1. Avarice. - Méfiance. - Jalousie. - Cruauté. - Critique humiliante exercée par le nerveux. - Aperception névrotique. - Névroses de la vieillesse. - Changement de forme et d'intensité de la fiction. - Jargon des organes.

Je parlerai d'abord de traits de caractère qu'on observe avec une certaine régularité chez tous les nerveux et qui s'expriment de la manière suivante : consciemment ou non, directement ou par des voies détournées, en pensant et en agissant rationnellement ou en s'aidant d'une certaine combinaison de symptômes, le patient poursuit passionnément un but qui l'absorbe et l'obsède et qui consiste à accroître son patrimoine, à augmenter sa puissance et son influence, à humilier, à diminuer les autres. Le plus souvent, toutes ces formes de l'égoïsme se trouvent réunies chez une seule et même personne, et il faut une analyse attentive pour discerner les subterfuges auxquels le patient a recours pour se tromper lui-même et pour tromper son entourage. Alors qu'il simule, par exemple, l'homme désintéressé, on retrouve dans ses crises, dans sa névrose, ainsi que dans le but que celle-ci poursuit, l'ardente convoitise dont nous venons de parler. On a aussi l'impression d'assister à un dédou­blement du moi, à une dissociation de la conscience ; et tandis que, poussé par son but fictif, il suit clandestinement, avec plus de force que l'homme sain, les impulsions de l'avarice, de la jalousie, du désir de domination, de la méchan­ceté, de la coquetterie, de l'autoritarisme qui veut toujours avoir raison, il joue publiquement, toujours par coquetterie, le rôle d'un bienfaiteur, d'un protec­teur, d'un ami de la paix, d'un homme saint et désintéressé. Souvent, il est vrai, ce jeu se termine par un malheur, comme dans le cas du fanatique de la vérité, Gregor Werle, dans le Canard sauvage d'Ibsen.

Le névrosé veut tout avoir, être toujours le premier : c'est là son principal trait de caractère et dont il faut tenir le plus grand compte, en dépit des traits de caractère opposés qu'il peut manifester publiquement. Le patient n'est animé, en réalité, que d'un seul désir, du désir de puissance aussi complète et exclusive que possible, et comme son sentiment de personnalité le fait reculer devant certains moyens et que la puissance des autres est de nature à com­promettre son triomphe, il ferme les yeux, se cache à lui-même et aux autres les traits de caractère répréhensibles, et en connaisseur intelligent des tendances hostiles et de tout ce qu'elles ont de peu recommandable, il se laisse guider publiquement, dans sa « conduite consciente », par l'idéal de la vertu. Mais ses pulsions agressives subissent de ce fait un renforcement et s'expri­ment dans le rêve par des actes, des attitudes, des gestes et une mimique soustraits au contrôle et qui forment précisément les moyens dont sa névrose se sert pour se manifester. Il arrive ainsi qu'il y a toujours, dans l'entourage du névrosé, quelqu'un qui connaît son mauvais trait de caractère, sans que personne toutefois se rende compte de tout le sérieux de sa situation.

En ce qui concerne la question de la nature héréditaire de ces traits de caractère et de leur arrangement antagoniste, on constate toujours qu'ils n'ont rien d'originel, de congénital, mais ont été acquis à titre de ligne d'orientation secondaire, empruntés à des modèles tels que le père ou la mère ou des personnes en tenant lieu. L'âme névrotique se forme, soit aux dépens de matériaux qu'elle trouve en elle-même, soit aux dépens de ceux qui existent en dehors d'elle, dans beaucoup de cas aux dépens de ceux que lui fournissent le double jeu, le dédoublement de la conscience de la société humaine. Mais tout l'artifice de la névrose consiste à cacher, à dissimuler, à camoufler les traits agressifs, hostiles, inacceptables par lesquels le sujet cherche à réaliser l'élévation de sa personnalité et à poursuivre le même but par des traits de caractère en apparence opposés et par des symptômes névrotiques. On constate alors sans peine que la générosité exagérée du malade est destinée à l'aider à réaliser sa « volonté de puissance », au même titre que l'exaltation de ses pulsions agressives, de sa capacité, de son avarice : tout en faisant semblant de donner, il est en réalité celui qui donne le moins et reçoit le plus.

Un de mes patients que j'ai eu l'occasion de traiter pour du bégaiement et des états de dépression, ne s'est jamais montré à son entourage autrement que sous les traits d'un homme large et généreux. Un jour il fit don à un Institut d'une forte somme et, tout en me faisant part de ce fait, il ajouta comme par hasard qu'il se sentait, au moment où il me parlait, particulièrement déprimé. Son bégaiement paraissait également plus accentué. Il ne me fut pas difficile de me rendre compte que l'aggravation de sa névrose était une conséquence de sa générosité, à la suite de laquelle il se sentait diminué ; et il est permis d'attendre, avant de se prononcer sur son véritable caractère, ses actes, pensées et rêves ultérieurs se manifestant parallèlement à ses symptômes névrotiques. S'étant trop éloigné de son but, consistant dans l'augmentation de son patrimoine, il s'est dit qu'il devait faire quelque chose pour s'en rapprocher de nouveau. « L'heure du déjeuner était passée depuis longtemps, continua-t-il son récit, j'avais faim et un ami m'attendait dans un restaurant où nous devions déjeuner ensemble. Il m'a donc fallu faire à pied le chemin (assez long) qui me séparait de ce restaurant. Heureusement, mon ami m'attendait toujours. Après avoir mangé, je me sentis un peu mieux. » Autrement dit, après avoir commis un acte de générosité, il recommença sans tarder à faire des économies, en se rendant à pied au restaurant, et cela malgré la faim, malgré son état de dépression et malgré le rendez-vous qu'il avait donné à un ami. Il eut ainsi, soit dit en passant, l'occasion de faire attendre l'ami, ce qui, pour le névrotique, constitue un moyen dissimulé de manifester son amour de la domination. J'ai vu, depuis, un grand nombre de patients chez lesquels la faim provoquait des maux de tête, des tremblements, de la dépression, des senti­ments de haine. Quelques-uns de ces symptômes pouvaient bien avoir des causes organiques, mais les autres constituent certainement un moyen de protestation contre la diminution de la personnalité, occasionnée par la faim et pouvant dans certains cas aller jusqu'au délire.

Les premières manifestations et actions et les premières communications que le malade fait au médecin expriment déjà l'essentiel du mécanisme de la maladie et de son caractère. Cela provient de ce qu'il n'a pas encore eu le temps d'adopter un moyen de défense et de précaution contre le médecin. Lorsque le malade dont j'ai parlé plus haut se présenta chez moi pour la première fois, il me raconta, sans que je le lui demande, que son père n'était pas aisé et qu'il lui était impossible d'entreprendre le traitement, s'il devait coûter trop cher. Au bout de quelque temps, il fut obligé de m'avouer, au cours du traitement, qu'il m'avait menti, afin d'obtenir des conditions plus avantageuses. Son avarice se montra dans beaucoup d'autres occasions encore. Mais il chercha chaque fois à se la dissimuler à lui-même, et surtout aux autres. Ces deux traits, avarice et dissimulation, étaient également ceux de son père qui ne se lassait pas de recommander au patient l'économie, en lui répétant sans cesse : « L'argent est une puissance, avec l'argent on peut tout avoir. » Aussi arriva-t-il ceci : lorsque notre malade, qui, déjà enfant, était très ambitieux et dominateur, se trouva plus tard dans une situation incertaine et désespéra de pouvoir jamais égaler son père, il eut recours, toujours poussé par l'ambition, à un artifice qui était destiné, à ses yeux, à montrer au père à quel point l'éducation qu'il lui avait donné était manquée : il s'obstina à ne pas se défaire du bégaiement dont il était affligé depuis son enfance. Ne pouvant être le premier, ne pouvant dépasser son père, il rendit vains les efforts de celui-ci. Dans les autres cas de bégaiement que j'ai eu l'occasion d'observer, ce défaut était également un symptôme exprimant un état d'hésitation chez des gens ayant perdu momentanément ou définitivement la foi en eux-mêmes 40.

Mais notre civilisation donne généralement raison aux enfants qui voient dans l'argent un moyen de s'assurer la puissance. Aussi la volonté de puissance de notre malade se manifesta-t-elle extérieurement par l'amour de l'épargne et par l'avarice exagérée. C'est seulement en présence de l'opposition qui existait entre les manifestations basses et franches de l'avarice et l'idéal de la personnalité qui doit également tenir compte de l'opinion publique, que le malade se vit obligé de dissimuler l'avarice à l'aide de laquelle il espérait pouvoir dépasser le père et d'utiliser le bégaiement à titre de manifestation substitutive.

La marche ultérieure de l'analyse nous révéla le point de départ de sa tendance exagérée au gain et à la possession. Il avait constamment souffert, pendant les premières années de sa vie, de troubles gastro-intestinaux, par l'effet d'une infériorité congénitale de son appareil digestif. Les affections gastro-intestinales étaient d'ailleurs très répandues dans sa famille. Le patient se rappelait très nettement avoir été obligé de se priver, malgré la faim et la convoitise, de mets agréables, pendant que ses parents et ses frères et sœurs en faisaient leur régal. Toutes les fois qu'il le pouvait, il mettait de côté aliments, bonbons et fruits qu'il se proposait de consommer plus tard. C'est ainsi qu'il fit preuve de bonne heure de l'amour de la thésaurisation et de l'épargne, expres­sion lui-même de la tendance à la sécurité, en vertu de laquelle le sujet cherche sans cesse à neutraliser son sentiment d'infériorité.

Dans cette recherche de la neutralisation de son infériorité, le sujet peut quelquefois aller très loin. L'amour de la puissance et de la possession peut notamment subir, sous l'influence du sentiment d'infériorité, une telle stimu­lation qu'on le retrouve dans des manifestations avec lesquelles il n'avait en apparence rien de commun. Un jeune patient, dans le genre de celui dont le cas nous occupe ici, pourra commencer par désirer la pomme qui lui est défendue, en voyant son père ou son frère se régaler de pommes. Il éprouvera d'abord un sentiment de jalousie et poussera ensuite ses réflexions et antici­pations jusqu'à se laisser hypnotiser par la passion de l'égalité et à trouver injuste que les autres puissent jouir de ce qui lui est inaccessible. Et il ne songera plus qu'aux moyens susceptibles d'empêcher cette injustice. On verra, par exemple, un enfant, doué d'une musculature plutôt insuffisante, s'astrein­dre pendant toute une année à grimper sur les arbres et à sauter jusqu'à atteindre une véritable maîtrise dans ce genre d'exercices. L'âme humaine n'est pas capable de se rendre compte à chaque instant des buts fictifs qu'elle poursuit ; et c'est ainsi que l'enfant en question, détaché en apparence de son but fictif, pourra mettre ses aptitudes pour les sports et la gymnastique au service d'autres tendances, également favorables, quoique d'une autre maniè­re, à l'élévation du sentiment de la personnalité. Cela nous fait penser aux États modernes qui accumulent des armements, sans savoir exactement contre quel ennemi ces armements sont dirigés.

Le père de notre patient dépassait son entourage par la taille, par la force, par la richesse et par sa situation sociale. Rien d'étonnant qu'il ait été le premier modèle choisi par le garçon. Pour sortir de l'incertitude et de l'état d'insécurité dans lesquels l'avait plongé son infériorité constitutionnelle, il devait prendre ses dispositions en vue de sa vie ultérieure, en se conformant à un certain plan, en se proposant un point fixe. L'orientation très accentuée vers l'idéal fourni par l'exemple du père constitue déjà un trait névrotique, en ce qu'elle nous révèle toute la détresse de cet enfant, envahi par le sentiment d'insécurité, et l'extrême tension de tout son être. La tendance à la sécurité, inhérente à la névrose, incite le patient à dépasser ses propres forces et le pousse sur une voie qui doit le conduire hors de la réalité, et cela pour les raisons suivantes : 1º il cherche par tous les moyens à réaliser la fiction en vertu de laquelle il voudrait égaler ou dépasser son père, à ramener, à grouper toutes les expériences qu'il reçoit du monde à cette fiction, à les soumettre à l'influence de celle-ci ; 2º il est impossible de réaliser complètement une pareille fiction, sauf dans la psychose ; 3º le but qu'on se propose en pareil cas effraie le sujet par son énormité même, par toute l'exagération qu'on lui a conférée. Il naît ainsi dans l'âme de l'enfant un trait particulier qui le pousse sans cesse à chercher, à mesurer, à peser, à hésiter, à temporiser, trait dont il ne sera pas inutile de dire ici quelques mots.

Ce qui, d'après mon expérience, détermine principalement l'enfant névrosé à prendre le père pour le modèle, c'est, ainsi que j'ai montré dans mes autres travaux, la recherche du rôle sexuel. L'enfant prédisposé à la névrose ou, pour employer ma terminologie particulière, l'enfant accablé par le sentiment d'infériorité, veut devenir et, dès que la névrose a éclaté, être un homme. Dans les deux cas, il ne peut s'agir que d'une apparence : l'enfant se comporte comme s'il était ou devait devenir un homme. Autrement dit, la tendance à la sécurité oriente le jeune nerveux vers la fiction, provoquant ainsi, en partie tout au moins, une stimulation consciente. C'est ainsi qu'une petite fille, pour échapper au sentiment d'infériorité, commencera par une imitation consciente des gestes de son père. Rien ne nous autorise à admettre qu'elle le fasse, parce qu'elle serait soi-disant amoureuse du père. Son imitation s'explique suffisam­ment bien par la grande valeur qu'elle attache au principe masculin ; mais nous convenons volontiers que la petite fille et son entourage peuvent se tromper sur la véritable signification de sa conduite, surtout lorsque des allusions à l'amour et au mariage jouent un grand rôle dans les jeux de l'enfant, dans ses anticipations d'avenir. Dans notre cas, la recherche d'un idéal de compensation avait abouti au désir ambitieux de surpasser le père en richesse, en estime et, par conséquent, en virilité. Et, en même temps, dans son désir d'être fixé sur son rôle sexuel, l'enfant avait été pris d'une curiosité sexuelle intense et psychique et, son sentiment d'infériorité aidant, il avait éprouvé sa propre petitesse par rapport au père comme une grave humiliation, comme un manque de virilité. Son amour-propre, qui devait l'aider à s'élever au-dessus de son infériorité, atteignit un degré tel qu'il devint honteux de ses organes génitaux, à cause de leur petitesse, et que pour rien au monde il n'aurait consenti à se découvrir, même si peu que ce soit, afin de ne pas révéler aux autres ce qui était pour lui une cause d'humiliation. À cela s'ajoutait encore le fait qu'il était d'origine juive. Ayant entendu parler de circoncision, il s'était imaginé que cette opération lui avait infligé une certaine diminution. Sa protestation virile le poussa à mépriser la femme, à lui dénier toute valeur : c'était pour lui un moyen de montrer sa supériorité, même à l'égard de sa mère, avec laquelle il était dans les plus mauvais termes. Quant au père, dont il savait entretenir les bonnes dispositions à son égard par une adaptation diplomatique, il ne le haïssait pas moins, surtout lorsque celui-ci manifestait d'une façon trop bruyante, comme il en avait d'ailleurs l'habitude, sa supériorité. Cherchant une orientation, au milieu de cet enchevêtrement de sentiments, il crut la trouver en se proposant de devenir supérieur à son père, de le dépasser en virilité. Et c'est par ces velléités, ainsi que par le désir d'humilier son entourage, que se manifesta sa protestation virile, velléités et désir qui aboutirent à de nombreuses et vaines tentatives, dans lesquelles l'enfant fit preuve surtout d'irrésolution et de prudence.

Le père fondait de grands espoirs sur le don de la parole que le patient avait manifesté dès l'enfance et, n'étant pas dupe du léger bégaiement dont il était affligé, il tenait à ce que son fils embrassât la carrière d'avocat. Sentant que c'était là pour le père l'endroit le plus sensible, il se mit à bégayer d'une façon de plus en plus intense : manifestation névrotique de la défense contre la supériorité du père, manifestation dont il avait pris l'habitude par contagion ou par imitation, en l'empruntant à un de ses précepteurs affligé du même défaut. Dans la suite, ce symptôme fut utilisé de mille autres manières : c'est ainsi que le bégaiement lui permettait de gagner du temps pour observer son partenaire, pour peser ses paroles, pour se soustraire aux exigences de sa famille, pour exploiter la compassion des autres, ainsi que le préjugé en vertu duquel on ne faisait pas grand fonds sur lui, ce qui lui permettait de dépasser facilement toutes les attentes. Ce qui est intéressant, c'est que son bégaiement, pourtant assez frappant, loin de lui nuire auprès des femmes, le faisait au contraire bien voir d'elles, ce qui, à mon avis, s'explique par le fait que beaucoup de jeunes filles recherchent pour mari un homme qui leur soit inférieur, qu'elles puissent dominer.

Il a su, pour échapper à la réprobation sociale, masquer les impulsions hostiles qu'il éprouvait à l'égard de ses parents, de ses frères et sœurs et des domestiques, de façon à paraître aux yeux de tous comme un homme bon et généreux. Il obtint ce résultat, en se livrant tous les soirs à une confession dans laquelle il se reprochait sa méchanceté et stimulait des scrupules de conscience. C'est ainsi que son intelligence plus développée l'avait conduit, par un chemin détourné, à trouver, pour élever sa personnalité, un moyen emprunté à la vie civilisée.

L'absence de toute attitude franchement et directement agressive nous est prouvée encore par le fait que toute son ambition se résolvait en idées et en fantaisies, ainsi qu'en succès scolaires par lesquels il dépassait la plupart de ses camarades. Un penchant de plus en plus prononcé pour le sarcasme et le persiflage : telle fut désormais la seule manifestation visible de son agres­sivité, jadis très violente, qui lui avait valu le surnom de « sangsue ». Son attitude combative en faveur du judaïsme avait joué un grand rôle dans sa vie et s'était manifestée dès sa douzième année par un acte obsessionnel particu­lier : toutes les fois qu'il se trouvait dans une piscine, il cachait ses organes génitaux avec ses mains, plongeait la tête dans l'eau et ne l'en retirait qu'après avoir compté jusqu'à 49, de sorte qu'arrivé à l'air libre, il était à moitié asphyxié et épuisé. L'analyse a révélé qu'il cherchait ainsi à réaliser l'égalité des organes génitaux chez tous les hommes. La 49e année était, d'après la loi juive qu'il venait d'apprendre, l'année jubilaire, au cours de laquelle on rétablissait l'égalité des fortunes. Les idées de ce genre, ainsi que le fait consistant à cacher les organes génitaux, étaient de nature à faciliter singuliè­rement l'interprétation de ce cas. Je me crus en effet autorisé à conclure que le bégaiement était pour lui également un moyen de compenser une supériorité, celle de son père, celle de tous les autres hommes, et cela en les mettant dans une situation gênée et pénible. Mais, en même temps, lui-même et son entou­rage voyaient dans son bégaiement une limitation imméritée et mysté­rieuse de sa puissance fonctionnelle.

Son avarice, son amour de l'épargne avaient également pour but d'éliminer la supériorité des autres, de le mettre lui-même à l'abri de l'humiliation et d'une nouvelle diminution par l'appauvrissement ; et il lui a fallu, pour élever son sentiment de personnalité, pour arriver à la protestation virile, donner à ces traits de caractère une grande ampleur, subordonner à leur pouvoir toutes ses expériences ultérieures. C'est seulement dans les occasions où la mani­festation trop patente de ces traits de caractère aurait pu nuire à son sentiment d'euphorie, qu'il les étouffait et les repoussait dans son inconscient. Il serait absurde de vouloir juger une question qui relève de la médecine et de la psychologie, en se plaçant au point de vue de la morale, et de dire des per­sonnes, dans le genre de celle dont nous nous occupons, qu'elles sont moralement inférieures. A ceux qui seraient tentés de le faire, je rappellerai les traits de caractère compensateurs, forts et précieux, ainsi que la sentence d'un moraliste français qui disait - « Je n'ai jamais examine l'âme d'un homme méchant ; mais j'ai examiné une fois l'âme d'un homme bon, et j'ai reculé d'horreur ! »

Dans un autre cas, l'avarice apparaît non seulement comme une construc­tion secondaire, destinée à compenser le sentiment de diminution, mais aussi, et surtout, comme un artifice au service de la tendance à la sécurité. Un patient âgé de quarante-cinq ans, qui avait souffert toute sa vie d'impuissance psychique et était obsédé par des idées de suicide, présentait un penchant particulièrement fort à humilier les autres. Ce trait de caractère nous est déjà connu, puisque nous l'avons vu servir, dans le cas précédent, à compenser le sentiment que le malade avait de sa propre infériorité. Cette tendance est toujours accompagnée d'une méfiance et d'une jalousie très prononcées, dans lesquelles je vois des dispositifs névrotiques, psychiques, destinés à égarer le sujet dans la recherche de l'appréciation de ses expériences intérieures. On observe, en outre, dans les cas de ce genre, une tendance plus ou moins dissimulée à infliger aux autres une douleur physique ou psychique. Le point de vue abstrait par lequel il cherchait à s'assurer une situation dominante, « supérieure », semblait manifestement menacé et rendit nécessaire le renfor­cement des lignes d'orientation fictives. Des souvenirs d'enfance ont été utilisés dans la névrose, grâce auxquels il a failli devenir la proie d'un homosexuel. Dans une famille composée de plusieurs enfants il était le seul garçon, situation qui, d'après mon expérience, empêche souvent l'enfant de se faire une idée exacte de son propre rôle sexuel, le rend sensible à l'excès et peu sûr de lui-même. Son attitude à l'égard du père était également de nature à lui imposer la recherche de moyens de protection renforcés. Or, son père était un homme brutal, égoïste, tyrannique, ce qu'empêchait l'enfant de s'affirmer ouvertement en sa présence. À la suite de certaines aventures amoureuses, le père s'était trouvé dans des situations fort difficiles, dont le souvenir a été utilisé par sa névrose. Sa méfiance s'étendait sans distinction à toutes les femmes. Il s'est montré toute sa vie plein de dévouement pour ses sœurs, fait qu'il percevait lui-même très vivement et dont il a tiré la conclusion tendancieuse qu'il était capable de céder facilement aux femmes. Et rien que pour se montrer aux autres, en ce domaine, sous un jour favorable, il était capable, dans certaines occasions, d'aller très loin dans cette direction. Mais il ne s'en tenait que plus prêt à se soustraire aux femmes, à leur refuser son dévouement.

Dès son enfance, il avait transformé ses sentiments d'infériorité en une image sexuelle. A force de chercher la cause de son attitude dépourvue de virilité (l'homosexuel n'a-t-il pas voulu user de lui comme s'il était une petite fille !), il trouva qu'elle provenait d'une cryptorchidie occasionnelle, compli­quée du manque d'occlusion d'un canal inguinal. Tant que son père lui avait servi d'idéal, il avait usé des moyens ordinaires pour l'égaler. Il buvait en secret sa liqueur, cherchait à attirer la mère de son côté et choisit de bonne heure le métier de son père, lequel devait lui permettre de satisfaire ses penchants sadiques surexcités par son sentiment d'infériorité et par le désir de réaliser l'idéal paternel : il devint boucher. Il se livrait également à des brutalités sur des femmes et des jeunes filles, en les mordant, en les frappant, et il fut même une fois impliqué dans un viol. Mais cet événement, dans lequel il se révéla par la manière brutale de son père, l'effraya par les consé­quences pénales qu'il pouvait lui valoir et par la diminution de son sentiment de personnalité qui pouvait en résulter, et il put échapper aux unes et à l'autre par le chemin détourné de la névrose. Il utilisa sa méfiance, déjà assez grande, à l'égard des femmes et des jeunes filles pour les tourmenter par des scènes de jalousie, les plier entièrement à sa volonté et à son influence et se procurer ainsi une apparence de supériorité et de domination. Ses éjaculations précoces et son impuissance consécutive (qui, comme la frigidité, constitue une marque certaine des natures égoïstes et incapables de dévouement) satisfaisaient aussi bien à son besoin de sécurité qu'à la haine qu'il éprouvait pour les femmes. Il cherchait de préférence à débaucher des femmes mariées, afin de les laisser déçues par son impuissance, mais aussi pour corroborer sa conviction que « toutes les femmes » sont méchantes et mauvaises. Ce penchant à faire souffrir s'exprimait également par des idées obsessionnelles. C'est ainsi qu'alors qu'il était déjà en traitement, il eut un jour l'envie de mordre et de battre une femme qui lui donnait des leçons de langues étrangères, parce que l'idée lui était venue tout à coup qu'elle lui préférait un autre amant. Cette réaction sadique à un sentiment de soumission, sorte de protestation virile contre un manque de virilité, de volonté et de caractère, provient de son enfance et se manifeste d'un bout à l'autre de sa névrose. Il ne fut pas difficile de montrer que son impuissance devait, elle aussi, lui servir de moyen d'échapper aux entraînements amoureux, à la soumission à une femme, tendance qui trouva un aspect dans ses tentatives d'humilier par tous les moyens possibles toutes les femmes avec lesquelles le hasard le mettait en contact. Voyant qu'il avait peu de chances de réussir auprès du professeur de langues étrangères, il la congédia rapidement, d'autant plus qu'il savait que la jeune femme gagnait sa vie en donnant des leçons et qu'en la congédiant il lui causait un certain préjudice. Il avait au préalable supputé les frais que lui occasionnaient les leçons qu'il prenait, et il les trouva énormes pour sa situation, ce qui était manifestement faux et tendancieux, étant donné qu'il s'agissait d'un homme très aisé. C'est encore avec la même intention et dans le même but qu'il utilisait les souvenirs de velléités incestueuses qui, de temps à autre, surgissaient dans son esprit : il y voyait un moyen de plus de se donner à lui-même la conviction qu'il était incapable de dominer sa faiblesse, de résister à ses penchants criminels, dès qu'il se trouvait en présence de femmes. C'est ainsi qu'il avait pris toute une série de dispositions destinées à le préserver des femmes, à lui assurer dans la vie une supériorité durable.

Il craignait surtout (et de toutes les raisons qui le poussaient à prendre des précautions contre les femmes, c'était là certainement la plus profonde) d'éprouver dans l'amour et dans le mariage des déceptions qu'il aurait pu attri­buer à son manque de virilité. Comme il cherchait avant tout, par sa névrose, à prouver sa puissance, il était obligé de procéder avec précaution et en suivant précisément des détours névrotiques. Lui aussi présentait des troubles gastro-intestinaux anciens qui, s'ajoutant à la cryptorchidie et à l'ouverture du canal inguinal, ne pouvaient qu'aggraver son sentiment d'infériorité. Étant donné la façon dont il concevait la vie amoureuse, son avarice exagérée devait infail­liblement l'empêcher de s'engager dans des aventures qui l'auraient trop absorbé. Mais pour être un moyen vraiment efficace, son avarice devait être, pour ainsi dire, omniprésente, se manifester dans tous les détails de sa vie. Elle devait, à son tour, s'appuyer sur des étais et des contreforts solides. Et ce résultat fut obtenu grâce à des idées obsessionnelles, arrangées d'une certaine façon. Toutes les fois qu'il montait en automobile, il ne pouvait se défaire de l'idée d'un accident possible, survenant par sa faute ou par la faute d'un autre. Un examen attentif de cette idée montra qu'il ne croyait pas le moins du monde à cette possibilité, mais qu'il utilisait cette phobie pour se soustraire aux voyages coûteux. Alors même qu'il avait à faire un trajet un peu long en tramway, il était pris, à la fin de la première section, de la crainte d'une collision ou de l'écroulement du pont que le tramway allait franchir dans quelques instants ; aussi s'empressait-il de descendre pour faire le reste du trajet à pied, ce qui lui faisait économiser quelques sous. Il en est venu au point de se reprocher la moindre dépense et de rétrécir dans une mesure incroyable son pouvoir d'action.

Afin d'introduire une certaine unité dans sa conduite, il en est venu à ne pas plus épargner l'homme que la femme. C'est ce qu'il a montré en faisant la chasse aux femmes mariées ; et s'il éprouvait une grande satisfaction à déconcerter et à décevoir les femmes qu'il avait séduites, à les accabler ensuite d'injures, il n'était pas moins heureux de sentir sa supériorité sur les maris trompés. C'est cette forme qu'avait revêtue dans la suite sa fiction primitive, son désir de devenir aussi viril que possible. La crainte de la femme qui, agissant dans la même direction que le sentiment qu'il avait de sa propre féminité, l'avait poussé primitivement à l'exagération de sa protestation virile, se retrouvait dans les mesures de précaution excessives qu'il prenait contre la femme et dans le renforcement extraordinaire de sa méfiance et de son avarice, dans lesquelles il voyait des digues solides contre tout entraînement, des arguments propres à tout justifier. A cette tendance à la sécurité il donna pour appui complémentaire son impuissance psychique à laquelle il s'était heurté dès ses premières tentatives. Une jeune domestique qu'il avait voulu séduire jadis, lui avait opposé une vive résistance. Il manquait alors d'expé­rience et se crut impuissant. Plus tard, mieux informé, il expliqua son inexpérience en se disant que la femme était pour lui une énigme indéchif­frable. Mais c'est dans son impuissance primitive, qui n'était que l’expression psychique de ses contre-arguments et contre-raisons, et dans sa poursuite inlassable de femmes qu'il trouva les détours névrotiques pour échapper à une défaite définitive, à une décision qui aurait fait sombrer sa virilité. Il mit, à se comparer aux autres hommes, une ardeur de plus en plus grande. Il se surprenait, par exemple, dans des situations psychiques dans le genre de celle-ci : il était à table avec plusieurs autres personnes et se demandait, avant même que quelqu'un ait prononcé une parole, ce qu'il répondrait, de manière à blesser l'interlocuteur, à le mettre dans son tort. Il ne pouvait pas parler d'un livre, d'une pièce de théâtre, d'une société, d'un endroit quelconque, sans se livrer à une critique amère et acerbe. C'est ainsi encore qu'au cours de chaque séance de traitement il se livrait, après une brève introduction, à des manifes­tations de méfiance, d'avarice, de dénigrement. L'agressivité, le dénigrement des autres étaient devenus chez lui un geste psychique, une attitude dont il ne pouvait plus se défaire et qui ne pouvaient pas ne pas se manifester, surtout au cours du traitement. Ce qu'il venait en effet chercher auprès du médecin, ce n'était pas la suppression pure et simple de son impuissance, car cette suppression devait, à son avis, le replonger dans le chaos de ses craintes. Ce qu'il lui fallait plutôt, c'était une preuve de son incurabilité ou un moyen lui permettant de retrouver sa puissance, sans avoir à craindre une défaite. Or, il ne pouvait obtenir la preuve de son incurabilité qu'en dépréciant le savoir, les moyens d'action du médecin. Mais sa guérison ne pouvait être obtenue qu'en ramenant la crainte que lui inspiraient les femmes à ses sources erronées, au sentiment infantile qu'il avait de son manque de virilité et qui était la forme concrète qu'avait prise son sentiment d'infériorité. Un rêve qu'il avait fait quelque temps avant la fin du traitement illustre fort bien cette situation. Je tiens toutefois à dire au préalable que je vois dans le rêve en général une tentative, fondée sur l'abstraction et la simplification, de procurer au sentiment de la personnalité un refuge sûr, en présence d'une situation dans laquelle le sujet voit une menace de défaite ; et ce refuge, il l'obtient à la faveur d'antici­pations et en examinant les difficultés d'après un schéma qui lui est propre. C'est pourquoi on retrouve dans chaque rêve le schéma significatif, propre à chaque homme, mais renforce chez les nerveux, du mode d'aperception antithétique : « masculin-féminin », « haut-bas ». Les idées et souvenirs qui se présentent doivent être rangés dans ce schéma, car c'est ainsi seulement qu'on comprendra la véritable signification du rêve qui, loin de représenter toujours et nécessairement la réalisation d'un désir infantile, est plutôt destiné à faciliter les essais préparatoires tendant à établir, sous une forme réduite, le bilan névrotique du sujet, de façon à ce qu'il se chiffre par un bénéfice en sa faveur. Voici maintenant le rêve de mon malade : « Je fais le commerce d'antiquités à Vienne, en Allemagne ou en France. Mais je suis obligé d'ache­ter des objets neufs que je lessive ensuite. Cela revient meilleur marché. Après le lessivage, les objets prennent de nouveau l'aspect d'anciens. »

Les « objets neufs » signifient une nouvelle puissance, par opposition avec les « antiquités », c'est-à-dire avec son impuissance que personne dans aucun pays n'a encore réussi à guérir. Ici nous voyons transparaître l'idée d'une vie nouvelle, de la possibilité de devenir puissant. Les mots : « cela revient meilleur marché » se rapportent aux idées que nous avons exposées plus haut, à sa crainte de la dépense qui l'attend, lorsqu'il aura recouvré sa puissance sexuelle. Mais cette dernière idée n'est justifiée que pour autant que le patient est convaincu de la force irrésistible de ses désirs sexuels, qu'il se sait passionné à l'excès et coureur de femmes inlassable. Or, cette conviction, il la déduit tendancieusement des souvenirs de son enfance, de sa puberté et de son âge adulte. Il donne en même temps une certaine forme à ses souvenirs incestueux infantiles, en se persuadant, comme le font tous les nerveux, lorsqu'ils veulent utiliser les souvenirs de ce genre, qu'il avait eu pour sa mère ou ses sœurs des désirs sexuels. Autrement dit, il se sert d'une fiction déduite de son but final, pour se procurer une sécurité, de même que Sophocle a utilisé la légende d'Oedipe pour raffermir les saints commandements des dieux. Son désir de soumission à la mère ou aux sœurs s'exprime dans un jargon sexuel. Notre malade est une victime volontaire de son manque d'intel­ligence pour la dialectique, pour le caractère antithétique de la pensée primitive. L'idée directrice de son idéal de personnalité : « Je ne dois pas convoiter des femmes auxquelles me rattachent des liens de proche parenté », contient dialectiquement l'idée opposée de la possibilité de l'inceste. Le nerveux, qui cherche avant tout à assurer sa sécurité, s'accroche à cette idée opposée, joue avec elle, la souligne et l'utilise dans la névrose à titre de souvenir effrayant. Il y a eu, dans la vie de notre patient et de tous les ner­veux, beaucoup plus d'événements faits pour les convaincre qu'ils sont libres de toute impulsion incestueuse, qu'ils sont en général très sobres, prudents et irrésolu& Mais comme les malades cherchent avant tout la sécurité, leur mémoire et leur mode d'aperception névrotique, c'est-à-dire déformant et tendancieux, repoussent tous ces souvenirs qui parlent en leur faveur. Ils se rendent bien compte qu'ils n'ont jamais eu des désirs sexuels à l'égard de leur mère ou de leurs sœurs, mais cette constatation ne leur est d'aucune utilité au point de vue de la sécurité qu'ils recherchent. Il ne reste au malade que le souvenir de certaines hardiesses sans portée, de certains simulacres qui n'étaient que des jeux ; tuais c'est à ce souvenir qu'il s'attache, parce qu'il y voit un avertissement, il en fait un épouvantail destiné à lui inspirer une frayeur salutaire. Il veut « lessiver », c'est-à-dire se défaire de ses penchants mauvais ou criminels. L'angoisse névrotique, l'agoraphobie, l'hypocondrie, le pessimisme et la manie du doute naissent exactement de la même façon, les malades ne tenant compte que des impressions et souvenirs susceptibles de les aider dans leur recherche de la sécurité, propres à renforcer leur état affectif, et négligent complètement tous les autres, surtout ceux d'un caractère opposé. Tout comme les sophistes, le nerveux et le psychopathe possèdent l'aptitude à in utramque partem dicere, et de cette aptitude ils ne manquent pas de se servir en cas de besoin.

Par suite de ses aptitudes nettes et tranchées, tendancieusement exagérées, et des traits de caractère névrotiques qui s'y rattachent, le nerveux se trouve désemparé, désorienté en présence de chaque nouvelle situation (misonéisme de Lombroso). Ce que notre malade redoute le plus, c'est la satisfaction sexuelle qu'il ignore, parce que, pour des raisons de sécurité, il s'est toujours attribué, dans ses anticipations de cette nouvelle situation, un rôle de soumis­sion, de subordination. Or, cette crainte, dont le malade prétend qu'elle lui est inspirée par son impuissance, représente un nouveau moyen de préservation contre l'éventualité d'être enchaîné, ligoté, subjugué, trompé par une femme, de se montrer moins puissant qu'elle, contre le rôle allant à l'encontre de l'idéal qu'il se fait de la virilité et qu'il qualifie avec mépris de féminin. Avec ces traits anodins et généralement répandus que sont l'égoïsme, l'avarice, l'esprit d'épargne, il a su arranger un moyen de défense formidable, immanent en apparence, mais en réalité fictif. Il se défend d'avance contre l'éventualité de se voir nanti, comme cela lui est arrivé en rêve, comme il l'avait souhaité dans son enfance, d'organes génitaux normaux, d'une puissance nouvelle. Et il recourt à un moyen qu'il connaît depuis longtemps, qui lui a souvent été recommandé, quoique en vain, mais qui réussissait seulement à affaiblir ses érections, au lieu de les provoquer : les ablutions froides. C'est à ce moyen dont son expérience lui a montré l'inefficacité, qu'il assimile mon traitement. Il est convaincu que celui-ci aura un effet opposé à celui qu'on recherche et que je n'obtiendrai pas plus de succès que les médecins qui l'avaient soigné avant moi. C'est ainsi que le rêve montre au patient la voie qu'il doit suivre pour se soustraire à la guérison, pour affirmer sa supériorité sur le médecin. « Tout cela, ce sont de vieilles choses. »

Dans d'autres cas d'impuissance psychique, la guérison est obtenue facile­ment et, comme nous le savons, avec des moyens divers. Il s'agit le plus souvent de patients nerveux qui, par le seul fait qu'ils s'adressent au médecin, font comprendre qu'ils seraient disposés à renoncer au moyen de sécurité en question. Dans les cas de ce genre les médicaments, l'électricité, le traitement hydrothérapeutique, et surtout la suggestion sous toutes les formes, rendent les plus grands services. Il suffit souvent que le médecin sache parler avec autorité, pour faire disparaître beaucoup de doutes, d'hésitations et de préju­gés. Dans les cas graves, il est nécessaire d'effectuer une transformation de l'âme, trop exclusivement orientée vers la sécurité, et d'introduire le patient dans la vie sociale dont il cherche à se détacher à la faveur de son impuissance.

La vieillesse donne souvent un relief tout particulier à la jalousie et à l'avarice. Au point de vue psychologique, ce fait n'est pas difficile à compren­dre. Poètes et philosophes ont beau décrire la vieillesse sous des couleurs riantes et idylliques, il n'en reste pas moins qu'il n'est donné qu'à quelques esprits d'élite de conserver leur équilibre lorsqu'ils aperçoivent l'entrée de la vallée de la mort. Et, d'autre part, les privations et les restrictions que la vieillesse comporte naturellement, ainsi que la supériorité que les personnes plus jeunes de l'entourage du vieillard lui font sentir comme malgré eux, sans penser ou sans avoir l'air de penser à mal, contribuent nécessairement à la diminution, à la dépression du sentiment de personnalité chez des personnes âgées. La lumineuse et sereine disposition à laquelle Gœthe a donné une expression exquise dans le « Père Kronos », constitue pour la plupart des mor­tels un idéal inaccessible, et heureux sont ceux qui acceptent d'une humeur calme et tranquille la disparition de la meilleure période de leur vie.

C'est ainsi que la vieillesse nous apparaît comme une cause naturelle de la diminution du sentiment de personnalité. Et cette diminution sera particu­lièrement prononcée chez les personnes prédisposées à la névrose. La vieillesse, la ménopause chez les femmes, le sentiment d'insuffisance intellec­tuelle ou psychique, les premiers signes d'impuissance, la dissolution de la famille, le mariage d'un fils ou d'une fille, pertes d'argent, perte d'un emploi ou d'une situation honorifique, telles sont les principales causes de déchéance, d'effondrement chez un grand nombre de sujets. Le plus souvent on trouve, parmi les antécédents de ceux-ci, des traces ou de véritables explosions de phénomènes névrotiques. La vieillesse, avec ses atteintes, agit comme toutes les autres causes de diminution du sentiment de personnalité. Pour rétablir l'équilibre la pulsion agressive cherche d'autres voies qui, dans les cas de ce genre, ne sont malheureusement pas faciles à trouver. La résignation serait une solution beaucoup plus facile, si la vie affective se rétrécissait parallè­lement à la baisse des forces physiques et intellectuelles. Mais ce fait se pro­duit rarement. Et pour trouver la compensation, la pulsion agressive, stimulée par le sentiment d'insécurité, réveille une fois de plus tous les aiguillons du désir. L'opinion publique se révolte généralement contre les manifestations de ce genre chez les personnes âgées. On n'est que trop disposé à critiquer l'attitude, le genre de vie, les désirs et velléités, la manière de se vêtir, de travailler de ces personnes. Celles qui sont disposées à la névrose se laisseront facilement effrayer par ces critiques et reculeront, malgré les possibilités de satisfaction qui s'ouvrent encore devant elles. Elles s'imposeront la soumis­sion, elles chercheront à étouffer leurs sentiments et désirs, sans toujours y réussir. Ces sentiments et désirs s'affirmeront, au contraire, plus forts que jamais, lorsque la personne voudra s'imposer une résignation sans compen­sation. C'est ainsi que se manifesteront en pleine activité les traits de caractère hostiles, c'est ainsi que la jalousie, l'inimitié, l'avarice, la soif de domination, les impulsions sadiques subiront toutes sortes de renforcements et, jamais satisfaites, engendreront un état d'inquiétude et d'agitation qui poussera sans cesse le sujet à chercher un appui, des possibilités de compensation, des moyens de sécurité. « Le bonheur est là où tu n'es pas ! » C'est que la situation réelle des personnes âgées est très menacée dans notre société qui ne juge la personnalité que d'après la qualité et la valeur de son travail. Or, l'apparence de la puissance, le prestige : voilà ce que recherche le névrosé, voilà ce qui constitue son pain quotidien. Nous savons déjà que le suicide constitue la dernière expression de la protestation virile dans la vieillesse. Quant à la mélancolie, elle apparaît dans beaucoup de cas comme un acte de vengeance.

L'approche de la vieillesse produit des effets plus intenses chez la femme que chez l'homme. C'est ainsi que la femme est déjà portée à exagérer outre mesure l'importance de la ménopause. Mais il faut surtout tenir compte du fait que, plus que pour l'homme, la jeunesse est pour la femme l'âge de la beauté et de la puissance. Les charmes de la jeune femme lui procurent la domina­tion, des victoires et des triomphes, c'est-à-dire tout ce qu'un sujet névrotique désire le plus et recherche avec le plus d'insistance. Or, la vieillesse la frappe comme un véritable fléau. La femme âgée perd plus de sa valeur que l'homme âgé, et l'opinion courante lui est même, dans beaucoup de cas, plutôt hostile. Cette regrettable attitude tient à la tendance essentiellement masculine à déprécier la femme et, renforcée par les traces psychiques de nos expériences sociales, elle devient, pour ainsi dire, partie intégrante de notre être. Con­sciemment ou inconsciemment, ceux qui prétendent avoir droit à la vie, sont poussés, d'une façon souvent irrésistible, à déprécier la femme âgée, à humi­lier son sentiment de personnalité. Le simple amour filial, le respect devant la vieillesse, les sentiments bienveillants dictés par le code de la vie sociale constituent un minimum qui ne suffit jamais à satisfaire la volonté exaspérée de ceux qui sentent leurs forces décliner. C'est alors qu'intervient la compen­sation névrotique. « Je suis diminué, la vie m'a donné trop peu, je n'ai rien à en attendre » : telles sont les plaintes qu'on entend généralement de la bouche des névrotiques, à mesure qu'ils avancent en âge ; et ils s'affermissent telle­ment dans cette manière d'envisager la vie qu'ils finissent par s'enfoncer dans un égoïsme méfiant et rancunier qu'on ne leur avait point connu aupara­vant, du moins au même degré. En même temps leur état d'irrésolution et de doute se stabilise. « Agis comme si tu devais quand même réussir à affirmer ta personnalité » : telle est l'autre ligne d'orientation qui se dessine : la convoitise névrotique subit de ce fait un renforcement, les impulsions ayant pour sources la soif de domination, l'avarice, la jalousie font violemment irruption et viennent se placer au premier plan, mais sont tenues en bride par les mobiles qui font reculer le patient devant tout désir et toute initiative. C'est ainsi que couvent sous les cendres, péniblement soustraites à la conscience, les impul­sions qui entretiennent un état constant d'insatisfaction, d'impatience, de méfiance et orientent sans cesse l'attention vers l'irréalisable et l'inaccessible. Cet inaccessible est souvent cherché dans le domaine érotique, et souvent aussi le sexuel devient le symbole du but inaccessible. Dans ce dernier cas, toute la volonté devient, pour ainsi dire, sexualisée, ce qui s'explique facile­ment, étant donné, d'une part, la grande souplesse du symbole sexuel et, d'autre part, le fait que la preuve d'une insatisfaction sexuelle (et c'est cela qui importe avant tout) est toujours facile à produire. Rien d'étonnant si les personnes de cette catégorie mettent l'analogie sexuelle à la base de leur mode d'aperception.

Mais il convient de ne pas commettre l'erreur consistant à prendre pour une sensation primitive ce qui n'est qu'une fiction sexuelle, autant dire une manière de parler ou un jargon sexuel. Dans la partie théorique de cet ouvrage j'ai montré que si la ligne d'orientation sexuelle apparaît chez le névrotique avec une grande netteté, cela tient aux raisons suivantes :1ºcomme toutes les autres lignes d'orientation, elle subit chez le névrosé un renforcement consi­dérable, ce qui la fait percevoir comme une sensation réelle, alors qu'il s'agit d'un simple dispositif de sécurité ; 2º elle aboutit, dans son trajet, à la protestation virile. C'est pourquoi tous les désirs d'une femme névrosée, ayant dépassé la jeunesse proprement dite, sont rapportés non seulement par elle-même, mais aussi par le médecin, lorsqu'il veut s'en donner la peine, à une analogie sexuelle. C'est pourquoi aussi le médecin est à même de satisfaire le désir de sécurité immanent au névrosé par une compensation sexuelle, au sens freudien du mot. Cela ne constitue un gain que pour autant qu'on réussit à détacher le malade de sa fiction, c'est-à-dire à le rendre plus sûr de lui-même et à lui faire reconnaître dans son impulsion en apparence libidinale une fiction déformante.

La période critique de l'homme, décrite par des auteurs tels que Freud et Mendel, est une fiction de ce genre. Chez la femme, la période critique, c'est-à-dire la ménopause, produit avant tout des effets psychiques, dans le sens d'une diminution du sentiment de la personnalité. Quant aux processus métaboliques qui accompagnent la ménopause, ils sont seulement susceptibles de modifier ou de renforcer l'aspect névrotique, et cela par leur action spécifique, s'exerçant dans le sens de l'aggravation de l'insécurité. Nous avons un tableau nosologique de ce genre, c'est-à-dire mixte et renforcé, dans la névrose basedowienne des femmes à la période de la ménopause. Quant à la névrose consécutive à la « ménopause masculine », elle serait également un effet indirect de l'atrophie génitale, mais peut subir un renforcement sous l'influence de cette abstraction exagérée : « Je ne suis plus un homme ; je suis une femme ! » À la faveur de ce point de vue idéologique, la ligne d'orien­tation masculine devient l'objet d'une attention renforcée, génératrice d'excitations inattendues ; elle subit ainsi une sorte d'hypostase, à la suite de laquelle on voit se produire les remarquables phénomènes de cet « été de la Saint-Martin » sexuel, dont Karin Michaël, dans son Âge dangereux, a cons­taté avec raison la grande fréquence chez les femmes. Il convient cependant d'insister sur le fait que, contrairement à la manière de voir purement biologique, la ligne d'orientation sexuelle n'est ni la seule ni la fondamentale : si l'on veut rester en accord avec les faits, on doit la considérer comme un des modes d'expression et ne lui accorder ni plus ni moins de valeur qu'aux autres formes de désir. Une veuve âgée, pour se venger de ses enfants qui lui avaient retiré la direction de la maison, se lance dans des aventures amoureuses avec des hommes jeunes qu'elle paie. Un homme âgé souffre depuis des années d'insomnie : il en accuse sa femme et son enfant, auxquels il reproche leur manque de tendresse, et est convaincu que seule la licence sexuelle lui ferait recouvrer le sommeil. Mais il convient de noter qu'il se trouvait dans un état de dépression et de lassitude continue, incompatible avec la moindre pulsion érotique.

La névrose de la ménopause nous offre ainsi un autre aspect de la névrose née de la protestation virile, et les traits qui la caractérisent (lignes d'orienta­tion secondaires, destinées à se perdre dans la ligne principale) rappellent les hypostases que nous connaissons déjà. Je n'ai pas vu un seul cas de névrose ayant éclaté seulement après la ménopause, et étant donné le point de vue que nous défendons ici, nous n'hésitons pas à affirmer que la névrose dite « de la ménopause » s'était déjà manifestée antérieurement, bien que sous un autre aspect, mais d'une façon atténuée, lorsqu'un heureux concours de circons­tances et une certaine situation sociale ont pu procurer au sujet une satisfac­tion partielle de son désir de puissance. Mais le plus souvent on se trouve en présence de symptômes névrotiques ayant subi depuis des années une aggravation incessante, ce qui permet de supposer que le sujet s'est trouvé dans l'obligation de renforcer, d'accentuer sa tendance à la sécurité. Je citerai, à titre d'exemple, la transformation de céphalées ou d'accès de migraine en une névralgie du trijumeau, ou celle de la simple prudence névrotique en angoisse ou, sous l'obsession d'un malheur escompté, en mélancolie. Ces trois phases correspondent à trois degrés d'incertitude, d'après le schéma suivant que nous empruntons à la partie théorique de cet ouvrage.

PRUDENCE : je suis tourmenté par l'idée que je pourrais perdre mon argent, me trouver « en bas ».

ANGOISSE : je suis tourmenté par l'idée que je vais perdre mon argent, etc.

MÉLANCOLIE : je suis tourmenté par l'idée que j'ai perdu mon argent, etc.

En d'autres termes, plus le sentiment d'insécurité est fort, plus le sujet s'écarte de la réalité et renforce sa fiction qui revêt de plus en plus les caractères d'un dogme. Le sujet entretient en lui-même et imagine tout ce qui est de nature à le rapprocher de sa ligne d'orientation. La réalité perd de plus en plus de valeur à ses yeux et les critères fournis par la vie sociale se montrent de plus en plus insuffisants.

On voit souvent des cas dans lesquels des phénomènes névrotiques se produisent d'une manière pour ainsi dire expérimentale, à des périodes pathogènes connues. Kisch et d'autres ont attiré l'attention sur la valeur anamnésique des troubles nerveux qui se produisent au début de la période menstruelle. On trouve beaucoup plus souvent, parmi les antécédents des malades, des troubles dysménorrhéiques, ou des névroses, soit ayant précédé le mariage, soit s'étant manifestées pendant la grossesse, soit enfin continues.

Après cette description, il ne nous reste plus qu'à laisser les lignes d'orien­tation dont nous avons parlé jusqu'à présent déboucher dans la ligne d'orientation principale. La névrose des personnes qui approchent de la vieillesse n'est qu'un autre aspect, une superstructure psychique appropriée, élevée au-dessus d'une ligne d'orientation élémentaire : « Je veux être un homme. » Et cette ligne d'orientation qui, si elle était suivie directement, ne pourrait conduire le sujet qu'à un échec, subit toutes sortes de camouflages dont aucun ne peut être considéré comme pleinement satisfaisant. On a souvent l'impression que le sujet est en proie à une grande inquiétude, à un grand découragement, comme s'il ne savait pas comment il doit s'y prendre pour réaliser son désir. Tous les plans qu'il projette sont viciés par le doute, par des hésitations, par des affirmations exagérées, le sujet cherchant à se persuader tantôt qu'il est trop vieux, tantôt qu'il est encore jeune. La tendance qui domine ces patients consiste à rechercher puissance, influence et considération. Mais le sentiment qu'ils ont de rechercher l'inaccessible ne les abandonne jamais. Dans les rêves perce toujours la tentative de renforcer la protestation virile : les sujets se voient jeunes, mais aussi (d'une manière voilée, puisqu'il s'agit de femmes) doués de tous les attributs de la mascu­linité. Le plus souvent ces patientes avouent ouvertement leurs préfé­rences pour les hommes âgés. L'effet de la tendance à la sécurité se manifeste également dans les traits de caractère, qui sont des lignes d'orientation de deuxième ordre. Pédantisme, avarice, jalousie, soif de domination, désir de plaire : tels sont quelques-uns des traits qui apparaissent sous les formes les plus dissimulées. Et finalement les symptômes névrotiques deviennent tels que tout l'entourage s'en ressent. Souvent la malade, plus ou moins hésitante, usant de moyens de dissimulation, essaie de réaliser un désir comme si cette réalisation devait lui procurer le triomphe de ses velléités viriles. D'autres fois, elle aspire au divorce, à la vie dans la capitale, ou bien elle cherche à humilier ses gendres ou ses belles-filles, comme si la réalisation de l'un quelconque de ces désirs devait procurer un repos à son âme inquiète. La malade éprouve souvent des difficultés à manger, souffre de constipation, se berce de rêves en rapport avec des grossesses et des naissances imaginaires. Elle simule souvent des défauts de mémoire, des tremblements, des accidents traumatiques, afin de se persuader et de persuader les autres qu'elle n'est qu'une femme malheureuse et sans défense. Elle se livre à des plaintes inces­santes, attribue une importance exagérée au moindre incident désagréable. Par l'insistance qu'elle met à faire ressortir ses souffrances et par son attitude pleine d'hésitation et d'irrésolution, elle réussit, d'une part, à concentrer sur elle tout l'intérêt de son entourage et, d'autre part, à se préparer une retraite en cas d'une attitude dédaigneuse de la part de celui-ci. Il est facile d'établir psychologiquement que les plaintes constituent, elles aussi, une sorte de révolte, de protestation virile contre le sentiment d'infériorité et que la malade peut difficilement s'en passer, puisqu'elles servent à énerver, à désarmer les autres.

Le traitement des cas de ce genre (traitement qui consiste à développer l'esprit d'indépendance et d'endurance) offre de très grandes difficultés, étant donné l'âge avancé des malades. Comme toujours, la personne du psycho­thérapeute et ses succès réels ou possibles ne servent qu'à stimuler la jalousie, et les améliorations se traduisent souvent par des aggravations ultérieures. L'autorité que le médecin acquiert assez facilement trouble l'équilibre de la malade qui s'était montrée toute sa vie réfractaire à l'adaptation et à la soumission. Le moyen suprême, dans les cas les plus graves, consiste, pour le médecin, à renoncer à tout amour-propre, en assumant la responsabilité du prétendu échec du traitement et à diriger la malade chez un autre médecin qui cueillera ainsi à sa place les lauriers du succès. Dans beaucoup de cas cet artifice m'a pleinement réussi. Mais je dois ajouter que, même dans certains cas graves, le traitement a été suivi d'améliorations considérables et même, au bout d'un intervalle assez long, d'une guérison complète, qui avait toutes les apparences d'une guérison spontanée.

Une de mes malades, âgée de cinquante-six ans, souffrait depuis dix-huit ans d'états d'angoisse, de vertiges, de nausées, de douleurs abdominales et de constipation grave. Elle passait son temps soit au lit, soit sur une chaise longue, surtout depuis huit ans, époque à laquelle aux symptômes énumérés plus haut étaient venues s'ajouter des douleurs violentes dans la région du sacrum et dans les extrémités inférieures. Jadis la malade était une femme robuste, mais elle avait souffert, à l'âge de seize ans et, à ce qu'il semble, pendant des mois, de rhumatismes articulaires. En l'absence de toute altération organique et l'examen de la malade m'ayant révélé la présence des traits de caractère correspondant à la tendance à la sécurité, je me crus autorisé à conclure à la nature purement psychogénique de son état actuel 41.

Un gynécologue éminent ayant constaté chez la malade des adhérences périmétritiques, l'avait engagée à se faire opérer, en lui faisant entrevoir qu'il pouvait bien s'agir de l'extirpation de l'utérus. Je crus d'autant moins devoir tenir compte de cet avis que l'observation d'autres cas analogues m'avait montré que les adhérences de ce genre n'agissent sur la névrose que d'une façon indirecte, par l'intermédiaire de certains facteurs psychiques. On trouve souvent chez les malades névrosés des altérations au niveau des organes génitaux, des phénomènes d'inhibition, des déformations et des affections de toute sorte. Et Bossi a certainement raison d'insister, ainsi que je l'avais fait avant lui (Studie, 1907), sur la concomitance qui existe entre la névrose, d'une part, et ces altérations, déformations et affections, d'autre part. Mais le rapport entre celle-là et celles-ci s'établit par l'intermédiaire d'un sentiment d'infério­rité spécial qui, chez les sujets prédisposés, constitue la cause immédiate de la névrose ; ou bien la névrose, provoquée par d'autres causes, a besoin d'allé­guer une altération organique pour justifier la protestation virile. L'infériorité sexuelle ébranle tout d'abord toute la foi que l'individu avait en sa valeur en général, et ce n'est que secondairement qu'elle assume, pour ainsi dire, le rôle d'un véhicule : cela saute particulièrement aux yeux dans les cas où des modi­fications insignifiantes, voire imaginaires et fictives, telles qu'une prétendue perte du clitoris, une augmentation du volume des petites lèvres, l'humidité permanente de l'orifice vaginal, de prétendus stigmates de masturbation, des anomalies pilaires, le phymosis, la présence de canaux para-uréthraux, une asymétrie du pénis ou des testicules, ou une cryptorchidie, servent de prétexte ou de symbole au sentiment d'infériorité.

Chez notre malade l'état morbide avait débuté par des douleurs abdo­minales survenues au cours d'une partie de tennis. Elle avait perdu une fille un an auparavant, et son mari, qui aimait beaucoup les enfants, en désirait d'autres. La malade qui se lamentait depuis sa jeunesse sur son sort féminin, n'était pas disposée à satisfaire le désir de son mari. La douleur, provoquée par une distorsion, avait fourni à sa résistance vaguement consciente un nouvel aliment ; la malade ne pouvait plus supporter la moindre compression abdominale, et son ventre était devenu la partie faible de son organisme ; en faisant venir à son secours l'insomnie et des nausées, ces dernières à titre de symbole de l'état de grossesse, elle en était arrivée à se faire interdire par des médecins les rapports sexuels et à engager son mari à faire chambre à part.

Déjà la manière dont elle m'avait parlé de son rhumatisme articulaire était très caractéristique. Elle en attribuait la faute à sa défunte mère qui l'avait forcée à laver et à repasser, qui l'avait négligée au profit de ses autres sœurs et de ses frères et s'était toujours montrée dure envers elle. Elle avait beaucoup souffert de l'avarice de sa mère, mais c'est du père qu'elle croyait avoir hérité les maux dont elle souffrait actuellement.

Les incriminations de ce genre contre les parents dissimulent, d'après mon expérience, un autre reproche que les enfants adressent généralement, d'une façon inavouée, à tours parents lorsqu'ils se sentent insuffisamment virils ou privés de virilité. Ces reproches, de même que le sentiment de culpabilité (voir ce que je dis sur la prédisposition névrotique dans Heilen und Bilden, l. c.), finissent par revêtir un caractère abstrait et deviennent un moule suscep­tible de recevoir les contenus les plus variés. Les enfants prétendent donc que les parents ne se sont pas montrés suffisamment tendres à leur égard, ne les ont pas suffisamment surveillés, les ont trop gâtés, etc. Bref, cette manière de formuler une attitude à l'égard des parents et, plus tard, à l'égard du monde nous révèle un changement de forme tel que l'exigent les lignes d'orientation poursuivant un but pratique, et nous permet souvent d'entrevoir un autre aspect, plus conforme à la situation actuelle. Il s'agit de remonter au point de départ du changement de forme. Et, pour ce faire, notre méthode se sert de la réduction, de la simplification (Nietzsche), de l'abstraction 42. Le renforcement ou l'affaiblissement de la fiction directrice joue un rôle aussi important que le changement de forme. Plus le sentiment d'insécurité est fort, et plus le patient se sent poussé à intensifier sa ligne d'orientation, à augmenter sa dépendance vis-à-vis d'elle. Je souscris ici volontiers à la profonde manière de Vaihinger qui, parlant de l'histoire des idées, montre que, dans leur évolution historique, celles-ci présentent une tendance à se transformer de fictions (c'est-à-dire des constructions auxiliaires, fausses au point de vue théorique, mais utiles au point de vue pratique) en hypothèses d'abord, en dogmes ensuite. Dans la psychologie individuelle, ces changements d'intensité caractérisent aussi bien la pensée de l'homme normal (pour lequel la fiction est un simple artifice) que celle du névropathe (qui cherche à réaliser la fiction) et du psychopathe (anthropomorphisme incomplet, mais rassurant, et réalisation de la fiction : dogmatisation). Plus notre détresse intérieure est profonde, plus nous cher­chons à la compenser, en renforçant ses lignes d'orientation. C'est pourquoi on trouve toujours chez l'homme normal des équivalents des lignes d'orientation et des traits de caractère névro- et psychopathiques, seulement, chez le normal, ces lignes et ces traits de caractère sont toujours susceptibles d'être corrigés, d'être rapprochés de la réalité.

Après avoir dégagé les lignes d'orientation de notre malade, après avoir remonté le cours de leur développement, à travers les changements de forme et d'intensité qu'elles avaient subis, jusqu'à leur expression primitive et fonda­mentale, nous nous trouvons en présence de la fiction suivante : « Je suis une femme et veux être un homme. » L'homme normal s'inspire, lui aussi, toute sa vie durant, de cette formule, qui l'aide à s'approprier ce qu'il y a de mâle dans notre culture et confère même à celle-ci une tendance à la « masculinisation » de plus en plus grande. Mais elle n'existe qu'à titre provisoire, comme une ligne auxiliaire dans une construction géométrique. Dès que le résultat, c'est-à-dire le niveau supérieur, correspondant à notre conception de la virilité, est atteint, cette formule devient inutile et est rejetée (Vaihinger). En ce qui concerne le mythe, qui peut être considéré comme la ligne d'orientation d'un peuple, Nietzsche déplore sa « transformation en conte » et exige sa « trans­formation en une production virile ». Le névropathe souligne sa fiction, la prend au pied de la lettre et cherche à obtenir sa réalisation. Ce qu'il poursuit, ce n'est pas l'adaptation de la fiction à la vie réelle, mais l'affirmation de son prestige mâle : but le plus souvent irréalisable sous la forme exagérée que lui imprime le malade, ou se heurtant à des obstacles résultant soit des contra­dictions internes que contient la protestation virile, soit de la crainte d'une défaite qu'éprouve le malade, qui ne se rend d'ailleurs pas compte de la signification et de la portée de sa fiction, en grande partie inconsciente. Et il est d'autant plus incapable de se faire une idée exacte de cette fiction que son sentiment d'insécurité est plus fort et son sentiment d'infériorité moins conscient. Le psychopathe se comporte comme si sa fiction était une vérité. Il agit sous la pression d'une contrainte irrésistible et se réfugie auprès du dieu qu'il s'est créé lui-même et dont il sent la présence réelle. C'est ainsi qu'il se fait l'effet d'être à la fois femme et surhomme, la fiction de surhomme étant une réaction provoquée par sa protestation virile exaltée. Cette dissociation apparente de la personnalité correspond à l'hermaphrodisme psychique et peut revêtir des formes diverses, en s'exprimant, par exemple, par l'association des idées de persécution et de grandeur, par la combinaison de la dépression et de la manie, la fixation de la folie étant favorisée par l'insuffisance relative ou la faiblesse absolue des trajets susceptibles d'apporter la correction nécessaire. Si, dans la définition que Freud a donnée de la démence précoce (Jabhruch Bleuler-Freud, 1911), on supprime la « sexualisation » qui a été introduite inutilement, si on l'ampute, à chaque bout, de la libido qui nous apparaît com­me un facteur superflu, on obtient une formule beaucoup plus compréhensive, celle qui rattache la protestation virile à l'hermaphrodisme psychique et que Freud combat dans son travail, parce qu'il en méconnaît la signification véritable.

Pour en revenir à notre malade, nous dirons encore que son sentiment de diminution lui avait inspiré plusieurs formes de protestation virile. C'est ainsi qu'elle se montrait très intolérante pour tout ce que faisaient les hommes. Elle se livrait contre ceux-ci à des critiques acerbes, surtout lorsqu'elle les voyait « tirer vanité de ce qu'ils faisaient ». C'est ce qui explique que beaucoup de malades résistent par tous les moyens que leur fournit la névrose aux médecins qui croient devoir faire preuve, dans leur attitude et dans leur manière de faire, d'assurance et de fermeté. Sans doute, il y a chez ces mala­des une sorte d'instinct qui les empêche, étant donné le but qu'ils poursuivent par leur maladie, de se plier aux ordres du médecin. Mais il est arrivé parfois à notre malade de réagir par des nausées et des vomissements au moindre ascendant que le médecin réussissait à acquérir ; auquel cas elle ne manquait pas de relever avec force la soi-disant « erreur » commise par le médecin. On ne doit jamais se laisser décourager par des phénomènes de ce genre : la réaction dont il s'agit fait partie d'un tout, elle est une des nombreuses expressions de la jalousie à l'égard de l'homme en général de l'homme présu­mé, supérieur en particulier.

La malade usait largement des privilèges que lui conférait sa maladie. Avant tout, celle-ci lui a fourni le prétexte de se soustraire, autant qu'elle le jugeait utile, à son rôle de femme d'intérieur et aux obligations découlant de la situation sociale assez élevée qu'elle occupait dans sa ville de province. Elle recevait bien des visites dont elle profitait pour se plaindre de sa maladie, mais ne faisait des visites elle-même que d'une façon tout à fait exception­nelle, s'assurant ainsi, comme le font généralement les nerveux, une situation privilégiée, à part. Elle pouvait ainsi se soustraire aux comparaisons et aux confrontations, aux épreuves que comportent les relations sociales suivies 43. Pendant les dernières années elle était tourmentée par l'idée qu'à mesure qu'elle vieillissait, eue perdait toute influence sur les hommes. Une de ses amies lui ayant montré combien il était ridicule, de la part d'une femme âgée, de vouloir paraître jeune, elle prit la décision de s'habiller désormais de façon à faire ressortir son âge véritable, sans toutefois pouvoir se défaire de l'idée, qui flottait à la surface de sa conscience, qu'un homme ayant son âge est loin d'avoir dit son dernier mot.

Elle a toujours trouvé pénible que les circonstances l'aient obligée à passer sa vie dans une ville de province. Aller habiter Vienne a toujours été son rêve. Mais son mari, par ailleurs très tendre et bon pour elle, se montrait intraitable sur ce point. Elle était brouillée à mort avec son frère et prétendait que la seule idée de le rencontrer, ce qui était à peu près inévitable dans une petite ville, lui donnait un sentiment d'angoisse incroyable. Ce prétexte ne suffisant pas, elle perdit le sommeil, à cause, prétendait-elle, du bruit des voitures qui passaient la nuit sous les fenêtres de sa chambre à coucher. Elle finit par obtenir ce qu'elle voulait : elle vint s'installer à Vienne où elle loua un appar­tement à côté de celui de sa fille, dans une rue dont le calme avait toujours fait ses délices et où elle retrouva son sommeil.

Elle détestait surtout sa ville de province depuis que sa fille était installée à Vienne. L'analyse révéla, à côté d'autres lignes d'orientation, qu'elle était jalouse à cause de ce fait qu'elle considérait comme un avantage extraordi­naire, ainsi que de cet autre : que sa fille portait un nom à particule nobiliaire. Elle aussi voulait habiter Vienne et aurait depuis long. temps réalisé ce désir, mais elle craignait l'éventualité d'avoir à faire face par ses moyens personnels aux dépenses de sa fille.

Son attitude de rivalité à l'égard de sa fille était totalement inconsciente et servait pour ainsi dire, de couverture à une ligne d'orientation infantile : au désir de dépasser une sœur que ses parents avaient gâtée à l'excès. Mais cette dernière ligne d'orientation se montra, à son tour, équivalente à la ligne fon­damentale, à savoir au désir d'acquérir une importance plus grande, d'être à la place du frère.

Les fortes dépenses qu'elle fut obligée de faire à Vienne firent naître une contradiction dans sa protestation virile. Le névrosé, qui souffre du sentiment pénible de sa diminution, ne se laisse dépouiller de rien impunément. Tout ce dont il se prive, tout ce qu'il dépense, tout ce dont il se dépouille lui apparaît comme une nouvelle cause de diminution de sa personnalité, diminution qu'il conçoit sous la forme d'une castration, d'une féminisation, d'une violence, souvent aussi sous la forme d'une grossesse ou d'un enfantement 44. Dans notre cas, ce sont les sentiments analogiques de la grossesse qui apparurent au pre­mier plan : la malade commença à souffrir de nausées, de douleurs abdomi­nales et tomba dans l'obsession de l'idée de grossesse 45. Elle fut prise de douleurs de jambes qui présentaient la forme d'une phlegmatia alba dolens, et une constipation opiniâtre lui fournit une justification « anale » de sa maladie. Elle ne songeait et ne faisait songer son entourage qu'à l'état de son intestin et aux moyens d'en assurer le libre fonctionnement, créant ainsi une expression permanente de son état morbide et faisant de celui-ci l'objet de ses préoc­cupations continues et de celles de son entourage.

La compréhension exacte du mode d'expression des névroses a pour condition essentielle, à mon avis, la connaissance de ce que j'ai décrit sous le nom de « jargon des organes » 46. On retrouve ce « jargon » dans les expres­sions du langage populaire et des mœurs populaires. Freud, qui n'a pas bien compris ce jargon, a fait des images qu'il exprime un des piliers de la théorie de la libido, des zones érogènes. Je rappellerai plus particulièrement son travail sur Le caractère anal et l'érotisme anal, plein d'affirmations osées et fantaisistes. Le point saillant est fourni par le fait que certains organes possèdent une valeur amoindrie, par la manière dont l'entourage se comporte à l'égard des manifestations de ces organes et par l'impression d'ensemble que la conscience de son infériorité et l'attitude de l'entourage laissent dans l'âme de l'enfant. Les enfants prédisposés aux névroses tâcheront, pour se donner une représentation particulièrement efficace, d'établir un rapport entre les traits de caractère découlant de leur sentiment de personnalité protestataire, tels que désobéissance, besoin de tendresse, propreté exagérée, pédantisme, anxiété, ambition, jalousie, rancune, etc., et certaines manifestations de leur infériorité organique. Un de mes malades, atteint d'épilepsie psychogène, avait, pour renforcer sa protestation virile, établi un rapport, un croisement, de ce genre : chacun de ses accès était précédé d'une période de constipation, qui était destinée à éveiller l'inquiétude de son entourage d'une façon, pour ainsi dire, préventive. La désobéissance et le négativisme infantiles peuvent déjà être nettement développés à la fin de la première enfance. Ces traits de caractère reçoivent un renforcement considérable du fait de leur association avec des anomalies fonctionnelles de l'appareil urinaire, intestinal, digestif. L'enfant qui hésite à aller à la selle tire son plaisir non de l'excitation de l'anus par les matières fécales retenues, mais de sa désobéissance satisfaite qui se sert de ce moyen peu honorable, l'enfant pouvant ultérieurement, jusqu'à ce qu'il soit guéri de son entêtement, attribuer à ses sensations anales une qualité de sensa­tions agréables.

La mère d'une fillette âgée de deux ans environ, encore atteinte d'incon­tinence d'urine et présentant des signes d'entêtement et de désobéissance, c'est-à-dire une tendance au négativisme et à l'indépendance, me racontait que lorsqu'elle retirait l'enfant du lit pour la mettre sur le vase, tout allait bien tant que l'enfant était endormie : elle satisfaisait son besoin, sans la moindre résistance, sans le moindre signe de désobéissance. Il en était tout autrement lorsqu'elle se réveillait au moment où on la retirait du lit : on était obligé de la recoucher, sans avoir pu obtenir d'elle quoi que ce soit. Et lorsqu'elle se réveillait au milieu ou avant la fin de l' « opération », elle se levait brusque­ment du vase, le renversait avec colère et se mettait à hurler, pour se venger de la ruse dont elle avait été victime. Une fillette âgée de dix-sept mois simulait le besoin d'aller à la selle toutes les fois qu'elle voulait avoir auprès d'elle sa mère qui se trouvait dans une pièce à côté. Il est ainsi possible de montrer dans tous les cas que le sentiment d'indépendance de l'enfant se manifeste de très bonne heure par une opposition latente ou ouverte contre l'entourage, qu'il se conduit d'une manière combative et conquérante au sens le plus large du mot, jusqu'à ce que toutes ces impulsions agressives, fondues en un tout indivisible, donnent naissance à la protestation virile qui se dresse contre les penchants à la mollesse, à la soumission et à la faiblesse, considérés et combattus comme autant de symptômes féminins. Dans certains, la protestation virile souligne ces symptômes féminins, afin de s'en faire une sorte d'épouvantail, ou les fixe par arrogance ou par couardise, ouvrant ainsi la porte aux formations hermaphrodiques qui agissent cependant, elles aussi, dans le sens de la protestation virile. La ligne d'orientation combative, celle qui domine toutes les autres, à savoir « je veux être un homme », se sert de tous les symptômes corporels utilisables, ceux notamment qui présentent un caractère hostile, et plus particulièrement les symptômes par lesquels s'ex­prime l'infériorité organique, parce que c'est sur eux que se concentre princi­palement l'attention du patient lui-même et celle de son entourage. Il arrive ainsi que la protestation virile se sert d'un langage symbolique, tels ou tels organes jouant le rôle de symboles. Nous en avons un bel exemple, qu'on retrouve d'ailleurs souvent dans les fantasmes névrotiques, dans un fantasme juvénile de Léonard de Vinci, en lutte avec un vautour qui cherche à intro­duire sa queue dans la bouche de Léonard . Ce fantasme exprime d'une manière aussi abstraite que possible la constellation psychique du peintre. Les fantasmes en rapport avec la bouche se laissent toujours ramener à des manifestations d'infériorité de l'appareil digestif à l'âge infantile. C'est au fait que l'attention de Léonard était concentrée sur ces manifestations que nous devons ses ébauches d'une science de l'alimentation. La queue du vautour est un symbole phallique. L'addition de ces deux lignes d'orientation donne l'idée fondamentale caractéristique : « Je vais subir le sort, la destinée d'une femme. » Mais le fait même de l'adoption d'une ligne d'orientation symbo­lique montre qu'il s'agit là d'un aboutissement psychique qui n'a rien de définitif : étant donné les caractéristiques mâles de notre culture, tous ces enchaînements d'idées sont faits pour donner plus de force à la pulsion qui pousse dans la direction opposée, pour fournir une sorte de sur-compensation, destinée à faire ressortir avec d'autant plus de relief et de netteté la ligne d'orientation masculine. D'où la conclusion, cette fois définitive : « Je dois agir, comme si j'étais un homme complet. » Qu'il y ait une contradiction entre ces deux lignes d'orientation, dont chacune est d'ailleurs en opposition avec la réalité, pour autant qu'on les prend à la lettre, au lieu de n'envisager que leur caractère d'utilité pratique et de les considérer, de ce fait, comme susceptibles d'être corrigées, c'est ce que j'ai essayé de montrer dans mon travail sur L'hermaphrodisme psychique dans la vie et dans la névrose. Cette opposition se reflète dans les doutes, dans l'irrésolution, dans la peur des décisions, c'est-à-dire dans des traits de caractère dont l'analyse révèle toujours que le sujet avait éprouvé dans son enfance une grande incertitude rela­tivement à son futur rôle sexuel, incertitude dont se sont ressenties toutes ses perceptions, sensations et pulsions ultérieures, au point que chacune d'elles faisait renaître en lui son doute primitif et le remettait en présence de la question : « Suis-je un homme ou une femme ? » (voir Disposition zurNeurose, dans Heilen und Bilden, l, c.).

Dans son « langage anal », notre patiente prétend qu'elle a un orifice à boucher. Idée essentiellement et nettement féminine. Imaginez-vous qu'une souris fasse irruption dans un salon rempli de femmes et d'hommes ; ces derniers également habillés en femmes. Les femmes trahiront immédiatement leur sexe, en serrant leurs jupes autour des jambes, comme si elles cherchaient à barrer le passage à la souris. De même, la phobie des trous, des morsures, des piqûres, la crainte d'être poursuivies par des hommes, par des taureaux, d'être tirées à droite, en arrière, d'être serrées, de tomber, etc., révèlent la ligne d'orientation féminine, génératrice de terreurs, à laquelle les sujets réagissent généralement par une angoisse rassurante 47. La constipation, en tant que symptôme névrotique, a pour point de départ une infériorité congénitale de l'appareil intestinal qui, sous l'influence d'ensembles d'idées se rattachant à l'accouchement et aux rapports sexuels, peut aboutir à une véritable con­traction spasmodique du sphincter anal. Notre malade avait, en effet, été atteinte dans son enfance de catarrhe intestinal avec incontinence de matières fécales et avait souffert plus tard de constipation, compliquée d'une fistule recto-vaginale. Que la constipation ait été produite par l'idée dominante se rapportant à l'occlusion des orifices, c'est ce qui ressort du fait qu'après son mariage notre malade avait été atteinte pendant longtemps de vaginisme. Sa constipation actuelle exprime la même orientation de sa volonté que le vaginisme de son jeune âge : « Je veux être un homme, et non une femme. » « Je ne veux pas résoudre la question de ma vie » : telle est l'idée exprimant la protestation qui seule pénètre jusqu'à la surface.

Je suis obligé, pour des raisons théoriques et pratiques, de dépasser considérablement le cadre que comporte la simple description d'un caractère, comme cela arrive généralement lors de la discussion de questions psycho­logiques, discussion qui ne peut être menée à bien que pour autant qu'on tient compte de l'ensemble de la vie psychique. En outre, ce cas que j'ai réussi à analyser dans ses détails les plus minutieux m'a ouvert des perspectives qu'on obtient rarement dans d'autres cas, dans lesquels l'influence du médecin ou celle des circonstances extérieures amènent soit une guérison, soit une interruption du traitement, avant qu'on ait pu reconstituer intégralement le schéma conformément auquel s'est établie la névrose. Aussi vais-je essayer, dans le cas dont je m'occupe ici, de rétablir ce schéma, formé par un réseau compliqué de moyens de défense contre le rôle féminin ; après quoi, j'essaie­rai de confronter les symptômes avec le schéma ainsi obtenu, en y rapportant également les mesures de protection contre le monde extérieur et les traits de caractère de notre malade.

C'est dans ce schéma (voir pages 132-133) que la malade rangeait toutes ses impressions et sensations, et toutes les fois qu'elle le pouvait (et les occasions de le faire se présentent souvent dans la vie de chacun de nous, lorsque nous nous abandonnons à l'aperception symbolique, chargée d'une attention tendancieuse) elle réagissait par les phénomènes morbides corres­pondant à ce schéma. Les traits de caractère, destinés à assurer la sécurité, remplissaient l'office de postes avancés, étaient toujours prêts à parer au danger, interprétaient toutes les situations dans le sens des idées directrices et recevaient, le cas échéant, des renforts empruntés aux symptômes appropriés à la circonstance. Leurs manifestations indépendantes rencontraient un obstacle dans l'attitude, pleine de tendresse et d'intelligence, du mari, ainsi d'ailleurs que dans les idées directrices, bienveillantes et pleines de bon sens, de la malade. C'est ainsi que le schéma fondamental : « Je ne suis qu'une femme ! » devait ses effets à des impressions ayant conservé leur caractère tendancieux et que la malade avait gardées de son rôle féminin, tandis que l'élément de sécurité était fourni par le mécanisme inconscient des idées directrices en rapport avec la virilité. Ce qui distingue la femme saine, c'est une attitude plus consciente à l'égard de son rôle féminin, une adaptation plus rationnelle à la réalité, une conformité plus grande entre son schéma et celle-ci. Dans la psychose, où le besoin de sécurité atteint un degré d'intensité extrêmement prononcé, il se produit un renforcement du schéma fictif et une attitude illogique dans les limites de ce système : une malade atteinte de psychose se comporterait comme si elle était réellement enceinte. Dans tous les cas, la fiction de la gravidité et de tous ses phénomènes ultérieurs serait une représentation symbolique du rôle féminin, dans toute son infériorité, une expression imagée du sentiment d'humiliation, neutralisé par la protestation virile, un artifice destiné à épargner à la femme, ainsi que nous l'avons montré plus haut, d'autres humiliations 48.

Un rêve que la malade avait fait dans la dernière période de son traitement nous montre les rapports qui existaient entre sa pensée directrice primitive et ses luttes intérieures actuelles : elle rêvait que, malade et lasse, elle était assise sur un banc, dans un pare, à proximité de l'habitation de sa fille. Elle avait sur sa tête deux bonnets de bain. Deux jeunes filles s'approchent d'elle par-derrière, et l'une d'elles lui arrache un des bonnets. Elle se précipite vers la jeune fille, la saisit et la maintient, tandis que l'autre disparaît, en menaçant de la dénoncer. Une pauvre femme, mal vêtue, passe et lui dit que la jeune fille s'appelle Vélicka. Elle se rend ensuite chez sa mère pour se plaindre de ce qui vient de lui arriver. La mère lui donne un panier plein d'œufs, en lui disant qu'il coûte 5 florins. Elle prend deux œufs à la main et constate qu'ils sont beaux et grands.

Le fait qu'elle se voyait assise sur un banc, sa lassitude et les bonnets de bain constituent une allusion à un traitement hydrothérapique que la malade avait entrepris, avant de venir me voir, pour combattre ses insomnies. La veille de son rêve elle avait reproché à sa fille de se servir de son linge de bain ; elle possède, en effet, deux bonnets de bain dont sa fille se sert souvent. « Vélicka » est un mot slave, qui signifie « grand ». Sa fille a un nom nobiliaire slave. La femme mal vêtue est une dame noble, qui s'appelle Grand venier. Contrairement à sa fille et à cette femme, la malade est une petite bourgeoise, rétrécie et raccourcie. Elle regrettait que son mari n'ait pas été anobli, mais n'aurait jamais, par fierté, avoué ses regrets. Elle craint que sa fille ne la dépossède de tout ce qu'elle a. Elle avait eu deux filles, dont l'une est morte, a disparu. Elle se plaint souvent à moi de ce que sa fille lui coûte beaucoup d'argent. Elle lui avait déjà donné tous ses bijoux. Depuis son enfance, elle se trouvait dans une situation inférieure à celle des autres. Sa mère elle-même l'avait toujours traitée avec dédain et se faisait payer par la patiente, alors que celle-ci était déjà mariée, la moindre chose qu'elle lui donnait. Elle, au contraire, approvisionne régulièrement sa fille en œufs, gibier, lait, beurre, etc. Ce qui n'empêche pas sa fille d'avoir toujours besoin d'argent. Avant son départ pour Vienne, la malade avait oublié d'acquitter une dette de 5 florins. Elle avait, dans la journée ayant précédé le rêve, écrit à son mari de le faire à sa place. Elle paie toujours comptant et immédiatement tout ce qu'elle achète 49. Sa mère n'a pas bien agi à son égard : elle lui réclame dans le rêve 5 florins. Elle a toujours fait des économies à ses dépens. Dans le rêve, la malade reçoit de sa mère l'attribut masculin (deux oeufs : les testicules) dont elle l'avait privée à sa naissance.

Nous voyons de nouveau le sentiment de la diminution féminine donner naissance à la protestation virile qui, dans le rêve, se révèle comme un moyen de protection contre de nouvelles atteintes nuisibles. Ce rêve représente une tentative de la patiente de se soustraire, par la pensée, à de nouvelles dimi­nutions et d'associer sa fille et sa mère dans la même accusation : celle de lui avoir enlevé tout ce qu'elle possédait, de lui avoir tout refusé.

 

SCHÉMA

SYMPTÔMES

Déviation de la ligne féminine
Protestation virile

Dispositifs de sécurité

Sociophobie.

Rougeur involontaire.

Peur de la solitude.

Palpitations.

Peur de chutes. Vertige des hauteurs.

Moyen de préservation contre les démarches amoureuses.

Méfiance (abandon suivi de protestation ). Dépréciation de l'homme. Timidité. Morale vertueuse. Soif de domination (souplesse,  soumission, suivie de protestation).

 

 

 

Sensibilité à la pression abdominale (au niveau du coecum).

Frigidité.

Hypersensibilité acoustique (par exemple pour les ronflements du mari).

Vaginisme.

Sensation d'oppression thoracique.

Intolérance pour toute pression ou compression.

Lutte contre le corset.

Moyens de défense contre l'homme.

Humeur capricieuse.

Esprit de contradiction.

Esprit querelleur.

Tendances dirigées contre l'homme.

 

 

 

Douleur abdominales.

Angoisse respiratoire,

Palpitations. Nausées.

Vomissements.

Représentation obsédante d'une grossesse

Astasie occasionnelle.

Lassitude.

Lubies alimentaires.

Moyens de défense contre la gravidité.

Hypersensibilité corporelle allant jusqu'à l'exagération hypocondriaque.

 

 

 

Intolérance pour le decubitus dorsal.

 

 

Douleurs dans les jambes,

Tendance à garder le lit.

Fiction d'une thrombophlébite.

Défense contre la parturition.

 

 

 

 

Faiblesse dans les jambes, faisant songer à l'astasie et à l'abasie.

Démarche titubante,

Fatigue à la suite de la moindre marche.

Représentation symbolique des relevailles.

Réactions complexes ayant pour but de supprimer le sentiment d'infériorité et de diminution.

 

 

 

Attitude hostile, souvent sadique, à l'égard des enfants.

La société des enfants fatigue rapidement la malade et la rend impatiente.

Insomnie,

Amour exagéré de la propreté.

Hypersensibilité auditive pendant la nuit.

La malade se réveille facilement la nuit.

Défense contre les devoirs de la maternité.

Avarice, esprit d'économie, jalousie, désir de domination, impatience, crainte de ne pouvoir aboutir à rien, ou de ne pouvoir rien achever, efforts de toute sorte, tentés en vue de diminuer la distance qui sépare la malade de l'égalité avec l'homme.

 

 

 

 

Le désir de tout avoir, d'avoir tout ce qu'ont les autres, est illustré par l'observation suivante qui montre, encore plus nettement que la précédente, comment la malade, par orgueil, écarte de son champ visuel, « refoule », ce trait de caractère. Nous verrons d'ailleurs combien insignifiant est le change­ment qu'introduit la suppression du refoulement et l'explication analogique d'après le schéma fondé sur la légende d'Oedipe. On constate dans tous les cas de ce genre que le désir de tout avoir poursuit souvent les buts les plus absurdes. Dans leur passion pour une sorte d'égalité idéale, ces malades n'ont d'yeux que pour ce que possèdent les autres. Alors même qu'ils possèdent plus que les autres, ils n'en envient pas moins ceux-ci. Et à supposer qu'ils réussissent à s'emparer de ce qu'ils envient aux autres, ils ne tardent pas à le repousser, sans y trouver aucun plaisir, pour se mettre à la poursuite de nouveaux buts, leur désir se trouvant toujours attaché à des buts qu'ils ne peuvent atteindre. On conçoit que ces sujets soient incapables d'amour et d'amitié. L'art de la dissimulation prend souvent chez eux un développement très prononcé, et ils cherchent à capter les âmes, parce qu'ils ont vu d'autres personnes exercer un ascendant moral sur leur entourage. L'amour que les parents portent à un frère, la toilette de celui-ci, le mariage d'un frère ou d'une sœur, un livre écrit ou un exploit accompli par une personne connue ou un inconnu, tout les remplit de rage, de jalousie haineuse 50. Ils sont jaloux du premier né, et il suffit qu'un frère ou une sœur ait passé avec succès un examen, ait fait une affaire lucrative ou obtenu une distinction honorifique, pour qu'ils soient aussitôt pris de maux de tête, d'insomnie et présentent des symptômes névrotiques graves. Dans leur crainte de ne pas égaler un frère plus âgé ou plus jeune, ils deviennent inaptes au travail. Ils essaient alors de se soustraire à toute décision, à toute épreuve critique, entrent dans la phase de l'inhibition agressive, se retirent d'une façon ou d'une autre de la vie, en prétextant leurs symptômes qu'ils ont d'ailleurs créés ad hoc, tels que rou­gissement involontaire, migraines, céphalées de toute sorte, palpitations, bégaiement, agoraphobie, tremblement, somnolence, dépression, affaiblisse­ment de la mémoire, polydypsie, polyurie, épilepsie psychogène, pour ne citer que les plus fréquents. Ces manifestations revêtent un caractère particulière­ment net et prononcé dans l'alcoolisme, la morphinomanie et la cocaïnomanie dont les malades ne guérissent qu'à mesure que se développe leur sentiment social et que diminue leur vanité.

Je pense, en disant tout cela, aux sujets ayant des frères ou sœurs plus âgés ou aux sujets qui sont les derniers nés d'une famille de plusieurs enfants. C'est, en effet, le cas qui se présente le plus souvent, à cause des multiples prétextes que cette situation fournit à la rivalité jalouse. Mais on peut être également jaloux de frères ou sœurs plus jeunes, et les enfants uniques eux-mêmes présentent souvent cette attitude de rivalité et d'hostilité. Celles-ci peuvent être dirigées en premier lieu contre le père et la mère qui représentent souvent l'image concrète de la supériorité à laquelle on aspire. L'enfant prédis­posé à la névrose éprouve le besoin de proposer à volonté une image, une fiction directrice, et cela à une époque où il ne recherche pas encore le plaisir sexuel, mais songe uniquement à s'assurer un droit de possession sur une personne ou un objet appartenant à d'autres. Notons encore que la protestation virile s'exprime souvent par la foi à la prédestination et par le désir d'égaler Dieu.

L'anamnèse nous montre souvent dans la kleptomanie une manifestation de la convoitise, le produit de l'action combinée de l'ambition, de la jalousie, du manque de courage devant les problèmes posés par la vie, de rêves de richesse et d'une abolition partielle du sentiment de solidarité sociale.

Le malade n'a pas toujours conscience de sa ligne directrice. On le voit souvent chercher à s'en écarter, à donner le change en faisant preuve de pul­sions opposées, de générosité par exemple. Le désir, par exemple, qui l'attire vers la mère, quelque apparent que soit son caractère sexuel, peut devenir conscient, sans que la situation en subisse le moindre changement. Mais que le malade ait réussi à comprendre et à restreindre son désir de l'inaccessible, de ce qui, par la nature des choses, appartient à d'autres, qu'il ait réussi à se débarrasser de la terreur que lui inspirait le problème de la vie, et sa guérison devient une quasi-certitude.

L'immense orgueil qu'on constate dans beaucoup de cas de ce genre n'est pas fait pour aider le malade à comprendre sa jalousie et son envie. La tendance à la dépréciation est, au contraire, développée à l'excès et présente une netteté qui ne laisse rien à désirer. Méchanceté, rancune, esprit vindicatif, penchant à l'intrigue et, chez les intelligences inférieures, tendances agressi­ves, brutales, sadisme et instinct du meurtre, tels sont quelques-uns des moyens par lesquels les malades cherchent à s'assurer contre une défaite dans la vie réelle 51. Mais la peur des conséquences, la crainte d'affliger les proches, l'idée des châtiments, des privations et des misères retiennent ces sujets, servent de frein aux manifestations de leur protestation virile. Des crises peu­vent remplir le même office, comme, par exemple, dans notre cas où une attaque psycho-épileptique se produit à temps pour inhiber des pulsions inconscientes au fratricide et au parricide.

L'amour repoussé contribue presque toujours à la formation de l'état qui nous intéresse, en provoquant les plus violentes manifestations de haine contre les personnes qu'on aime sans retour. Une pareille transformation affective est difficilement concevable chez l'homme sain. C'est seulement lorsque l'homme fait appel à toutes ses pulsions de puissance et de domina­tion, lorsque son sentiment de personnalité se trouve exalté à l'excès qu'il peut vouloir s'emparer par force de l'âme d'une autre personne. Comme le névropathe veut tout avoir, il n'aperçoit pas les obstacles naturels et voit dans le rejet de son « amour » une atteinte à ce qu'il a de plus sensible. Il ne songe plus alors qu'à la vengeance : Acheronta movebo.

Dans les cas où on n'est pas bien certain si c'est le père ou la mère que le sujet voudrait accaparer à son profit, on peut souvent dissiper le doute, en admettant le contraire de ce que le patient affirme. Il lui est toujours très douloureux d'avouer que son amour est dédaigné. L'expérience suivante m'a le plus souvent fort bien réussi : en faisant asseoir le patient entre les deux personnes en question, on constate au bout d'un certain temps qu'il se rap­proche de celle qu'il préfère.

C'est ainsi que j'ai pu m'assurer que le malade dont je me propose de donner ici l'observation, se sentait attiré davantage vers sa mère, alors que, quand nous étions en tête-à-tête, il semblait préférer le père. Il lui arrivait sou­vent d'injurier ~a mère, et il ne se passait pas de jour sans qu'il eût une discussion avec elle.

Ce malade présentait, à un degré très prononcé, un phénomène très fré­quent dans la névrose : un pédantisme qui, formant comme un poste avancé, avait pour mission de se mettre en contact avec l' « ennemi ». L'ennemi, c'était avant tout la mère avec laquelle il avait des batailles quotidiennes, parce qu'elle n'arrivait jamais à satisfaire ses exigences concernant les repas, le linge, les habits, la préparation du bain et du lit. Notre patient trouva ainsi une base d'opérations pour ses tentatives détournées de mettre la mère complè­tement à son service. C'est ainsi qu'un trait de caractère névrotique était devenu pour notre malade un artifice qui lui avait permis de s'en tenir fidèlement à son schéma, de dominer sa mère à son tour, ainsi que le faisait, lui semblait-il, son père. « Et si tu ne te laisses pas faire de bon gré, j'userai de violence ! » Cette idée s'était emparée de lui dès son enfance, et il ne tarda pas à adopter à l'égard de sa mère une attitude pleine de méfiance, guettant toutes les occasions de l'humilier, montrant ostensiblement sa préférence pour d'autres, plein d'énergie tendue et de sombre attente, craignant sans cesse de ne pas réussir à l'accaparer complètement. Ce n'est pas qu'il l'aimât ou voulût la posséder : il voulait seulement avoir sur elle les mêmes droits que les autres, il voulait se l'approprier comme tant d'autres objets, jouets, bonbons, etc., qu'il n'appréciait guère outre mesure, qu'il mettait dans l'armoire une fois qu'il les avait obtenus, pour les oublier aussitôt après. C'est ainsi que la possession de la mère n'était pas pour lui une fin en soi, que son désir n'était ni libidinal, ni même sexuel : sa mère et la distance qui le séparait d'elle était pour lui le symbole, la mesure du degré de sa propre humiliation. Et comme il se comportait de la même manière, c'est-à-dire avec méfiance, avec une sensibilité exagérée, avec la sombre attente d'une déception, à l'égard du monde en général, à l'égard des femmes dans toutes ses rencontres et tous ses contacts avec elles, il se priva de toute possibilité de succès, de satisfaction. Il ne voyait que les forces qui lui étaient opposées, qui s'opposaient à ses succès, et le peu qu'il réussissait à atteindre n'avait plus pour lui aucun charme. Il avait résolu le problème de sa vie par l'arrangement de sa névrose. Il se consi­dérait comme fortement diminué, du fait même que la possession de sa mère lui était refusée. Nous sommes en présence d'un tableau morbide qu'on observe fréquemment et qui présente une certaine autonomie. Je propose de le désigner sous le nom de « névrose de conflit ».

Les phénomènes, graves dans la plupart des cas, découlent de l'attitude singulière du malade à l'égard de ses semblables, attitude qui le fait apparaître comme un ennemi du genre humain et le pousse de conflit en conflit. La « névrose de conflit » est presque toujours accompagnée de phénomènes obsessionnels, ainsi que de crises d'angoisse et d'hystérie. Elle a pour effet de porter le malade au plus haut degré d'excitation et de le rendre inapte à la vie.

Ce malade, qui souffrait d'états d'angoisse, de migraines, de dépression, aurait-on pu le guérir en lui rendant sa mère ? Au moment où le malade se présente chez le médecin, il serait vain de tenter ce moyen. La mère la plus indulgente et la plus dévouée (et beaucoup de mères se sentent pendant long­temps très distantes de leurs fils) serait incapable de faire preuve de patience et de dévouement, au degré qu'exige le malade, dans sa méfiance démesurée et dans sa soif de puissance inassouvissable. C'est le passé et le souvenir de privations antérieures qui fournissent des Prétextes incessants à ses violences et à ses tourments 52. La tentative dont nous parlions tout à l'heure peut encore, à la rigueur, réussir dans l'enfance, la solution pédagogique de ce problème névrotique spécial devant être cherchée dans le traitement prophylactique qui consiste à éclairer graduellement l'enfant, à lui inculquer l'esprit d'indépen­dance, à le rassurer sur son avenir. C'est l'incertitude qui déforme l'image que ces enfants se font de l'avenir, incertitude dont nous connaissons déjà les sources organiques et psychiques.

Alors que notre patient était encore enfant, et au sein, le moindre bruit l'effrayait et le faisait tressaillir. Cette frayeur facile des nourrissons, qu'on attribue déjà à la nervosité, constitue manifestement un héritage organique et se rattache, d'après mes expériences, à une hypersensibilité héritée (infério­rité) de l'organe auditif, ce qui fait que les enfants affectés de cette infériorité réagissent violemment aux bruits et aux sons qui laissent les autres indiffé­rents 53. Je vois donc dans la facilité de s'effrayer le signe d'une sensibilité exagérée de l'ouïe, un phénomène d'infériorité d'organique, auquel correspon­dent des affections auriculaires familiales, ainsi qu'une certaine finesse auditive et ce qu'on appelle l'oreille musicale. A l'âge de six ans, notre patient avait souffert pendant longtemps d'une inflammation de l'oreille moyenne ayant nécessité la paracenthèse de la membrane du tympan, fait qui s'accorde parfaitement avec ce que nous disions de son infériorité organique. Il avait en même temps une oreille très musicale et une ouïe d'une finesse extrême, de sorte que rien de ce qui se disait et se faisait autour de lui ne pouvait lui échapper. Cette finesse de l'organe de l'ouïe, lorsqu'elle est chargée d'atten­tion, développe chez l'enfant une curiosité tendancieuse, alors même que son état d'incertitude et d'insécurité provient d'autres causes. Dans notre cas, l'insécurité à laquelle le malade cherchait à se soustraire par la curiosité provenait de ce qu'il était moins intelligent que son frère aîné, lequel se livrait sur lui, comme cela n'arrive malheureusement que trop souvent, à toutes sortes de méchantes plaisanteries et le traitait souvent d'imbécile. Le patient se rappelle également avoir été atteint pendant assez longtemps de cryptorchidie, par suite de l'ouverture d'un canal inguinal qui donnait facilement passage au testicule correspondant et lui permettait de remonter vers la cavité abdomi­nale. Cette dernière circonstance, ainsi que le développement plus grand des organes génitaux et du système pileux chez son frère, lui firent penser de bonne heure qu'il pouvait bien être une fille. Jusqu'à l'âge de quatre ans il avait été habillé en fillette, et c'est dès cet âge que l'idée s'était enracinée en lui qu'il n'était pas fait comme son père et son frère et qu'il pouvait bien ne jamais devenir un homme complet. Il a été raffermi dans cette idée, et par conséquent dans son incertitude, par le fort développement de ses glandes mammaires 54. La preuve de l'ignorance dans laquelle il vivait concernant les différences sexuelles nous est fournie par un fait qui est resté gravé dans sa mémoire, parce qu'il a fait rire tous ceux à qui il en a fait part. Ayant notamment vu une fillette uriner dans un jardin publie, il raconta à la maison qu'il avait vu un garçon dont le jet d'urine était dirigé d'avant en arrière 55.

C'est à cette phase précoce de sa vie que s'était établie sort attitude à l'égard de sa famille et du monde en général. Il se voyait diminué et ne trouvait dans sa famille rien qui pût compenser son sentiment d'infériorité. Son désir d'égaler son père, son frère, tous ceux qu'il considérait comme forts, puissants, capables, devint irrésistible et l'aiguilla sur des voies qu'il ne pouvait suivre qu'en entrant à chaque instant en conflit avec ses parents. Il devint un enfant mauvais, mal élevé, ce qui n'était certainement pas un moyen (bien au contraire !) de rendre ses parents plus tendres à son égard. Ses caprices et lubies commencèrent à dépasser toute mesure, et plein de méfiance et de méchante rancune, il cherchait à se préserver contre toute humiliation, et cela à une époque où il pouvait être rassuré sur son rôle sexuel. Mais à mesure que se développaient ses traits de caractère, qui, soit dit en passant, n'étaient pas faits pour favoriser ses succès scolaires, sa situation dans la famille devenait de plus en plus défavorable, si bien qu'étant donné son excessive sensibilité, il put finalement se considérer à bon droit comme humilié, diminué, dédaigné. C'est ainsi que le retour à l'état normal lui devint impos­sible. Or, le premier rêve qu'il fit au cours du traitement nous montre qu'il continuait à percevoir sa diminution, son humiliation sous les espèces du rôle féminin. Ce rêve peut être formulé ainsi : Je crus voir un singe allaiter un enfant.

Son frère avait l'habitude de le traiter de singe, à cause de son abondante chevelure dont il était d'ailleurs très fier. Le singe qui allaite un enfant, donc une guenon, c'est lui-même. Autrement dit, il se voit dans un rôle féminin, il se sent femme, le fait de l'allaitement pouvant être considéré, d'après ce qu'a révélé l'interprétation du rêve, comme une allusion à l'hypertrophie de ses glandes mammaires. C'était d'ailleurs là l'élément féminin qu'on retrouvait dans tous ses rêves, l'allusion à son abondante chevelure devant être consi­dérée comme se rattachant à sa protestation virile. Le patient commence donc le traitement en nous déclarant qu'il se sent humilié et diminué, et l'image qu'il choisit pour nous faire part de ce sentiment permet de conclure qu'il ressent son infériorité comme étant de nature féminine.

J'attirerai en passant l'attention sur le fait que les images et les modes d'expression dont se sert le rêve sont pénétrés à la fois de caractères féminins et masculins. Il s'agit, par exemple, d'un singe, femelle parce qu'allaitant, mâle par sa chevelure. Ces modes d'expression qui se rattachent, d'après mon expérience, à l'hermaphrodisme psychique, sont. favorisés par les deux cir­constances suivantes : 1º ils répondent à l'inaptitude infantile à se rendre compte des différences qui séparent les sexes ; 2º étant donné le caractère fortement abstrait des rêves, la catégorie du temps s'y trouve totalement, ou presque totalement, abolie, comme la catégorie de l'espace est abolie dans d'autres cas, ce qui facilite la coexistence et la simultanéité de deux idées (dans notre cas, de l'idée : « je me fais l'effet d'une femme » et de cette autre : « je veux être un homme ») qui devraient normalement être séparées dans le temps et dans l'espace.

L'accent que ce premier rêve de notre malade met sur son sentiment d'infé­riorité et par lequel il réagit pour ainsi dire au traitement à peine commencé, doit naturellement être considéré, en même temps, comme un avertissement à l'adresse du médecin : « Ma maladie provient de mon sentiment d'infério­rité ». « Ma maladie, c'est-à-dire mes crises de défaillance et mon incapacité professionnelle, sont mes moyens de défense contre une défaite finale. Je suis impuissant et incapable comme un enfant et j'aspire à l'amour (amour du singe) tel que je le vois dans mes rêves. » Nous complétons : il est impuissant par principe, pour se faire choyer comme un enfant, ce qu'il obtient à peu près à la suite de chacune de ses crises ; et il est incapable, c'est-à-dire qu'il se trouve dans une situation qui exige qu'on lui assure ses moyens de subsis­tance, qu'on ne l'oublie pas, qu'on ne lui refuse pas l'affection et une place dans le testament. La frayeur dans laquelle le jetaient les bruits intenses et brusques, c'est-à-dire son hyperacousie, lui fournissait un moyen particuliè­rement commode d'atteindre son but, qui consistait à attirer sur lui tout l'amour de ses parents, en particulier celui, plus difficile à gagner, de sa mère. Aussi se servait-il de toutes les occasions où un bruit plus ou moins insolite, inattendu et intense, le plongeait dans l'état de frayeur dont nous venons de parler, pour agir sur le cœur de sa mère. C'est ainsi qu'il réussit à rendre son hyperacousie permanente et qu'il la présente encore actuellement. Cette hypersensibilité tendancieuse, comme celle de l'hystérie d'ailleurs, nous mon­tre que c'est l'état d'incertitude dans lequel il se trouve qui force le malade à étendre pour ainsi dire ses antennes, qu'elle lui sert, à l'égal de ses traits de caractère, de moyen d'exploration et de défense contre les dangers qui peuvent le menacer. D'autre part, cette même hypersensibilité, source de frayeurs, choquait son sentiment masculin et lui apparaissait comme un attribut fémi­nin. Aussi s'attachait-il, et souvent avec succès, à faire preuve sous beaucoup de rapports de courage et d'intrépidité.

La mise au jour de son désir de gagner l'amour de sa mère resta sans effet. Ses crises continuèrent à se produire à peu près aux mêmes intervalles, mais seulement au lit. Ce fut là un artifice qui lui permit de se soustraire aux interventions thérapeutiques qui ne pouvaient plus aussi facilement qu'au début établir les causes de ses crises de défaillance. Auparavant, en effet, ces crises se produisaient à la suite de certains événements, ou en rapport avec ceux-ci, qui agissaient d'une façon déprimante sur le sentiment de person­nalité du patient, tandis que désormais je devais me contenter de reconstituer ces événements et leurs effets psychiques d'après ses confessions et ses rêves. Le patient, il est vrai, faisant de la nécessité une vertu, prétendait que ce chan­gement était dû à une amélioration obtenue par le traitement, espérant ainsi gagner ma sympathie dont il attendait, comme de l'amour de son entourage, une augmentation de son sentiment de puissance. C'est le désir d'acquérir ce sentiment qui avait fait de lui, dans ses rapports avec des étrangers, l'homme le plus prévenant et le plus aimable du monde.

On pourrait m'objecter qu'étant donnée la manière dont je conçois et présente ce cas, le « complexe d'Oedipe » apparaît avec moins de netteté et de pureté qu'il n'apparaîtrait dans une description faite par Freud. Rien de moins exact. Dans peu de cas on voit aussi nettement que dans celui-ci l'attirance vers la mère présenter un caractère incontestablement sexuel, et le patient n'hésitait jamais à citer, comme preuve de ses désirs sexuels, ses rêves dans lesquels le « complexe d'Oedipe » apparaissait souvent avec un relief remar­quable. Nous pourrions citer un grand nombre de rêves de ce genre. En voici un :

Je me dirige avec une dame, du lieu où nous nous étions donné rendez-vous, vers la rue. La dame, ainsi que l'ont montré certains détails, représentait sa mère ; la rue symbolisait la prostitution. Quant au « rendez-vous », il faisait partie d'un souvenir diurne et se rapportait à une jeune fille qui lui avait refusé un rendez-vous et qu'il avait, à cause de ce refus, dans lequel il voyait un manque d'amour et de tendresse, assimilée à sa mère. Il était incapable d'en imposer aux jeunes filles, ce qui, à son avis, devait être attribué à la faible intensité de son sentiment masculin ; à titre de protestation, il humiliait sa mère, ainsi que la jeune fille et toutes les femmes en général d'ailleurs, en les traitant mentalement de prostituées et, poussé par le sentiment de son infé­riorité, il recherchait réellement des prostituées professionnelles 56.

Non moins nettement apparaît le « complexe d'Oedipe » dans d'autres rêves où c'est seulement à la suite de l'analyse de la constellation psychique qu'on put se rendre compte que leurs éléments sexuels ne constituaient qu'un jargon, un modus dicendi. Il rêve par exemple :

Je suis assis devant une table rustique, en bois noir ; une jeune fille m'apporte un grand vase rempli de bière.

La table lui rappelle une brasserie en sous-sol à Nüremberg ; il s'était rendu dans cette ville en vue d'une documentation scientifique et avait fait plusieurs visites au Musée germanique. C'est le germanisme qui avait éveillé les idées relatives au grand vase et à la bière. Il est évident que notre patient, qui était très doué au point de vue musical, était arrivé à Nüremberg avec de fortes réminiscences des Maîtres Chanteurs de Wagner. Ayant prononcé le titre de cet opéra, il chercha à s'en rappeler un autre, également de Wagner, dans lequel un personnage absorbe une boisson. Il se souvient, d'abord, de Tristan et, ensuite, de l'arrivée de Siegfried à la cour de Gunter. Dans les deux scènes, le héros absorbe un philtre d'amour. C'est ainsi que le patient expli­quait par les charmes magiques de sa mère l'attrait mystérieux qu'elle exerçait sur lui. En dernier lieu, il pensa à Siegmund auquel sa sœur Sieglinde tend avec compassion une corne remplie d'hydromel. Ce rêve peut donc être interprété ainsi : la voix du sang a parlé, sa mère est prise de pitié pour lui, il est le héros qui arrache à l'homme (à son père) sa femme. L'inceste apparaît sous le même aspect que chez Wagner : le patient désire sa mère, comme s'il était en état d'ivresse.

Mais la situation psychique du patient prit un caractère « féminin ». Son frère, qui revenait d'un voyage, fut accueilli à la maison avec de grandes effusions d'amour. Ce n'est pas ainsi qu'il fut accueilli lui-même quelque temps auparavant, à son retour de son voyage à travers l'Allemagne ! Son idée : « je suis humilié », fut renforcée par l'accueil fait au frère, et il cherche dans le rêve à se raccrocher à la ligne d'orientation masculine. Cette tentative devait échouer. Il eut une crise au cours de la même nuit.

Cette crise devait faire gagner au malade la tendresse, la compassion de sa mère. Le père lui accorda facilement l'une et l'autre ; et la mère oublia, elle aussi, ses explosions de colère jalouse et brutale, dès qu'elle le vit sans connaissance, et s'assit sur le bord de son lit. C'est ainsi qu'il satisfit son désir de tout avoir, au même degré et au même titre que son père et son frère. La transformation de sa fiction primitive : « Je ne serai jamais un homme complet » avait abouti à cette idée : « Je veux avoir la mère, la posséder comme la possèdent mon père et mon frère. » Pour pouvoir procéder avec l'énergie nécessaire, il avait besoin d'être profondément convaincu de son attachement à la mère : aussi se suggéra-t-il cette conviction.

L'analyse ultérieure a permis de découvrir, avec le point décisif de son sentiment d'insécurité, la signification profonde de son attitude passionnelle à l'égard de sa mère. A mesure qu'il voyait, alors qu'il était encore enfant, sa mère se détacher de lui, il se demandait avec une insistance de plus en plus grande, comme le font beaucoup d'enfants qui se trouvent dans une situation pareille, s'il n'était pas un intrus, un étranger dans sa famille. Le souvenir de Blanche-Neige et de Cendrillon dont il connaissait l'histoire n'a sans doute pas été étranger à cette idée. A un moment donné, son frère aîné tomba gravement malade, et la mère ne quitta pas un seul instant son chevet. Depuis lors, notre malade présenta fréquemment des crises de défaillance destinées à attirer sur lui l'attention de ses parents, surtout de sa mère, à les éprouver, à faire parler en eux la voix du sang. Il se livrait à ces épreuves avec une persévérance véritablement névrotique ; et c'est ainsi que nous voyons chez lui le « com­plexe d'Oedipe » s'évanouir comme tel et apparaître comme une simple fiction arrangée, comme un moyen d'expression de la protestation virile contre un sentiment d'insécurité et d'infériorité, comme une manifestation de la tendance névrotique à la sécurité, du désir insatiable de « tout avoir ».

La contradiction interne qui entache souvent cette forme de la protestation virile, la condamnation morale qui s'attache au mode d'agir s'inspirant uniquement du désir de « tout avoir », l’éventuelle impossibilité de réaliser ce désir et, enfin, la crainte que les décisions qui seront prises ne se retournent contre le malade, tout cela impose souvent la nécessité d'un compromis. Le malade consent à la possession « de compte à demi ». Cherchant une issue au dilemme, il la trouve dans l'application du principe  ; « divide et impera ». Dans certains cas, le sujet obtient par ce moyen une satisfaction de son désir de domination. Dans d'autres, il aboutit à des utopies dans lesquelles les revendications d'égalité et de justice jouent un rôle capital.


40   Voir également :Appelt,Fortschritte der Stottererbehand1ung, dans Heilen und Hilden, l. c.

41   Ces traits de caractère présentent une importance considérable au point de vue du dia­gnostic différentiel. il faut toujours se demander si l'existence simultanée d'une affection organique ne constitue pas une simple coïncidence.

42   Contrairement à la méthode de Freud qui se sert d'analogies empruntées à la vie érotique.

43   Elle « planait », dirions-nous dans notre langage moderne.

44   Ceci signifie que l'opération intellectuelle, au lieu de s'effectuer en conformité avec la réalité, se sert d'analogies et de symboles, générateurs d'une fausse affectivité qui augmente l'agressivité du nerveux. Or, cette agressivité correspond à l' « opinion » incon­sciente, directrice. L'image, le symbole, l'analogie sont au service de l'agressivité vers laquelle le nerveux est poussé par son idéal de personnalité et dont il multiplie le degré.

45   Dans une « névrose de la lactation », d'obnubilation de la conscience, j'ai observé un fantasme qui reproduisait, avec une fidélité frappante, l'acte d'accouchement. Or, la malade avait, depuis son mariage, la plus profonde répulsion pour la grossesse et pour tout ce qui pouvait lui rappeler l'accouchement.

46   Voir Organdialekt, dans Heilen und Bliden, l. c.

47   Cette affirmation virile aboutit, dans la névrose, au trismus, au blépharospasme, au vagi­nisme, à la contraction spasmodique des sphincters, au spasme de la glotte, symptômes par lesquels les sujets cherchent à se soustraire à certaines exigences de la vie.

48   La fiction virile peut subir un changement de forme tel que la femme désire ardemment la grossesse et la maternité, et souvent dans des cas où des obstacles graves s'opposent à l'une et à l'autre. Ce désir d'avoir un enfant s'exprime par des récriminations contre le mari. La fausse grossesse représente souvent un arrangement de ce genre.

49   La crainte de subir une diminution à la suite de nouvelles dépenses aurait pu développer chez notre malade l'avarice et l'esprit d'économie. Elle échappe à ces traits de caractère maternels, à son avis féminins, par l'insistance qu'elle met à payer d'avance, pour se mon­trer ainsi supérieure à sa mère, plus généreuse qu'elle.

50   C'est ainsi que le mariage imminent d'une jeune fille peut provoquer chez son frère, chez sa sœur ou chez son père, lorsqu'ils sont prédisposés à la névrose, des crises ou une aggravation de la névrose existante. Les sujets simulent alors un véritable état amoureux qui peut être facilement interprété comme une « pulsion incestueuse ».

51   La perversion résulte de la peur de la réalité, pour autant que cette peur se borne au problème sexuel. Voir Adler, Das Problem der fHomosexualität, E. Reinhardt, München, 1919, 21ºédit. - Le manque de courage devant le choix d'une profession engendre l'oisiveté, le vice et le crime.

52   Dans le mariage on observe également ces attitudes de conflit qui entretiennent la névrose. Elles accompagnent l'impuissance, la frigidité, l'angoisse, l'agoraphobie, etc.

53   L'hypersensibilité de l'odorat, du goût, de la vision, ainsi que l'hypersensibilité générale, qui sont des signes d'infériorité organique et de variation, sont de ce fait des dons naturels douteux, parce qu'autant que l'hyposensibilité, ils rendent difficile l'adaptation à la vie.

54   À noter l'infériorité des glandes endocrines comme prédisposition organique à. la névro­se. Voir Organische Grundlagen der Ncurose, dans Praxis und Theorie der Individual­psychologie, l. c. C'est à la psychologie individuelle que revient le mérite d'avoir montré les rapports qui existent entre l'infériorité organique et la prédisposition à la névrose et à la psychose.

55   J'ai déjà depuis plusieurs années attiré l'attention sur le rôle que l'incertitude primitive relativement à la destination sexuelle joue dans le développement des névroses, aux­quelles elle sert plus tard de symbole et de base d'opérations dans la lutte pour la domina­tion à laquelle se livrent les névrosés.

56   Voir Individuelle Psychologie der Prostitution, dans Praxis und Theorie, l.c.