4. Le temps, le rythme et l'inconscient

Réflexions pour une esthétique psychanalytique

Voici dix ans (septembre 1962) s’e'tait tenu à Cerisy-la-Salle un Colloque mémorable sur le thème : Art et psychanalyse. Un important volume paru sous le même titre (Mouton, 1968) reproduit la plupart des exposés et des discussions qu’ils inspirèrent. Le présent texte qui y figure sous une forme passablement tronquée retrouve ici sa version intégrale.

Si pour l'essentiel la position de l’auteur n'a guère varié, la forme de l’exposé n’en porte pas moins la marque du millésime. Reste l’idée, toujours d’actualité, qu’à coucher l’œuvre d’art (et non l’artiste !) sur le divan analytique, on accède à la source même de son efficience, à la région inscrite en elle où créateur et destinataire ne font qu’un, car ils s’y confondent dans l’intuition directe de l’acte de symboliser. Parler l’œuvre à partir de l'inconscient qu’elle implique, la parler de manière à l’ériger en paradigme concret d'elle-même, de manière qu’à partir de ce seul discours elle puisse être, à la limite, reconstituée sans restevoilà qui demeure la tâche idéale d’une science ayant l’art pour objet. C’est à cette tâche, infinie mais nullement vaine, que l’auteur se proposait d’apporter une première pierre.

Paris, le 20 septembre 1972.

N. A.

1. Remarques liminaires

Mes réflexions m’ont conduit à poser qu’une esthétique psychanalytique, si elle doit exister un jour, devra se fonder sur les trois propositions suivantes :

1° Toute œuvre d’art comporte nécessairement une double face : consciente et inconsciente, manifeste et latente ;

2° Toute œuvre d’art est solution exemplaire de conflits exemplaires ;

3° Toute œuvre d’art symbolise la dialectique universelle de la symbolisation elle-même.

La présente communication ne saurait avoir pour but d’expliciter ou d’illustrer ces trois propositions cardinales. Elles seront toutefois sous-entendues dans cet exposé, limité à l’approche psychanalytique d’un problème plus circonscrit, celui de la temporalisation artistique, telle qu’elle a lieu dans le rythme considéré à l’état pur.

Un premier moment de cette recherche devra faire le joint entre deux démarches décisives de notre siècle : celle de la psychanalyse qui n’a jamais posé le problème de la temporéisation et celle de la phénoménologie qui se borne à décrire l’avènement des diverses structures temporelles, tout en ignorant les notions cruciales d’inconscient et de genèse symbolique.

Ce n’est qu’une fois que le problème de la temporéisation aura été articulé en termes psychanalytiques, que l’on pourra, dans un second moment, et à l’aide des concepts ainsi clarifiés, soumettre à un examen précis ce mode de la temporéisation artistique qui engendre le rythme.

Pour nécessairement sommaires, voire lacunaires, que doivent demeurer les réflexions que j’ai la témérité de présenter aujourd’hui, j’espère tout au moins qu’elles permettront d’entrevoir comment pourrait opérer quelque jour une véritable esthétique psychanalytique.

2. Les lois du rythme sont-elles psychanalysables

Je n’oserais vous engager avec moi dans une psychanalyse de la temporéisation sans vous livrer à l’avance l’enjeu de mon entreprise. Il ne s’agit de rien de moins que de savoir ceci : est-il possible, oui ou non, de réduire, par une analyse appropriée, les lois a priori du rythme et, par là, celles des configurations temporelles en général ? Une telle question se prolonge dans d’autres, d’une portée plus vaste, et sa solution commande la leur. Sommairement ces questions sont les suivantes : La psychanalyse peut-elle, ou non, rendre intelligibles, c’est-à-dire accessibles au discours, les mystérieuses étoffes de l’art, l’énigme de leurs convenances mutuelles ou de leurs incompatibilités ? Peut-elle, ou non, nous livrer la clef de ce qui fait l’unité contraignante d’un univers esthétique ? Peut-elle, enfin, ou non, faire le départ entre l’inspiration authentique et les artifices de l’habileté, entre les traductions adéquates et les trahisons, entre l’intelligence de l’art et le snobisme ?

Mais revenons à notre problème concret, les a prion rythmiques, pour en rappeler quelques éléments. Le rythme apparaît comme une succession d’émergences, se produisant à intervalles à peu près réguliers et de manière plus ou moins répétitive. « A peu près » et « plus ou moins » indiquent ici des restrictions dues à l’ignorance phénoméniste. Ce qui est certain c’est que la régularité de l’intervalle ne fait pas d elle seule le phénomène du rythme. Pour que le cliquetis du train ou le tic-tac du métronome prennent une organisation rythmique, il est besoin d’un acte créateur par lequel nous assimilons et, en même temps, transfigurons la perception brute des intervalles. Objectivement, cette assimilation se traduit par une légère aniso-chronie, par une modification de l’intensité de certaines émergences, par l’introduction d’accidents variés, d’omissions, de contretemps, de syncopes, etc. (De par son contraste vocalique le mot « tic-tac » lui-même témoigne de cette transfiguration assimilative.) Or, la création de configurations rythmiques à l’intérieur des intervalles n’est pas arbitraire : il est des gestalten temporelles répétitives que je refuserais de qualifier de rythmiques, il est des rythmes « ratés » ou « avortés », des rythmes « prégnants » qui « s’imposent ». Si je ne puis définir ce qu’est le rythme je sais du moins le reconnaître avec certitude et déceler ses défauts sans risque d’erreur. Immanquablement je rejette, comme inassimilable, la succession d’une tripodie iambique

ta-tam/ta-tam/ta-tam

u - / u - / u

et d’une tétrapodie

ta - tam/ta- tam/ta- tam/ta - tam

u - / U - / u - / u

alors que j’assimile avec satisfaction la succession inverse. Il existe en moi, à n’en pas douter, des critères a pnori de Yewrythmie, de l’arrangement « convenable », de la succession. Et certes, il importe de prendre conscience de ce fait d’ordre descriptif. Or notre théorie du rythme dépendra essentiellement de l’option, aprioriste ou génétique, qu’on aura prise à ce tournant. En effet, un apriorisme esthétique, qu’il soit gestaltiste ou phénoménologique, se condamne à l’empirisme ou à la stérilité. Constater purement et simplement la contraignance dans tel cas concret, la présenter, éventuellement, dans son sens général comme « le reflet de ce que nous sommes », ou comme « une explicitation de nous-mêmes », qu’est-ce faire, sinon se payer de mots ? La question qui se pose pour nous est tout autre : comment, dans tel cas particulier, la contraignance constatée se justifie-t-elle ? Comment puis-je remonter à sa racine de sens, comment puis-je la révéler dans son fonctionnement effectif et concret ?

Mais prenons d’autres exemples. Dans un travail déjà fort ancien, j’avais eu l’occasion de ramener les lois du rythme à une phénoménologie de la temporéité. Cette étude encore descriptive constatait par exemple que les répétitions paires donnent lieu à des « valeurs » différentes des répétitions impaires, et que les répétitions doublement paires diffèrent des simplement paires (dp, sp)

(-U-U/-U-U/ ) sp dp

De même, un incident déterminé qui survient au sein d’une émergence affectée d’une quantité spécifique produit une « valeur » spécifique nouvelle. Ainsi le tronquage (cata-lexe) d’un pied pair n’est en rien comparable au même incident s’il a lieu dans un pied impair

IMU-/U-/U-/ /U-/U-/U-/U

>    J_ 1 _4_    5    6    7    T

ei respectivement

U-/U-/U-/ /U-/U-/U-/ /u

>    a S 4 S 6 -7

Observons en particulier le déplacement de la césure, exigé rétroactivement par le tronquage de l’impair. Ainsi chaque transmutation de « valeur » « déteint » sur l’ensemble des « valeurs » antérieures tout comme, réciproquement, celles-ci déterminent si telle ou telle transmutation est possible ou non. J’avais montré également qu’un incident focalise la répétition de toute la série qui l’a précédé. Dès lors l’objet de l’attente devient cet incident lui-même et la répétition de la série n’a plus qu’une « valeur » relative de chemin à parcourir par rapport à un téleute, déterminé par l’incident. Autrement dit, les éléments du chemin admettent des équivalents, alors que le téleute n’en admet rigoureusement jamais. Les rythmiciens savent, enfin, à quelles règles strictes est soumise, dans la prosodie gréco-latine, l’observance de la césure, exigée à des endroits bien définis et dont la moindre transgression inflige un insupportable outrage à l’oreille exercée.

Qu’est-ce qui motive l’attribution de toutes ces « valeurs » ? Suffit-il de dire qu’elle est commandée par une « nature humaine » aux gestalten temporelles congénitales ? Peut-on expliciter cette « nature » dans une eidé-tique propre au fonctionnement du temps, dans une sorte de géométrie faite d’attentes, d’accomplissements, de déceptions ? Dégager pareille géométrie serait, certes, l’ambition d’une phénoménologie de Yeidos. Or, la tentative personnelle, plus haut citée, a fait apparaître l’insuffisance d’une étude limitée au seul fonctionnement temporel. S’il a été possible de déterminer par cette méthode un certain nombre de lois aprion du rythme, toute tentative d’en articuler le mécanisme autrement que par la description littéraire s’est soldée par l’échec. En effet, les structuralismes non génétiques sont nécessairement l’un des trois : empirique, phénoméniste ou aprioriste. Autant dire, non rigoureux, superficiel ou infécond. Pour lever ces difficultés, il était inévitable de s’engager résolument dans une génétique du temps lui-même, génétique qui demeure interdite au degré husserlien de la phénoménologie. C’est précisément la psychanalyse, discipline non philosophique de prime abord, qui étudie le fonctionnement du point de vue génétique11.

Pour tenter de répondre au problème posé, la présente réflexion mettra à contribution la théorie psychanalytique en tant qu’elle dépasse la pnénoménologie d’une dimension nouvelle et qu’elle contient implicitement une génétique rigoureuse de la temporéité et, par là, permet de traduire dans un langage non artistique les sens intuitivement perçus des « a prion singuliers » de l’art.

3. La genèse du temps et la psychanalyse

Les psychanalystes ont toujours témoigné d’une certaine désaffection pour la problématique de la temporéité1. Pour eux, cette catégorie philosophique porte en elle les misères du formalisme et de l’abstraction. Parlons du temps, soit. Mais du temps de qui ? de quoi ? Cette notion, le « processus primaire » du rêve l’ignore et le « processus secondaire » du moi vigile en a hérité par le social. Pour le psychanalyste le temps est un pouvoir à acquérir, un bien à manipuler. Explicitement, il ne fait l’objet d’aucune question, d’aucun problème : l’acquisition du temps est parallèle au processus de la socialisation. Pourtant la clinique et la théorie psychanalytiques font un usage constant de notions renvoyant à une dimension de la temporéité. Il est vrai que cette temporéité-là ne se rapporte pas au temps objectif, propre au social, pas plus d’ailleurs qu’elle ne vise le temps subjectif d’un « vécu ». Elle a une dimension originale et qui caractérise bien le champ de la psychanalyse : c’est le temps saisi dans sa genèse interne, le temps d’un sujet, certes, mais tel qu’il ne saurait apparaître à soi, mais d un autre sujet seulement. Ce temps auquel convient le qualificatif de transphénoménal se trouve impliqué dans de nombreux concepts psychanalytiques et l’originalité de son statut ne doit pas être méconnue. Qu’il s’agisse de « développement libidinal », de « régression », d’« élaboration affective », voire d’« isolation » et de « projection », nous avons affaire à des concepts qui se rapportent tous à la généalogie du temps. Leur contenu a ceci de particulier qu’il est inaccessible au sujet solipsiste, tout comme à l’appréhension purement objective. On peut aller jusqu’à dire que, dans ce sens, il n’est pas un seul concept psychanalytique qui n’impliquerait pas, de quelque manière, une dimension génétique du temps et ne se référerait pas à une temporéisation, à une création du temps et, par là, à une véritable origine. Insaisissable, certes, comme phénomène, le domaine transphénoménal de cette origine est constitutif de la psychanalyse tout entière12.

4. Vœu et contre-vœu leur pérennité complémentaire

Pourtant il est deux outils majeurs de la psychanalyse qui se signalent au prime abord par leur apparente indépendance de la temporalisation. Ce sont : le vœu (inconscient), dont la pérennité a été soulignée par Freud, et le contre-vceu (également inconscient) qui, comme le voeu, de par lui-même, n’est susceptible d’aucune modification. Qu’est-ce à dire, en effet, que le voeu qui habite l’inconscient, est hors du temps ? sinon qu’il est présent éternel, éternellement en acte, que, par essence, il ne saurait être accompli ? La vocation du vœu est de demeurer simple vœu. Aussi, à lui seul, le vœu ne fait-il pas le temps. Voire, à lui seul, le vœu n’est même pas concevable. S’il est, nécessairement, à l’abri de l’accomplissement, il implique un obstacle intrinsèque qui le maintienne à la fois agissant et inassouvi. Telle est, précisément, la fonction du contre-vœu, complémentaire au vœu. C’est parce qu’ils naissent ensemble qu’il est correct de dire : à chaque vœu son contre-vœu. Les contenus concrets respectifs de l’un et de l’autre sont rigoureusement inséparables.

5. Désir symbolique et réauté leur temporéité complémentaire

Or, le vœu inconscient, qui n’est à vrai dire qu’un souhait éternel, et son contre-vœu, l’éternel obstacle ad hoc, n’ont pas à rester bloqués dans une opposition statique. Bien au contraire, leur résultante va se concrétiser en un désir conscient, symbolique par rapport au vœu. C’est ce désir qui anime nos projets, c’est lui qui s’est constitué en chemin temporel entre conscience de manque et accomplissement. Le désir comporte, par rapport à son pendant inconscient, détours, diffèrements et déplacements. Il a un corrélat dans le monde extérieur. C’est la « réalité » dont parle le psychanalyste : l’ensemble des chemins et des obstacles que le vœu s’est incorporés, en se formulant comme désir. La structure temporelle de la « réalité » est le fidèle reflet de celle du désir lui-même et vice versa.

6. La déception du vœu inconscient comme fondement de la temporéisation

Ce sommaire rappel descriptif devra nous éclairer quant au problème qui nous occupe : la genèse du temps dans sa dimension psychanalytique. Dans la connexion fonctionnelle, ça — surmoi — désir conscient — réalité (formulée selon la dernière topique freudienne) restent à considérer les moments proprement génétiques. Advienne au sein de ce fonctionnement quadripolaire quelque perturbation, tel un obstacle infranchissable, et que nous appellerons affection. Le désir conscient, tout comme le souhait que l’interdit soit levé, subira un refoulement, augmentant ainsi le patrimoine du ça et, corrélativement, la portée du surmoi. Or, en vertu du principe du « retour du refoulé », un nouveau désir ccfnscient ne manquera pas de prendre la place de l’ancien !, modifiant, par là même, la réalité corrélative.

A l’exclusion du refoulement pathogène et régressivant, ce qui nous intéresse ici c’est l’avènement de la structure du nouveau désir conscient. Tout d’abord, la passivité de l’affection sera assimilée par une opération symbolisante : Videntification. Je me fais, de manière symbolique, ce que je viens de subir. En un second temps, le résultat de cette identification est i projeté * dans le t monde extérieur t ou, en termes plus rigoureux, rapporté, de manière intentionnelle, aux passivités qui surviennent ultérieurement. Celles-ci, je sais désormais les appréhender, je sais en faire des t unités de sens t. t Je me » devient ainsi l'instrument d’appréhension de t l’autre me # et les affections sont retrouvées au dehors comme des représentants extérieurs du surmot. La dialectique de l’identification se poursuit dès lors non plus par rapport à une affection, mais par rapport à un objet intentionnellement visé qui en sera ainsi la source reconnue. Et comme l’affection a lieu nécessairement sur « fond de vœu » (quelque vœu est « toujours déjà là »), chaque nouveau représentant constitue non seulement un moment nécessaire du désir conscieni mais traduit aussi l’obstacle inconscient d’un désir refoulé, d’un vœu inconscient. C’est parce que tout désir conscient symbolise aussi l’oBs^ tacle dont il résulte, c’est parce que chaque désir est aussi négation d’un vœu inconscient, que l’accomplissement est nécessairement entaché d’insatisfaction. Telle est l’ambiguïté essentielle du désir conscient. Cette constatation est capitale : Si toute satisfaction d’un désir conscient va de pair avec une déception du vœu inconscient sous-jacent, si ce qui arrive est toujours t autre chose » que ce qui est attendu au profond de soi13, l’actualité du r présent » ne saurait se figer dans un accomplissement définitif mais devra glisser sans cesse vers un autre t présent t, entaché d’ailleurs de la même ambiguïté. En effet, le caractère même d'autre chose, d’inadéquation de l’accomplissement, quel qu’il soit, est seul en mesure d’éclairer cette « modification intentionnelle » que le phénoménologue décrit comme désactualisation passéuante et qui est, du point de vue psychanalytique, le fait d’un « présent » nécessairement « non conforme », « à rejeter ». De même, la pérennité du désir refoulé sera reconnue comme ce qui maintient le désir symbolique sous forme d’espérance, autre « modification intentionnelle » du « présent », avec le sens de « pouvant être conforme », « à accomplir ». On peut aller jusqu’à tenir le concept même du « présent », pour l’utopie de quelque vœu inconscient.

7. Le refoulement comme instrument retentio-protentionnel

Qu’en est-il donc de ce « présent » introuvable, de cette utopie du présent ?

Jusqu’ici on s’est borné à envisager les ek-stases temporelles : passé et avenir. Or, passé et avenir — pourrait-on dire avec Husserl —, bien que repoussés hors du « présent », n’en continuent pas moins d’en faire partie sur leur mode respectif nouveau de « non-conformité » et de « possible conformité » et ne font que témoigner de cette activité désactualisante qui, elle, demeurerait au sein même du « présent ».

Qu’en est-il, au juste, de cette activité ? Elle consiste, certes, à repousser hors du présent le « non-conforme » au vœu sur le mode du « déjà plus » et du « pas encore », mais par là, précisément, elle introduit d’incessantes modifications dans le « présent » lui-même. Ce qui s’annonçait comme actualité « vraie » est devenu actualité symbolique (potentialité), au profit d’affections nouvelles à symboliser. Potentialiser le « présent » c’est créer Y advenu, moyen de comparaison permanent et disponible (cf. le préconscient freudien), ainsi que Yavenir, ce qui peut être « autrement », et cela par rapport à l’actuelle réalisation symbolique, donc insatisfaisante, du vœu. La répétition est hors du « présent ». Désactualiser ou potentialiser d’une part, retenir et anticiper de l’autre, en un mot : répéter, ne sont que deux faces du même processus : la tentative sans relâche renouvelée de surmonter l’essentielle ambiguïté du « présent » par un travail indéfini de symbolisation de conflits toujours renaissants. Cela signifie en clair que l’on ne saurait rien retenir ni anticiper (répéter) sans, par là même, confirmer un certain mode de refoulement. Il va de soi que cette dimension de la temporalité échappe entièrement à une phénoménologie descriptive.

8. Le fonctionnement du moi comme renvoyant a sa genèse

Or, la symbolisation retentio-protentionnelle a lieu, précisément, grâce à la pérennité antagoniste du ça et du surmoi, entrant en lice à propos d’affections et « sécrétant » le temps sous forme de désirs conscients et symboliques. L’unité de potentialités constituées autour des désirs, autrement dit le système des répétables symboliques, est ce que nous appelons habituellement le moi et qui a pour corrélat l’unité de son monde propre. Disons-le entre parenthèses, cette unité du moi une fois formée de telle ou telle manière est de pur fonctionnement : passage d’un objet à un autre objet, curiosité, recherche, exploration, diffèrement, détour, autant d’activités de simple réactualisation et non de genèse. Or, ce fonctionnement appréhensif d’un monde avait conquis son unité au moyen de refoulements successifs. Aussi en porte-t-il la marque comme en négatif. C’est pourquoi, à travers l’activité de son moi, chaque homme communique implicitement l’histoire de ses refoulements. On voit — autre remarque incidente — comment l’unité d’un univers littéraire ou artistique, renvoyant à un moi, ne s’authentifie que par son envers inconscient, avec lequel elle sym-bolise.

9. L'affect pole immanent de l'appareil psychique il est la temporéitè même

Quel est donc le processus qui produit le système unitaire des répétables, le processus qui transforme l’événement ou affection en temporalité circulaire toujours en recommencement ?

On vient de voir comment la conceptualisation psychanalytique, dégagée empiriquement, permet de décrire le déroulement temporel d’une manière originale. Mais pour éviter qu’elle soit une construction artificieuse et comme un écran interposé entre nous et l’être même de la chose en question, il convient de la rapporter, avec rigueur, à ce qu’elle est appelée à traduire. 11 s’agit, en particulier, de ne pas s’abandonner à la naïveté qui a été dénoncée à juste titre sous le nom d'illusion d’immanence. Force nous sera de désobjectiver les concepts descriptifs comme ça, surmoi, moi ou réalité. Il apparaîtra alors que ces quatre concepts décrivent bien quatre aspects, différents quoique corrélatifs, mais d’une réalité immanente unique. Comment en serait-il autrement, puisque, grâce à son point de vue éminemment génétique, la psychanalyse elle-même refuse à ces concepts un statut d’autonomie, ne sachant pas les engendrer à l’état séparé ? On est ainsi amené à poser l’existence d’un noyau immanent dont ça, surmoi, moi, réalité traduisent des polarités intentionnelles ou fonctionnelles. A ce noyau nous aimerions réserver le nom à'affect, en précisant que l’extension de ce concept déborde celle de l’émotion, de la charge énergétique, et du « sentiment » conscient. C’est bien sur l’affect, entendu au sens d’immanence psychique, que porte la cure et, par là, également, la recherche psychanalytique elle-même. Son nom se justifie d’autant qu’il résulte d’affections. Mais il n’en est pas moins activité opérante, activité par laquelle, précisément, une affection se traduit en symbole, se survit et continue de fonctionner, incluse dans le « présent », à titre de potentialité. Cette inclusion rend possible l’appréhension des divers modes de non-conformité au désir conscient, ainsi que l’anticipation d’une éventuelle conformité. Mais cette inclusion occasionne également le glissement du « présent » par déception du vœu (cf. § 6).

Voyons maintenant comment une affection engendre un affect, se traduisant dans une structure temporelle.

A)    Je m’attends à ceci, ceci advient effectivement : il y a, certes, satisfaction par rapport au désir conscient, mais, en même temps, il y a déception par rapport à un vœu inconscient : « Ce n’est que ceci. » C’est le cas de l’affection occasionnée par manque de nouvelles affections. Au fur et à mesure que s’accomplissent ses anticipations sans surprise, l’avenir, l’espérance de réalisation du vœu inconscient, se ferme progressivement. A défaut d’affections nouvelles, la fonction d’unification du moi perd sa raison d’être et disparait avec la réalité corrélative. Alors, à la limite, c’est le sommeil du moi, libérant le règne du vœu et du surmoi : le rêve. Lorsque le vœu vise à l’attachement absolu à l’égard de l’objet, vœu d’ailleurs absolument infranchissable en raison de son essentielle complémentarité avec la barrière surmoïque, l’extrême tension qui résulte de cette situation peut se symboliser dans l’illusion de pouvoir être son propre objet. Alors, à coup sûr, toutes les anticipations s’accompliront, mais le vœu, lui, restera à jamais frustré. Telle est la solution ultime de l’autarcie autophage du catatonique, tel est le sens transphénoménal de tous Tes mirages de Narcisse.

B)    Soit maintenant l’autre cas : Je m’attends à ceci et il advient cela. Ce sera, là encore, déception par rapport au vœu inconscient ; mais l’espérance, elle, restera vivace et l'avenir, ouvert. Un appel sera fait à la fonction unificatrice, à la vigilance du moi. Ici se posera la question de la capacité unificatrice : le divers de l’imprévu peut-il ou non être ordonné sous la catégorie d’un identique prévisible (du moins a posteriori) ? C’est là une épreuve d’efficacité de la fonction symbolisatrice du moi. Lorsqu’elle est franchie avec succès, et que l’affection s’est avérée assimilable, il y a satisfaction de soi, détente, sans que l’espérance du vœu soit compromise .1’ « autre chose » secrètement espérée pourrait bien advenir quelque jour. De là, tout l’agrément de la variété. Ce goût de la vie et de l’aventure humaine trouve son expression mythique exemplaire dans l’inébranlable sérénité' d’Ulysse.

C)    Que se passe-t-il si le moi est au contraire incapable d’assimiler les affections qu’il subit dès lors qu’elles sont rapportées à un objet indispensable ? Alors c’est l’angoisse ou la régression. Ou bien, pour garder l’espérance envers et contre tout, c’est la négation de l’affection en tant que telle : le mauvais est bon, le moi s’absorbe dans le surmoi, le vœu se symbolise dans le désir de l’autre. L’affection n’est plus symbolisable puisqu’elle est le symbole lui-même, elle se confond avec l’accomplissement sans fin du vœu : la présence, quelle qu’elle soit, de l’objet-obstacle. Cette quête sans fin de la souffrance, de l’obstacle, de l’inaccessible est hors du temps, comme le vœu que, sans cesse, elle accomplit. La seule manière de pouvoir se sentir soi, c’est pâtir, c’est échouer. Voilà la quête paradoxale de Kafka.

D)    Envisageons, enfin, un quatrième cas, celui où le vœu inconscient lui-même se trouve inopinément confronté avec sa réalisation (souhait de mort — mort effective). L’irruption du voeu dans l’ordre temporel détruit alors la fonction temporalisante elle-même, en invalidant le pouvoir de symbolisation de la structure affective correspondante. Aucun désir conscient n’est possible tant que le vœu n’est pas rétabli par une annulation de la mort effective l’évocation hallucinatoire du mort. Mais n’est-ce pas là une manière de renoncer à jamais au vœu, d’abdiquer définitivement l’espérance ? Les issues ? L’illusion mystique des spirites, le suicide, le meurtre. Nous parlons, on le devine, de la hantise de Hamlet.

Ces dénominations mythiques de quelques affects de base résument une appréhension de ceux-ci en tant que noyaux de fonctionnement quadripolaire. La conceptualisation freudienne a révélé ici toute sa rigueur et son éminente fécondité. Car si tant est que nous avons décrit des affects, nous n’avons pu le faire qu’en mettant à contribution les instances freudiennes. On doit énoncer ici l’impossibilité de principe à cerner l’affect autrement qu’à travers ses quatre pôles transcendants, nos indispensables « guides » psychanalytiques. Mais s’il en est ainsi, objectera-t-on, ne serait-il pas plus économique de se passer tout à fait du concept de l’affect ? Or si les instances sont des instruments de recherche irremplaçables, l’intuition de l’affect à laquelle elles renvoient nous offre seule l'évidence de leur corrélation. Nous n’aurions pu vraiment comprendre les analyses précédentes si nous n’avions pu vivre, à travers la connexion des instances, les affects nucléiques respectifs. Pour la psychanalyse l’affect est « la chose dont il s’agit vraiment » et à laquelle il est impératif de faire périodiquement retour. Pôle immanent de tout P « appareil psychique » freudien, actualité opérant le « présent » impossible, réalisant les conditions de la répétabilité symbolique et de l’avenir, l’affect c’est la tempo-réité elle-même.

10. La structure génétique de l’affect . La richesse de son indétermination

Nous savons déjà que l’affect ne se borne pas à fonctionner purement et simplement. Il est sujet à une genèse continuelle. L’instrument de celle-ci, on l’a vu (§ 6), est l’identification à l’autre, objet et obstacle du désir. L’affection rapportée à un objet est comme un profil de son être-temps à lui, profil apparaissant dans la rencontre avec la temporéité propre au sujet. Ainsi c’est toujours par le temps de l’objet, appréhendé selon le mien propre, que s’éveillent mes nouvelles possibilités de temporéisation. L’ètre-temps nouveau auquel je m’éveille ne fait que symboliser la tension qui existe entre mon temps et le temps de l’objet, tel que mon degré de maturité temporelle permet de l’appréhender. Il faut comprendre ceci : je fais ma temporéité par l’intériorisation d’un temps que je n’ai pas créé ; cette intériorisation implique l’invalidation de mes temps antérieurs mais non le renoncement intégral aux désirs qu’ils articulent. De là', la double exigence contradictoire : assimiler le temps de l’objet et maintenir tout de même le désir, sous forme de vœu. L’originalité de la solution (la nouvelle structure temporelle) consistera à la fois en un plus et en un moins par rapport au temps précédent. L’affect nouveau sera, en effet, par rapport à ses antécédents, à la fois plus riche (du point de vue génétique) et plus indéterminé c’est-à-dire plurivalent (du point de vue de son fonctionnement opérant), tel un passe-partout forgé à partir de diverses et multiples serrures individuelles. Lorsque l’affect passe-partout réussit, ses antécédents se trouvent ipso facto refoulés, mais ils n’en sont pas moins intégrés dans les caractéristiques du nouvel instrument (cf. Le Moi et le Ça). Dans ce cas on parlera de sublimation ‘. Conjonction de refoulements et d’intégrations, l’affect (ainsi que sa temporéité propre) ne se comprend qu’à travers son histoire, d'autant qu’il comprend son histoire dans la structure même de son indétermination et corrélativement dans ses contenus refoulés complémentaires. C’est ainsi que l’affect, clef de la répétition (et noyau de la personnalité), résume en lui tout son passé et son avenir.

11. La temporéisation comme exigence innée

Pour incomplètes que soient ces considérations, à en juger d’après les nombreuses questions implicites qu’elles laissent ouvertes, un point précis en ressort avec suffisamment de netteté : la temporéisation entendue comme genèse et opération d’affect ne saurait être décrite hors de la dimension de l’inconscient freudien. Nous l’avons vu, toute création d’une temporéité authentique, c’est-à-dire issue d’un conflit effectif, va de pair avec un refoulement et toute opération temporelle, fonctionnant par répétition de cette création, renvoie à ce refoulement. Le refoulement est à tel point nécessaire à l’homme, que nous ne pouvons nous passer d’affections refoulantes de toutes sortes, autant d’aliments pour le surmoi, autant de moyens de maintenir le vœu en éveil.

Quel est le fondement de cette exigence proprement humaine de maintenir le vœu et de le duper par des satis-

factions exclusivement symboliques ? Ceci revient à interroger sur le pourquoi de la temporéisation elle-même. La réponse est à chercher là où la psychanalyse, dès le début, avait localisé le problème : dans l’immaturité sexuelle de l’enfant. L’enfant, en effet, est cet être dont le « présent » est des plus démonstratifs du caractère utopique de ce dernier concept. Il ne saurait, en effet, se réduire à l’histoire de sa genèse ni se comprendre véritablement que par rapport aux exigences d’un avenir qu’à son insu il prépare. L’essence particulière de l’enfance réside dans sa prospec-tivüé. Pour simplifier à l’excès une pensée difficile, disons que le vrai fondement de la temporalisation est attaché à l’inéluctable conflit d’immaturité qui propulse le sujet d’un stade à l’autre de son développement. A chaque nouveau stade un mode de satisfaction est refoulé au profit d’un autre, à la fois nouveau et symbolique du précédent (cf. Karl Abraham). Conjointement, de nouveaux objets-obstacles sont intériorisés par identification symbolique. La palette du moi s’élargit au fur et à mesure. « Il y a »,

« on me », « ça me », ces diverses formes intentionnelles de l’affection ne sont plus simplement subies, mais, par l’identification symbolisante, qui correspond à la notion ferenczienne d’introjection, se trouvent converties dans les fonctions correspondantes du « je me », c’est-à-dire du pôle moi (cf. § 6). Dans cette optique, # inclure dans le présent t une affection sous forme de passé et d'avenir coïncide avec cette conversion de la passixnté en réflexivité par symbolisation du refoulé. C’est la maturation elle-même qui invalide les désirs archaïques et qui institue, selon l’éveil de ses besoins, l’objet-obstacle et le refoulement approprié à-son stade. Que l’enfant vienne à manquer du représentant surmoïque conforme à l'appel de son niveau, la fonction « je me » subira une carence s’inscrivant dans tout son mode de temporéisation ultérieure. L’absence d’affection devient ainsi, sur le registre de la prospectivité, une affection particulièrement traumatique. Tout se passe, en tout cas, comme si les modes de satisfaction propres à chaque stade, en devenant successivement caducs, se trouvaient refoulés 14 par la maturation elle-même (origine des votux inconscients),

cédant la place à la satisfaction symbolique correspondante, instituée sur le mode du t je me t. Certes, le désir d’abord « conscient » (par exemple présence permanente de l’objet) ne saurait devenir vœu symbolisé (ex. : « jeu de la bobine ») que par l’absence intermittente de l’objet. On comprend ainsi pourquoi satisfaire un vœu inconscient amène la destitution du niveau du moi correspondant (cf. § 9, D). On comprend de même que si le représentant surmoïque approprié ne se présente pas au bon moment de la maturation, l’enfant est obligé de l’inventer.

Pour clore ce paragraphe nous admettrons ceci : l’exigence d’insatisfaction des voeux inconscients et, par là, l’articulation quadnpolaxre de la temporéisation, ainsi que la symbo-lisation en tant que conditions a priori de toute genèse temporelle trouvent leur fondement dans la prospectivité des affections matu-rantes. L’apriorisme statique recule donc d’un cran : il ne concerne plus la temporéité elle-même mais un certain degré de sa genèse : la maturation. Il en résulte une multiplicité indéfinie de structures temporelles qualitatives, se référant à des moments maturationnels différents, aux prises avec des affections particulières.

12. L’inconscient de l’œuvre objet de la critique génétique

D’un autre point de vue, on peut formuler ce qui précède dans les termes suivants : le passage symbolique d’un stade à l’autre sert de paradigme à toute symbolisation et par conséquent à toute temporéisation ultérieure. L’activité symbolisante et temporalisante de l’adulte ne fait que théma-tiser la temporéité non thématique de sa maturation et demeure nécessairement enserrée dans les formes a prion concrètes, issues de ses conflits précoces.

Or, l’a pnori n’est pas seulement concret et singulier mais prétend aussi à l’universalité. Une structure temporelle qui nous est communiquée par des actes, des paroles ou des œuvres est éloquente de son épaisseur génétique pour tout un chacun. Le fondement de cette universalité réside dans la similitude des instruments maturants de chaque homme, similitude renvoyant, comme on va le voir, aux affections originelles communes, qu’en chacun de nous notre enfance a répétées. C’est pourquoi l’£m-fühlung, au sens génétique, donc psychanalytique, n’est pas simple projection, mais un mode de connaissance se prêtant à la confrontation. C’est pourquoi il peut exister des critères pour distinguer, ne serait-ce qu’intuitivement, une œuvre authentique et l’imitation creuse. On comprend ainsi que seule une psychanalyse rigoureuse de l’œuvre soit en mesure d’articuler, d’une manière adéquate, le singulier artistique.

Les évidences statiques encore naïves (au sens étymologique de nativus, inné) des essences se dissolvent dans les évidences génétiques des passages et des mutations. Par là, et par là seulement, les affects « pathologiques » deviennent intelligibles. Par ce seul moyen les affects inscrits dans les œuvres trouvent à s’articuler dans un langage approprié. Cela ne signifie nullement qu’il faille reconstituer le passé de l’artiste pour comprendre une œuvre. C’est même là une des impasses de la critique génétique. Une œuvre est un être autonome pour autant qu’elle nous communique un affect qui se suffit. Or cet affect — on le sait — comporte un double pôle inconscient et, dans le cas d’une œuvre artistique, il renvoie, encore, à une genèse, bien que celle-ci participe de la fiction de l’œuvre elle-même. L’œuvre n’est rien d'autre qu’une manière symbolique originale de résoudre tel ou tel conflit fictif d’un ça et d’un surmoi, fruits intemporels d’une genèse elle-même fictive. Ce n’est donc pas, à proprement parler, la reconstitution du passé — que signifierait le passé de la Jeune Parque ou de tel Concerto brandebourgeois ? — qui fera l’objet d’une critique psychanalytique, mais l’explication génétique de l’inconscient, propre à l’affect concret qui habite l'œuvre.

13. La genèse de l'affectable ou l'art et les commencements

On pourrait s’arrêter ici dans notre recherche des a pnon génétiques. La position à laquelle nous sommes parvenus nous permet d’ores et déjà d’appréhender une structure temporelle, telle qu’elle fonctionne dans l’actualité concrète de son « présent » et cela grâce à la reconstruction de son avènement. Or, si nous avons reculé par là les frontières de l’ignorance attachée à la notion même d’a prion, notre effort n’a fait jusqu’à présent que mieux cerner le problème. En effet, pour autant que l’affection a été posée comme condition de toute genèse, on a admis une « nature » génétique d’un sujet en voie de développement se prêtant à telle ou telle affection spécifique du degré de maturation. Il n’en reste pas moins que cette « nature » génétique, cet affectable en mouvement, évoluant selon une temporalité intrinsèque et non thématique, demeurerait un a prion inintelligible si nous ne parvenions pas à le réduire à son tour à sa genèse.

Si l’affectable est un fonctionnement répétitif, il se « nourrit » pour ainsi dire d’affections ou de types d’affections qu’il sait déjà assimiler c’est-à-dire symboliser. Comment cette aptitude d’être affecté d nouveau lui advient-elle ? Quel est le sens de la « première fois » ? Avant la « première fois » il ne s’agissait pas du même affectable, ni de la même structure temporelle. L’affection originelle qui fait muter le temps ainsi que l’affectable propre à la subir 11e sont jamais donnés directement. Un sujet, quel qu’il soit, fonctionne sur le mode de la répétition, dans son propre a priori temporel, dans son propre affect. Ses affects passés et dépassés lui sont cependant accessibles. Ainsi chacun peut comprendre l’affect de l’autre comme une variante fictive de son propre patrimoine affectif. Ce que chacun fait sans savoir, la psychanalyse le réalise d’une manière systématique. Elle essaye de répondre à la question : quels sont les pôles inconscients (vœu et surmoi) de l’affect qui transparaissent dans la communication ? C’est en répondant chaque fois à cette question en toute légitimité que l’analyste est à même, grâce à la permanence de son propre moi, d’assister à de telles mutations affectives. C’est en reconstituant le vœu et son sur-moi que l’analyste accède à l’affection pathogène, affection dont la répétition symbolique est la « maladie » elle-même. C'est que la répétition renvoie toujours et nécessairement d la structure même de l’affection, comme le symbole renvoie au symbolisé. Or, l’affection, à son tour, est caractéristique de l’affectable qu’elle révèle. L’affectable enfin peut être conçu comme l’affect « déjà là » au moment de l’affection relativement première. Cela signifie que la t première fois g est toujours un commencement relatif et qu’il n’est pas de « première fois » qui ne soit en même temps répétition d’une « fois » « plus première » encore. Cet emboîtement indéfini dans chaque moment d’actualité de l’ensemble des moments onto- et phylogénétiques est marqué d’un sens évolutif : l’extension croissante des pouvoirs conquis par l’affect passe-partout (Cf. § 10). Or, qu’est-ce que l’art sinon un pouvoir en acte de Paffect ? Aussi chaque oeuvre renvoie-t-elle à la conquête onto- et phylogénétique de ce pouvoir, chaque création nous restitue un peu du sens même de notre autocréation, sens perdu dans la nuit épaisse des premiers commencements.

Ces réflexions font pressentir la possibilité de reculer indéfiniment les limites de l’a priori et d’en débarrasser le domaine du fonctionnement, quitte à le retrouver dans celui de la genèse. Nous sommes parvenus à entrevoir — pour paraphraser une formule de Freud —, le nombril de l’être et il sied d’en rendre grâce à l’art authentique et à la clinique de l’inconscient.

14. Ébauche de psychanalyse d'un rythme simple : « l’apprenti sorcier » de goethe

Il a fallu cette mise en place de quelques idées simples pour aborder, enfin, avec une chance de fécondité, les phénomènes de temporalisation esthétique. Le projet d’appliquer cet acquis à tout le domaine esthétique demanderait l'œuvre d’une vie. Même en nous restreignant au problème du rythme, voire aux seuls rythmes de la prosodie, le champ de la recherche demeure impressionnant. Reste une ressource : suggérer une méthode au moyen de quelques illustrations.

Voici un rythme simple. Après une première émergence surgit une seconde, moins intense, moins longue. Il y a comme une chute, comme un apaisement. Lorsque les deux émergences se reproduisent identiques, je tiens la loi de mon anticipation : temps fort-temps faible, temps fort-temps faible (tam-ta/tam-ta : le trochée redoublé de la prosodie antique). Cependant le second moment diffère du premier ; il signifie l’accomplissement de mon attente, sa légitimation a posteriori. C’est pourquoi le deuxième temps faible apporte un apaisement supplémentaire. Et maintenant ? Eh bien, je ne vais pas anticiper simplement le prochain trochée, mais le prochain couple de trochées, autrement dit, l’objet de mon anticipation sera la fluctuation même de l’attente et de l’accomplissement ou bien encore : le trochée doublement pair. Lorsque celui-ci advient, en satisfaisant la double attente, il ne peut manquer d’être plus apaisant encore que l’apaisement qu’il a répété. Or, la qualité nouvelle ainsi obtenue constituera une nouvelle affection et dès lors c’est le couple du couple qui fera l’objet de mon anticipation. Le huitième temps faible marquera ainsi une triple détente et le seizième apportera avec sa quadruple confirmation la sécurité absolue15 (cf. fig. 1).

Désormais mon effort de prendre de nouveaux reculs vis-à-vis de la qualité de nouveaux apaisements s’avère gratuit : il ne pourra rien advenir par surprise, j’en suis bien certain ; je suis invité à passer de la veille au sommeil ; de l’anticipation de la réalité à l’hallucination du rêve. Les vœux pourront se chercher une voie de satisfaction à l’abri des rencontres inopinées, dans le domaine de l’imaginaire (cf. « régression topique »).

Tel est le premier sens, phénoménologique, d’un déroulement de seize trochées, considéré comme exemplaire. Mais il est un autre sens, plus profond, qui, par-delà l’actualité de la genèse symbolique du temps, concrétise cela même qui tend à être dépassé par l’effort du moi d’introduire des structures temporelles là où, objectivement, il n’y en a guère. Ce sens visé précisément par le rythme de base, la répétition des trochées, est à chercher dans la structure temporelle la plus primitive qu’il nous soit donné de vivre : l’articulation d’une tension et d’une détente, d’un appétit et de l’assouvissement. Rien ne saurait mieux figurer cette structure primordiale de la temporéisation que la cadence en deux temps — temps-fort, temps-faible — de la succion comme premier acte relationnel. Voilà ce que l’organisation en parité et en multiple parité était destinée à nier symboliquement : le vœu de la facilité de se satisfaire comme jadis par une première victoire remportée sur la réalité postnatale, par l’introjection du rapport au sein. On observera cependant que la négation du vœu n’aboutit qu’à un succès partiel, puisque, par suite de l’élimination de tout imprévu, c’est le moi qui devient maître absolu et du vœu et de la réalité. Il peut, certes, s’abandonner à ses rêves, mais le surmoi n’en est pas moins là, garant de la non-réalisation : le vœu ne se traduira donc pas en actes mais continuera de se symboliser au sein d’un moi endormi. Tel est, grosso modo, le sens psychanalytique d’une succession de trochées quadruplement pairs.

Voyons maintenant comment la poésie utilise pareille dramatisation symbolique de la lutte des instances. Le rythme qu’on vient d’analyser et qui suggère une emprise toute fraîche sur le règne de la toute-puissance magico-hallucinatoire constitue, par exemple, le premier quatrain d’un poème se référant précisément aux zones affectives mentionnées. A défaut d’un rythme aussi simple dans la poésie française, nous avons eu recours à un poème célèbre de Goethe : L’apprenti sorcier. En voici la première strophe, avec sa formule rythmique et une traduction improvisée, autant que possible homéorythmique :

Hat (1er aile Hexenmeisier    Loin le vieux, le sorcier-maître,

Sich doch einmal wegbegeben.    Je suis seul, le champ est libre,

Und nun sollen seine Geister    Hop, les esprits, hop, les êtres !

Auch nach mc-inem Willen leben.    A mon gré vous faudra vivre

J'ai le moi, le geste,

Seine Wort' und Werke Merki'ich und den Brauch,

J’ai surpris la marche. Servi d’esprits prestes, Qui n’est thaumaturge ?

Und mit Geistesstârke Tu’ich Wunder auch.

« Walle, walle, Manche Strecke, Dass zum Zwecke Wasser (liesse

Passe, passe, Mainte sente, Puise et trempe Pour que l’eau

-UMJ/-UMJ a, -U/-U/-U/HJ *1

Und mit reichem Vollem Schwallc Zu dem Bade Sich ergiesse. »

Verse et coule A pleine brasse Jusqu’à tant et Où il faut

 

-U/-U/-U/-U a, -U/-U/-U/-U b j

-U/-U/-U

r

—u/—u/—

d

—u/—u/—u

c

-U/-U/-

d

—u/—u

e

-UMJ

s

-umJ

/

—u/—u

g

-UMJ

X

-U/-U

e

-U/-U

X

-U/-U

g

 

 

Ce rythme qui pourrait bien être celui d’une berceuse marque ici le monologue d’un- adolescent soudain délivré de la présence oppressante d’un maître omnipotent. Le contenu nous l’indique, ce rythme n’est pas destiné à figurer le règne innocent du nouveau-né ou l’hallucination du rêveur, mais le caractère onirique d’un acte pourtant effectif : un vœu infantile de toute-puissance en voie de réalisation. Rapidement le lecteur est pris d'inquiétude à assister au déchaînement d’un vœu habituellement promis à l’inconscience et à la symbolisation. Dès le début on pressent la catastrophe. A cela s’ajoute une discordance perçue de façon non thématique entre le rythme et la formule des rimes. Pareille structure rythmique exigerait des rimes plates, double et quadruple paires, confirmant à point nommé les accomplissements sans surprise.

Or les quatre premiers vers sont ponctués de rimes croisées, en manière de rappel inopiné (en a2 de a,), c’est-à-dire en un moment de passage vers la quadruple parité, confirmée en bj. Ainsi le rythme figure-t-il discrètement le calcul sournois qui sous-tend la joie incantatoire et qui a permis le vol de la formule magique. Les rimes croisées et paires, au contraire, survenant à point nommé (entre le téleute triple pair et le téleute quadruple pair), signifient que le projet longuement mûri est en bonne voie d’exécution.

On abandonnera à l’amateur l’analyse rythmique du second quatrain, avec la simple remarque que le troncage des téleutes — impairs cette fois ! (c’est-à-dire non rassurants) — figure le passage de l’univers magique sans surprise du premier quatrain au maniement « à sa guise » d’un monde sans résistance. On est en train d’agir un rêve, disent de concert rythme et anecdote. Notre inquiétude quant au dénouement ne fait qu’augmenter.

Il est à noter que le poème se poursuit sur la même formule rythmique pendant six strophes encore et anime des concrétisations sémantiques variées. Mais toujours il s’agit du même domaine affectif fondamental, quelle que soit la variété des représentations qui s’y attachent. La multivalence du rythme nous ramène à la plurivalence de l’afféct lui-même (cf. § 10).

Le schéma rythmique de la strophe goethéenne produit chez le lecteur l’affect de base du poème tout entier et convient comme un passe-partout à toutes les variantes émotionnelles et représentatives, suscitées par les péripéties de l’anecdote.

Remarquons qu’en dehors du poème cet affect n’a pas d’existence à proprement parler, il n’est ni une copie ni une expression d’autre chose que soi. Il est fiction pure, ainsi que ses quatre pôles transcendants. C’est précisément de l’interdépendance singulière des quatre pôles que le poème est exemplaire. Sans elle il n’y a pas poème du tout.

Le caractère nécessaire de cette interdépendance peut d’ailleurs être vérifié à tout moment par la méthode des variations fictives, méthode si familière aux vrais traducteurs de poésie. A titre d’exemple, modifions dans le rythme présent la qualité d’un téleute et notre analyse précédente aura perdu une bonne part de sa validité.

Ainsi on remarquera que dans la traduction improvisée de la formule magique, les quatrième et huitième vers sont devenus masculins, c’est-à-dire, dans le contexte du présent rythme, des trochées tronqués (catalectiques). Cet incident frappant un trochée triple pair, siège d’un triple

accomplissement, bénéficie d’un moment propice d’euphorie pour s’attirer une attention encore vigile et pour s’imposer à la répétition avec une douce fermeté au moment quadruple pair. Par là le monotone murmure incantatoire du rythme original, tendant à endormir la résistance des esprits, est devenu un ordre distinctement proféré, s’adressant à des êtres préalablement mis au pas. Cette variante ne constitue peut-être pas une trahison majeure. Mais n’est-ce pas introduire une nuance nouvelle que de poser implicitement les « esprits » comme réduits d’avance à merci ? La témérité de l’apprenti s’en trouve ramenée, sur le plan du seul rythme il est vrai, au jeu innocent de l’enfant, inconscient du danger. Cela ne va pas sans jurer avec le calcul sournois relevé plus haut. De plus, chez l’enfant, le vœu est agi dans le jeu sans qu’il y ait accomplissement réel. Or, L’Apprenti sorcier, lui, vise à autre chose, à une action concertée contre le surmoi, action qui aura une sanction intrinsèque : en plus du dommage et du danger encourus, la fatale autocastration par oubli de la formule finale. La variation fictive portant sur un seul élément rythmique apporte donc une modification difficile à insérer dans l’univers du poème, malgré son caractère plaisant au premier abord.

Toute cette analyse était destinée à illustrer comment, d’une part, une très légère variation dans le rythme suscite des incompatibilités implicites réagissant sur l’unité dé l’œuvre, et comment, d’autre part, les moindres nuances sont accessibles à l'articulation psychanalytique. Faut-il ajouter que ce type d’analyse, loin d’être réservé au rythme, • atteint l’ensemble des aspects signifiants et matériels du poème et de l’œuvre d’art en général ?

15. Le rythme, l’affect et l’inconscient dans t le corbeau 1 d'edgar poe

Imaginons maintenant une variante du rythme précédent, telle qu’elle se trouve réalisée dans l’extraordinaire strophe musicale du poème d’Edgar Poe, Le Corbeau. En voici la première strophe avec une rapide traduction homéorythmique.

« Once upon a midnight dreary, while I pondered weak and weary Over many a quaint and curious volume of forgotten lore,

While I nodded nearly napping, suddenly there came a tapping,

A » of someone genrly rapping, rapping at my chamber door.

« ’T is some visitor », I muttered, « Tapping at my chamber door » Only this and nothing more. »

l -U/-U/-U/-U a, -U/-U/-U/-U a2

Séquence    1    -----

quadruple paire s    “,

catalectique    I    —U/—U/—U/—U    *    — U/—V/~U/—    b,

i -U/-U/-U/-U C, -U/-U/-U/-U Cj bis    j    -U/-U/-U/-U    C3    —U/—U/—U/^l

f -U/-U/-U/-U *    -U/-U/-U/- b,

téleute'antic.pé    -U/-U/-l^    ^

« L’heure d'une minuit sourde, lorsque l’àme lasse et lourde.

J’eus fouillé dans maint bizarre et vieux volume aux morts trésors, Tandis que je songe, inerte, brusquement se fait un heurt,

On eût dit : quelqu’un qui heurte, heurterait à l’huis dehors,

« C’est quelque hôte qui — soufflé-je — heurte à peine à l’huis dehors, Oui, le reste est sans rapport. »

Commençons par dérouler ce rythme exactement comme le premier quatrain de L’Apprenti sorcier. A une différence près cependant : nous allons supprimer inopinément le temps faible final, le seizième. On sait déjà que ce temps comblerait simultanément quatre ordres d’attentes parallèles : celle de la répétition simple du trochée, celle de la répétition du couple, puis du couple du couple, puis des quatre premiers couples réunis. Cette attente, on le sait également, est à l’extrême limite pour structurer la monotonie. Une fois comblée, elle va se désagréger peu à peu. Les rimes plates double paires (a,, a2) confirment d’abord, par un rappel phonétique à point nommé, la justesse de notre anticipation. Vers la fin du deuxième vers on se sent gagné d’une douce somnolence. Telle est la situation quand survient l’incident ! Il a pour effet de nous réveiller en sursaut. De plus, en supprimant la rime plate attendue, ainsi que sa rétroréférence à une rime inductrice (x), il suggère que pendant que je m’assoupissais quelque chose se préparait à mon insu. Or, après l’incident, le rythme va reprendre son cours précédent jusqu’à un nouveau moment quatre fois double pair. Tout à l’heure n’était-ce donc rien ? Nous pouvons espérer nous détendre à nouveau. Pour nous en convaincre, les rimes plates (c,, c2) se renforcent à point nommé par une rime supplémentaire (cj). Cette fois nous devrions être sûrs que ce doux bercement nous mène à bon port. C’est après cette préparation que surgit à nouveau l’incident, le même, comme le souligne la rime (bt). Nous le reconnaissons certes, mais n’aurions guère pu l’anticiper à la distance de seize pieds. Peut-être fait-il partie de quelque règle non encore comprise ? Plus question de dormir. Cette fois, l’incident (en t,) survient avant l’heure, à un moment triple pair qui jusqu’à présent marquait une relative détente. Décidément, il approche, il insiste. Que va-t-il advenir ? Le voilà qui s’impose tout à fait. Avant même que j’aie eu le temps de respirer il m’achève (b4).

Le rythme de la strophe dramatise en petit certains aspects du mouvement affectif global du poème : tentative réitérée de dormir, réveils en sursaut, triomphe final d’une réalité inexorable. Or, à travers ce sens très général du rythme se concrétise, grâce aux significations qui s’y attachent, un sens plus particulier. Là se révèle l’art suprême du poète. Observez bien le récit de la première strophe : après l’exposé qui précède, on se serait attendu à une coïncidence des incidents rythmiques avec l’événement : on frappe à la porte. Que se passe-t-il en fait sur le plan du parallélisme sémanto-rythmique ? Le premier incident du rythme apparaît sémantiquement gratuit, tandis que l’incident sémantique se situe dans une séquence rythmique sans incident, figurant l’assoupissement (cf. supra). Les incidents rythmiques précipités surviennent ensuite, alors même que l’anecdote parle d’un effort de réassurance. Or, c’est justement cette discordance sémanto-rythmique qui est exemplaire au plus haut point. De quoi ? De ce que la réalité qui fait irruption dans le rêve n’est pas un événement extérieur, mais qu’il s’agit d’un vœu angoissant dont le spectre affleure à la conscience sur un mode hallucinatoire-représentatif et que le développement précipité de l’angoisse est converti, sur le même rythme, en un refus de plus en plus crispé de s’y abandonner. Dans le récit : tentative de réassurance, dans le rythme : montée de l’angoisse. Le rythme se borne à dire : il y a, au sommeil, obstacle inquiétant ; le décalage rythmo-sémantique précise ; il y a angoisse, il y a comme un affect d’insomniaque, avec projection du désir-angoisse, maîtrisé par un certain retour de la vigilance. Dès la première strophe nous sommes en plein dans le cauchemar.

Jusqu’à présent nous restons encore sur un plan relativement superficiel de l’analyse. Nous avons, certes, décelé la présence de l’inconscient dont le contenu angoisse le moi. Mais comment accéder à ce contenu, ne serait-ce qu’en termes généraux, à travers le seul examen du rythme ? A ce sujet, rappelons-nous (§§ 11 et 12) que l’origine du vœu est à chercher dans les passages matura-tifs, paradigmes de toute symbolisation ultérieure et que le vœu se retrouve nécessairement dans ses avatars symboliques, en l’occurrence, la structure rythmique. Ce qui peut nous guider dans notre tentative c’est la signification première de l’incident catalectique en tant qu’instrument du corps propre pour « introjecter », symboliser l’affection. En effet, en tant que solution d’un conflit, le rythme doit être considéré non plus comme subi mais comme activement produit par une fonction déjà existante du corps propre. Or que signifie précisément cet incident catalectique sinon une fermeture, une clausule ? Et cette fermeture intervient après une tentative poussée à l’extrême limite pour englober dans une organisation temporelle une la succession de seize pieds. C’est comme un orifice qui s’ouvre tout grand — on ne peut échapper à la comparaison — pour les avaler tous à la fois (cf. aussi fig. 1 ). A y regarder de près, la succession des clausules reproduit fidèlement un mouvement péristaltique d’incorporation avec une ouverture maximale d’abord, puis avec la répétition de celle-ci, puis, lorsque la proie est prise, par un rétrécissement progressif, pour pousser vers l’intérieur, et, enfin, par la clôture définitive. Cette référence symbolique inconsciente au corps propre de l’enfant prétend à la même rigueur que la figuration du cauchemar. A partir de là il ne reste plus qu’à conclure que le cauchemar exemplaire est lié de façon exemplaire à l’angoisse de l’exemplaire incorporation. Est-on fondé de pousser l’analyse plus loin ? Tout d’abord nous pouvons observer que, malgré l’angoisse apparente, l’incorporation est poursuivie jusqu’au bout. Ce qui signe la violence du vœu. Mais aussi une capacité presque perverse du moi à le réaliser dans une symbolisation qui tient du leurre et de la prestidigitation. Relisez cette première strophe et vous ne manquerez pas de sentir ce mystérieux mélange du lugubre et du voluptueux qui marque tant d’oeuvres d’E. Poe. Le « cauchemar » si bien figuré se réduit à une feinte, à une démonstration faite au surmoi. Reste une question : pourquoi pareille intensité du vœu ? On comprend que le désir intense d’incorporation correspond à un douloureux sentiment de vide. Or, la clinique psychanalytique révèle que celui-ci est lié à une perte précoce de l’objet. Comme si l’enfant pensait : « C’est là, dans mon corps, que je dois le remettre pour être sûr de l’avoir, d’en disposer. » C’est pourquoi, dans pareil cas, il délivre son excrément dans l’angoisse de se décompléter et non sans des pressions extérieures et organiques. Le fantasme de réincorporation suscitera fatalement les mêmes angoisses que la conservation.

C’est ce qui explique cette figure de Janus du poème : la perte de l’objet est son contenu manifeste, l’incorporation de l’objet son contenu latent. Qui veut nous faire accroire une angoisse d’insomniaque ? On sait maintenant qu’il s’agit de la jouissance d’un nécrophile qui dissimule son jeu. Et combien ce jeu lui importe ! C’est l’authenticité du besoin même de mystifier qui nous touche jusqu’au tréfonds.

Il est intéressant de prendre conscience comment cette duplicité du rythme se concrétise dans l’anecdote. Un antique corbeau noir entre au vol par la porte grande ouverte, oiseau messager d’une bien-aimée à jamais perdue, oiseau proférant lui-même son nom lourd de signification : « Nevermore », « jamais plus ». Jamais plus tu ne la reverras, je suis le désespoir, jamais plus je ne te quitterai. Le non-retour de la bien-aimée et le désespoir ne font que masquer la réalisation même du voeu : le Corbeau excrémentiel est introduit dans la chambre, et cela pour demeurer et, pour finir, prêter un véritable serment de fidélité. Qu’est-ce, sinon, sous l’habile camouflage du malheur et du désespoir, la réincorporation de l’objet perdu ?

Ayant poussé l’analyse jusqu’à sa limite extrême, redisons encore une fois : c’est de toutes ces couches ensemble que le rythme du Corbeau est exemplaire et l’affect qu’il médiatise s’authentifie par la connexion nécessaire de ses quatre pôles. En cas d’incompatibilité, le caractère exemplaire disparaîtrait et resterait l’artifice vide de sens.

Tel est ce poème extraordinaire et peu nous importe la psychologie de son créateur réel. Néanmoins toute oeuvre possède une dimension qui la situe par rapport à son auteur fictif. Nous pouvons désormais répondre à l’ultime question : Quel est l’auteur induit par le poème ? Que signifie pour lui de l’avoir créé ? C’était, sans nul doute, réaliser cet objet indestructible, magique, définitif, qui, à chaque relecture, délivre son message de fidélité, toujours le même, toujours le parfait, l’éternel « Nevermore », l’éternel « je ne te quitterai jamais plus » du bonheur retrouvé dans l’art, lugubre et drolatique Corbeau, à jamais mortifère, à jamais vivifiant. L’exceptionnelle qualité de ce chef-d’œuvre consiste à inclure dans sa thématique même l’exemplarité de sa propre raison d’être.

16. Conclusion sommaire

Le temps nous a manqué pour pousser plus loin nos réflexions. D’ores et déjà quelques points précis s’imposent cependant :

i° L’inconscient d’une œuvre est apparu comme une dimension indispensable à l’articulation esthétique.

2° L’œuvre doit être considérée comme un symptôme au sens freudien du terme, mais un symptôme de soi-même, à la fois suffisant et nécessaire pour exemplariser l’unité des quatre pôles de la psyché : le vœu et son surmoi, le moi et sa réalité.

3° L’œuvre inauthentique n’a pas d’inconscient. Elle n’est solution exemplaire d’aucun problème qui lui soit intrinsèque. Elle relève du psittacisme et de la singerie. A moins d’être une exploration des procédés de leurre et de fascination.

La méthode de l’esthétique psychanalytique pourrait se préciser dès lors et, par là même, devenir l’instrument théorique d’une critique d’art rigoureuse. Pour le moment encore, il ne s’agit certes que d’un acte de foi posant que cela est possible, mais s’y refuser d’emblée équivaudrait à se laisser mourir de soif au bord du puits.

N. A.

Septembre 196 3.

Revue Française de Psychanalyse, t. XXXVI, n° 4, juillet 197*.