2. Notules sur le fantôme

Depuis la plus haute antiquité et dans toutes les civilisations existe, de manière instituée ou marginale, la croyance que l’esprit des morts peut revenir hanter les vivants. Non pour faire retrouver une regrettée présence mais, le plus souvent, pour les induire dans quelque piège malencontreux, dans quelque engrenage à l’issue tragique. Tous les morts peuvent revenir, certes, mais il en est qui sont prédestinés à la hantise. Tels sont les défunts qui, de leur vivant, ont été frappés de quelque infamie ou qui auraient emporté dans la tombe d’inavouables secrets. Depuis les brucolaques, âmes errantes des excommuniés chez les Grecs, en passant par le fantôme-vengeur du père d’Hamlet, jusqu’à l’évocation des esprits frappeurs des temps modernes, le thème du défunt qui, pour avoir été

victime d’un refoulement familial ou social, ne saurait avoir, même dans la mort, un statut véridique, apparaît, soit à l’état pur, soit sous divers déguisements, comme omniprésent dans les marges des religions et — à défaut — des rationalismes. Un fait est certain : le « fantôme » — sous toutes ses formes — est bien l’invention des vivants.

Une invention, oui, dans le sens où elle doit objectiver, fût-ce sur le,mode hallucinatoire, individuel ou collectif, la lacune qu’a créée en nous l’occultation d’une partie de la vie d’un objet aimé. Le fantôme est donc, aussi, un fait métapsychologique. C’est dire que ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter, mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres.

Si le fantôme n’est pas lié à la perte d’un objet, il ne saurait être le fait d’un deuil ma/iqué. Tel serait plutôt le cas du mélancolique ou de toutes les personnes qui portent une tombe en elles. C’est à leurs enfants ou à leurs descendants qu’échoit le destin d’objectiver, sous les espèces du revenant, de telles tombes enfouies. Car, ce sont elles, les tombes des autres, qui reviennent les hanter. Le fantôme \ des croyances populaires ne fait donc qu’objectiver une \ métaphore qui travaille dans l’inconscient : l’enterrement dans l’objet d’un fait inavouable.

Voilà qui nous plonge en pleine clinique psychanalytique. Dans une clinique certes encore recouverte de bien des obscurités, mais que, paradoxalement, l’être nocturne du fantôme — au sens métapsychologique, il est vrai — serait appelé à rendre moins épaisses.

Un jeune chercheur déluré et enthousiaste. Plein d’élan pour son travail : l’étude comparative, morphologique et microchimique des spermatozoïdes humains. Au cours de sa longue analyse avec une femme, il se découvre un nouveau centre d’intérêt qui occupe ses loisirs : l’étude généalogique de la haute et moyenne noblesse européenne, avec toutes les variations emblématiques. Compte tenu de l’identification des enfants illégitimes, il peut, à qui lui en fait demande, démontrer, après enquête, l’existence d’une ascendance prestigieuse. Quand il m’est donné de le recevoir après l’interruption de ses longues années d’analyse, il m’invective, d’entrée de jeu, sur le mode d’un délire persécutoire : Je serais de basse extraction, ayant en mépris les aristocrates et la nobjesse du sang. Un laïque, As fai.    -■**    "* »    *S

un libéral, un comploteur contre tout ce que la noblesse du sang met en valeur. Je ne me soucierais point de mes origines et je ne tiendrais pas à ce que les siennes soient connues et colportées. Je ferais tout, au contraire, pour le détruire, vu ses prétentions à un autre univers que le mien. Un moment d’arrêt. Puis il s’excuse de son excès de langage. Il ne pense pas vraiment ce qu’il vient de me dire avec tant d’émotion. Son père est un libre penseur. Il a horreur des recherches généalogiques. Un homme vaut ce qu’il vaut par lui-même. Pourquoi fouiller le passé ? Ce qui ne l’a pas empêché d’épouser une demoiselle à particule. Et le grand-père ? Ah ! il était mort bien avant l’autre guerre, quand mon père était tout petit encore. La grand-mère, elle, avait toujours vécu avec nous. Elle a eu beaucoup d’enfants après mon père qui fut l’aîné. L’aîné de combien ? Je ne sais même pas. Une bonne douzaine. Surtout des garçons, tous devenus des personnages importants. Si je les connais ? Non, je ne les ai jamais connus ; (confus) ah ! vous savez, c’était à cause des opinions de mon père... Toute la famille de son côté nous avait désertés. Moi aussi je suis l’aîné, comme mon père, et je porte un de ses prénoms. A vrai dire, c’est aussi l’un des prénoms usuels d’un oncle qui pourrait être le plus jeune de la fratrie. Et l’analyse ? Oh ! c’était une analyse merveilleuse bien réussie, sauf à la fin. Oui, il m’était arrivé de parler de moi à un autre analyste, très connu, un homme. Il me fit une remarque cruciale que je ne manquai pas de rapporter sur le divan. Depuis lors, tout marchait comme sur des roulettes ; sauf une chose, qui me diminue et me ridiculise aux yeux de tous : mon analyste refuse de reconnaître que je suis un enfant qu’elle a fait avec son illustre collègue. Là-dessus je suis devenu très angoissé et je l’ai quittée. Mes parents ? Oh ! ils sont très liés, jamais d’esclandre. C’est l’entraide. Mon père travaille beaucoup dans sa fabrique. Il met en boîte, sous vide, de la poudre de tisane, portant, selon la composition, le nom de diverses demi-mondaines du xviii* siècle. Il a même eu plusieurs médailles à des expositions.

Qui n’aurait saisi dans ce discours ce que notre sujet ignore, cela même qui doit être recouvert d’un voile pudique, à savoir, le fait que le père est un bâtard et porte le nom de sa propre mère. Fait en lui-même sans intérêt, s’il n’avait donné lieu chez le père à une occulte blessure et à l’élaboration de tout un roman familial concernant la noblesse de ses origines, et à l’entretien d’une rancune, bien refoulée du reste, à l’égard de sa courtisane de mère. L’inconscient du père se focalise sur l’unique pensée : si ma mère ne me cachait pas de quel noble amant je suis le bâtard, je n’aurais pas à cacher mon état d’enfant illégitime qui me rabaisse. Comment une telle pensée, vivace dans l’inconscient du père, fut-elle transportée dans l’inconscient de son fils aîné, et préféré de tous, pour y rester active jusqu’à être provoquée en délire ? En effet, par quelque côté que l’on regarde le cas du patient celui-ci apparaît comme possédé non par son propre inconscient mais par l’inconscient d’un autre. Le roman familial du père fut un fantasme refoulé : la préoccupation d’abord contrôlée, puis délirante du patient semble l’effet d’une hantise fantomatique, issue de la tombe que recèle le psychisme du père. Le délire du patient incarne ce fantôme et met en scène l’agitation verbale d’un secret enterré vif dans l’inconscient paternel.

Tel est donc ce cas, parmi plusieurs dizaines qu’il m’est donné de connaître. Puis-je en faire d’ores et déjà la théorie ? Je griffonne des pensées au fur et à mesure qu’elles me viennent. La grande synthèse, s’il y a lieu, sera pour plus tard... Peut-être, en attendant, pourrais-je dire ceci :

Le fantôme est une formation de l’inconscient qui a pour particularité de ala-voir jamais été consciente — et pour cause —, et de résulter du passage — dont le mode reste à déterminer — de l’inconscient d’un parent à l’inconscient d’un enfant. Lé"Tantome"a"'^rnârtifëStèïï>Tfïrurte fonction diTîefênte de celle du refoulé dynamique. Son retour périodique, compulsif et échappant jusqu’à la formation des symptômes, (au sens du « retour du refoulé ») fonctionne comme un ventriloque, comme un étranger par rapport à la topique propre au sujet. Les imaginations induites par la présence de l’étranger n’ont aucun rapport avec le fantasme proprement dit. Elles ne sont ni protectrices d’un statu quo topique, ni annonciatrices d’une modification topique, mais elles donnent l’impression, dans leur gratuité par rapport au sujet, de fantasmagories surréalistes ou de performances « oulipiennes ».

Ainsi le fantôme ne peut-il même pas être reconnu par le sujet dans une expérience d’évidence, dans un Aha-Erlebnis et ne peut faire, dans l’analyse, que l’objet d’une construction avec ce que cela comporte d’incertitude. Il n’en reste pas moins que, de par l’effet de cette construction, il peut être déconstruit, et cela, sans que le sujet ait eu l’impression d’avoir été lui-même analysé en tant que sujet. On comprend qu’un tel travail exige — contrairement à d’autres cas — une véritable alliance du sujet et de l’analyste, et ce d’autant plus que la construction ainsi obtenue ne concerne pas directement sa topique mais celle d’un autre. La difficulté propre à ces analyses tient à l’horreur de briser le sceau d’un secret parental ou familial si rigoureusement maintenu, secret dont la teneur est cependant inscrite dans l’inconscient. A l’horreur de la transgression proprement dite s’ajoute le danger de porter atteinte à l’intégrité fictive, mais nécessaire, de la figure parentale en question.

Voici, parmi quelques autres, une idée susceptible d’expliquer la naissance d’un fantôme :

'"'"'Le fantôme s’oppose à l’introjection libidinale, c’est-à-dire à l’appréhension des mots en tant qu’ils impliquent leur part d’inconscient. En effet, d’autres mots, au moyen desquels le fantôme revient précisément et qui avaient été repérés par l’enfant chez un parent, désignent chez lui non pas ujte^ourçe du dire mais une lacune dans le dicible. Ils jouent donc danFTa”topîqiïê du parent cf'fBtë'Tfficial qui avait ôté à ses propos certaines racines libidinales. Aussi, la convocation du fantôme survient-elle comme le constat, à point nommé, d’une telle lacune, transmise dans le sujet lui-même et qui lui ferme la voie à telle ou telle introjection appelée de ses voeux du moment. L’apparition du fantôme indiquerait donc les effets sur le descendant de ce qui avait eu, pour le parent, valeur de blessure, voire de catastrophe narcissique.

La différence entre l’étranger incorporé (par effet de suggestion) et le mort qui revient hanter, n’apparaît pas nécessairement au premier abord et cela en raison même du caractère qu’ils ont en commun de fonctionner l’un et l’autre comme des corps étrangers dans le sujet. Classiquement l’analyste tente d’en retrouver la provenance dans quelque injonction parentale. Or tandis ^uUJtompcacadlweglS7'

sam comme une suggestion posthypnotique^ja^biJ^aau. lyse iüÜl(ré,’dFs^è"^^|qî^/Trri', ?n*est pas de même du fïrrrtôme’qui s’avère proprement inanalysable par de tels moyens. Il ne stra appelé à s’évanouir, au contraire, que lorsque sera reconnu son caractère d’hétérogénéité radicale par rapport au sujet auquel il n’a jamais de référence flirëcte et auquel il ne saurait se rapporter comme sa propre expérience refoulée, même en tant qu’expérience d’incorporation. Car le fantôme qui revient hanter est le témoignage de l’existence d’un mort enterré dans l’autre.

On s’aperçoit, peu à peu, d’une chose surprenante : le travail du fantôme recouvre, point par point, ce que Freud a décrit sous l’intitulé de l’instinct de mort. En effet et en premier lieu, il n’a pas d’énergie propre ; aussi ne peut-il être « abréagi » mais seulement nommé. En deuxième lieu, il poursuit dans le silence son œuvre de déliaison. Ajoutons qu’il est supporté par des mots occultés, autant de gnomes invisibles qui s’appliquent à rompre, depuis l’inconscient, la cohérence des enchaînements. Enfin, il est source de répétitions indéfinies, ne donnant le plus souvent même pas prise à la rationalisation.

Tout au plus arrive-t-il à de tels mots de s’investir de libido et de déterminer des hobbies, voire des vocations. Ainsi tel porteur de fantôme est devenu naturaliste des dimanches, manifestement en mettant en scène le sort fait à l’objet de sa mère. Celui-ci fut dénoncé par la grand-mère (chose inavouable et demeurée secrète) et après avoir été envoyé « casser les cailloux », il mourut en chambre à gaz. A quoi notre homme passe-t-il ses week-ends ? Il va, géologue amateur, « casser les cailloux » et, chasseur de gros papillons, il les attrape et les achève dans un bocal de cyanure.

De tels cas offrent rarement des éléments suffisants pour « construire » le fantôme à partir des seules données du divan. Il arrive que des révélations providentielles, fournies à point nomme par l’entourage, viennent à la rescousse pour apporter les pièces manquantes. Mais dès qu’on a l’oreille pour déceler le fantôme, et après avoir exclu toutes les autres explications, on peut formuler avec quelque vraisemblance des hypothèses tout au moins très générales. Pour prendre le cas ci-dessus, et sans même connaître les antécédents, on finit par s’apercevoir que l’inconscient du sujet est travaillé par quelque histoire de « travaux forcés », histoire qui, pour lui être entièrement étrangère, n’en agit pas moins sur ses faits et gestes, en prenant le contre-pied de son propre désir. Il suffit souvent — dans ces cas — que le patient sente que sa propre topique ne sera pas mise en question par la construction de l’analyse et qu’il éprouve, hors de tout transfert, son alliance avec l’analyste pour éjecter un bizarre corps étranger (et non le contenu d’un refoulement que Freud a appelé un étranger familier) et pour que les « effets de fantôme » (actings et autres symptômes spécifiques) aillent en s’atténuant. Lors d’une intervention comme celle-ci : « Quelqu'un va casser les cailloux », le patient ne manque pas de s’aviser des dispositions de son analyste qui s’abstient de mettre en cause le sujet lui-même mais signale implicitement l’apparition de l’étranger, et, par là même, en assume la maîtrise.

A ces cas, et à ces cas seulement, on peut opposer une attitude analytique qui persévérerait dans ses habitudes, cette fois déplacées, de ramener les données recueillies aux pulsions ou à l’œdipe. Il se produirait alors comme une prise en charge biscornue du fantôme par la vie libidinale propre, pouvant conduire à des bizarreries, voire à des actes délirants.

D’une manière générale, les mots « fantomogènes », travestis en allosèmes, peuvent être agis ou énoncés dans des phobies de toutes sortes, dans la phobie d’impulsion, dans des obsessions, des fantasmagories circonscrites ou envahissant la totalité des activités mentales du sujet. Dans tous les cas, ces mots ont pour effet de défaire le système de liaison que, selon le mode œdipien, la libido tente vainement d’instituer. Le conflit œdipien, bien plus aigu dans de tels cas que dans d’autres, peut amener une certaine complaisance à recourir au fantôme comme protection anti-œdipienne. Ce que l’on voit quelquefois se produire en fin de cure lorsque l’exorcisme du fantôme a déjà été accompli avec succès.

Il importe de souligner que c’est depuis l’inconscient que viennent hanter les mots qui supportent le fantôme et que ce sont, souvent, les maîtres mots de toute une histoire familiale dont ils marquent les pitoyables articulations.

En prolongeant la pensée du fantôme, on peut soutenir que, vraisemblablement, 1’ « effet de fantôme » s’atténue progressivement au-cours de sa transmission d’une génération à une autre pour finir par s’éteindre. Néanmoins, tel ne serait pas le cas lorsque des fantômes communs ou complémentaires trouvent à s’instituer dans la vie sociale, à la manière plus haut mentionnée du mot agi. Car, ne l’oublions pas, agir le mot en question, soit sur le mode métaphorique, soit sur le mode allosémique, voir cryptonymique, est une tentative de l'exorciser, c’est-à-dire, d’en alléger l’inconscient par le moyen de la mise en commun de ses effets.

N. A.

Études freudiennes, Denoël. Paris, 1975, n°* 9-10.