3. La source de signifiance du langage : communion dans le mensonge sur le désir anasémique de cramponnement

Note

Comment faire la critique des concepts anasémiques ? Seraient-ils nés de l’arbitraire d’une intuition mystico-théologique ou bien répondraient-ils à des exigences rigoureuses définissables à l’avance sur un mode formel ? On vient de voir un critère qui est celui de la conceptualisation scientifique : cela est cependant un critère insuffisant. Étant donné d’abord la variabilité de ces concepts et d’autre part, leur ancrage dans l’impensé social et dans les idéologies implicites ou explicites. Pour aborder directement le domaine anasémique il conviendrait d’opérer un certain retour à la naïveté anté-scientifique non encore grevée des hypothèques culturelles ou, mieux, à leur relativisation ethnologique et historique.

Un des modes de radicalisation pose le langage comme

irréductible et appelle les concepts anasémiques pour définir les ressorts et les conditions de possibilité de la communication interhumaine. Qu’est-ce qu’un langage ou le langage au sens anasémique ?

Pour Freud ce sont des représentants acoustiques de la pulsion, doublés des exigences de communication du Moi avec autrui. Il existe un conflit entre ces deux modes du langage, conflit qui se résout en faveur du premier, dans les lapsus et dans les rêves, alors que pour le second, l’emporteront les décisions de communication adoptées par le moi conscient. Une troisième possibilité existe également lorsque — comme dans la poésie — ces deux modes de langage se trouvent amalgamés. La question qui se pose pour l’anasémiste sera de savoir comment une représentation acoustique peut devenir représentant de la pulsion ?

Pour y répondre il faudra supposer d’emblée une vocation de la pulsion de s’exprimer par des sons, c’est-à-dire, soit de s’assouvir par ce moyen, soit de préparer ainsi son assouvissement. Autant d’hypothèses auxquelles la méta-psychologie n’apporte aucune autre confirmation que le fait empiriquement constaté du fonctionnement psychique. Nous sommes là en présence d’une élaboration anasémique manifestement insuffisante. Il ne semble pas que la théorie lacanienne ait levé ce genre de difficulté d’une manière radicale, vu l’incapacité où elle est d’aller, elle aussi, au-delà d’un constat encore qu’elle en ait considérablement élargi la portée et le champ et dégagé le mode de fonctionnement. A preuve de cette insuffisance que rien dans la dite chaîne symbolique ne requiert les majuscules anasémiques.

Si cependant le langage lui-même n’est pas promu au rang de l’anasémie, il semble puiser son efficace d’un concept, lui, anasémique, qui est celui du * nom-du-père t lié aux édits de ce même « père » (édits, équivalents, eux, de ce même père) c’est-à-dire la « castration » anasémique (castration, C majuscule) qu’il a subie et qu’il fait subir à son tour, à l’aide de mots, précisément ; Castration, garant de son fonctionnement pulsionnel. Le langage serait alors l’instrument de la Castration (anasémique) et, par rapport à une sorte de principe de fusion initiale, il viendrait scander de par sa discontinuité même et de par son caractère de médiation, la relation fusionnelle avec la mère, introduisant d’emblée une exigence de séparation d’avec elle. (Le mot comme « conjonction à la mère » pour I. Hermann).

Si le statut du langage se ramène à l’anasémie père-dans-sa-loi, il n’est pas donné à comprendre par quelle magie la notion même du Père, au propre d’abord, à l’anasémique ensuite, a fait son apparition. Ce pater ex machina ne se justifie que par des institutions somme toute contingentes et,loin d’être la source de la signifiance, il s’agirait de rechercher de quelle source anasémique lui-même dérive. Il y a donc là exemple d’une pseudo-anasémie.

Quant au langage lui-même et son rapport à la Castration, il s’agit là plus d’une philosophie du type onto-théologique que d’une recherche anasémique à proprement parler. Car, si le langage est une médiation, ce qui implique la non-immédiateté, le concept même de l’immédiateté est, lui aussi, de nature philosophique, n’offrant que des satisfactions magico-intellectuelles, au lieu de remonter à la source intrapsychique de sa signifiance.

Après Hermann, nous pouvons dire que le langage puise sa signifiance dans le fait qu’il se donne comme une communion dans le mensonge sur le désir anasémique de Cramponnement. Autrement dit, la réactivation des représentations acoustiques à la fois réveille un fantôme et l’exorcise. Autrement encore : le soliloque de l’esseulé se double d’un dialogue avec autrui. Parler c’est s’adresser à la fois à un fantôme et à un moignon, et comprendre un langage c’est comprendre la structure anasémique moignon-fantôme de l’autre et de soi. Parler c’est présentifier un fantôme avec l’exigence qu’il ne prenne pas corps, puisqu’il a déjà été rendu caduc par le fait de la communauté parlante. La diversité des discours individuels se situe par rapport à ce sens universel et sera fonction de la position du sujet parlant dans la dialectique duelle. (Cf. « périphérisation », « projection », « symbolisation », etc., in Glossaire.)

L’erreur lacanienne consiste à mettre la « castration » à l’origine du langage alors qu’elle n’est que son contenu universel. Et la question qu’un concept anasémique éclairant doit résoudre est celle-ci : quel est le fonctionnement, et éventuellement, la genèse du mensonge intrapsychique en tant que source de la signifiance du langage ? On vient de le voir, ce mensonge consiste à dire au fantôme qu’on désire sa réincarnation et le mensonge extra-psychique inter-humain consiste à dire aux autres la même chose, alors que la réalité n’est autre que ce mensonge lui-même et ce qui permet de le qualifier de mensonge précisément, c’est l’impossibilité de son accomplissement.

De fait un désir implique la temporalité de son accomplissement alors que le désir concernant le fantôme est toujours d’ores et déjà accompli par le fait même de la représentation acoustique, puisque le désir sur le Cramponnement — relégué dans l’inconscient — est toujours à disposition grâce aux phonèmes de la « langue maternelle » appropriée en tant que langue filiale. (Le problème de l’analyse consiste à faire passer cette langue materno-filiale à la dimension sociale, c’est-à-dire, en tant que signification de décramponnement maternel et de re-cramponnement sur le groupe social. Ou plutôt : changement d’objet du cramponnement (= savoir parler à d’autres que la mère [voir Jonas] *.)

N. A.

Manuscrit inédit. Été 197J.

] Cf Le cas Jonas (inédit), à paraître dans le prochain volume de la même série de la collection La Philosophie en effet. (N. d. E.)