3. Principes nerveux. - Pitié, coquetterie, narcissisme, - Hermaphrodisme psychique. - Protection hallucinatoire, - Vertu, scrupules de conscience, Pédantisme, fanatisme de la vérité.

Dans le chapitre précédent, nous avons assisté à des tentatives et des préparations et observé des dispositifs qui ont été provoqués chez une malade par ses aspirations masculines. Il en est résulté une crainte de l'homme tellement grande que ce fut seulement à la suite du traitement que la malade se sentit la force et le courage d'affronter des relations amoureuses. Dans beaucoup de, cas on voit la protestation virile s'exprimer d'une manière en apparence opposée : les malades nouent sans cesse de nouveaux rapports qui, il est vrai, ne durent pas longtemps et sont menacés des pires éventualités. Elles se montrent capables aussi bien de contracter que de rompre des mariages avec la plus grande facilité. Très souvent on voit éclater les plus intenses passions amoureuses, capables de vaincre tous les obstacles qui ne font que les attiser. On observe souvent les mêmes phénomènes chez les nerveux de sexe masculin. Un examen attentif permet de découvrir les traits connus du névrosé, en premier lieu la soif de domination qui, comme les autres caractères, se sert de l'amour comme d'un véhicule, pour s'affirmer d'une façon visible et manifeste. Le désir de tout avoir devient alors le désir de conquérir tous les hommes, tous les humains, ce qui stimule la coquetterie, le besoin de tendresse, entretient le mécontentement chaque fois que le but semble atteint. Souvent ces malades semblent rechercher les difficultés. Telle jeune fille de petite taille a des préférences pour des hommes de grande taille ; chez telle autre l'amour n'éclate que lorsque les parents s'y opposent, tandis qu'elle traite le but une fois atteint avec un mépris et une hostilité non dégui­sés. Dans les conversations tenues par ces jeunes filles et dans leurs appré­ciations les mots « ne... que » reviennent à chaque instant. Elles ne veulent qu'un homme instruit, qu'un homme riche, qu'un homme dans toute la force de la virilité, que l'amour platonique, que le mariage sans enfants, qu'un homme qui leur laisse toute liberté, et ainsi de suite. Leur tendance à déprécier se manifeste alors avec une force telle qu'il ne reste finalement pas d'homme capable de satisfaire à leurs conditions et exigences. Elles ont le plus souvent leur idéal tout prêt, dans beaucoup de cas inconscient, dans lequel se retrou­vent des traits du père, d'un frère, d'une figure légendaire, d'un personnage historique ou littéraire. Plus on examine ces idéaux, et plus on constate qu'ils ne sont là qu'à titre de critère fictif, destiné à rabaisser la réalité. L'orientation psychique, avec les traits « non féminins » qu'elle implique, donne naissance à des traits « masculins », tels que licence sexuelle, infidélité et mépris de la chasteté, et a pour objectif, pour but final, l'égalité avec l'homme. L'analyse révèle facilement l'existence d'infériorités organiques primitives, d'un sentiment d'infériorité exagéré, d'une opinion extraordinairement exagérée de la valeur de l'homme, en même temps que d'une dépréciation de celui-ci, à cause même de sa valeur par laquelle on craint de se laisser subjuguer. Il existe encore d'autres moyens de protection, susceptibles de confirmer notre manière de voir. Des généralisations telles que : « tous les hommes sont bru­taux, tyranniques, sentent mauvais, sont infestés », etc., attestent l'influence de l'aperception tendancieuse. Chez les névrosés mâles on trouve un certain nombre de principes inspirés par la méfiance : toutes les femmes sont vicieu­ses, insatiables, frivoles, pauvres d'esprit, dominées, absorbées par la sexualité. Nos maîtres, philosophes et poètes, qui créent les idéaux de notre époque, se rendent souvent coupables de fictions du même genre. Le nerveux s'en empare volontiers, dans l'espoir d'y trouver une ligne de direction sûre et stable au milieu de l'agitation de la vie. En dehors des fondateurs de religions et des pères de l'Église, des philosophes et des poètes, tels que Schopenhauer, Strindberg, Möbius et Weininger, ont fourni à l'orientation névrotique des hommes dont nous occupons ici les clichés les plus connus. Le Marteau des maléfices 73 et le honteux supplice du feu infligé aux sorcières ont été la consé­quence des savantes disputes au cours desquelles des moines avaient agité la question de savoir si la femme possède une âme, si elle est un être humain. L'attitude érotique qui convient le mieux à cette manière de voir ne peut être que perverse ou bien se trouver réduite à la masturbation ou à des pollutions répétées : il s'agit de se passer de partenaire, c'est-à-dire de la femme. Comme l'art n'est encore que l'œuvre à peu près exclusive de l'homme et que l'aper­ception névrotique de la femme offre des matériaux moins appropriés, les fictions protectrices schématiques des jeunes filles sont empruntées à une conception infantile, ce qui augmente encore la distance qui sépare ces fictions de la réalité.

Mais dans les cas où la réalité est à même d'exercer une influence sur la fiction névrotique des jeunes filles, elle fait naître des traits de caractère et des tendances que nous connaissons déjà : traits de caractère masculins, tendance à subjuguer l'homme, tendance aussi à l'homosexualité, lorsque les malades éprouvent un besoin de protection plus efficace, tendance à rechercher l'amour ou le mariage avec l'homme auquel on n'attache pas une grande valeur, avec l'homme peu combatif. On croit alors se trouver en présence d'une attitude dictée par la pitié ; mais ce n'est qu'une apparence : l'amour se manifeste librement, lorsque l'homme se trouve impuissant, déprimé, vieilli, lorsqu'il est réduit à l'état de ruine. C'est dans les fantasmes, les rêves et les hallucinations où l'homme apparaît dépourvu de sa virilité, transformé en femme ou en cadavre, mais c'est surtout dans le désir de voir l'homme désarmé, petit, humilié, que se manifeste la force de la fiction masculine, laquelle trouve dans la nécrophilie son expression extrême 74.

Il existe, et nous l'avons déjà dit, une autre voie qui, à travers la ligne caractérisée par le désir de « tout avoir », conduit à la coquetterie. La protes­tation virile s'exprime alors : 1º par la tendance à compenser un sentiment primitif d'infériorité, de diminution, par l'affirmation du pouvoir sur le plus grand nombre d'hommes possible ; 2º par le refus de se prêter au rôle féminin dans les rapports sexuels, dans le mariage ; à la place de ce rôle, considéré comme humiliant, nous voyons apparaître des artifices dictés par l'orientation masculine, tels que l'anesthésie sexuelle et les perversions sexuelles de toute sorte, au premier rang desquelles figurent les perversions sadiques dictées par l'intention d'humilier l'homme. Block définit fort bien le pouvoir qu'exercent les coquettes, lorsqu'il dit (Beiträge zur Psychologie der Psychopathia sexualis, 1903) : « La coquetterie, qui consiste dans les efforts déployés par la femme pour s'attacher l'homme, l'enchaîner et le soumettre à son pouvoir, se sert de préférence, pour atteindre son but, de moyens sensuels et peut, sous ce rapport, être considérée comme une émanation d'instincts essentiellement gynécocratiques. » Nous ajouterons seulement que ces instincts gynéco­cratiques se confondent avec la revendication féminine de l'égalité avec les hommes, qu'ils se rattachent, par conséquent, à un idéal de personnalité masculin, bien qu'à la faveur d'un certain artifice il ne soit fait usage que de moyens purement féminins et que ces moyens se révèlent comme les plus efficaces. L'attention et l'intérêt de ces nerveux, parmi lesquels les hommes nous frappent par le fait qu'à la manière des femmes coquettes ils cherchent par tous les moyens à s'assurer et à faire valoir leur triomphe masculin .  L'attention et l'intérêt de ces nerveux, disons-nous, ne sont orientés que vers un seul objectif : faire impression, asservir les autres. Le renforcement névro­tique de cette ligne secondaire donne lieu à la présomption et entraîne, par ce fait même, le renforcement du désir de domination, de l'orgueil et du mépris pour les autres. Aussi ne devons-nous pas trouver étonnant que, du fait de son narcissisme, le patient semble attacher une valeur exagérée à l'objet de son désir. Cette surestimation constitue même la condition préalable de l'établisse­ment du rapport entre le patient et l'objet de son désir, et en elle se reflète le sentiment de grandeur du premier 75. Ce sont principalement les cas de ce genre qui, au cours du traitement psychothérapique, créent l'apparence d'une absorption amoureuse du malade par le médecin. Il est facile de montrer que ce « transfert amoureux » n'est qu'un des nombreux dispositifs de combat destinés à briser la supériorité de l'homme, celle du médecin, en tant qu'hom­me. Et il est également facile de montrer que le sentiment de diminution, qui provoque chez la malade cette forme singulière et compliquée de la protes­tation virile, découle de son sentiment de féminité qu'elle perçoit dans la suite comme un sentiment d'infériorité.

Mais quelles que puissent être souvent les apparences contraires, jamais la nerveuse coquette ne cherche à se soumettre à l'homme. A un moment donné, l'homme devient pour elle fatalement un objet de mépris, et ce moment est toujours celui où la malade névrosée commence à trouver que la situation devient trop « féminine ». Et nombreuses sont les circonstances qui peuvent provoquer ce changement d'attitude : un contact plus intime que d'habitude, un baiser, l'attente de rapports sexuels ou la crainte de la grossesse ou de l'accouchement dorment une force nouvelle au désir de se préserver et de se garantir et provoquent l'explosion de ce qu'on appelle communément névrose ou psychose. La malade s'abstrait alors de plus en plus de la réalité, les fictions en rapport avec la politique de puissance prennent un relief de plus en plus grand, et dans sa tendance irrésistible à déprécier l'homme, la malade est poussée à des gestes et à des actes qui semblent dépourvus de toute signifi­cation, en même temps que les dispositifs hostiles, au service du penchant agressif exalté, ainsi que les traits de caractère névrotiques, deviennent de plus en plus patents.

Cette coquetterie narcissique existe, à un degré plus ou moins prononcé, chez tous les névrosés : elle naît, en effet, de l'idée de personnalité hypostasiée et repose, comme celle-ci, sur un sentiment primitif d'infériorité. C'est ce qui explique en grande partie pourquoi tout névrosé, surtout les névrosés de la catégorie que nous venons de décrire, éprouve tant de difficulté à se séparer de personnes ou de choses. Le départ d'un homme qui lui est en apparence tout à fait étranger, à plus forte raison le départ d'un homme soi-disant aimé, peuvent provoquer chez un sujet de cette catégorie les symptômes névrotiques les plus graves, tels que crises névralgiques, dépression, insomnie, accès de larmes, etc. D'autre part, les menaces d'abandon ou de séparation ne sont pas rares et sont destinées à prouver au malade ou à la malade l'influence qu'il ou elle exerce sur la personne ainsi menacée.

Il existe un grand nombre de phénomènes qui montrent la grande place que la protestation virile occupe dans la coquetterie névrotique. Nous avons déjà insisté sur l'existence d'une forte répulsion pour un rôle nettement fémi­nin ; et nous savons également que cette répulsion peut provoquer, chez les sujets en question, un tableau assez remarquable : celui d'une « double vie » apparente, d'une dissociation de la conscience, d'une ambivalence (Bleuler). L'analyse révèle un grand nombre d'autres indices de la tendance à la mascu­linité. Rêves, fantasmes, hallucinations, psychoses intercurrentes font appa­raître avec toute la netteté désirable cette tendance ou l'un de ses nombreux équivalents, par exemple l'appréhension devant l'éventualité du sort féminin. La forte tendance à déprécier l'homme découle du désir de devenir son égale et fait naître, dans la vie amoureuse, la fiction d'un rôle masculin qui trouve son expression dans la frigidité et se manifeste dans des situations où l'homme se voit imposer un état d'esclavage, d'humiliation.

On fait souvent remonter l'explosion de la névrose aux moments où la crainte d'une décision à prendre, l'angoisse éprouvée à propos d'un examen ou devant la perspective d'un mariage ou d'une production en public, l'agora­phobie enfin, amènent le malade chez le médecin. Or, dans tous ces cas l'angoisse naît d'une contradiction à laquelle se heurte la protestation virile, lorsque, dans sa poursuite de la puissance, le malade se voit menacé d'une humiliation, d'une défaite, se croit condamné au sort féminin et, par suite, à la nécessité de s'avouer impuissant et imparfait.

C'est ce qui est arrivé à une de mes patientes, pianiste, qui, il y a quelques années, fut prise subitement d'une crampe des doigts, le jour même où elle devait donner son premier concert. A cette névrose il y avait un excellent prétexte : la malade voulait ainsi se soustraire à une défaite. L'examen plus attentif des conditions dans lesquelles se produisit cette crampe révéla qu'il s'agissait d'une illusion névrotique, l'aspect des notes ayant rappelé à la malade la forme des organes génitaux de l'homme. On serait tenté de conclure à l'existence, chez notre malade, d'une sexualité exaltée, mais refoulée, et d'en chercher l'expression dans la crampe des doigts, conçue comme un refoule­ment de la « tendance à la masturbation ». Ce n'est pas ce que nous révéla l'analyse. Le triomphe en public équivalait à l'égalité avec l'homme. Cette fiction était en contradiction avec la réalité, avec le sexe véritable de la malade, et la production en apparaissait à celle-ci (comme à tant d'autres jeunes filles et femmes douées qui, pour les mêmes raisons, succombent au dernier moment) comme une épreuve décisive. La patiente, qui n'avait pas perdu tout sentiment de la réalité, pressentait quel serait le sens de cette déci­sion ; aussi, attribuant un sens symbolique aux têtes et aux traits des notes, créa-t-elle un obstacle fictif qui lui rappela son propre sexe et lui fournit un prétexte pour la retraite 76.

La contradiction qui se manifesta dans la protestation virile de notre patiente fut la conséquence, comme cela arrive toujours dans la névrose, de l'irréalisabilité de la fiction, de la crainte d'une défaite, d'un échec, crainte que chacun éprouve d'ailleurs toujours, avant de prendre une décision. C'est alors qu'on voit généralement l'angoisse, la timidité, le trac s'aggraver et fournir de nouveaux prétextes ou des dispositifs qui orientent le sujet dans la même direction. L'émotion et la contraction spasmodique des mains occasionnent des douleurs, immobilisent le sujet, comme ce fut le cas de notre malade, et détournent son attention des menaces dirigées contre sa protestation virile.

Mais, même dans notre cas, on est frappé par la force de la ligne d'orien­tation masculine qui fit que, même en se réfugiant dans la maladie, la patiente adopta un dispositif de combat masculin. C'est poussée par sa mère et tout à fait à contrecœur que cette jeune fille avait embrassé la carrière de virtuose. L'écroulement des rêves et projets de la mère ambitieuse signifiait pour la fille une victoire qui lui procurait une compensation partielle. Le but qu'elle n'a pas pu atteindre par sa résistance, par sa révolte virile, elle l'a atteint par sa maladie, dès le moment où les têtes des notes lui eurent adressé cet avertis­sement plein de menaces : « tu es une femme incapable, fais attention, ne te laisse pas mener par ta mère, tâche plutôt de la subjuguer ».

L'état d'infériorité dans lequel elle se sentait à l'égard de sa sœur aînée lui avait fourni une autre base d'opérations contre sa mère, un autre prétexte d'adopter à l'égard de celle-ci une attitude combative. Cet ordre d'idées, ainsi que sa lutte pour la possession exclusive de chaque personne, de sa mère, de tous les membres de sa famille, de tous ceux qui l'entouraient, même d'un chien que possédait la famille, se reflètent dans sa coquetterie exagérée et s'expriment, par exemple, en ce qui concerne son attitude à l'égard du méde­cin, dans un de ses derniers rêves :

Je suis assise en face de vous et je vous demande si vous êtes aussi gentil avec d'autres patientes qu'avec moi. Vous répondez : « oui, avec toutes, et aussi avec mes quatre enfants ». Tout d'un coup, vous vous transformez en femme et vous vous endormez. Une dame fait attention aux notes.

Dans son amour, cette patiente n'admet aucune rivalité. Pour sentir sa supériorité, il lui faut la certitude de la victoire. Moi, le médecin, qui lui fais comprendre que je soigne avec le même intérêt tous mes malades et que j'aime en outre mes enfants, je deviens l'objet de son désir de domination, comme l'ont été avant moi sa mère, son mari, qu'elle avait épousé quelque temps auparavant, toutes les personnes de son entourage : domestiques, four­nisseurs, professeurs, etc. Étant donné sa nature égocentrique, elle n'a pas besoin d'opérer des « transferts », car elle n'apporte dans le cours du traite­ment que des dispositifs tout prêts, rigides, qu'elle met en action dès la première rencontre avec le médecin. La situation qui résulte de cette rencontre diffère des autres en ce qu'elle comporte des difficultés et des obstacles qui empêchent sa volonté de dominer par l'amour de se donner libre cours. Il va sans dire que ma femme ne figure pas dans son rêve. C'est cette omission qui constitue précisément le point capital de la situation : ma femme est définiti­vement écartée. Tous ces résultats sont obtenus à l'aide de moyens féminins, sans que la malade ait eu à s'écarter de la ligne d'orientation féminine. Mais voici que surgit nettement la protestation masculine : je perds ma virilité, les notes, ce symbole protecteur des organes génitaux de l'homme, se mettent de la partie ; la malade elle-même « fait attention », prend des précautions destinées à empêcher la baisse de son sentiment de personnalité, à la mettre elle-même à l'abri d'une défaite.

Par le fait qu'elle me voit m'endormir dans son rêve, elle m'assigne une situation analogue à celle de son mari. La malade est profondément froissée de ce que son mari, qui est un industriel se surmenant beaucoup, s'endort avant elle. La dévirilisation du mari constitue une réaction contre ce fait, de même que l'ennuyeuse insomnie de la malade, dont le rôle constructif consiste en ce qu'elle permet à celle-ci d'opérer contre le mari. Elle se croit désormais en droit de lui refuser ses faveurs et finit par le reléguer dans une autre cham­bre, car il « ronfle et l'empêche de s'endormir ». À défaut de cet argument, la patiente en aurait facilement trouvé un autre, et ce serait une erreur de refuser à son prétexte tout caractère névrotique, parce qu'il paraît valable et fondé. La malade sait généralement fort bien argumenter, pour se donner toutes les apparences de la raison : le stigmate névrotique doit être cherché dans sa tendance à affirmer sa supériorité par tous les moyens possibles. Chez les personnes qui ont la manie de se plaindre à tout propos et hors de propos, ce mécanisme apparaît avec une netteté toute particulière. La névrose de notre patiente ne cesse d'ailleurs de multiplier des constructions. Son insomnie ne tarde pas à se compliquer d'une hyperesthésie acoustique qui ne fait que l'aggraver et dont le mécanisme est représenté par une exagération tendan­cieuse de l'attention auditive ; de sorte que nous pourrions dire également : cette exagération auditive sert à réveiller la malade, à la faveur du moindre bruit. En outre, ayant passé une nuit blanche, elle a un prétexte tout trouvé pour se livrer au sommeil pendant le jour, ce qui lui permet de se soustraire aux travaux de ménage féminins, de même que son trac et ses crampes des doigts l'ont soustraite au pouvoir de la mère 77.

Ce cas, et d'autres analogues, m'ont montré que la suggestibilité se trouve au service de la tendance à la préservation, soit que le malade, puisant dans les petites choses la conviction de sa faiblesse, profite de cette expérience pour être sur ses gardes au moment décisif, soit qu'il fasse preuve d'une souplesse d'adaptation étonnante pour conquérir les autres 78. Les tentatives plus rectilignes qu'il fait pour assouvir sa soif de domination diffèrent tellement de celles dont nous nous occupons ici, qu'on serait tenté, lorsqu'on ne se donne pas la peine d'aller au fond des choses, de conclure à un dédou­blement de la conscience. Dans beaucoup de cas, l'orgueil, la vanité, la présomption conduiraient le malade au même but, et dans d'autres cas il a recours à un artifice contraire, en se montrant notamment modeste, simple et débonnaire dans sa manière de se comporter et de se vêtir. Le plus souvent, le sujet fait un grand usage du miroir et surveille attentivement son extérieur, son attitude physique. Dans beaucoup de cas, on obtient des traits narcissiques dont la base constructive est représentée essentiellement par des tentatives de réaliser d'une manière détournée l'égalité par rapport à l'homme, c'est-à-dire de compenser le sentiment de domination. Les Mémoires de Marie Bashkirt­seff et d'Hélène Rakowiza nous offrent les formes les plus raffinées de ces tentatives de protestation virile.

À une époque où je savais depuis longtemps à quoi m'en tenir sur les doutes de l'enfant nerveux quant à son futur rôle sexuel et sur la signification de la protestation virile qui en découle nécessairement, j'ai obtenu une confir­mation intéressante de ma manière de voir en analysant toute une série de malades qui avaient conservé, avec une pureté et une netteté qu'on n'observe pas souvent, le souvenir de ces remarquables impressions remontant à leur enfance. Certains de ces malades se souvenaient fort bien avoir ignoré, jusqu'à l'âge de douze ou de quatorze ans, s'ils appartenaient au sexe masculin ou au sexe féminin. Et ce n'est certainement pas par une simple coïncidence que tous ces malades appartenaient en réalité au sexe masculin.

L'idée leur venait parfois qu'ils pouvaient bien être des hybrides, si bien que je suis maintenant porté à voir une dernière expression du doute que tel malade concevait jadis quant à son rôle sexuel, lorsque, parmi ses souvenirs, j'en trouve un qui, surgissant spontanément et avec insistance, se rattache à l'idée de l'hermaphrodisme. J'ai également retrouvé cette trace significative dans beaucoup d'observations de névropathes et de psychopathes qui ont été publiées par d'autres auteurs, dont aucun d'ailleurs ne s'était rendu compte de l'importance capitale de cette attitude de doute du malade à l'égard de son rôle sexuel. Mechede a décrit un cas frappant de manie du doute, Freud en a décrit un autre de démence précoce, d'après la biographie de Schreber, et il suffit de lire un peu attentivement ces deux descriptions pour acquérir la conviction qu'aussi bien dans le cas de Mechede que dans celui de Freud le point de départ de la maladie était constitué par l'hermaphrodisme psychique, avec sa politique de puissance démesurée et l'écroulement final de cette politique. Il est possible que l'attention des malades de ce genre ait été attirée sur ce fait par des affiches illustrées, par certaines lectures et exhibitions, par des cas relatés dans les journaux : je n'attribue pas à cette explication plus d'impor­tance qu'à l'explication scientifique, qui invoque les phases du développement masculin, la « ménopause » masculine, les recherches relatives à la part respective qui, dans la composition de l'individu, revient aux facteurs mâles et aux facteurs femelles. Ce qui m'importe surtout et avant tout, c'est l'impres­sion persistante dans laquelle les rapports réciproques pouvant exister entre le masculin et le féminin se trouvent soulignés avec une évidence qui saute aux yeux. Au cours de ces dernières années, et depuis que j'ai découvert ces phé­nomènes fondamentaux de la névrose, je m'étais souvent demandé si un doute analogue n'avait pas présidé à ma propre évolution infantile, bien que le problème de l'hermaphrodisme n'ait jamais intéressé en moi que le critique, c'est-à-dire ne m'ait intéressé que d'une façon secondaire en apparence et assez tardive. A ceux qui m'attribueraient ce doute, je pourrais opposer mon refus de reconnaître dans l'hermaphrodisme biologique la cause de la névrose (Fliess) ; mais je sais par expérience que la négation elle-même a souvent pour source un intérêt ancien, devenu inconscient. Quoi qu'il en soit, étant donné ma manière de concevoir le monde, je puis affirmer qu'à supposer que l'hermaphrodisme psychique ait joué un rôle dans mon évolution infantile, j'ai certainement réussi à le surmonter, sans pour cela aboutir à une protestation virile exagérée. C'est qu'après avoir commencé, dans la vie et dans la science, par attribuer une valeur trop grande au principe mâle abstrait, j'ai fini par repousser, avec une sérénité tenant compte des enseignements de la vie réelle, tous les innombrables arguments qui ont été formulés pour prouver l'infé­riorité de la femme. Pour ce qui est de ceux qui ont toujours si amèrement critiqué ma conception de la « protestation virile », je me fais fort de tirer de leurs gestes de matamores et de leurs aveugles malentendus la seule con­clusion qu'ils comportent, à savoir que l'acharnement dont ils font preuve dans une discussion purement scientifique, ainsi que la terreur que leur inspire le mot « hermaphrodisme », peuvent être ramenés à une ancienne impression infantile dont ils ont gardé le souvenir déplaisant : impression de féminité ou d'hybridité. En disant ceci, je n'entends d'ailleurs nullement refuser à qui que ce soit le droit de discussion et de critique scientifique.

Si vous voulez avoir la certitude que vous vous trouvez, dans un cas don­né, en présence d'une névrose véritable, demandez au malade ce qu'il pense du sexe opposé au sien et comment il l'apprécie : toutes les fois qu'un malade se montre adversaire ou négateur de l'égalité des droits entre les deux sexes, toutes les fois que vous le verrez sous-estimer ou surestimer l'autre sexe, vous pourrez conclure, sans risque de vous tromper, que vous vous trouvez en présence d'un sujet ayant des dispositifs et des traits de caractère névrotiques. Mais ces dispositifs et traits de caractère se rattachent eux-mêmes à la tendance névrotique à la sécurité, présentent tous des traces très nettes de la protestation virile agissante et attestent que le sujet est guidé par une fiction abstraite, théorique. Ils représentent des artifices dont se sert la pensée humaine pour relever le sentiment de personnalité. Nous aurons encore, dans la suite, à dire quelques mots de l'importance fondamentale que présente pour le sujet le fait d'avoir reconnu à temps et de bonne heure l'invariabilité, l'im­muabilité du rôle sexuel.

Si la psychologie des névroses, telle que je l'entends et que je l'ai décrite, correspond à la réalité des faits, on trouvera logique et naturel que certains sujets prédisposés, et il s'agit plus particulièrement d'enfants appartenant aux deux sexes, envisagent avec frayeur et angoisse la perspective d'une vie féminine, autrement dit la perspective d'une soumission à un homme, celle de donner naissance à des enfants, de jouer dans la vie un rôle subordonné, d'être obligée d'obéir, d'être inférieure par le vouloir, par le savoir, par la force et par la sagesse, d'être faible, d'avoir des menstrues, de se sacrifier au mari et aux enfants, de devenir une vieille femme avec laquelle on ne compte pas. Que cette frayeur devant l'avenir stimule les traits de caractère égoïstes, c'est ce que nous avons déjà montré précédemment. J'ai observé un cas frappant de ce genre chez une petite fille et je l'ai décrit dans ma Disposition zur Neurose (dans Heilen und Bilden, l. c.). Les névroses et les psychoses les plus graves sont celles où le mécontentement, l'insatisfaction que procure le rôle sexuel jugé comme insuffisamment viril ne trouve pas de compensation adéquate. Lorsque le divorce avec la vie est complet, l'insatisfaction, le penchant aux conflits, le manque de scrupules et d'hostilité à l'égard du monde deviennent des traits permanents. Les sujets gardent souvent le souvenir des questions qu'ils avaient l'habitude de poser lorsqu'ils étaient enfants, de celle notamment qui concerne la cause de l'existence de deux sexes ; et ce souvenir trahit précisément leur insatisfaction primitive.

Certains cas de « lactopsychose », d'un caractère le plus souvent schizo­phrénique, révèlent un renoncement formel au mariage et à la maternité. On voit plus d'une malade de ce genre ne manifester qu'un seul désir : celui de retourner auprès de ses frères et sœurs, d'autres souhaitent devenir aveugles ou être transformées en serpents, pour être ainsi soustraites à leurs devoirs féminins. Un examen attentif permet de constater que toujours, bien long­temps avant la constitution de leur maladie, ces malades ont eu beaucoup de peine à s'acquitter de leurs tâches.

Une de mes patientes, atteinte de névrose gastrique, présentait une manière de se comporter qu'on retrouve régulièrement au cours du développement psychique des névrosés. Il s'agit de l'anticipation, par la pensée, souvent par le sentiment, de tous les préjudices auxquels le sujet peut s'attendre. On observe déjà cette faculté dans la première enfance, surtout chez les petits sujets atteints d'infériorité de certains organes, avec tous les inconvénients plus ou moins graves qui en résultent. Très souvent, ces sujets pensent à leur état avant de se mettre au lit, et il n'y a rien d'étonnant si cet essai d'anticipation se poursuit dans l'image de rêve, souvent sous une forme effrayante. La seule différence qui existe sous ce rapport entre le rêve et l'état de veille consiste en ce que dans celui-là, comme d'ailleurs dans l'hallucination, il s'agit d'une anticipation par le sentiment, tandis qu'à l'état de veille nous assistons à une anticipation par la pensée. Ainsi que je l'ai montré dans Studie über Minderwertigkeit von Organen, l'excitabilité hallucinatoire n'est autre chose qu'une faculté grossie du cerveau soumis à un entraînement excessif, à un fonctionnement exagéré, en vue de certaines compensations ; elle est au service de la tendance à la sécurité qui caractérise le névrosé, et si elle se trouve représentée dans la conscience, c'est à la mémoire tendancieuse qu'elle le doit, ainsi qu'à la prudence et aux précautions avec lesquelles le névrosé dirige son aperception. La vie psychique infantile, peu développée, ne comporte que des sensations hallucinatoires fictives en vue d'un but, comme des anticipations surgissant dans des moments de grande incertitude.

Dans tous les cas de névrose et de psychose, sans exception, l'excitation hallucinatoire est au service de la fiction, représentée par l'idéal de person­nalité. Qu'on pense seulement au rôle énorme que les hallucinations de douleur et d'angoisse jouent dans les affections nerveuses. Un examen plus attentif du mécanisme de l'hallucination nous montre, sans aucune équivoque possible, que celle-ci se compose de tendances à l'abstraction et à l'antici­pation, et qu'à titre de fiction renforcée et d'avertissement elle tire son importance de ce qu'elle pousse le sujet, avec une insistance accrue, à consoli­der les moyens de défense servant d'abri à son sentiment de personnalité. Que des traces de souvenirs se mêlent à l'hallucination, qu'elle soit de ce fait « régressive », cela importe peu. L'âme humaine travaille exclusivement avec des contenus de la conscience et avec des sensations fournies par l'expérience et datant du passé. Le rôle de l'âme en général, de l'âme névrotique en particulier, consiste à choisir parmi ces traces de souvenirs et à les rattacher tendancieusement au mode d'aperception névrotique. C'est ainsi que la tendance à la sécurité, fouettée et stimulée par la névrose, a recours à une anticipation fictive d'un genre spécial, que nous appellerons hallucination, au cours de laquelle le sujet voit se dérouler une scène symbolique et abstraite, dont il entrevoit l'aboutissement final, dont il anticipe la conclusion, soit encourageante - auquel cas il poursuit le chemin dans lequel il se trouve engagé - soit effrayante - auquel cas il cherche à engager son action dans une autre voie. L'hallucination et le rêve, comme tant d'autres tentatives préalables de l'âme humaine, ont pour but de montrer à l'homme la voie qu'il doit suivre, s'il veut obtenir le relèvement et la conservation de son sentiment de personnalité. Dans l'hallucination se reflètent les attentes, les espoirs, les jugements ou les appréhensions du malade.

La malade dont nous venons de parler était sur le point de se marier au moment où éclata sa névrose gastrique. Elle commença à souffrir de douleurs gastriques, avec renvois, vomissements, anorexie et constipation. Un soir, au moment de se mettre au lit, elle entendit nettement le mot :« Esquadambra ». On voit souvent les névrosés forger des mots en apparence absurdes ; à un examen approfondi, on trouve que ces mots sont formés d'après un schéma défini, comme les langages qu'inventent souvent les enfants, afin de se donner un sentiment de supériorité. Dans certains cas, j'ai constaté l'existence de bourdonnements d'oreilles, à titre de souvenir effrayant du bruit de la mer et des dangers que celle-ci présente, à titre aussi d'image de la vie, comme chez Homère qui compare [en grec dans le texte]  au tumulte de la mer 79. Dans la paranoïa, dans la manie et dans la démence précoce, les impulsions qui conduisent à la protestation virile revêtent en partie la forme d'hallucinations, acoustiques ou visuelles, qui constituent pour ainsi dire un mur d'enceinte destiné à protéger le schéma psychopathique.

Pour ce qui est de l'hallucination auditive de notre malade, nous devons admettre que, sous l'influence d'une nécessité interne, la tendance à la sécurité avait subi une forte stimulation 80, ce qui s'était trouvé exprimé par le mot incompréhensible et sans valeur pour elle : « Esquadambra ». Nous sommes pourtant en droit de nous attendre à ce que ce mot, si nous parvenons à le comprendre, nous révèle un sens qui nous mettra sur la voie de l'état psychi­que de la jeune fille. D'une façon générale, les hallucinations ne sont pas difficiles à comprendre, en tout cas pas plus difficiles que de petits fragments de rêves. Questionnée sur le sens de ce néologisme, la malade répond qu'il lui fait penser à « Alhambra ». Or, elle s'est toujours intéressée à l'Alhambra, magnifique jadis, à l'état de ruine aujourd'hui. La première syllabe du mot « Esquadambra », « Esq », se retrouve dans le mot « Esquimaux », ainsi que dans le mot « E (tru)sque ». Elle pense encore, à ce propos, au peuple « Basque », ce dernier mot renfermant également les lettres de la syllabe « Esk ». La patiente. montra ainsi le chemin qui l'avait conduite à la formation de ce néologisme : elle l'avait notamment composé avec des fragments prove­nant de noms de groupes ethniques et avec un fragment emprunté au nom d'une ville en ruines. Finalement, le mot « Esquadambra » ne signifie, à son tour, qu'un fragment, ce qui nous permet de supposer que cette hallucination se rapporte à l'idée de ruine, de domination, d'humiliation. La syllabe « squad », fait partie, ainsi que la malade en a convenu spontanément, du mot « cascade ». Elle en est certaine, car elle se rappelle que parlant de ses derniè­res règles, elle avait dit que c'était une « véritable cascade ».

Si l'on songe que cette malade était sur le point de se marier, on saisit facilement le rapport qui existait entre ce néologisme et sa situation psychi­que. Qu'elle ne soit pas disposée à se marier, c'est ce qui ressort déjà de sa névrose, qui constitue un obstacle tout trouvé 81. L'hallucination représente une esquisse fragmentaire d'un enchaînement d'idées, dont voici à peu près la séquence : « l'éclat de ma virginité sera détruit j'engendrerai une nouvelle génération (groupes ethniques) ; j'aurai à sacrifier de véritables cascades de sang ».

Lorsque j'en suis arrivé à ce point de l'interprétation, la malade m'est venue en aide, en me racontant qu'à l'âge de huit ans elle avait entendu parler d'une femme, familière de leur maison, qui était morte d'une hémorragie à la suite d'un accouchement. C'est depuis lors qu'elle ne peut pas penser sans frayeur aux accouchements.

Et, maintenant, quel est le sens de cette hallucination ? Peut-on dire qu'elle représente la « réalisation d'un désir » ? Tout le contexte nous permet d'affir­mer qu'il n'en est rien. Le néologisme de notre malade présente le sens d'une anticipation d'un danger possible, d'une humiliation ; il exprime la crainte de devenir, ainsi que sa mère l'a souvent appelée, une ruine, de mourir comme la femme dont elle se rappelait encore la triste fin.

Cette tendance à se soustraire aux fonctions féminines (et c'est même consciemment que la malade cherche à se soustraire au mariage) est cepen­dant encore plus ancienne : elle remonte à la toute première enfance, alors qu'elle s'exprimait par le désir d'être « en haut », saine et forte comme le père. Elle fut alors élevée à la dignité d'une ligne d'orientation fictive et reçut un contenu logique, groupé autour d'un idéal de personnalité masculin et ayant pour corollaire la crainte inspirée par le rôle féminin. D'autres matériaux m'ont permis peu à peu de faire comprendre à la malade le sens de sa névrose gastrique : il s'agissait d'excitations hallucinatoires qui étaient destinées à donner à la malade l'avant-goût des troubles de la grossesse et d'aggraver ainsi sa répulsion pour celle-ci, son désir de s'y soustraire. L'écho de la tendance à la sécurité se retrouvait donc aussi bien à l'état de veille que dans le rêve, l'hallucination et la névrose : « ne sois pas une femme, refuse de te soumettre, sois un homme ! ». Cette jeune fille avait des gestes brusques, résolus et adoptait une attitude combative à l'égard de tout le monde. Elle était dévorée par l'ambition et l'impatience. De son fiancé, qu'elle traitait assez mal, elle exigeait une soumission absolue et rompait pour un oui ou pour un non toutes relations avec lui. Un jour, cependant, s'étant aperçue qu'il manifestait une certaine sympathie pour une autre jeune fille, elle mit tout en œuvre pour le retenir. Dans son enfance, elle avait eu un rêve éveillé dans lequel elle avait vu toute l'humanité périr, elle seule exceptée : fantasme analogue à la légende du déluge, mais laissant bien transparaître le caractère égocentrique, hostile de notre malade. Une aérophagie à peine consciente, mais que la moindre excita­tion aggravait, lui servait, comme dans tous les cas de ce genre, de moyen de provoquer des troubles gastriques.

Chez beaucoup de malades qui, comme celle dont nous nous occupons, sont dominés par le désir de « tout avoir », on trouve également des traits de caractère opposés. Ils sont souvent d'une honnêteté, d'une modestie, d'une modération tellement affectées que cela seul suffit à faire naître des doutes quant à leur sincérité. Ils invoquent à tout propos leur « conscience » ; et leur sentiment de culpabilité 82, toujours en éveil, est prêt à réagir à la moindre occasion. La solution de cette vieille énigme, qui avait toujours préoccupé l'humanité, s'offre toute seule, dès qu'on a réussi à comprendre la nature de la tendance à la sécurité qui sait abandonner, pour donner satisfaction au senti­ment social, les lignes agressives droites et rigides et tempérer la rapacité et les extravagances, toutes les fois que celles-ci constituent une menace pour le sentiment de personnalité. Elle fait surgir alors ce que nous appellerions une fiction directrice intermédiaire, la conscience, dont le sentiment de culpabilité abstrait constitue pour ainsi dire une exaltation anticipante :ce sont des instan­ces qui impriment aux actions et préparations engagées une transformation permettant au sujet de maintenir à un niveau élevé la valeur qu'il s'attribue, sans entamer en quoi que ce soit sa volonté de puissance et d'apparence. Nous nous trouvons ici en présence d'une compensation du sentiment d'incertitude qui, par opposition au sentiment d'infériorité primitif, repose sur une base morale. À partir de ce moment, le névrosé est à même d'éliminer avec certi­tude un grand nombre de manifestations possibles de son amour de puissance, lorsque ces possibilités impliquent pour lui une menace d'humiliation.

L'action de la tendance à la certitude se fait sentir sous beaucoup d'autres rapports encore dans la morale, dans la religion, dans la superstition, dans les manifestations de la conscience et du sentiment de culpabilité. Dans tous ces domaines, le névrosé se trouve en présence de formules et de principes rigides qui lui fournissent la certitude dont il a besoin. Il peut d'ailleurs commencer à s'exercer dans les petites choses, à éprouver ses dispositifs moraux dans des occasions insignifiantes, et il peut surtout -principiis obsta ! - se préserver de suites fâcheuses et de chute morale que sa faculté de prévoyance lui fait fortement exagérer, en ressentant par anticipation la défaite morale. Ce dernier artifice, de nature hallucinatoire, peut être mis sur le même rang que la préservation à l’aide de l'angoisse névrotique, que les scrupules de con­science, que le sentiment de culpabilité et l'angoisse tantôt se complétant dans la névrose, tantôt se succédant, se relayant. La connaissance de ce fait est d'une grande valeur pour le psychothérapeute qui est ainsi à même de se faire une idée exacte des rapports existant entre la masturbation et la névrose et de se rendre compte que le sentiment de culpabilité qui accompagne l'onanisme possède également la valeur d'un moyen de protection, de préservation. Ce sentiment de culpabilité se surajoutant à la masturbation, pour servir de frein à la poussée, à la contrainte sexuelle, il en résulte une base d'opérations qui permet au malade d'élargir ses dispositifs névrotiques, afin de mieux se défendre contre une diminution de son sentiment de personnalité. D'une façon générale, sentiment de culpabilité et masturbation fournissent aux malades (et ils sont aidés en cela par l'anticipation de « suites » telles qu'impuissance, tabès, paralysie, amnésie) des prétextes pour se soustraire à des décisions et, toujours et surtout, pour fuir avec une crainte accrue le partenaire sexuel. J'ai décrit, dans ce travail et dans d'autres, plusieurs cas de ce genre.

L'honnêteté et les scrupules de conscience vont dans la névrose jusqu'au pédantisme. Et nous ne serons pas étonnés de constater que les sujets n'appré­cient ces qualités morales que pour autant qu'elles leur fournissent un nouveau moyen d'abaisser les autres, d'entrer en conflit avec eux, de s'élever au-dessus d'eux, de se les soumettre et de les subjuguer. Le névrosé, en effet, qui, dans son désir de tout avoir, garde le souvenir du vice, se gardera bien, et mieux qu'un autre, de livrer son secret et d'aller ainsi au-devant d'une défaite cer­taine. Il s'attachera plutôt, souvent d'une façon anxieuse, à conserver par tous les moyens les apparences, il rougira lorsqu'il lui arrivera de ramasser son propre portefeuille tombé à terre, il évitera de rester seul dans une pièce chez des personnes étrangères, afin de ne pas être soupçonné de vol en cas de perte d'un objet. D'autres tiennent absolument à payer d'avance tout ce qu'ils achè­tent, à ne rien devoir à personne, et ce sont généralement des gens qui voyaient dans chaque dépense nouvelle une diminution de leur personnalité. Ces gens préfèrent mettre fin à leur frayeur, plutôt que d'éprouver une frayeur sans fin, mais ils éprouvent en même temps un sentiment de supériorité sur ceux qu'ils payent ou auxquels ils remboursent leur dû, et emploient leur temps à s'occuper de bagatelles.

Le fanatisme de la vérité, par lequel tant de névrosés sont dominés, se révèle, lui aussi (qu'on songe à l' « enfant terrible », qu'on peut considérer comme le prototype de cette catégorie), comme un acte de vengeance du faible dirigé contre une force qui le dépasse. Un catatonique me raconte qu'il est opprimé et humilié par sa femme. Une nuit, il éclata en sanglots et avoua à sa femme qu'il l'avait trompée avec une bonne. Ce fut un artifice dont, dans sa protestation virile, il se servit dans l'espoir d'obtenir le divorce. Cet artifice, qui consiste à associer à un acte répréhensible un aveu et l'expression d'un sentiment de culpabilité, nous est déjà connu. Il se trouva malheureusement que la femme, en plus de l'ascendant moral qu'elle exerçait sur le mari, disposait également de la bourse du ménage. Le patient, homme de prestige, mais faible de caractère, vivait des revenus de sa femme, ce que d'ailleurs celle-ci et sa famille ne se faisaient pas faute de lui reprocher en toute occa­sion. Pour se protéger contre l'ascendant de sa femme, pour ne pas tomber complètement sous son influence, il « arrangea », dans sa lutte pour la do­mination masculine, une impuissance psychique. Mais la femme profita précisément de cette nouvelle infériorité du mari pour l'humilier encore davantage. Son flirt avec la bonne fut sa première tentative de vengeance. Mais celle-ci ne pouvait avoir l'effet bienfaisant qu'il en attendait, dans le sens du relèvement de son sentiment de personnalité, qu'à la condition qu'elle fût suivie d'un aveu viril. Aussi s'inculqua-t-il l'amour de la vérité qui lui avait déjà souvent servi de moyen destiné à masquer des méchancetés. Le fait qu'il avoua sa faute en pleurant atteste l'hésitation qu'il éprouva devant la décision à prendre, mais lui rendit aussi plus facile cet aveu, si douloureux pour sa femme.

Les événements ultérieurs se montrèrent très défavorables au triomphe masculin de cet hermaphrodite psychique : la femme devint encore plus agressive et se plaignit à ses parents qui accablèrent le pauvre mari d'amers et humiliants reproches. Sa tendance à la sécurité s'accentuant, il tomba dans un état d'apathie ; voyant que sa faute ne lui a été d'aucune utilité, en ce sens qu'elle n'avait en rien contribué à son triomphe masculin, il fit comme si rien n'était arrivé et trouva la solution dans la fiction d'un miracle purifiant que Dieu lui aurait envoyé. A partir de ce moment, il se sentit de nouveau réconforté ; s'abandonnant à l'empire de sa fantaisie de la prédestination, il se voyait en communication directe avec Dieu, dont il recevait des ordres et des conseils, et il forgea toute une construction imaginaire, d'après laquelle il était soi-disant le prophète, l'envoyé de Dieu sur la terre. Pour échapper au senti­ment de diminution, il désignait comme un miracle la masturbation elle-même, à laquelle il se livrait fréquemment. Une de ses attitudes stéréotypiques consistait à redresser de temps à autre son corps, en tenant la tête haute, attitude que j'ai également observée chez une hystérique et que j'ai pu inter­préter comme exprimant une tendance masculine.

« Dire à chacun une amère vérité ! » C'est ainsi que peut se résumer le sens de la manière de procéder dont nous nous occupons. Le névrosé se sert de la vérité, pour faire du mal aux autres. Vous n'entendrez jamais des vérités agréables de la bouche d'un névrosé ; et lorsque cela arrive par hasard, on voit immédiatement se produire la réaction, qui consiste dans l’aggravation de son mal. Tout sentiment amoureux est perçu comme un sentiment féminin, comme un signe de soumission, et est suivi d'un sentiment de haine, à titre de protestation virile à laquelle on donne toutes les apparences de la vérité. Dans ces cas de schizophrénie on découvre également une phase dans laquelle le sujet réussit, à l'aide de certains artifices et par la tension de la fiction direc­trice, à superposer à sa protestation virile le doute au sujet de sa virilité, dans laquelle la tendance compensatrice à la sécurité pousse le sujet à prendre à la lettre un symbole de direction (à se persuader, par exemple, qu'il est profes­seur, empereur, sauveur, etc.).

L'humeur changeante et capricieuse et l'insociabilité constituent également des moyens dont le malade peut se servir à chaque instant, pour anéantir la supériorité, pour rendre impossible la manifestation de la volonté des autres. L'homme nerveux est le rageur et le trouble-fête par excellence ; guidé uni­quement par son idéal de grandeur, il est toujours plongé dans un état d'incertitude grave, cherche constamment à hypostasier, à diviniser ses pro­pres lignes d'orientation et à se mettre en travers de celles des autres. Mais ces traits se prêtent encore à un autre emploi. Dans son inadaptabilité, dans ses attaques perturbatrices, le nerveux voit une preuve des mauvaises intentions des autres à son égard, et il s'entoure du mur protecteur de ses principes, afin de pouvoir déployer dans cette enceinte, à son gré et à l'abri de toute atteinte, son sentiment de puissance. C'est alors qu'on voit surgir, par exemple, le désir d'être seul, parfois celui d'être enterré, ou des images dans lesquelles le malade se voit enterré vivant, caché dans le sein de sa mère (Grimer). J'ai souvent vu ce désir de déployer librement la puissance dans la solitude aboutir à des séjours prolongés dans les water-closets. C'est toujours pour s'assurer la domination que certains nerveux font preuve d'une souplesse exagérée, d'une plasticité qu'ils considèrent comme féminine. Mais ces malades ne s'en tiennent pas moins sur leurs gardes : bien qu'ils cherchent par cette souplesse et par cette plasticité à désarmer et à enchaîner les plus forts qu'eux, ils ne manquent jamais de dévier vers la ligne masculine et de jouir ouvertement de leur triomphe.

Le nerveux est, en outre, très difficile dans ses choix, ce qui lui fournit une arme de plus dans la lutte pour sa personnalité. Cela lui permet de déprécier tout et tous, de se soustraire aux décisions et d'affirmer ses prérogatives. Il se montrera d'un choix difficile dans les cas où cela conviendra le mieux à ses tendances et où il espérera trouver un avantage particulier. C'est en se montrant difficile dans le choix de la nourriture, d'amis, de maîtresses, de relations qu'il affirme sa supériorité, si pénible pour les autres. Tout le monde doit compter avec lui, car il est un nerveux, un malade. Ce trait de caractère se montre riche en effets, lorsque le malade s'en sert pour justifier la crainte qu'il éprouve devant le partenaire sexuel, la frayeur que lui inspire l'idée du mariage. Aucune jeune fille, aucun homme ne trouvent grâce à ses yeux, et c'est au nom d'un idéal nébuleux et inconscient qu'il se livre ainsi à la dépré­ciation de tout le monde. À d'autres moments, sous d'autres rapports, ce trait de caractère apparaît comme un « arrangement », comme une mesure de précaution adoptée par quelqu'un qui n'a pas encore surmonté le point faible de son sentiment d'infériorité : il peut également se montrer capable de se contenter de peu, « lorsque le vent souffle du nord-nord-est », lorsque sa volonté de puissance l'exige. Il faut être aveugle pour, dans les cas de ce gen­re, ne pas apercevoir l'orgueil et l'arrogance avec lesquels le malade semble condamner le monde, les hommes et les rapports sexuels tels qu'ils existent dans la vie réelle.

Le moyen auquel on recourt toujours et partout pour calmer, rassurer les enfants, lorsqu'ils se montrent mécontents, consiste à faire miroiter à leurs yeux des perspectives d'avenir susceptibles de flatter leur orgueil, à leur promettre qu'ils seront un jour plus grands, plus forts. On entend souvent les enfants eux-mêmes dire : « Quand je serai grand, je ferai ceci et cela. » Le problème de la croissance préoccupe énormément l'enfant, et son attention y est attirée sans cesse au cours de son développement : à propos de sa taille, de la pousse de ses cheveux et de ses dents et, à partir du jour où il commence à penser à son appareil sexuel, à propos des organes sexuels et des poils du pubis. Pour que l'enfant se situe dans son rôle masculin, il faut que sa person­ne et les différentes parties de son corps aient atteint certaines dimensions. Lorsque cette condition ne se trouve pas réalisée (et si nous revenons à ce qui constitue la base de l'infériorité d'organes, et plus particulièrement au rachi­tisme causal [anomalies du thymus ?], aux anomalies thyroïdiennes, à celles des glandes séminales, de l'hypophyse, etc.), son désir d'être considéré comme un homme devient protestation virile. L'enfant devient jaloux, envieux, vantard, rapace, agité et ne cesse de se comparer aux autres, surtout aux per­sonnes marquantes de son entourage, et enfin aux héros des contes et des légendes. Ses regards s'orientent alors vers l'avenir, et dans son imagi­nation, stimulée par la tendance à la sécurité, il voit tous ces désirs se réaliser, pendant que la réalité et la vie sociale reculent à l'arrière-plan. Aussi peut-on dire que chaque nerveux gaspille son temps dans l'inactivité.


73   Malleus maleficarum, ouvrage paru en 1489.

74   Eulenburg a dégagé de la même manière les rapports intimes qui existent entre l'algo­lagnie (v. Schrenck-Notzing) et la nécrophilie.

75   La foi du malade au charme qu'il exerce est tellement grande que toute résistance fournit le prétexte à de nouveaux efforts. Voir Adler, Das,Problem der Homosexualität, l.c.

76   Des surexcitations sexuelles qui se rattachent à des situations inévitables, telles que voyages en tramway, théâtre, vie mondaine, etc., constituent pour beaucoup de sujets un prétexte qui les pousse à se retirer de la société.

77   Voir Ueber Schlaflosigkeit, dans Praxis und Theorie der Individualpsychologie, l.c.

78   Ce dernier mécanisme se trouve également à la base de l'homosexualité passive, et les deux attitudes peuvent être considérées comme faisant partie du masochisme (pseudo-masochisme).

79   Chez un autre de mes malades, les bourdonnements d'oreilles représentaient le souvenir des bruits que produisent les fils télégrapbiques ; ce bruit rappelait au malade la solitude de sa triste enfance, alors que, n'ayant pour toute consolation que ses perspectives d'avenir, il se retirait souvent dans une petite gare et, tel un réseau télégraphique, étendait en imagination ses tentacules sur le monde entier. Il s'agit toujours, dans les cas de ce genre, d'une « préoccupation » qui permet au malade de différer la solution des problèmes que pose la vie et de ne s'occuper que de lui-même.

80   C'est ce qui se produit aussi, très probablement, dans le rêve qui ne fait, le plus souvent, que représenter le reflet d'un mouvement psychique dans la conscience, sans offrir au rêveur des choses compréhensibles.

81   Ainsi que nous l'avons déjà dit, l'attente du mariage constitue une des causes patho­géniques les plus fréquentes de l'aggravation d'une névrose et de l'explosion de psycho­ses. Souvent ces malades affectent le désir de se marier ; mais l'analyse montre qu'il s'agit toujours d'un désir purement « platonique ».

82   Adler, Ueber neurotische Disposition (dans Heilen und Bilden) et Furtmüler, Ethik und Individualpsychologie (E. Reinhardt, München).