de fantasme avec ses grandeurs et tourments tout imaginaires. Est-il étonnant, après coup, que les paroles de l’analyste retombent comme les pois chiches lancés contre un mur sans apporter le moindre changement ? Les rêves sont monotones : coupures, dislocations, membres épars. S’agirait-il d’idées de castration qui la tourmentent ? Ou serait-elle mutilée de son père ? Ou châtrée par sa mère ? Ou encore haineuse à l’égard de certaines personnes ou de l’analyste ? Telle est l’apparence. Et pourtant... Rien ne bouge. A qui alors ces disjecta membra ? Serait-ce elle, en tant qu’elle-même, qui aurait à recouvrer un objet perdu, objet susceptible d’être projeté sur l’analyste, objet, dont la mère œdipienne par exemple l’aurait dépouillée ?... Autant de thèmes de contes de fées, sans autre effet que le bénéfice, somme toute, d’une relation stable et sûre. A qui donc ces disjecta membra ? Le tournant survient à partir du moment où — grâce à d’autres cas — l’hypothèse surgit d’un phénomène de deuil, mais d’un deuil cryptique, fantasmé en tant que deuil interminable d’un autre. Rétroactivement on saisit alors mieux le sens de ses attitudes, répétitives et alternantes, de dépression et d’élan. Comment, en effet, aurait-elle pu transférer les affects d’une petite fille à la recherche de son père, quand elle, tout entière, ne vivait que par l’occulte fantasme d'être elle-même le père qui la pleure, qui souffre d’avoir été mutilé d’elle sans jamais s’en consoler et qui s’accuse des pires méfaits pour avoir dû subir un tel châtiment, ou qui, dans les moments « maniaques », revêtant une stature gigantesque, nanti de toutes les ruses, s’élance vers sa petite amoureuse, avec la ferme conviction qu’aucun obstacle ne saurait l’arrêter. Dans ces moments d’exaltation, elle s’en va courir les antiquaires à la recherche de quelque vieille poupée qui manque encore à sa collection : c’est son père assoiffé d’elle qui la cherche, qui la trouvera) Une fois le « petit sujet » répéré, son avidité pour l’acquérir ne connaît plus de limites et la pousse à des actes frisant la délinquance. Telle devrait être la force de l’amour.

Elle était donc le « père », mais j ans que cela parût dans son allure, restée très féminine, ou dans ses intérêts professionnels. Pourtant, s’il avait été prévenu du mécanisme de l’identification endocryptique, l’analyste aurait pu, assez tôt, être fixé. Petite, elle rêvassait : « Quelqu’un est accusé d’un meurtre d’enfant et, finalement, je me rends compte que l’accusé c’est moi. » N’était-ce pas le père disparu qui, dans le fantasme de la fillette, supportait les accusations de la mère ? Le cabinet de l’analyste est qualifié de funéraire. A entendre : comme lieu de séjour de la petite fille bien-aimée, morte de longue date pour le désir du père. Un jour elle passe avec sa fillette à elle devant un « escalier mécanique » (lieu où le père a été vu la dernière fois) : impression brusque que l’enfant serait « mangée » par la machine. « Les bras m'en tombent. » Voilà ce que c’est pour lui (le père) d’avoir perdu sa petite amoureuse. Oui, tous ces propos auraient pu éclairer l’analyste s’il n’avait pas sacrifié à des préjugés, dont celui du « je ».

Dans l’identification endocryptique le « je » s’entend comme le Moi fantasmé de l’objet perdu. Sur le divan, plus encore que dans la vie, il met en scène les paroles, les gestes, les sentiments, voire tout le destin imaginé de l’amoureux qui mène le deuil pour son objet désormais « défunt ». A la n-ième répétition de son vécu de l’escalier mécanique (où les bras lui en tombaient) l’analyste finit par énoncer que tous les « bras tombés », tous les « membres coupés » de ses rêves et fantasmes représentaient l’inconsolable douleur de son père : il a les bras comme coupés, sans emploi, à défaut de sa petite fille à porter.

Dès ce moment, le père jusque-là incorporé se « décor-pore » pour ainsi dire, sur l’analyste. Témoin ce rêve : « Un médecin marron, quand il a perdu sa fille, se mutile d’un bras. » « En signe de deuil », affirme l’analyste, le « médecin marron ».

C’est la fin de l’identification endocrypdque. A preuve le dessin qu’elle croque à la hâte sur le dos de l’album, relique de son père, dessin qu’elle intitule : Aida. Ici, les personnages du drame se retrouvent bien à leur place. Aida, c’est la fille qui est enfermée en prison, mourant d’inanition. C’est elle qui attend morte-vivante que son amoureux de jadis vienne enfin la délivrer. Ce remaniement des identités a lieu, certes, encore à l’intérieur de la crypte, mais, déjà, l’édifice vacille. Bientôt il cédera la place à un vrai souvenir. « C’est honteux ! C’est honteux ! » crie la voisine, de concert avec la mère. « Ce sont ces femmes qui arrachent à la fillette son papa. » Inutile de compléter les pointillés entre la honte faite au père et la disparition de celui-ci. Désormais la crypte est ouverte et la lutte pour le père, au grand jour, s’annonce. Dès ce moment reparaîtra le conflit infantile d’avant la perte, d’avant l’encryptement.

L’ouverture de la crypte avant et après

Nous venons d’esquisser trois cas, fort divers, d’inclusion. Dans chacun des trois, ce qui déroute c’est l’action, passée inaperçue, d’une identification occulte, donnant lieu à des propos et à des conduites d’apparence inintelligible. Inintelligible d’apparence sur le plan de l’écoute analytique. C’est seulement lorsque l’analyste aura pu signifier qu’il n’est pas sourd à ce mode d’être que, peu à peu, l’inclusion cède la place à un vrai deuil, qui a nom : introjection. Dans ce long processus, on repère trois mouvements successifs :

Le premier coïncide avec le commencement de la relation. Sans se départir de l’identification endocryptique, le sujet projette, secrètement, sur l’analyste, le partenaire enfant de la crypte. Secrètement, il importe d’y insister ; dans la relation manifeste, rien n’en doit transparaître. La fidélité des partenaires ne se devine qu’à l’assiduité aux séances, à une certaine animation. Ce premier moment est suivi d’une longue période qui semble de stagnation mais qui, de fait, est utilisée pour étudier subrepticement les possibilités d’écoute de l’analyste, c’est-à-dire ses préjugés (et non pas son désir, comme ce serait le cas dans des névroses objectales). Durant toute cette phase, le retour régulier sur le divan a, par ailleurs, la même signification libidinale que celle que le patient donne à la régularité de ses fonctions physiologiques : respiration, péristaltisme, menstrues ; autant de récurrences, symboliques de l’expérience encryptée. La maladie qui affecte ces fonctions : asthmes, colites, règles douloureuses ou arrêtées, involudon, etc., si elle devient éloquente, ne parle qu’au sujet lui-même et non pas aux autres (comme ce serait le cas pour l’hystérie de conversion par exemple). Elle dit au sujet : « Le retour a lieu, mais s’il a lieu c’est maladie. » Ce retour est l’image même de ce qui se passe sur le divan : lorsque venir régulièrement en séance et parler sont présentés à soi-même comme une souffrance, comme une torture. A la faveur de cette traduction en paroles, la maladie de soi à soi peut donc connaître un certain répit dès la première phase de l’analyse.

Le second mouvement s’amorce quand la projection secrète de l’enfant sur l’analyste cède la place à la « décorporation », elle aussi secrète, de l’objet cryptique. Le moteur d’un tel changement peut être tout à fait contingent. Mais, surtout, le moment venu, ce sera l’interprétation éventant l’identification endocryptique. Le faux « je » sera reconverti en troisième personne et cela non sans signifier au patient qu’il est possible d’évoquer l’amour prodigue de l’objet sans lui faire encourir de honte ni le perdre moralement : et cela d’autant que le fait même de la transgression implique un contact authentique et privilégié avec le psychisme profond de l’objet que, dès lors, le patient va tenter de comprendre.

Le grand danger de cette deuxième phase, c’est qu’au moment de l’ouverture de la crypte l’objet ne soit condamné par l’analyste de manière implicite ou explicite ; alors qu’au contraire ce qui est réclamé c’est la faculté d’en faire le deuil, c’est-à-dire de s’approprier les ressources libidinales qu’il détenait. Dire dans ce contexte : « Vous voulez me séduire ! », ou « Vous faites de moi un séducteur », ou « Il est temps d’oublier tout cela », ne sonne pas en propos anodins mais tombe comme autant de condamnations irréversibles, aptes à tout compromettre. Si, au contraire, à la place de la honte de l’objet, a été admise la valeur narcissique de l’expérience encryp-tée (et cela pour les deux partenaires) alors, la crypte une fois ouverte, son trésor mis à jour et reconnu comme propriété inaliénable du sujet, va s’opérer, au gré d’un élan nouveau, le troisième et dernier mouvement, en vue, cette fois, d’engager la lutte au grand jour avec le tiers œdipien, dernier obstacle à la fructification du trésor.

Au terme de ce trop rapide survol de quelques effets de l’inclusion et en particulier de l’identification endocryptique, qu’il nous soit permis d’exprimer l’espoir que ces notions apporteront un allégement à l’écoute, si difficile, de certains patients. L’espoir, également, à l’endroit de ceux-ci, d’avoir ajouté à leur chance de se faire entendre et l’espoir, enfin, que les trésors qui gisent enfouis dans les cryptes redeviennent la joie de leur détenteur et le profit de nous tous.

N. A. et M. T.

Conférence faite à la société psychanalytique de Paris, lors de la séance du 20 mars 1973. En dehors de quelques précisions ont été ajoutés : les sous-titres, la note (1) p. 296-297 ainsi qu’un bref passage sur le fétiche. Revue française de Psychanalyse, Paris, P U F , n° 3, 1975.