2. L'ascèse, L'amour, La passion des voyages, Le crime comme moyens d'amplification de la névrose. - Simulation et névrose. - Le sentiment d'infériorité chez la femme. - Le but de l'idéal. - Le doute comme expression de l'hermaphrodisme psychique. - Masturbation et névrose. - Le « complexe Incestueux » comme symbole de la soif de domination. - La nature de la folie.

Nous nous proposons de montrer dans ce chapitre que l'idée compen­satrice qui inspire au névrosé le désir de « tout avoir » peut ne pas toujours être suivie en ligne droite, mais pousser le malade, par toutes sortes de détours et d'artifices, à des manifestations névrotiques particulières, criminelles ou créatrices, pour l'amener finalement au but recherché, lequel consiste, ainsi que nous le savons, à élever le sentiment de personnalité ou, tout au moins, et tant que la névrose reste productive, à le préserver de toute nouvelle humi­liation. Chez certains névrosés l'esprit d'épargne, l'avarice et l'ascétisme présentent un de ces détours dont le patient se sert, comme si c'était pour lui le seul moyen de se préserver de dangers. Il agit en se conformant rigoureuse­ment à ces lignes de conduite, il y croit et, dans le cas où son sentiment d'insécurité atteint une intensité excessive, son état anormal s'exalte jusqu'à revêtir les caractères d'une psychose. Dans la mélancolie, lorsque le malade est obsédé par la crainte de l'appauvrissement, il procède par anticipations, afin d'échapper à un danger réel, comme le fait l'hypocondriaque pour échap­per à un état qu'il redoute : il s'attache alors à réaliser une fiction, accentue son sentiment d'infériorité et utilise ses souffrances pour défendre son sentiment de personnalité. La manie des achats, le fétichisme, la kleptomanie et la thésaurisation névrotiques constituent également des manifestations de ce désir de tout avoir que nous connaissons. On constate toujours une tendance à se soustraire, pour échapper à un sentiment de diminution, aux limites impo­sées par la réalité, en suivant une ligne de conduite fictive. Et, toujours, l'aperception s'effectue alors d'après le schéma rigoureusement antithétique « masculin-féminin » et pousse le malade à user de toutes sortes d'artifices destinés à prouver à tout le monde qu'il est un homme. Le symbole sexuel constitue dans ces cas un excellent moyen d'expression, et son analyse révèle qu'il s'agit d'une exagération de la ligne d'orientation masculine, obtenue par des détours singuliers. On peut ranger dans la même catégorie de manifes­tations l'amour du mensonge, la vantardise, la présomption, la tendance à jouer avec le feu, avec l'amour, à s'avancer jusqu'au bord de l'abîme, tout cela afin d'écarter autant que possible les limites que la réalité impose à la névrose. Parmi les phénomènes plus inoffensifs, figure l'amour pathologique des voyages qui, chez les névropathes et les psychopathes, dégénère souvent en fugues 57. Ces sujets se laissent généralement guider par un idéal de la personnalité dont ils cherchent à atteindre la hauteur par une attitude arro­gante, négative. C'est encore pour pousser leur pouvoir masculin à un degré aussi élevé que possible que ces sujets éprouvent un plaisir particulier à la lecture ou au récit d'événements horribles et effrayants, profitent de toutes les occasions d'assister en témoins oculaires à des événements de ce genre, en regrettant souvent de n'en être pas les acteurs.

Plus la tendance à la possession pour la possession s'accentue, plus le sujet déforme ses penchants et ses jugements de valeur normaux. C'est ainsi que le touriste simule, par son exagération même, son amour de la nature, en s'arrangeant de façon à ce que pas un sommet de montagne ne manque à son alpenstock. La liste de Leporello symbolise cette même avidité, par rapport à l'amour ; et à Don Juan on peut assimiler Messaline, la nymphomane toujours insatisfaite et déçue, parce que dans la variété névrotique dont elle souffre toutes les possibilités de satisfaction réelles deviennent insuffisantes. Il s'agit, pour les sujets de cette catégorie, d'enchaîner et d'humilier le partenaire, de se mettre en garde, par tous les moyens, contre sa supériorité réelle ou apparente.

« Ma chère âme, où n'ai-je pas été ? » telle est la réponse que Münchhau­sen donne à quelqu'un qui lui demande s'il connaît tel endroit éloigné. Les satisfactions réelles que procurent les jeux de plein air, l'équitation, les voyages en automobile ou en avion proviennent, en dernière analyse, du sentiment de possession, de domination, C'est pourquoi tout enfant veut être cocher, chauffeur, conducteur de locomotive, aviateur, mais aussi empereur ou professeur pour dominer les autres et obtenir une expression visible de sa supériorité. D'autres veulent devenir médecins, pour pouvoir maîtriser la mort, généraux pour conduire des armées, amiraux pour être maîtres de la mer.

Le mensonge, le vol et autres manifestations criminelles des enfants ne sont, en dernière analyse, que des tentatives de franchir les limites de la réalité. Le plus souvent il ne s'agit que de simples fantasmes et rêveries. Une enquête que j'ai faite dans une école supérieure de filles m'a révélé l'existence, chez 25 élèves, de souvenirs de petits larcins 58. La maîtresse a d'ailleurs avoué des souvenirs du même genre. Un examen plus approfondi montre que ce qui entretient chez les enfants cette aspiration vers la hauteur, c'est l'état de surexcitation intolérable produit par le sentiment d'infériorité. Sous l'influence de cette surexcitation, l'enfant devient souvent curieux, friand, avide d'appren­dre, cherche à reconnaître ses erreurs, afin de rendre possible l'épanouisse­ment de sa personnalité. Tout comme les processus de compensation dans le monde organique, les privations, les misères, le sentiment d'insécurité ou d'infériorité favorisent souvent un développement tumultueux de la super­structure psychique. Dans les Prétendants à la Couronne, Ibsen fait dire à Jatgei : « J'ai reçu le don de la douleur, et je suis devenu skalde. » Il est facile de montrer que dans beaucoup de cas c'est un sentiment intense d'infériorité qui fait naître le besoin de recherche et d'investigation et que « l'accord initial d'une vie d'artiste, exemple d'une harmonie entre l'art et la vie, a toujours pour point de départ une rude dissonance » (B. Litzmann, Clara Schumann). Ajoutons que Clara Schumann était restée sourde-muette jusqu'à l'âge de huit ans.

Les enfants se montrent supérieurs à leurs parents d'une autre manière encore, celle que j'ai décrite dans le Traitement psychique de la névralgie du trijumeau 59. C'est ainsi qu'utilisant le souvenir de défauts antérieurs ou imitant les défauts des autres, ils en arrivent à présenter tous les signes d'imbécillité, de cécité, de surdité, de claudication, de bégaiement, d'incontinence d'urine et de matières fécales, de maladresse, de manque d'appétit, de vomissements, de paresse, d'incurie. Peu à peu ces attitudes psychiques, par lesquelles l'enfant réagit au sentiment qu'il a de sa situation diminuée se transforment en vérita­bles dispositifs qui, dans la névrose, orientent les symptômes dans une direction déterminée, c'est-à-dire conformément à l'impératif : « agis, comme si tel ou tel de ces défauts, telle ou telle de ces infirmités devait te procurer le sentiment de supériorité ». Cette manière de se faire remarquer, par un côté certainement désagréable, vise nettement à une satisfaction de la vanité, constitue une sorte de vengeance pour le manque d'égalité et sert à accaparer l'attention de l’entourage. Elle diffère de la simulation en ce que le phéno­mène ne se produit pas dans tous les cas où le sujet se trouve en présence d'une supériorité : il s'agit d'une formation symptomatique, incorporée, pour ainsi dire, à la mémoire et toujours prête à fonctionner comme moyen de dé­fense contre la crainte d'une domination, comme les doigts agiles d'un virtuose sont toujours prêts à fonctionner lorsque l'occasion ou la nécessité se présente 60. Tous les innombrables symptômes névrotiques : rougissement, céphalées, migraines, syncopes, douleurs, tremblements, dépression, exalta­tion, etc., se laissent ramener à ces attitudes psychiques préformées.

Même à l’état normal nous réagissons à certaines circonstances, non seulement par la pensée et par la parole, mais par toutes les parties du corps, par l’appareil circulatoire, par l'appareil respiratoire. Une surprise provoque le rire, des larmes, une mimique souvent fort amusante. Demandez à quelqu'un : « qu'est-ce qu'on appelle compact » ? ou « qu'est-ce qu'un escalier tournant » ? ou encore « qu'est-ce qu'un clocher » ? et vous le verrez répondre par tout un ensemble de mouvements. Les choses ne se passent pas autrement dans les cas anormaux qui nous occupent ; seulement, ici le système de mouvements est plus étendu et masqué.

Un des faits que ma conception de la psychologie individuelle m'a permis d'établir se rapporte au sentiment d'infériorité, plus ou moins conscient, qui existe chez toutes les femmes et toutes les jeunes filles, du fait même qu'elles sont « femmes ». Leur vie psychique s'en trouve tellement modifiée qu'elles présentent toujours des traits en rapport avec la « protestation virile », et cela le plus souvent sous une forme détournée, et notamment sous la forme de traits en apparence féminins, inférieurs. L'éducation, ainsi que les préparations nécessaires à la vie d'avenir, les obligent, en effet, à manifester leur supé­riorité, leur « protestation virile » d'une façon détournée, dissimulée, avec une résignation affectée. Mais la prédominance de l'élément émotionnel reste toujours suffisamment nette (Heymans), et la soif de domination, l'avarice, la jalousie, la cruauté, le désir de plaire sautent tellement aux yeux qu'il est impossible de les interpréter autrement que comme des traits de compensation masculins, orientés selon la ligne de direction masculine. Parkes Weber (Lancet, 1911) a constaté, après moi, que cette sorte de défense contre la diminution forme la base des phénomènes hystériques.

Les dispositions criminelles apparaissent comme des produits de la protestation virile chez des personnes dont l'idéal compensateur implique le mépris de la vie, de la santé, des biens des autres hommes. Lorsque leur état d'insécurité subira une aggravation, lorsque leurs privations deviendront également trop graves, au point de menacer sérieusement leur sentiment de personnalité, ces personnes, après avoir cru trouver une compensation à leur infériorité dans une certaine exaltation affective, chercheront à se rapprocher de leur idéal de personnalité par le crime : ils n'auront qu'à suivre rigoureuse­ment, les yeux fermés, leur ligne d'orientation, en envisageant la réalité à un point de vue purement abstrait. Le docteur A. Jassny a fort bien mis en évidence ce mécanisme dans les crimes passionnels, dans les crimes habituels et dans les crimes par négligence, surtout chez les femmes criminelles (Archiv für Kriminalanthropologie, 1911). Nous devons ajouter qu'en se décidant pour le crime, le sujet prouve précisément la grande incertitude où il se trouve quant à la possibilité de son adaptation aux exigences sociales.

Étant donné la grande place que les relations amoureuses occupent dans la vie humaine, l'avidité névrotique, le désir de tout avoir, interviennent réguliè­rement dans les rapports entre les sexes et y apportent une tendance pertur­batrice, en obligeant l'homme et la femme à faire abstraction de la réalité et à se livrer à des démarches ayant pour but l'élévation du sentiment d'infériorité. Ce qui caractérise, en effet, le nerveux, c'est qu'il cherche sans cesse à atténuer son sentiment de personnalité en faisant valoir par tous les moyens possibles sa supériorité. C'est pourquoi on exige de la personne aimée le renoncement complet à sa personnalité, sa fusion complète avec celui ou celle qui l'aime ; bref, celui qui aime veut faire de la personne aimée un moyen d'élévation de sa propre personnalité. L'amour vrai, libre de toute tendance névrotique, serait celui où chacun des deux amants laisserait l'autre affirmer pleinement sa personnalité, l'y aiderait même au besoin. Mais un amour pareil est fort rare. C'est précisément dans les rapports entre les sexes que la méfiance et l'égoïsme apparaissent avec un relief particulier et troublent à chaque instant l'intimité et l'abandon. Chacun des amants cherche à affirmer ses principes ; on dirait que chacun se trouve devant une énigme qu'il cherche à résoudre par tous les moyens. L'analyse révèle toujours dans ces cas que le sentiment d'infériorité fait naître chez chaque amant la crainte de succomber devant le partenaire et le pousse à affirmer sa supériorité. Il en résulte une lutte qui, au fond, est incompatible avec l'amour et le mariage, lesquels ont leur logique propre. La lutte pour la puissance ne peut agir sur eux que d'une façon dissolvante.

Nous avons déjà assisté à cette lutte sournoise et dissimulée chez des indi­vidus ayant le sentiment de la personnalité fort exalté et atteints d'infériorité organique 61. Une foule de dispositifs névrotiques fournissent au sujet des armes destinées à l'aider dans cette lutte, et certains de ces traits de caractère reçoivent un relief et un saillant particuliers, grâce auxquels s'établit un contact intime « avec l'ennemi ». Parmi ces caractères il faut citer en premier lieu, comme jouant un rôle social des plus importants, la méfiance et la jalou­sie ; viennent ensuite le désir de domination et la prétention d'avoir toujours raison. Ce sont les antécédents du malade, ses dispositions utilisables et ses souvenirs tendancieusement interprétés qui impriment un relief et une netteté particuliers à l'un ou à l'autre de ces traits. Mais dans tous les cas les traits en question se trouvent sous la dépendance étroite du but final, se manifestent avec violence toutes les fois que le sentiment de personnalité se trouve menacé et restent souvent actifs après même que l'orgueil les eut refoulés dans l'inconscient. Ils ont à leur disposition, dans tous les cas, des potentialités névrotiques qui, se réalisant sous la forme de la dépression, de l'angoisse devant la solitude, de l'agoraphobie, de l'insomnie et de mille autres symptô­mes, sont destinées à exercer une pression sur l’ « adversaire » et à l'obliger à déposer les armes. Les principes moraux les plus rigoureux assument, tout comme le désir de plaire ou l'adultère, le caractère de moyens de vengeance, toutes les fois que le sentiment d'une diminution pousse le sujet à chercher le rétablissement de son égalité avec les autres ou à obtenir par un moyen quelconque la défaite de l'adversaire. Chez l'homme, le désir de vengeance, en tant que moyen de protestation contre son état d'infériorité, se manifeste dans la plupart des cas d'une façon assez rectiligne : par des jeux sauvages, par des écarts, par une attitude de dédain, souvent aussi par de l'impuissance, par un amour affecté pour les enfants ou par des doutes quant à leur légitimité ; d'autres fois, l'homme, poursuivi par le désir de vengeance, fuit son foyer, se livre à l'alcoolisme et à toutes sortes de plaisirs. Le but en vue duquel s'ac­complissent toutes ces actions est tellement évident que toute discussion à son sujet serait oiseuse : il s'agit d'obtenir la diminution, l'humiliation de la fem­me. Ce n'est pas leur impuissance sexuelle qui rend les alcooliques jaloux ; mais impuissance, alcoolisme et jalousie exaspérée sont des moyens d'expres­sion morbides au service du prédisposé à la névrose dont le sentiment d'infériorité a, pour une raison quelconque, subi une aggravation. En tant que névrosé, l'impuissant, alcoolique et jaloux, est affligé d'un mode d'aperception qui l'empêche de se rendre compte de la distance qui sépare la réalité d'un idéal tendancieusement renforcé. Mais une des attitudes les plus caractéris­tiques du nerveux consiste précisément à mesurer l'homme réel en prenant pour critère cet idéal renforcé, car cela lui permet de refuser toute valeur à cet homme réel. Le désir de vengeance des femmes dédaignées, abandonnées, humiliées s'exprime volontiers par des symptômes névrotiques, parmi lesquels la frigidité occupe une des première places. En se montrant frigides, ces femmes cherchent, à leur tour, à humilier l'homme, en le faisant douter de ses aptitudes sexuelles, en posant des limites à sa puissance et à son influence.

Il résulte des analyses qui précèdent que cette puissante superstructure est la conséquence de sentiments d'infériorité primitifs qui cherchent une com­pensation. L'aperception d'une diminution ou celle de la crainte ou du désir d'un état analogue s'effectue d'une façon générale conformément à l'antithèse « homme-femme », ce qui fait qu'un relèvement du sentiment de personnalité est perçu comme une ascension vers la masculinité, tandis que sa diminution est perçue comme une déchéance, comme un rapprochement humiliant de ce qui est féminin. Dans certains cas, le sentiment de diminution est remplacé dans les fantasmes et les rêves par l'idée de la castration (réalisation du type féminin). Très souvent, la ligne d'orientation masculine, qui avait déjà joué un rôle important dans les antécédents du malade, prend dans la névrose un relief particulier et vient renforcer les traits masculins, dès que le sentiment de personnalité est mis en question, ce qu'on observe avec une fréquence frap­pante chez les femmes. En même temps s'effectue l'isolement du sujet, son retrait de la vie sociale.

En dehors du penchant à la jalousie, on observe chez les femmes nerveu­ses une foule d'autres symptômes découlant du maintien d'une ligne d'orien­tation masculine. Ces femmes sont généralement étrangères à l'amour, et répugnent plus particulièrement aux rapports sexuels. Et si vous leur demandiez le pourquoi de ce sentiment de répulsion, elles vous citeraient une foule de raisons, en se gardant bien toutefois de vous donner la seule vraie, à savoir que, mécontentes de leur rôle de femme, elles cherchent par tous les moyens possibles à se rapprocher du type masculin. La répulsion pour l'amour et pour le mariage peut durer toute la vie ; mais chez certaines femmes on voit se développer, à mesure qu'elles avancent en âge, la crainte de perdre toute emprise sur l'homme, crainte qui engendre, au milieu d'hésitations continuel­les, des pulsions amoureuses de nature névrotique. Quant aux hésitations, elles proviennent de ce que la nouvelle ligne d'orientation, le désir de gagner l'homme, afin d'obtenir ainsi un relèvement du sentiment de personnalité, porte déjà en elle son contraire, à savoir la diminution du sentiment de personnalité, par suite de l'envahissement de plus en plus grand de la femme par ce qu'il y a en elle d'essentiellement féminin. On voit souvent apparaître, dans les cas de ce genre, le doute morbide qui se manifeste dans les circons­tances les plus banales et dont l'analyse révèle la source dans le contenu hermaphrodique de la situation actuelle, laquelle est également la source des hésitations dont nous avons parlé plus haut. Chaque décision provoque dans la « contre-conscience » (Gegenbewusstsein de Lipps) une pulsion opposée, l'une et l'autre étant perçues et appréciées d'après le schéma antithétique « masculin-féminin », si bien que la patiente joue simultanément ou succes­sivement le rôle masculin et le rôle féminin. Le cas suivant est de nature à donner une idée concrète de cet état :

Une jeune fille qui gagne sa vie en donnant des leçons vient me trouver en accusant un état d'agitation, de doute continu, d'insomnie et des idées de suicide. Depuis la mort du père, c'est elle qui subvient aux besoins de toute la famille, c'est-à-dire qu'elle remplace l'homme, le père nourricier, et elle s'apparaît à elle-même, dans ses fantasmes et ses rêves, comme la bête de somme, comme le cheval qui travaille pour tout le monde. Elle travaille, en effet, jusqu'à épuisement et sacrifie tout à son frère et à sa sœur. Depuis qu'elle se connaît, elle a toujours voulu être un homme. Enfant, elle avait des manières et des mouvements brusques, et encore à l'âge de quinze ans on la prenait au bain pour un garçon.

Dans son travail sur l'état thymico-lymphatique, Neusser avait attiré l'attention sur l'existence, dans cette anomalie constitutionnelle, de caractères somatiques appartenant au sexe opposé. J'ai pu confirmer ce fait dans mes travaux neurologiques où j'ai montré également que ces caractères appartenant au sexe opposé sont souvent utilisés par la névrose qui s'en sert soit pour relever l'infériorité consécutive à un cachet féminin très prononcé, soit en vue de la protestation virile. Les constatations plus anciennes de Fliess qui, en même temps que Halban, avait attiré mon attention sur cet ordre de faits, ne se rapportent pas au mécanisme psychique, au sens dans lequel je l'entends. On admet trop souvent la sexualité psychique opposée là où elle n'existe pas, ou on exagère trop facilement celle qui existe, ce qui porte également à l'affir­mation erronée d'une sexualité psychique opposée.

Usant d'une variante assez fréquente, la patiente nous révèle sa protes­tation virile dès le premier jour, en refusant avec énergie l'offre d'un traite­ment gratuit. Elle ne veut accepter aucun cadeau. C'est ce qu'elle me déclare à plusieurs reprises en ajoutant, sur un ton et dans des termes que je connais depuis longtemps, qu'il n'est pas digne d'un homme d'accepter des cadeaux. Mais si elle a toujours refusé des cadeaux, elle en fait elle-même volontiers, surtout, étant donné le rôle paternel qu'elle joue dans sa famille, aux membres de celle-ci.

Je relève dans son anamnèse un fait important : à l'âge de neuf ans, elle fut victime de tentatives de viol de la part d'un de ses oncles. Elle en éprouva une frayeur passive, mais n'en fit part à personne. Depuis que sa nervosité a fait des progrès, elle a réussi à se persuader qu'elle a été dès son enfance une créature sensuelle, prête à se donner au premier venu. Telle elle serait restée jusqu'à ce jour. Nous nous trouvons donc ainsi en présence de l'utilisation (que nous connaissions déjà) d'un souvenir, dans le but de créer un état de certitude et de sécurité : grâce, en effet, à cette suggestion, elle a réussi, jusqu'à l'âge de trente ans, à se soustraire à toutes les tentatives et convoitises des hommes.

A partir de l'âge de dix ans, elle s'adonnait avec passion à la masturbation et ne renonça à cette pratique qu'il y a cinq ans.

L'habitude de la masturbation développa chez elle un intense sentiment de culpabilité qui renforça la conviction qu'elle avait de sa sensualité et l'amena à la conclusion qu'elle s'était rendue à tout jamais indigne de contracter maria­ge. Cette conviction ne pouvait que la raffermir dans l'attitude qu'elle avait adoptée à l'égard des hommes.

C'est en faisant naître le sentiment de culpabilité et en permettant de se passer de partenaire que la masturbation sert, dans la névrose, de moyen de défense contre le sexe opposé 62. L'analogie avec les cas dans lesquels la sécurité est obtenue par le renforcement d'un défaut infantile, tel que l'incon­tinence d'urine ou le bégaiement, ou par des symptômes purement névroti­ques, est évidente. Le sentiment d'infériorité primitif forme une sorte de « coquille » dans laquelle le sujet emmagasine tous ses fantasmes relatifs à sa diminution, ainsi que tous ses sentiments de culpabilité et qui le pousse à réaliser son idéal masculin par des voies détournées. La malade dont nous nous occupons ici se comportait selon l'impératif : « Je veux être un homme, je veux me soustraire au rôle féminin. »

Elle est depuis quelques années obsédée par une idée qui illustre fort bien notre manière de concevoir la névrose. Elle croit notamment avoir perdu, à la suite de la masturbation, une partie saillante de ses organes génitaux, partie qui, d'après la description qu'elle en donne, ressemblerait à un pénis. Cette perte l'aurait rendue inapte au mariage, car elle mourrait de honte, si son éventuel mari devinait son vice. Le moyen de sécurité semble parfaitement efficace, et l'on voit nettement qu'elle oppose son idéal de masculinité fictive à son sexe réel qu'elle souligne et considère comme inférieur, artifice qui lui permet précisément de se garantir contre les obligations que comporte son sexe réel.

Parmi les traits de caractère auxiliaires de notre malade, la première place doit être accordée à la vanité et à la tendance au mépris ; celle-là lui servant à se faire valoir auprès de sa famille, auprès de ses amies et dans l'exercice de sa profession, celle-ci se manifestant dans son attitude plus que réservée à l'égard des hommes. Ces deux traits contribuèrent d'ailleurs à développer et à renforcer sa répulsion pour la vie sociale, au point qu'elle se trouvait réduite à n'avoir des relations qu'avec les membres de sa famille, phénomène qu'on observe toujours chez les jeunes filles qui, dans leur protestation virile, finissent par redouter tout contact avec les hommes.

Mais même ce moyen de défense ne pouvait pas, malgré son apparente efficacité, satisfaire à la longue l'idéal de personnalité de notre patiente. Beaucoup de ses amies l'ont quittée pour se marier, et lorsque sa plus jeune sœur se fiança à son tour, sa ligne d'orientation primitive lui échappa, sa vanité s'étant développée jusqu'à lui faire désirer la possession d'un « pouvoir sur les hommes ». Comme toutes les jeunes filles nerveuses, plongées dans un état d'incertitude et d'insécurité, elle se dit tout d'abord : « Je tâcherai de subjuguer le premier venu. » Elle se rendit à un bal masqué où elle fit la connaissance d'un homme très honorable qui, au bout de quelque temps, la demanda en mariage. Au cours d'une excursion qu'ils firent ensemble, elle se donna à lui, et lorsque le monsieur la pria plus tard de lui dire franchement s'il était son premier amant et pourquoi elle était si froide à son égard, elle lui lança, à sa plus grande stupéfaction, cette réponse mensongère : « Oui, j'ai déjà appartenu à un autre homme. » Là-dessus le monsieur rompit toutes relations avec elle.

Il est facile de deviner ce qui s'ensuivit. La patiente, qui ne pouvait déjà pas se consoler de la perte de sa masculinité, se sentit de nouveau diminuée à la suite de l'évanouissement de son triomphe sur un homme. Elle reniait son mensonge et cherchait à me convaincre que c'est pour faire souffrir l'homme, pour le punir de la « défaite » qu'il lui a infligée qu'elle lui a répondu comme elle l'a fait. Je sais d'ailleurs qu'elle avait tout fait pour effacer la fâcheuse impression que sa réponse fit sur son ancien prétendant, en tâchant de lui faire comprendre la signification et l'intention véritables de cette réponse. Ce fut en vain, l'homme ayant décidé qu'il ne pouvait pas épouser une jeune fille aussi nerveuse, dont le caractère pouvait être une cause de troubles graves dans le ménage. À la suite de ce refus définitif, la patiente fut prise d'une véritable passion amoureuse pour cet homme dont elle avait fait son dieu. Elle passait des nuits sans sommeil, ne pensant qu'à lui et se jura que, si elle ne réussissait pas à l'avoir, elle n'aurait jamais aucun autre homme. Ce qui voulait dire en effet qu'elle n'en aurait jamais aucun autre, étant donné que celui-ci était pour elle, selon toutes les prévisions humaines, perdu pour toujours. C'est ainsi qu'à la faveur de divers artifices suggérés par sa névrose, elle était revenue à sa ligne d'orientation primitive, en se créant un idéal fictif, mais en répudiant, jusqu'au moment où avait commencé son traitement, son rôle purement féminin.

Au cours du traitement psychothérapique, le médecin doit veiller à ce qu'il ne devienne pas lui-même victime de la tendance aveugle du patient à déprécier, à humilier tous ceux avec qui il se trouve en contact, à rendre vains leurs efforts, à jeter une suspicion sur leurs intentions. Le patient y parvient par ses moyens ordinaires, en les accentuant seulement, en renforçant certains symptômes, en en faisant surgir certains autres, en créant des situations tendues, des relations amoureuses ou amicales, mais poursuivant toujours l'intention que lui dicte son but névrotique, c'est-à-dire la protestation virile -l'intention de soumettre le médecin à sa domination, de l'humilier, de lui imposer un rôle « féminin », de détruire son autorité. Les artifices tactiques et pédagogiques auxquels on est obligé de recourir pour affaiblir cette lutte contre le médecin, pour en faire comprendre au malade la signification et pour ouvrir ses yeux sur le caractère névrotique de sa conduite dans toutes les autres circonstances de la vie, ces artifices, disons-nous, jouent un rôle de premier ordre dans le traitement et constituent le principal instrument de la guérison. Mais il faut également tenir compte de la protestation tacite du nerveux qui se manifeste surtout à la fin du traitement et qu'il convient de traiter d'une façon calme et objective comme étant la politique d'agression et de puissance que le malade poursuit naturellement et qui se confond avec sa névrose même, puisque c'est elle qui crée les dispositifs et les traits de caractère nerveux. Nous parlerons plus loin de l'hypothèse freudienne du transfert amoureux. Il s'agit d'un simple artifice auquel recourt le malade pour ravir au médecin sa supériorité objective. Bezzola et d'autres ont également décrit les moyens plus ou moins détournés dont les nerveux se servent pour diminuer, amoindrir l'ascendant du médecin. C'est toujours la ligne d'orien­tation masculine qui se manifeste dans ce cas, car c'est en elle que le malade voit la promesse de cette sécurité qu'il cherche et désire.

Pour entretenir ses penchants agressifs, il n'a pas de moyen plus efficace que ses symptômes, qui font d'ailleurs partie de ses penchants. Voici l'extrait de l'observation d'une patiente se rapportant à la dernière phase du traitement : il nous fait assister à une véritable campagne de dépréciation dirigée contre le médecin et nous montre dans cette campagne un des dispositifs psychiques au service de sa protestation virile. La malade, vieille fille de trente-six ans, était en traitement pour des états d'angoisse et des cris nocturnes. Je commencerai la description de ce tableau névrotique par l'exposé du rêve suivant .

Je suis couchée à vos pieds et je tends mon bras pour toucher la soie de votre habit. Vous faites un geste lascif. Le voyant, je vous dis en souriant : vous n'êtes pas meilleur que les autres hommes. Vous faites un signe de la tête, comme pour dire que j'ai raison.

Essayons d'interpréter ce rêve, sans tomber dans l'exclusivisme freudien qui, dans tous les rêves, quels qu'ils soient, accorde la première place aux mobiles et aux désirs sexuels.

À l'époque où elle a fait ce rêve, la malade avait une liaison avec un homme marié. Lorsque, sa femme ayant été obligée de s'absenter, celui-ci devint très pressant et proposa à la malade de se rendre chez lui, elle éprouva toutes sortes de scrupules, dans lesquels je fis tout mon possible pour l'encourager. Elle n'en maintint pas moins la liaison, jouant ainsi avec le feu, parce que, disait-elle, l'impatience de l'homme l'amusait. Mais le maintien de la liaison pouvait être considéré en même temps comme une pointe hostile dirigée contre ses proches et contre moi-même, son mentor trop prudent. Sa propre explication n'était qu'un vain prétexte, niais ses antécédents, la manière dont elle s'était comportée pendant sa maladie qui durait depuis vingt ans et pendant le traitement, montraient nettement et sans aucune équivoque possi­ble qu'elle était en état de protestation excessivement prononcée et que, tout en pouvant exiger la soumission de l'homme, elle devait nécessairement repousser avec angoisse et frayeur (nous avons dit plus haut qu'elle souffrait de crises d'angoisse et de frayeurs nocturnes, accompagnées de cris) le rôle féminin. Le noyau de son attitude psychique était formé par la crainte de l'homme, par la conviction qu'elle avait de n'être pas à sa hauteur ; crainte et conviction qu'elle cherchait à compenser en se donnant des apparences masculines et en s'évertuant à humilier, à refuser toute valeur aux hommes.

Telle est l'atmosphère psychique dans laquelle s'est produit le rêve. Quant à celui-ci, il est évident que la malade y exagère la dépendance dans laquelle elle se trouvait à mon égard et exprime cette exagération par le moyen qui se prête le mieux à ce but : par une image de rêve. « Je suis couchée à vos pieds. » Ce fait d' « être en bas » est pris comme base d'opérations, et nous devons nous attendre à ce que la construction d'un rôle féminin fictif soit sui­vie d'un essor masculin. C'est ce qui se produit dans tous les rêves, et c'est ce qui s'est produit dans le rêve qui nous intéresse : elle lève le bras en haut. Dans la suite, je cesse d'être un homme, pour être transformé en femme : je porte une robe de soie. Le reste du rêve nous révèle le même mécanisme psy­chique de la dépréciation, de l'humiliation. J'avais mis la patiente en garde ; dans son rêve, je fais un geste lascif, le même dont s'était rendu coupable l'homme qui lui faisait la cour. Conclusion : je suis au même niveau que lui, je ne suis pas meilleur que les autres hommes 63. Cette conclusion, je l'accepte sans rien dire, en l'approuvant de la tête. L'idée opposée, à savoir que je pourrais être meilleur, apparaît à la malade comme intolérable ; cette idée, qui lui permettrait de m'attribuer une certaine supériorité, fournit le point de départ à la fiction préventive, rassurante, conforme à la perspective névroti­que, qu'elle bâtit dans son rêve. La malade ne se sent en sécurité que pour autant qu'elle est convaincue que tous les hommes sont, en principe, égale­ment mauvais. Cette conviction lui permet de retourner à sa ligne d'orientation primitive et de se sentir elle-même supérieure. Sa supériorité s'exprime dans son rire, ainsi que dans mon silence. Mon mode d'interprétation des rêves a ceci de caractéristique et d'essentiel que je cherche avant tout à montrer au sujet qu'il déforme et que ses arguments sont dépourvus de toute consistance. J'ajouterai que le nerveux n'agit pas autrement à l'état de veille.

À noter cette circonstance que, pour une première liaison, ma malade s'était trouvée dans une situation assez dangereuse, puisque son amant était un homme marié. On peut voir dans ce choix, inconscient si l'on veut, un moyen de défense symbolique contre le mariage, éventuellement aussi contre les rapports sexuels en général. La ligne d'orientation masculine est maintenue, mais la réalité s'affirme par l'intervention d'impulsions et de sensations féminines. Il s'agit, ainsi que j'ai souvent eu l'occasion de le montrer, d'une protestation virile par des moyens féminins, ce qui nous rappelle les faits en rapport avec l'hermaphrodisme psychique. Ce qui, dans les cas de ce genre, donne encore plus de force à la ligne d'orientation masculine, c'est la supério­rité que des malades comme la mienne s'attribuent à l'égard de la femme légitime.

Essayons maintenant de procéder selon les méthodes de la psychologie comparée et de donner une expression consciente à l'aperception qui sert de base à l'attitude de notre malade. Demandons-nous notamment quelle est l'ori­gine, la source de ce dispositif psychique qui pousse la malade à dépouiller l'homme de sa valeur spécifiquement masculine, en se servant des moyens purement féminins fournis par sa pulsion amoureuse. Nous savons déjà que le but qu'elle poursuivait consistait à relever son propre sentiment de person­nalité, à lui donner un caractère viril et à affirmer sa supériorité sur une autre femme, sur la femme légitime de son amant. Mais n'aurait-elle pas pu arriver au même but en procédant autrement ? Eh bien ! disons-le tout de suite : la source du dispositif en question doit être cherchée dans ses rapports avec son père et sa mère. C'est dans ses rapports avec les parents qu'elle avait appris à voir dans son père un modèle concret qu'elle approchait avec amour et véné­ration, modèle qu'elle avait cherché à s'approprier, à faire sien, en montrant ainsi sa supériorité sur sa mère. Si l'on fait abstraction de la protestation virile de l'enfant névrotique et si, recourant à l'analogie, comme le fait d'ailleurs le nerveux lui-même, on range tous ces faits dans un schéma sexuel, on obtient le « complexe incestueux ». On peut, ainsi que je l'ai montré dans des travaux antérieurs, déduire de ce « complexe incestueux », une fois constitué, tout ce que l'orientation masculine y avait préalablement introduit, à savoir la défense du sentiment de personnalité sous la forme d'une relation amoureuse. A chaque instant on trouve dans la littérature psychanalytique l'affirmation d'après laquelle la libido du nerveux, fixée sur le père ou sur la mère, recher­cherait la réciprocité de la part de celui ou de celle qui fait l'objet de l'amour. La seule condition réelle qui préside à l'amour du nerveux est celle qui découle de sa « volonté de puissance et d'apparence ». C'est cela, la puissance et l'apparence, que le nerveux recherche avec toutes les précautions possibles, avec tous les dispositifs rigides, achevés dans tous les détails, que crée sa tendance à la sécurité et qui s'opposent à la moindre modification portant soit sur leur nature, soit sur leur but. Les attitudes amoureuses n'ont pas d'autre signification que celle que leur confère la tendance qui pousse le sujet à préserver son sentiment de personnalité ; et l'action exclusive de ce sentiment nous révèle encore mieux que ne saurait le faire aucun autre phénomène que c'est la protestation virile qui constitue pour ainsi dire la force motrice, que c'est celle qui crée l'apparence de la constellation incestueuse. Lorsque la fixation à l'un ou à l'autre des parents devient tout particulièrement visible (et c'est ce qu'on constate dans un certain nombre de cas), elle présente un caractère intentionnel 64, voulu, le sujet espérant ainsi se soustraire à toute décision relative au choix d'un autre partenaire, à l'amour et au mariage. C'est que dans la plupart des cas le nerveux détruit ou laisse à l'état inachevé, comme incompatible avec son but final masculin, ses dispositions à l'amour et au mariage.

Mais la plus primitive des situations triangulaires (père, mère, enfant), la « situation incestueuse », se laisse ramener, lorsqu'on l'examine de près, à une situation purement « asexuée », produite par la « manie des grandeurs de l'enfant » et présentant déjà tous les caractères névrotiques de l'enfant : jalou­sie, impertinence, insatiabilité, précocité, soif de domination, manque de sentiments altruistes. Ce qui favorise le maintien de souvenirs appropriés, les déformations de souvenirs et les exagérations de traces laissées par des souvenirs, c'est la crainte d'une défaite dans la vie. Et dans les cas où la pulsion sexuelle existe réellement, où l'enfant se trouve réellement en pré­sence de possibilités d'inceste, le souvenir est conservé à titre de trace destinée à servir d'épouvantail, à inspirer de l'horreur. Ce qui guide l'âme du névrosé, ce ne sont pas des souvenirs et des réminiscences : c'est l'idéal masculin, but final fictif, qui utilise dispositions et traits de caractère. Ces réminiscences peuvent être « refoulées », repoussées dans l'inconscient ; cela importe peu et ne change rien à la situation, tant que l'attitude qui leur correspond persiste. Dans tous les cas, le caractère névrotique et les gestes psychiques qui s'y rattachent constituent un obstacle à l'adaptation du sujet aux exigences de la vie sociale.

C'est ce qui se produisit, en effet, dans le cas de notre malade. Elle nous raconta notamment qu'elle avait toujours fait tout ce qui était possible pour attirer le père de son côté et qu'elle y avait réussi en mettant le plus grand soin à deviner ses idées et à prévenir ses désirs. Il ne lui fut pas difficile de le détacher de la mère. A l'âge de quatorze ans, elle commença à se soustraire à ses baisers qui lui procuraient une sensation péniblement érotique. On com­prendra facilement cette attitude, si j'ajoute que la malade avait commencé à présenter des signes de névrose manifestes dès l'âge de douze ans. Sa situation d'alors nous rend intelligible la signification de cette défense à l'aide de dispositifs érotiques expressément construits. Elle s'était toujours comportée comme un garçon mal élevé, ayant subi de bonne heure la force de la pulsion sexuelle et y ayant réagi par la masturbation. Vers la même époque elle commença à être courtisée par les hommes dont les avances provoquaient chez elle une angoisse intense. Depuis quelques années, cette tendance à la sécurité avait pris des proportions telles que la disposition à l'angoisse s'en était trouvée considérablement renforcée : née primitivement à titre de réac­tion contre des événements et des impressions réels, elle pouvait désormais être déclenchée avec une facilité extrême, à la moindre occasion, toutes les fois que la malade croyait, avec ou sans raison, avoir à craindre une dimi­nution, un refoulement vers son rôle féminin. Elle pouvait alors provoquer un état d'angoisse à la manière d'une hallucination ; elle savait que ce moyen de réaction était toujours à sa disposition, qu'elle n'avait pour ainsi dire aucun effort à faire pour l'évoquer.

Cette anticipation et cette évocation hallucinatoire des sensations corres­pondant à une défaite qu'on craint imminente, sont l'œuvre de la tendance à la sécurité, dont l'action se manifeste d'une façon pour ainsi dire préventive, et forment, ainsi que je l'ai montré ailleurs 65, l'essence même de l'hypocondrie, de la phobie et de nombreux symptômes tant neurasthéniques qu'hystériques. Je n'ajouterai ici qu'en passant que la nature de la folie repose également sur une représentation dogmatique, anticipée, d'une crainte ou d'un désir, repré­sentation que la tendance à la sécurité, pour la rendre plus vraisemblable, fait surgir pendant une phase de grande incertitude, en contact plus étroit avec la ligne d'orientation fictive. Pour mieux se préserver contre une perte de pres­tige dont son état d'angoisse lui faisait pressentir la possibilité, elle ne trouva rien de mieux que de maintenir cet état d'angoisse. De temps à autre, l'excitation hallucinatoire avait besoin d'un nouveau renforcement : la patiente trouva le moyen d'obtenir ce renforcement à l'aide de la représentation obses­sionnelle du meurtre qu'elle aurait commis d'un enfant nouveau-né. L'analyse montre que l'angoisse qu'elle éprouvait devant les hommes, et qui s'exprimait parfois par de l'agoraphobie, se rattachait à des conseils et des avertissements qu'elle avait reçus de sa mère. Ce qui signifie que la patiente avait soigneu­sement conservé le souvenir des paroles qu'elle avait entendues de la bouche de sa mère, et cela malgré l'hostilité qu'elle éprouvait pour celle-ci, unique­ment parce que ces paroles étaient de nature à lui offrir un moyen de défense et de protection 66.

Sur ces entrefaites se produisit un événement qui devait fatalement accélérer la formation des dispositifs de sécurité : une de ses cousines, non mariée, avait mis au monde un enfant, ce qui avait soulevé la plus grande indignation dans la famille bourgeoise et bien pensante à laquelle elle appar­tenait, et la situation était d'autant plus grave que le séducteur n'avait pas tardé à s'éclipser. Connaissant mieux le développement de cette jeune fille, nous comprenons sans peine pourquoi cet événement devait accélérer l'élaboration de la névrose et pourquoi elle avait tout d'un coup attribué une si grande importance aux paroles de sa mère pour laquelle elle n'avait, au fond, que du mépris. Encore enfant, la patiente était une petite fille sauvage, mal élevée, d'une grande force corporelle, aimant de préférence les jeux de garçons, répu­diant avec mépris tout ce qui lui rappelait les inclinations et les goûts féminins. Elle se rappelle encore l'horreur que lui inspiraient les poupées et les travaux manuels féminins. La personnalité du père dépassait à ses yeux infiniment celle de la mère. Une tante non mariée, qui vivait dans sa famille, lui en imposait par ses allures masculines, par sa barbe et par sa voix d'hom­me. À ces souvenirs, qui revenaient sans cesse et avec force, s'en ajoutait un autre qui provenait d'une époque ultérieure et s'accordait parfaitement avec la tendance sous le pouvoir de laquelle la malade se trouvait depuis son enfance. Nous savons notamment que la malade avait toujours désiré être un homme ; or, le souvenir auquel nous faisons allusion était celui d'une de ses condis­ciples qu'elle avait connue pendant de longues années et qui, d'hermaphrodite, s'était trouvée transformée en homme. Lorsque les malades font au médecin des communications dans le genre de celle-ci ou lorsqu'on les voit témoigner un intérêt particulier pour l'hermaphrodisme, par exemple, on est autorisé à conclure que ces malades, hommes ou femmes, désirent s'affranchir de toute apparence féminine, revêtir des caractères masculins, comme s'ils étaient convaincus de leur aptitude aux transformations, et qu'ils passent leur vie à essayer de jouer le rôle masculin qu'ils apprécient davantage. Parmi ces essais, ces tentatives de « corriger la fortune » 67, il en est deux qui nous intéressent plus particulièrement : l'élaboration du caractère névrotique et des dispositifs névrotiques, sous la forme de la névrose et de ses symptômes.

Je puis citer, comme un trait de caractère assez fréquent chez les patientes de ce genre, une grande tendance à la frivolité qui frise souvent l'impudicité : cette tendance se manifeste soit dans l'enfance, soit au cours de la vie ulté­rieure, dans le rêve, dans les fantasmes ou pendant l'accès névrotique, alors que les malades s'arrachent les vêtements, ou encore dans la psychose au cours de laquelle elles n'hésitent pas à étaler leur nudité, comme si les règles de la pudeur féminine ne s'appliquaient pas à elles. Les cas de ce genre montrent qu'une perversion telle que l. « exhibitionnisme » provient, non d'une « constitution sexuelle congénitale », mais d'une source toute différente - la névrose, qui a pour mission de protéger le sentiment de personnalité, s'attache à détruire, à repousser les sentiments d'infériorité et exprime le désir ardent du sujet de devenir un homme total, un être ayant une valeur supé­rieure. Le jargon sexuel apparaît ici uniquement comme un mode d'expres­sion, comme un « comme-si » ; et le contenu des idées et des faits n'est qu'une représentation symbolique du plan auquel on voudrait conformer la vie. La pudeur féminine exagérée que présentent parfois ces malades constitue, elle aussi, un artifice destiné à donner le change, à dissimuler le manque de masculinité 68. L'impudeur remplace, chez les malades dont nous nous occu­pons, la masculinité désirée, constitue une protestation virile ; quant à la pudeur exagérée, elle révèle généralement des suites d'idées plus pénibles, en rapport notamment avec la résignation, et provoque des protestations viriles qui renforcent considérablement les lignes d'orientation ayant pour aboutisse­ments la vanité, l'impertinence, le désir d'être au-dessus des autres, de tout avoir, etc. Au cours du développement ultérieur de la névrose, le désir de conquête, de victoire sur les autres, ainsi que la tendance à déprécier les autres, peuvent s'exprimer sous la forme de fantasmes hostiles plus ou moins rationalisés, ayant pour objet la castration. On constate souvent aussi le désir de réduire le partenaire à l'impuissance, de se donner à soi-même une preuve de sa propre supériorité, ce qui constitue le contenu courant de l'exhibition­nisme. Le manque de propreté et de décence chez les jeunes filles peut souvent être interprété comme une trace de la fiction qui cherche à se faire jour : « Je veux être un homme ! Je n'ai que faire du rôle féminin ! »

Tous ces traits de caractère, malgré leurs manifestations parfois opposées, présentaient ceci de commun qu'ils étaient au service du but final de notre patiente. On put découvrir sans peine, parmi les conditions préliminaires de son attitude masculine, une phase de grande incertitude qu'elle avait traversée dans son enfance, alors que, insuffisamment instruite et renseignée, mais suivant la pente de sa prédisposition morbide et de son ambition compen­satrice, elle nourrissait l'espoir de se voir un jour muée en homme. Ce but final, ce désir d'évoluer de l'état hermaphrodique (Dessoir) vers la masculi­nité, apparaît avec une évidence qui ne laisse rien à désirer, si l'on interprète ses allures garçonnières comme une préparation à son attente fictive. On peut ranger dans le même ordre de faits sa manie de se vêtir en garçon, phénomène qui, comme celui des travestis d'Hirschfeld, s'explique par le dynamisme psychique dont nous nous occupons ici. Son image conductrice apparaissait avec une netteté particulière dans ses fantasmes infantiles et dans ses rêves éveillés. Nourrie de contes, de légendes et de mythes, elle se voyait subir les transformations les plus variées, se croyait parfois muée en ondine ou en sirène dont la moitié inférieure du corps (et c'est ce qui donnait à ce fantasme un sens particulier) était formée par une queue de poisson. Vers la même époque, et en rapport avec les fantasmes de ce genre, un symptôme névrotique très net s'était déclaré : dans certaines occasions, la malade se sentait inca­pable de marcher, comme si elle avait eu une queue de poisson à la place des jambes. Elle tomba également dans un fétichisme particulier, celui des chaussures, qui attestait également son orientation masculine et consistait en ce qu'elle ne pouvait porter que de grosses chaussures, des chaussures d'homme, parce que, disait-elle, les autres lui faisaient mal aux pieds. Aux Métamorphoses d'Ovide que, dans sa soif de lecture, elle avait lues de bonne heure, elle avait emprunté une autre image que je voyais encore surgir de temps à autre dans ses rêves, au cours du traitement : elle se voyait transfor­mée de telle sorte que la partie inférieure de son corps était représentée par un tronc aux racines profondes. C'est ainsi, et de bien d'autres manières encore, qu'elle cherchait à résoudre la question de son futur rôle sexuel 69, dont elle attendait la transformation, non de ses propres forces, mais, comme tous les névrosés qui se sentent sans courage devant les exigences de la vie, d'un miracle ou d'un événement magique.

Nous ne serons pas étonnés d'apprendre que, dans son attitude à l'égard de la femme, elle était également influencée, comme tous et toutes les malades de ce genre, par son idéal masculin. Dans ses préparations à ses destinées futures les rapports amoureux et sexuels devaient nécessairement avoir une certaine place : c'est pourquoi nous voyons notre malade de bonne heure dans le rôle de protectrice (ou, plutôt, de protecteur, puisqu'elle envisageait ce rôle comme essentiellement masculin) de sa plus jeune sœur. Elle s'était également livrée à des actes sadiques à l'égard de jeunes filles et de domestiques, ainsi qu'à l'égard de jeunes garçons frôles et efféminés. C'est ainsi que dans la ligne d'orientation masculine de notre malade nous voyons s'entrecroiser des traits de caractère secondaires, renforcés par les lignes auxiliaires de l'homo­sexualité 70 et du sadisme (masculin) qui se sont formés au cours et à la suite de l'élaboration des dispositifs masculins : à la faveur de son mode d'apercep­tion névrotique et tendancieux, la malade avait jugé, et non sans raison, que de toutes les impressions qu'elle avait reçues de la vie, l'homosexualité et le sadisme constituaient pour elle les seuls substituts possibles de la sexualité masculine. Ces deux perversions sont également (et nous aurons encore l'occasion de le montrer) des moyens détournés et des artifices névrotiques, des lignes d'orientation secondaires nées de la protestation virile exagérée. La question de savoir si les perversions reposent sur une base constitutionnelle est sans intérêt, étant donné que la névrose protectrice, dans son choix tendancieux de matériaux, peut s'attacher aux circonstances les plus insigni­fiantes, leur donner une ampleur et leur attacher une valeur souvent démesurées, en les exagérant et les exaltant selon ses besoins.

Un jour la malade, âgée de quatorze ans, fut accostée dans l'escalier par un homme qui lui fit des propositions inavouables. A la suite de cet incident, elle resta pendant longtemps obsédée par une idée délirante : celle d'être l'incarna­tion d'Hugo Schenk, l'assassin de jeunes domestiques. C'est ainsi qu'à force d'abstraction, et toujours en vue de sa sécurité, elle réussit à réunir en un seul réseau ses fictions masculine, homosexuelle et sadique, en leur donnant une expression plus nette et en anticipant en même temps un événement redouté. Ces trois faits : détachement (abstraction) aussi complet que possible de la réalité, renforcement de la ligne d'orientation masculine « ascendante », et anticipation, sous une forme le plus souvent masquée, de l'image directrice, constituent les conditions fondamentales de toute formation délirante. Les poisons endogènes et exogènes agissent souvent en aggravant le sentiment d'incertitude et suppriment le sentiment de solidarité qui s'oppose à la politique de puissance. Il en est de même des événements psychiques et des crises affectives. Il n'en reste pas moins que la tendance à la sécurité, qui caractérise la névrose et devient d'autant plus prononcée que le sentiment d'incertitude augmente d'intensité et de profondeur, constitue la cause princi­pale et la plus en efficace des formations délirantes. C'est cette tendance qui s'empare de la force d'aperception du névrosé, en la mettant à son service et en déterminant ainsi l'isolement du malade. En faisant entrer de jeunes domestiques dans son édifice délirant, notre malade exprime en même temps son mépris pour le sexe féminin. Une place importante est réservée dans cet édifice à l'angoisse, qui apparaît nettement comme un moyen de préservation contre l'homme et en coordination avec l'intention qu'elle poursuit par son délire : autre expression de sa protestation virile renforcée 71.

Notre malade avait encore une autre perversion, dont elle ne se rendait d'ailleurs compte que très vaguement : c'était la manie de tout porter à la bouche et de sucer tous les objets qui lui tombaient sous la main. La malade connaissait fort bien les objets qui s'y prêtaient et que sa fantaisie névrotique pouvait utiliser. Elle avait toujours été très gourmande et se laissait volontiers aller à ce penchant, lorsqu'elle était enfant. Aujourd'hui encore elle laisse apparaître de temps à autre cette faiblesse. Mais il lui est souvent arrivé d'introduire dans la bouche les objets les plus affreux, sans en éprouver le moindre dégoût. Dans ses efforts pour se soustraire au rôle féminin 72, la malade qui, ainsi que cela ressort de certains détails de son histoire clinique, voyait dans l'accouchement l'acte le plus inacceptable et le plus féminin, avait essayé une fois de se représenter cette situation perverse comme possible. Ce fut à la suite d'une conversation à laquelle elle avait assisté sans être remar­quée. On parlait d'une voisine jouissant d'une situation agréable et vivant seule. S'étant de bonne heure détournée des hommes, notre malade n'en cherchait pas moins, à l'occasion, à se mettre en contact avec la réalité, et c'est dans la répudiation de toute possibilité d'accouchement et dans son penchant exagéré pour les pratiques dégoûtantes qu'elle trouva les préliminaires qui la conduisirent à cette fantaisie perverse. Mais sa protestation virile ne tarda pas à se dresser contre celle-ci. Ses frayeurs et ses cris nocturnes étaient généra­lement provoqués par des rêves qui reproduisaient des situations dans le genre de celle à laquelle nous faisons allusion ; et c'est par cette protestation virile s'exprimant par des cris et par une angoisse protectrice qu'elle réagissait contre ses velléités de perversité féminine.

L'attitude psychique de la malade, telle que nous l'avons décrite au début, s'était considérablement modifiée. Elle gardait encore une certaine crainte des hommes et un reste de sa protestation virile, mais au bout de quelque temps sa manière de se comporter devint normale. La seule chose qui donne un peu à réfléchir, c'est qu'elle se montre toujours inapte à la vie sociale, inférieure aux exigences de cette vie. Il est possible qu'en poursuivant le traitement on parvienne à la débarrasser de cette inaptitude et de cette infériorité. Mais il est également possible que l'une et l'autre soient des effets durables de l'âge déjà assez avancé de la malade et de la névrose dont elle a souffert pendant une grande partie de sa vie.

Tout en étant très rigides et très tenaces, les symptômes névrotiques et le caractère névrotique n'en présentent pas moins dans beaucoup de cas une variabilité et une malléabilité qui sont les premières à attirer l'attention des observateurs. Ce n'est pas sans raison que beaucoup d'auteurs (Janet, Strümpell, Raimann, etc.) voient dans l'humeur capricieuse et changeante, dans la suggestibilité, dans la facilité de subir des influences étrangères, un signe important des affections psychiques. Nous tenons cependant à faire ressortir que dans les phénomènes psychiques qui ne sont, ainsi que nous l'avons montré, que des moyens, des modes d'expression, des dispositifs en vue d'un but, la variabilité elle-même a souvent besoin d'être préservée, parce qu'elle peut, à un moment donné, représenter une ligne auxiliaire, d'une gran­de utilité pour le but final fictif qui consiste dans le relèvement du sentiment de personnalité. Toutefois, dans le jugement que le névrosé porte sur lui-même, cette variabilité devient le point de départ d'un nouvel ordre de consi­dérations et, grâce au renforcement tendancieux de sa suggestibilité, le sujet exagérera l'idée qu'il se fait de sa faiblesse et invoquera à son appui des souvenirs soigneusement choisis, le plus souvent déformés et faussés. C'est ainsi qu'il obtiendra encore par des moyens purement névrotiques l'essor et le relèvement qu'il recherche tant.

Le cas suivant illustre assez bien ce processus. Il y a quelque temps, un médecin viennois faisait une démonstration publique de cas de suggestion à l'état de veille. Parmi les sujets figurait une dame sur laquelle il obtenait des résultats très intéressants. Mais un soir, au moment où les expériences devaient être reprises sur cette même dame, elle a réagi, comme pour se ven­ger, par une crise tellement violente que la police s'en mêla et finit par interdire les séances. Au cours du traitement psychothérapique, il ne faut jamais perdre de vue qu'à mesure que s'établit l'adaptation du malade à la vie réelle, sa protestation virile s'accentue et les crises surviennent avec une facilité plus grande. Aussi doit-on s'attacher avant tout à neutraliser cette réaction. Le malade éprouve toute amélioration comme une contrainte et une défaite, et on voit souvent survenir une aggravation n'ayant pas d'autre cause qu'une amélioration antécédente. Les traits de caractère variés, bipolaires, ambivalents (Bleuler) des névropathes et des psychopathes s'édifient sur ce qu'on peut appeler la ligne de clivage hermaphrodique de la psyché névroti­que et obéissent uniquement à l'idéal de personnalité, entouré de multiples précautions et protégé en outre par une sensibilité exagérée. Si l'on sait bien comprendre leur coordination, on constate qu'ils forment un tableau psychique d'une grande et parfaite unité. Par exemple : « Puisque je suis faible, frivole, sans caractère, facile à soumettre, je dois paraître fort, prudent, circonspect, dur, dominateur. » Selon les cas, telles parties de cette « ambivalence » se présentent avec plus de relief que telles autres. C'est à l'arrière-plan que se trouve le reste, destiné à assurer leur égalité.


57   Les jeunes nerveux, qui ne se sentent pas suffisamment surveillés, justifient généralement leurs fugues, leur vagabondage par cet argument : « On aurait dû faire davantage attention à moi ». Donc : mécontentement et pression sur l'entourage.

58   Mon collègue Wexberg m'a obligeamment communiqué l'observation d'un vol qui a été commis incontestablement dans le but d'affirmer la supériorité sur le père.

59   Voir Pratique et théorie..., l. c.

60   Il en résulte qu'une simulation véritable est incompatible avec l'existence d'une pareille préformation psychique dans les antécédents du sujet.

61   Il est étonnant que Kretschmer qui, par sa description du faciès schizothymique, a apporté une contribution si précieuse à la théorie de l'infériorité organique, n'ait pas aperçu tout le côté finaliste de la névrose et de la psychose et soit resté indécis devant l'abîme qui sépare les influences humorales des manifestations psychiques.

62   Les premiers scrupules de conscience que fait naître la masturbation sont la suite de l'atteinte infligée à l'idéal de personnalité et servent en même temps à préserver cet idéal. Dans la névrose, ces moyens de préservation subissent souvent un renforcement, malgré le maintien de la masturbation, et sont incorporés téléologiquement dans le programme de la vie : l'auto-érotisme devient ainsi le symbole de ce programme, et c'est ce qui expli­que la contrainte qu'il exerce sur le sujet. Or, le programme de la vie comporte l'isole­ment, l'étouffement du sentiment de solidarité, l'élimination de toute faculté de dévoue­ment et d'abandon. C'est que la fusion avec la collectivité est envisagée comme un obstacle à la réalisation du désir de domination. Or, le contact avec la collectivité se maintient surtout par l'intermédiaire de la langue, de la sexualité et de l'amour, de la pro­fession et de la vie active. C'est sur tous ces éléments que la névrose exerce une action dissolvante. Chaque nerveux présente une forme d'érotisme qui cadre le mieux avec le programme de sa vie.

63   La généralisation est un des artifices favoris du nerveux qui aspire toujours vers la ligne d'orientation fictive, « sûre ». Sans la généralisation, sa conception du monde et l'attitude qui en découle s'écrouleraient en présence des manifestations aussi variées que multiples de la vie.

64   En rapport avec le plan imposé à la vie, avec le but final.

65   Syphilidophobie. Voir Praxis und Theorie des Individualpsychologie, l. c.

66   Disons en passant que les mères n'obtiendront pas toujours de bons résultats par leurs menaces apodictiques. Un de mes patients me raconta que lorsqu'il était enfant, on venait toujours le chercher à l'école, pour le ramener à la maison. Un jour qu'on oublia de venir le chercher, il resta pendant cinq heures à attendre devant l'école la femme chargée de l'accompagner, jusqu'à ce que ses parents, effrayés, vinssent s'assurer de la raison de son absence. Nietzsche, lorsqu'il était petit garçon, désavoua également un jour ses éducateurs en revenant à la maison au pas de promenade sous une pluie battante. Aux reproches de sa mère inquiète il répondit que, d'après ce qu'on lui avait appris, les garçons sages doivent revenir à la maison posément, sans courir, sans faire du bruit, sans se hâter et sans bousculer les autres.

67   En français dans le texte.

68   Adler, Männliche Einstellung bei weiblichen Neurotikern (Venustraum), dans Praxis und Theorie der Individualpsychologie  l. c. - Ces manifestations substitutives « masculines » sont accompagnées du sentiment de leur inefficacité. Dans les névroses et psychoses graves (mélancolies, démence précoce et paranoïa) dominent un sentiment de désespoir et le manque de joie dans la victoire possible du moi égocentrique qui poussent les sujets à la révolte contre toute la vie et toute la société. Il en est de même dans le suicide.

69   Dans une des Métamorphoses d'Ovide une nymphe exige d'Apollon, comme prix de son amour, sa transformation en homme.

70   Moll a noté, avec beaucoup de perspicacité, la coïncidence fréquente de l'homosexualité et de l'exhibitionnisme. Nous faisons ressortir les liens internes qui existent entre l'une et l'autre. Les deux perversions sont des expressions de la protestation virile chez des hommes incertains de leur rôle sexuel.

71   À mesure qu'avec l'aggravation de l'incertitude du névrosé, sa ligne d'orientation fictive se renforce, il est obligé, pour assurer sa sécurité, de recourir à des moyens de plus en plus forts : à l'angoisse qui remplace la morale, à l'hypocondrie qui remplace la prudence. Notre malade utilise à la fois le délire et l'angoisse, alors que d'autres jeunes filles se tirent encore d'affaire avec la morale et la prudence. C'est ainsi encore que les halluci­nations et le délire remplacent la prudence, les appréhensions et la prévoyance.

72   Voir Das Problem der Homosexualität, l.c.