4. Tendance à la dépréciation. - Indiscipline et sauvagerie. - Valeur symbolique des rapports sexuels des nerveux, -Dévirilisation symbolique. - Sentiment de diminution. - Aspiration à une vie ayant pour programme l'égalité de la femme et de l'homme. - Simulation et névrose. - Les substituts de la virilité. - Impatience, insatisfaction et taciturnité.

La tendance irrésistible du nerveux à orner son idéal de personnalité de traits masculins, auxquels il attribue une valeur plus grande, se heurte à des obstacles que lui oppose la réalité et, surtout, le sentiment social : aussi se voit-il obligé d'imprimer à ses lignes d'orientation un changement de forme et à emprunter des voies détournées pour atteindre un but conforme à sa conception de la virilité. Ce qui le déroute et l'induit en erreur, c'est son désir de réaliser un idéal en soi irréalisable. Lorsqu'en suivant la ligne principale de la protestation virile il subit une défaite ou est seulement envahi par le pressentiment d'une défaite, il s'engage dans des chemins de traverse et, s'aidant de certains artifices, s'efforce de substituer au but principal un autre, qu'il considère provisoirement comme équivalent. C'est alors que commence généralement ce processus de transformation psychique que nous qualifions de névrose et qui ne se déclenche que pour autant que la fiction directrice, au lieu d'aider le malade à se rendre maître de la réalité, est perçue par lui comme une source de troubles : c'est ce qu'on observe dans la neurasthénie, l'hypo­condrie, la névrose d'angoisse, la névrose obsessionnelle et dans l'hystérie. Dans la psychose, la fiction directrice, dans laquelle se résume l'aspiration à la virilité, apparaît revêtue de symboles et d'images de provenance infantile. Le patient ne se comporte plus alors comme dans la névrose, c'est-à-dire comme voulant être viril, être placé au-dessus, mais, recourant une fois de plus à l'artifice de l'anticipation, il se conduit comme s'il était déjà ce qu'il voulait être ; et c'est seulement en passant, généralement tout à fait au début, comme pour justifier sa prétention (dépression, manie de la persécution, phobie du péché, de l'appauvrissement),qu'il invoque sa situation inférieure, non Virile, féminine. Ce qui caractérise essentiellement la psychose, c'est qu'elle est étrangère à ce qui « nous lie tous », c'est-à-dire à la logique.

Pour donner un peu plus de clarté à mon exposé, je décrirai quelques-uns des traits de caractère des nerveux, aussi bien ceux qui tendent en ligne droite vers l'idéal de Personnalité au contenu viril que ceux qui suivent cette ligne droite d'assez près pour qu'on puisse dire qu'il ne s'agit que de détours insignifiants, empruntés par la protestation virile. Les uns et les autres sont considérés généralement comme des traits masculins, actifs, ce qui permet au nerveux d'invoquer, à l'appui de sa conception, la manière de voir courante. Mais nous avons eu l'occasion de montrer précédemment que le choix des traits masculins est conditionné par le but final fictif et ne dépend que dans une mesure fort restreinte du jugement conscient du malade ou même de l'observateur. Pour affirmer sa protestation virile, le nerveux se sert également de moyens qui ne sont pas toujours ou ne sont que partiellement considérés comme masculins par la logique courante : coquetterie, tendance au menson­ge, etc. Parmi les traits de caractère qui servent plus directement aux fins de la protestation virile, nous citerons ceux qui sont en rapport avec la tendance, souvent consciemment exprimée, à être un homme complet, à être courageux, agressif, franc, dur, cruel, à dépasser les autres par la force, l'influence, la puissance, l'intelligence, etc.

Lorsque le sentiment d'infériorité, qui est à la base de ces traits de carac­tère (et qui résulte de la prévision ou du pressentiment d'une défaite inéluc­table), exige des compensations rassurantes plus fortes, il se produit un renforcement des dispositifs de combat qui permettent au malade de tendre au même but, qui est celui de supériorité virile, en suivant des voies détournées, d'une manière plus abstraite, à la faveur d'autres traits de caractère, souvent opposés à ceux que nous venons de citer, mais coexistant avec eux. Le ner­veux peut alors, sans cesser d'être insolent et provocant, se montrer souple et modelable, être, selon les besoins, présomptueux ou modeste, brutal ou doux, courageux ou lâche, autoritaire ou humble, viril ou efféminé : il se montre ainsi on ne peut plus opportuniste, car il s'agit pour lui avant tout de se préserver d'une défaite, de relever par des moyens détournés son propre senti­ment de personnalité ou d'abaisser, d'humilier les autres.

Or, nous savons par l'exemple des femmes et de certains personnages historiques que la faiblesse, l'humilité et la modestie sont souvent des armes de lutte aussi efficaces que les qualités contraires.

Il est toujours facile de se rendre compte de la domination qu'exercent sur les malades les idoles qu'ils ont eux-mêmes créées, autrement dit la fiction directrice et les fictions auxiliaires qui s'y rattachent. Mais dans les psychoses cette domination est un fait qui saute aux yeux. J'ai eu l'occasion de traiter une jeune fille de vingt-deux ans qui était affligée d'incontinence nocturne, était souvent prise pendant le jour d'accès de colère ou de mauvaise humeur, se trouvait sous l'obsession d'idées de suicide et vivait sur un pied de guerre avec tout le monde, sauf avec moi. Cette jeune fille eut un rêve dont l'analyse nous permettra de montrer que toutes les anomalies que je viens d'énumérer, ainsi que d'autres traits de caractère qu'elle présentait, tels que désir de domination, obstination, état d'angoisse, constituaient des manifestations de sa protestation virile ; mais j'espère pouvoir montrer en même temps que celle-ci était déter­minée par une infériorité constitutionnelle de l'appareil urinaire qui, jointe à la laideur de la malade et à la lenteur originelle de son développement mental, par suite de son état thymico-lymphatique, avait provoqué la formation d'une ligne d'orientation exagérément masculine. Pour abréger mon exposé et le rendre plus intelligible, je dirai au préalable que la malade utilisait dans sa névrose protectrice ses souvenirs d'enfance, et quant à son incontinence noc­turne, elle faisait intervenir ce symptôme toutes les fois que son sentiment de personnalité subissait une diminution. La formidable puissance de la tendance à la dépréciation se manifestait dans la manière dont la malade arrangeait ses crises qui mettaient sa mère dans un état de désespoir impuissant, ainsi que dans la manière, généralement méchante et vilaine, dont elle déclinait toute responsabilité de la faute commise, en la rejetant sur d'autres, avec l'intention de les humilier. C'est ce qui apparaît nettement dans le rêve suivant :

Ma mère montre à mon amie la couverture sale du lit. Nous commençons à discuter. Je dis : « la couverture est à toi », et me mets à pleurer à chaudes larmes. Je me réveille inondée de pleurs.

Peu de temps auparavant, elle me raconta qu'il lui arrivait souvent de se réveiller en pleurant, sans savoir pourquoi 83. En tenant compte de la genèse de la maladie que je commençais déjà à entrevoir, j'ai pu conclure que les larmes représentaient chez notre malade un artifice, très fréquent d'ailleurs chez les enfants, par lequel elle cherchait à atténuer la supériorité de sa mère. Après m'avoir fait le récit de son rêve, elle ajouta : « Vous êtes sans doute convaincu que vous avez découvert la véritable cause de mes pleurs. » Au cours du traitement psychothérapique, on entend souvent des remarques de ce genre, dont l'intention critique constitue une manifestation de la tendance à la dépré­ciation dirigée contre tout le monde. Étant donné le ton, somme toute assez conciliant, avec lequel la malade formula cette remarque et étant donné l'ab­sence de réactions plus violentes, je crus pouvoir conclure qu'elle était en voie de guérison, en ce qui concerne l'incontinence nocturne. Jusqu'alors elle me répondait toujours, dans des occasions analogues, avec violence et passion, que je me trompais, ou bien ne me soufflait mot de rêves et idées qu'elle croyait pouvoir m'intéresser. Très souvent même elle oubliait les uns et les autres. Ce qui confirma ma conclusion, c'est le fait, qui me fut plus tard communiqué par la malade elle-même, qu'aussitôt après le rêve elle retira la couverture, pour la nettoyer en secret, ce qui ne lui était jamais arrivé aupa­ravant, puisqu'elle tenait à ce que l'aspect de la couverture salie n'échappât pas à la vue de sa mère.

Pour expliquer son rêve, elle me fit part de sa certitude que la mère avait parlé à toutes leurs connaissances du défaut dont était affligée sa fille. Tous les parents paraissent d'ailleurs au courant de ce défaut. Un de ses oncles maternels lui dit un jour, avec l'intention évidente de la consoler, que lui-même et un de ses frères (donc deux frères de la mère de la malade) avaient pendant longtemps souffert de cette anomalie. Dans son rêve, elle semble adresser ce reproche à sa mère : ce défaut me vient de ta famille, c'est de ta faute si je salis le lit (autrement dit : « c'est toi qui salis le lit »). Elle me raconta ensuite qu'en changeant de linge, elle confondait souvent une taie d'oreiller avec un drap ; celle-là,  ajoute-t-elle, est fermée, celui-ci ouvert, et dans le coffre les deux objets sont faciles à confondre.

Derrière ces idées se cache le problème d' « ouvert-fermé », comme expression, facile à reconnaître, de l'opposition entre les sexes. Elle accuse la mère de sa maladie, mais aperçoit aussitôt dans la nature féminine de la mère la cause et la raison de ses souffrances et montre dans la protestation virile de son rêve le peu de valeur qu'elle attache à la différence entre l'homme et la femme. George Sand prétendait de même qu'il n'existe qu'un sexe. Les querelles et les pleurs forment la principale modalité de son attitude agressive à l'égard de la mère dont elle cherche par ce moyen, ainsi que par la persis­tance de son incontinence nocturne, à atténuer la supériorité. Et il résulte d'autres perspectives de sa psyché névrotique que son incontinence lui sert également de moyen d'échapper à l'homme, au mariage, à la soumission au pouvoir masculin.

Voici les changements de forme successifs qu'avait subis sa fiction mas­culine : au début, la malade voulait être un homme ; pendant la phase de traitement dont il a été question plus haut, ce désir a fait place à celui d'être supérieure à la mère, comme un homme est supérieur à la femme ; vers la fin du traitement elle ne pensait plus qu'à humilier la mère, par des moyens féminins. Dans un rêve, donc dans une tentative préliminaire, dans une ébauche, cette ligne d'orientation apparaît en conformité avec notre manière de voir, d'une façon particulièrement manifeste :

Je suis couchée dans un lit en flammes. Autour de moi tous pleurent de désespoir. Je ris aux éclats.

Ce rêve a été précédé de conversations et de réflexions sur l' « amour libre ». Dans l'esprit de la patiente, le lit en flammes symbolise les joies de l'amour. Conformément à notre conception du rêve, nous traduisons : « Que serait-ce si je m'adonnais à l'amour libre ? Ma mère en serait déshonorée, mais moi, je me moquerais d'elle, je lui serais supérieure. » J'attire l'attention sur la notion de « brûler » qui, en opposition avec « eau » (incontinence) 84, provient dans beaucoup de cas de la superstructure psychique de la fonction urinaire. Et qu'on remarque la description imagée qui utilise ce « langage urinaire ». Le « rire » de ce rêve-ci constitue le pendant des « pleurs » du rêve précédent. L'un et l'autre expriment des intentions agressives visant à la défaite de la mère. L'impossibilité d'expliquer ce cas par un dédoublement de la person­nalité saute aux yeux, et l'hypothèse d'un désir sexuel réel ne serait pas moins erronée. La malade ne se servirait de ce désir que s'il devait l'aider à diminuer la mère, à revêtir le rôle de l'homme dominateur.

La fiction de l'égalité avec l'homme existe, sous une forme ou sous une autre, chez toutes les femmes et jeunes filles. Ainsi que je viens de le montrer à propos de la malade dont il est question ici, la réalité impose à la protes­tation virile un changement de forme, l'oblige à se voiler, à se masquer. Il est également essentiel, lorsqu'on analyse des femmes névrosées, de découvrir dans leur vie psychique le point exact où commence leur protestation contre le sentiment qu'elles ont de leur féminité. On y parvient toujours, car la tendance au relèvement du sentiment de personnalité impose aux malades la cons­truction de lignes d'orientation protectrices, en opposition avec l'idée du « féminin ». Chez les jeunes filles et les femmes normales, il s'agit le plus souvent d'idées d'émancipation, d'hostilité contre l'homme et ses prérogatives. Par la manière de s'habiller, de se tenir, de concevoir le monde, par la transformation des mœurs et des lois, on cherche à diminuer la distance qui sépare l'homme de la femme, ce qui exalte encore davantage la protestation virile des nerveux. On adopte pour les vêtements des modes tranchantes, mais aussi d'une simplicité masculine, on allonge souvent certaines parties du costume et on affectionne des chaussures montantes. Ou encore ces malades repoussent tout vêtement ayant un caractère essentiellement féminin. Elles manifestent souvent une répulsion particulièrement marquée pour le corset, comme cause de gêne et de contrainte ; mais cette attitude peut également servir à d'autres fins : à soustraire, par exemple, la malade aux sorties mon­daines, dans le but de contrarier, de froisser la mère. La manière de se com­porter et les mœurs des femmes névrosées ont un caractère masculin tellement prononcé qu'il échappe difficilement à l'observation. Ce caractère et ces mœurs se révèlent souvent par l'habitude qu'ont ces personnes de croiser les jambes, les bras, de marcher toujours à gauche de la personne qui les accompagne (place généralement réservée à l'homme), de ne souffrir personne devant elles, lorsqu'elles sont debout (dans le tramway, par exemple). La valeur exagérée qu'elles attachent en théorie à tout ce qui est masculin est contrebalancée, chez ces malades, par le peu de cas qu'elles en font dans la vie pratique. Dans leurs rapports sexuels c'est l'anesthésie qui domine. Elles préfèrent des variantes masculines ou humiliantes pour l'homme.

La psyché névrotique de l'homme présente une évolution analogue. Il part d'une sensation fictivement féminine pour aboutir au sentiment de la mas­culinité complète. Chez un de mes patients, qui était atteint d'asthme nerveux, ce dynamisme apparaissait avec une netteté remarquable. Il a eu une enfance frêle et maladive et avait souffert de diathèse exsudative, dont Strümpell a fort bien montré les rapports avec la névrose. Souffrant de catarrhes répétés, il a réussi de bonne heure à accaparer toute l'attention de sa mère, à la subjuguer comme une esclave. Elle ne le laissait pas une minute, le gardait la nuit dans sa chambre et cédait à tous ses désirs. De bonne heure, il avait été confié à une sévère gouvernante qu'il n'avait pas réussi, malgré ses accès de colère et de révolte, à plier à ses volontés. En sa présence, il se sentait faible, et il apprit ainsi le chemin de la ruse infantile pour se soustraire à sa sévérité : simulation et exagération des troubles catarrhaux, toux provoquée, irritation de la muqueuse du larynx et des bronches par une sorte de respiration forcée, accès d'asthme qu'il provoquait, comme dans la défécation difficile, en contractant le diaphragme et en fermant violemment la glotte. Il ne tarda pas à se rendre compte que c'est à cause de ces troubles qu'il couchait dans la chambre de sa mère ; aussi réussit-il peu à peu à mettre sur pied une sorte de dispositif asthmatique qu'il pouvait activer inconsciemment toutes les fois que, pour réaliser son but fictif, il voulait imposer sa volonté à tout son entourage, y compris la gouvernante. Il obtint bientôt ce qu'il désirait : la gouvernante reçut l'ordre de le traiter avec douceur et de s'abstenir de le frapper.

Nous voyons ainsi que son idéal de personnalité avait à sa disposition une arme, névrotique il est vrai, qui lui permettait d'échapper à une défaite, d'étouffer le sentiment de son infériorité primitive, toutes les fois que ce sentiment surgissait ; et il arrivait à ce but en ayant recours à des moyens détournés : c'est-à-dire non plus par l'insolence, la désobéissance, la colère, le courage, l'attitude virile, mais par une sorte de ruse, d'astuce, par la lâcheté et en se mettant sous la protection de la mère, bref par une attitude qui n'avait rien de viril, qui en était tout le contraire. Ce biais, hypostasié et élaboré au point qu'il était devenu un mécanisme fonctionnant à l'insu même du malade, lui avait fourni les moyens de protection et de défense dont il avait besoin dans la vie. Son symptôme névrotique était étayé, comme par autant de con­treforts, par ses traits de caractère auxiliaires, tels que le désir de tout avoir, le désir de domination, l'entêtement, la prétention de toujours avoir raison, ainsi que par la lâcheté, par le manque de courage devant toute nouvelle entreprise, par la crainte que lui inspiraient hommes et femmes et par la tendance à la dépréciation, toujours en éveil, qui s'y rattachait, en en formant pour ainsi dire, comme dans tous les cas de ce genre, le corollaire, et qui, associée à l'impulsion agressive, jouait dans sa vie un rôle de premier ordre.

Notre malade se trouva ainsi en possession d'un nouvel organe, d'un moyen qui lui permettait de s'affirmer d'une façon particulière, de s'emparer du monde dans lequel il vivait, en accaparant toute l'attention et toute la sollicitude de sa mère, en monopolisant le pouvoir de protection de celle-ci. Il se sentait auprès d'elle en sécurité comme nulle part ailleurs, comme auprès d'aucune autre femme, et il arriva que, poussé et encouragé par la nécessité, il devint amoureux de sa mère, d'un amour qui, envisagé de près, se réduisait à la tyrannie pure et simple. Des fantasmes portant sur la grossesse lui inspi­raient la sensation humiliante d'un rôle féminin et alternaient souvent avec des idées de castration et des fantasmes dans lesquels il se voyait transformé en femme. Son penchant irrésistible à la masturbation représentait une tendance à s'émanciper victorieusement de la femme, à se soustraire à une défaite, à se comporte virilement, et se prolongeait en idées de grandeur servant au même but, masturbation et idées de grandeur étant au même titre des modes d'expression de sa protestation virile. Il voyait une représentation imagée et concrète de son infériorité et de son allure féminine dans la prétendue petitesse, tendancieusement exagérée, de ses organes génitaux. Il avait pris l'habitude, depuis son enfance, d'attribuer tous ses échecs et toutes ses défaites à la petitesse de son pénis, de grouper toutes ses perceptions d'après cette manière de voir et d'après le schéma antithétique « masculin-féminin » qui s'y rattache. Le « petit pénis » était à. ses yeux la notion-limite figurée qui sépa­rait le masculin du féminin, et j'ai pu m'assurer que, de même que la manière de se comporter du patient, cette notion-limite reposait sur l'idée d'un herma­phrodisme corporel et psychique, avec toutes les situations tragiques qu'elle engendre. Rien d'étonnant si, dans l'analyse psychologique de cas pareils, présentant le mode d'aperception à la fois masculin et féminin, qui forme une des bases de la psyché névrotique, on se heurte toujours à des situations sexuelles. Mais celles-ci ne doivent être considérées que comme un modus dicendi, comme une sorte de jargon et de mode d'expression imagé, la force, la victoire, le triomphe s'exprimant par des symboles empruntés à la sexualité masculine, la défaite étant représentée par des symboles sexuels féminins, tandis que les artifices névrotiques servent à la fois de symboles masculins et féminins, parfois aussi de symboles empruntés à l'hermaphrodisme ou à des perversions. C'est du symbolisme herrnaphrodique qu'on peut déduire facile­ment la tendance à déprécier le partenaire (sexuel).

Nous ne tardâmes pas à constater qu’en plus de son mode d'expression sexuel, notre malade présentait encore un mode d'aperception qui reposait sur l'opposition entre l'inspiration et l'expiration et était entretenu par l'état d'infériorité de ses organes respiratoires, y compris les fosses nasales. Il est vrai que, même à l'état normal, nous nous faisons souvent comprendre à l'aide d'images de ce genre, et un soupir de soulagement exhalé par une poitrine oppressée peu fort bien être interprété comme signifiant l'entrée d'air frais dans les poumons. C'est encore en manière de « pantomime » et en souvenirs des courses à pied auxquelles il avait pris part étant jeune garçon, que le malade pouvait représenter par une respiration haletante la lutte pour le premier rang, le désir d'arriver le premier au but. Dans un rêve qu'il fit pen­dant la dernière phase du traitement, il utilisa, pour donner une représentation « respiratoire » de sa virilité, son aptitude à siffler qui doit être interprétée comme ayant, bien entendu, un sens figuré :

Il me semblait entendre 4 personnes siffler. Je m'aperçois que je suis capable de siffler aussi bien qu'elles. Peu de temps auparavant, il s'était lié avec la gouvernante de la famille de son frère marié et lui avait un jour demandé si ce frère faisait de fréquentes visites nocturnes à sa femme. La jeune fille avait répondu négativement. Savoir siffler est l'idéal de tous les jeunes garçons, et même beaucoup de petites filles cherchent souvent à acquérir cette aptitude, qui constitue à leurs yeux une des manifestations de l'attitude masculine. Dans le rêve dont il s'agit, notre malade cherche à se rendre compte s'il peut se comparer avantageusement aux membres mâles de sa famille, et s'élevant au-dessus du sentiment de son infériorité féminine, il arrive à cette conclusion qui résume sa protestation virile

« Je puis me considérer comme l'égal de tous les quatre. »

Ce cas a apporté une confirmation de plus à ma manière de voir, d'après laquelle la nature et l’ampleur que la libido sexuelle revêt dans la représen­tation du nerveux sont conditionnées par son but final fictif, de sorte qu'il est permis de considérer comme inconsistante toute conception psychologique qui considère que le facteur libido est constitution bellement : donné et voit dans les transformations et l'évolution de ce facteur l'essence de la névrose. Les désirs et excitations sexuels sont particulièrement faciles à provoquer, à « arranger », car ils sont toujours, d'une manière quelconque, subordonnés à la protestation virile. Une identification entre la virilité et la sexualité s'effectue dans la névrose à la faveur d'une abstraction, d'une symbolisation, du « lan­gage d'organes » figuré, et c'est grâce à cet artifice déformant que des images sexuelles abondent dans les représentations du nerveux.

La prétention d'avoir toujours raison et l'esprit querelleur, plus ou moins dissimulé, se rattachent étroitement à la tendance à la dépréciation et posent au psychothérapeute de graves problèmes d'ordre tactique et pédagogique. Ces deux traits de caractère trahissent toujours le point faible, le sentiment d'infériorité qui pousse le patient à chercher une compensation. Nous avons un moyen très simple de déceler dans chaque cas l'agressivité névrotique du patient. Il suffit de postuler que le nerveux se sent dépouillé de sa complète virilité, qu'il se sent diminué, et d'observer par quels artifices il cherche à remédier à cette diminution, à en obtenir une surcompensation. Avant tout, il convient de ne pas attribuer une importance trop grande à ses manifestations verbales, et en particulier de ne pas se laisser impressionner par ce qu'il dit de sa « volonté ». Il faut imiter l'exemple d'Ulysse qui se bouchait les oreilles pour ne pas se laisser prendre aux paroles de Circé. Pour être convaincu d'une bonne volonté, il faut la voir et ne pas se contenter de croire sur parole ; on fera des constatations très intéressantes, si l'on adopte l'attitude d'un spectateur assistant à une pantomime. On constatera alors l'existence d'une foule de dispositions, de traits de caractère, de symptômes et de syndromes suscepti­bles de représenter un organe pour ainsi dire abstrait, mais on aura bien soin de se comporter, comme si on était en présence d'une énigme qui attend encore sa solution. C'est que cet organe abstrait, qui n'est autre que la névrose ou la psychose, est d'origine masculine et est destiné à empêcher la chute du sentiment de personnalité du patient, à aider celui-ci à se rapprocher de son but final, c'est-à-dire de la virilité aussi complète que possible. Mais la dure réalité échappe à l'emprise de cette fiction, qui est obligée d'emprunter des voies singulièrement détournées, de courir après des succès partiels ou apparents qui ne diminuent en rien la distance qui sépare le patient de son but 85. L'assistance du psychothérapeute qui, dans certains cas, fort rares d'ailleurs, peut être remplacée par l'action qu'exercent les vicissitudes de la vie, aboutit, lors de chaque insuccès, à accentuer la « volonté de paraître », à renforcer les lignes abstraites, théoriques, de l'ancienne fiction directrice. La tendance à la dépréciation est un des principaux détours dont se sert cet organe abstrait, c'est-à-dire la protestation virile. S'il en a été si souvent ques­tion ici, c'est parce qu'elle apparaît avec une netteté indéniable en présence du médecin et par rapport au médecin et qu'elle exprime toujours la force de l'impetus névrotique. La tendance à la dépréciation, qui ne manque dans aucun cas, permet au médecin d'ouvrir au malade une vue sur sa propre situation ; et c'est elle encore qui se trouve à la base du phénomène auquel Freud a donné le nom de résistance, en le considérant à tort comme la suite du refoulement de pulsions sexuelles. C'est avec cette tendance que le malade se présente chez le médecin, et c'est elle encore, considérablement affaiblie, qu'il emporte chez lui, comme c'est aussi le cas de l'homme « normal », après la fin du traitement. Seulement, chez l'homme normal, la faculté d'introspection, plus développée, s'oppose aux manifestations de cette tendance et pousse le sujet à la tempérer et à chercher, pour satisfaire son désir d'ascension, d'autres voies et d'autres moyens.

On ne doit pas hésiter à interpréter les manifestations du doute, de la critique, les oublis, les retards, les exigences de toute sorte que formule le patient, les aggravations qui suivent les améliorations, le silence obstiné et la tendance à se complaire dans les symptômes, comme des moyens efficaces dont le malade se sert pour déprécier tout le monde, y compris le médecin. On se trompera rarement en procédant ainsi, et le p1us souvent l'existence simul­tanée de phénomènes tendancieux présentant la même orientation et la comparaison de ces phénomènes entre eux apporteront une confirmation de cette manière de voir. Il s'agit souvent de manifestations extrêmement sub­tiles. Dois-je ajouter que, pour être à l'abri de toute surprise, le médecin doit posséder une vaste expérience des manifestations de la tendance à la dépréciation et être profondément familiarisé avec elles ? Et qu'en procédant avec beaucoup de tact, en renonçant aux avantages que lui confère son autorité, en faisant preuve d'une amitié invariable, en témoignant un vif intérêt et un sentiment raisonné à un malade toujours prêt à la lutte, mais qui ne doit pas être considéré comme un adversaire, le médecin se place dans des conditions éminemment favorables au succès du traitement ?

À un de mes malades, atteint de bégaiement, je crus utile un jour de pré­senter un dessin représentant la forme et la position du larynx. Au lieu d'emporter ce dessin chez lui, comme il en avait eu l'intention, afin de l'étudier et d'y réfléchir, il l'oublia sur ma table. Le lendemain, il arriva avec un quart d'heure de retard, se rendit tout d'abord dans les cabinets, me parla d'un autre patient qui s'était plaint de moi et me fit part, après un certain silence, du rêve suivant -

Je rêvais que j'examinais un dessin. D'un cercle partait un cylindre qui, au lieu d'avoir une direction droite, se dirigeait latéralement.

L'interprétation a montré qu'il s'agissait du dessin représentant le larynx qui y figurait précisément par sa partie inférieure. Dans le rêve, le patient discute avec moi, comme s'il voulait dire : « et si mon médecin s'était trom­pé ? ». Il observe ainsi à mon égard une attitude de méfiance, la crainte d'être roulé ; et il dirige en même temps contre moi sa tendance à la dépréciation qui s'exprime, sans qu'il en ait conscience, par l'oubli, le retard, le récit ten­dancieux dans lequel il est question d'un malade qui est mécontent de moi, par le silence et enfin par sa velléité, dans le rêve, de me donner tort Nous som­mes fondés à supposer que le patient utilisait son bégaiement dans le même but, c'est-à-dire contre moi. Malgré de nombreuses différences de temps, de lieu et de personnes, il m'attribue le rôle d'un de ses anciens professeurs qu'il avait souvent l'habitude de contredire, et il le fait, afin de pouvoir employer contre moi ses anciens procédés 86. C'est ce que j'ai pu conclure des remarques qu'il a faites au sujet de son rêve, ainsi que du fait qu'il s'accrochait à sa maladie et s'y complaisait, afin de s'assurer ainsi une supériorité sur le père, c'est-à-dire afin de pouvoir humilier celui-ci.

Une malade vient me trouver, se plaignant de dépression, d'idées de suici­de, d'accès de larmes spasmodiques et de penchants lesbiens. Ayant soup­çonné, après quelque temps de traitement, la présence d'une affection de l'appareil génital, je l'adresse à un gynécologue qui l'opère d'un gros fibrome et lui promet la guérison de la névrose à la suite de cette opération. Une fois opérée, la malade retourne chez elle et m'écrit que le gynécologue ne s'est pas trompé dans son pronostic. Ayant lu dans les journaux qu'il devait opérer une comtesse, elle espérait toutefois qu'il le ferait avec plus de succès que dans son cas à elle. Bientôt après, elle revint me voir, me fit des objections à propos d'un de mes ouvrages qu'elle avait réussi à se procurer, me fit part du très vif intérêt qu'elle portait à ma méthode de traitement et m'avoua que son état restait le même qu'avant l'opération. D'après ce qu'elle me raconta de l'évolution de sa maladie, au cours du traitement, j'ai pu conclure qu'elle vivait sur un pied de guerre avec tout son entourage, qu'elle dominait totalement son mari, haïssait la petite ville et avait avec une de ses amies des rapports dans lesquels elle jouait, aussi bien au point de vue sexuel qu'au point de vue psychique, le rôle de l'homme. Elle  redoutait par-dessus tout la maternité, ne supportait pas les rapports sexuels avec son mari qui lui paraissait trop lourd. Ce dernier étant venu la voir un jour pendant le traitement, elle fit la nuit suivante un rêve dans lequel il lui semblait voir toute la pièce en flammes.

Elle ajouta spontanément que c'était là un rêve typique qui revenait régulièrement, ou à peu près, à l'époque de ses règles. Cette fois les règles étaient à peine commencées. Le rêve apparut nettement comme une tentative d'utiliser une situation féminine (menstruation) en vue de la protestation virile (refus de se soumettre à des rapports sexuels). Si l'interruption du traitement ne m'avait pas empêché de pousser l'analyse à fond, j'aurais certainement découvert des souvenirs se rapportant à une incontinence nocturne pendant son enfance (pour les rapports entre « flammes » et « fibrome », voir Anhang » de ma Studie). Je reçus peu de temps après une lettre dans laquelle la malade me faisait part de son intention de vivre désormais en paix avec son entourage. Je suppose qu'il ne lui a pas dû être facile de réaliser cette intention.

La désobéissance, la sauvagerie, la mauvaise éducation peuvent également être utilisées par les malades comme des preuves en faveur de leur inaptitude à remplir le rôle féminin. Les préparatifs commencent dès la première enfance et aboutissent progressivement à développer l'habitude de certains gestes physiques et psychiques, de certaines expressions de la physionomie, de cer­taines dispositions affectives et d'une mimique particulière, tandis que le caractère se constitue en conformité avec le but poursuivi et laisse entrevoir, longtemps à l'avance, l'attitude future de la malade. Dans beaucoup de cas, les traits de caractère présentent, pour ainsi dire, une expression rectiligne et directe de la protestation virile. Mais dans d'autres cas la fiction directrice subit des transformations, soit à cause de certaines oppositions que le sujet rencontre, en suivant sa ligne principale, et qui sont représentées le plus souvent par une défaite réelle ou par une menace de défaite, soit (et cela revient au même) à cause des obstacles, qui lui apparaissent invincibles, que lui oppose la réalité. C'est alors qu'à la faveur soit de l'angoisse protectrice, soit du sentiment de culpabilité protecteur, soit enfin de traits de caractère opposés (« dissociation » des auteurs), il dévie de la ligne principale et emprunte le détour névrotique. Mais ses dispositifs ne disparaissent pas pour cela. Le seul changement survenu consiste en ce que la névrose l'ayant rendu exagérément circonspect, le malade réagit par les manifestations détournées de l'angoisse, du sentiment de culpabilité, de l'attaque ou de la crise, alors qu'il devrait réagir par les moyens directs que peuvent lui fournir ses dispo­sitions plus primitives à la colère, à la fureur, à l'agressivité. On se trouve souvent en présence de souvenirs tendancieusement groupés et relatifs à des excès, le malade cherchant à se convaincre qu'il est tourmenté par des convoitises dépassant toute mesure, par des désirs sensuels, démoniaques, criminels, et inventant toutes sortes d'absurdités, des malheurs et des désastres imaginaires, destinés à entretenir chez lui l'esprit de circonspection et de prudence. Ou encore la déviation de la ligne droite, c'est-à-dire de l'agressivité virile, s'effectue immédiatement avant une grave décision à prendre, comme on en voit des exemples dans la vie amoureuse d'un grand nombre de névro­sés. Sous l'influence de la tendance à la sécurité, cette déviation peut s'effectuer dans le sens d'une perversion, tandis que d'autres malades en vien­nent, sous l'influence de la même tendance, à rechercher la protection du père, de la mère, de Dieu, à s'adonner à l'alcoolisme, à devenir les fanatiques d'une idée. Le désir de s'élever ou, tout au moins, de dépasser toutes les autres femmes en n'usant que de moyens féminins, aboutit souvent chez les femmes névrosées à la manie de la propreté, à la « maladie du nettoyage », à la soumission masochiste ou à la coquetterie, au désir de plaire et de flirter en toute occasion. L'exaltation de l'impulsion sexuelle qu'on constate chez certaines de ces malades, loin d'être de nature constitutionnelle, se rattache à la fiction et se produit sous l'influence de l'attention tendancieuse et continue que la malade concentre sur le domaine érotique. On peut en dire autant de la perversion et de la libido en apparence atténuée qui surgissent en empruntant le détour de la névrose. Toutes les manifestations sexuelles de la névrose sont de nature symbolique.

La crainte qu'inspire la supériorité de l'homme et la tendance à la dépré­ciation que cette crainte déclenche chez la femme névrosée se présentent souvent, à la faveur de perspectives névrotiques opposées, sous l'aspect de fantasmes de dévirilisation, de démasculinisation. Cela apparaît avec une évidence particulière dans les rêves de ces malades et se rattache à d'autres procédés de dépréciation que nous connaissons déjà. Nous citerons un des rêves de cette catégorie. La malade était venue réclamer des soins pour une idée obsessionnelle dont elle était affectée depuis qu'elle avait été opérée d'une fistule. Elle se plaignait en même temps d'être sujette à des états d'excitation. L'idée qui l'obsédait était celle-ci : « Je ne pourrai jamais arriver à rien. » Dès notre première entrevue, elle m'avoua qu'elle doutait fort que je fusse à même « d'arriver à quelque résultat » par mon traitement. Cette même manie de dépréciation avait donné le ton à son rêve : Je m'écrie en rêve : Marie, la fistule est de nouveau là !

L'opérateur lui avait promis la guérison complète, et sa promesse s'était réalisée. Ayant eu envers elle certaines obligations, il n'avait pas voulu accepter d'honoraires. La patiente avait violemment protesté contre ce qui lui était apparu comme une humiliation. Pendant quelque temps, elle avait été tourmentée par l'idée qu'elle devait trouver un moyen quelconque de s'ac­quitter de sa dette. « Marie » est le nom de sa domestique à laquelle elle n'avait jamais parlé d'opération. Si la fistule se reproduisait, elle irait, sans perdre une minute, trouver l'opérateur pour lui dire ce qu'elle pensait. C'est Marie, la domestique, qui (dans le rêve) représente l'opérateur. La patiente postule, parce que cela répond à son désir de virilité, que le médecin a mal opéré, qu'il n'a pas tenu sa promesse, et elle l'assimile de ce fait à une femme et à une domestique. Elle veut dire par ce rêve que c'est seulement si la situa­tion était renversée, c'est-à-dire si elle était homme, qu'elle pourrait parvenir à tout ce qu'elle voudrait.

Examinez les analyses publiées par les adhérents de n'importe quelle ten­dance psychologique : vous y découvrirez toujours le mécanisme de la protes­tation virile névrotique. Voici l'analyse d'un cas de migraine qui nous fait assister une fois de plus au jeu de ce mécanisme.

Une malade raconte qu'étant enfant, elle se querellait toujours avec ses frères, plus âgés qu'elle, parce qu'elle voulait les dominer. Des souvenirs de ce genre, lorsqu'ils surgissent et sont communiqués spontanément, doivent toujours faire penser à une attitude de lutte contre la domination masculine.

Et on ne se trompera jamais, en soupçonnant l'existence d'autres traits de caractère en rapport avec la même attitude, avec le désir d'être l'égale de l'homme. Sans être influencée le moins du monde, la malade nous raconte encore qu'elle n'avait guère eu que des garçons pour compagnons de jeux et qu'elle avait toujours été traitée par eux « sur un pied d'égalité ». Cette manière de s'exprimer trahit assez nettement sa satisfaction, ainsi que la grande valeur qu'elle attribue au sexe masculin. C'est cette haute estime dans laquelle elles tiennent les hommes en général qui rapproche les jeunes filles de leur père, sans que ce rapprochement repose nécessairement sur une atti­rance sexuelle ou sur le complexe d'inceste. Au cours de son évolution ultérieure, notre malade était restée fidèle à son point de départ. Ayant surpris un jour sa mère en flagrant délit de mensonge, elle prend le père pour modèle de véracité et d'exactitude et cherche à développer en elle ces qualités paternelles 87. Elle se rappelle avoir souvent entendu le père exprimer ses regrets qu'elle ne fût pas née garçon, et il désirait beaucoup qu'elle fît des études. Cette situation fit naître naturellement un sentiment de personnalité à base d'ambition. Mais, d'autre part, elle était d'une timidité qui l'étonnait elle-même et étonnait les autres et qui fit crouler un grand nombre de ses projets. La timidité se retrouve d'ailleurs dans les antécédents d'un très grand nombre de névrosés. Elle se confond avec le sentiment d'incertitude, dès que celui-ci surgit dans le commerce avec d'autres personnes. L'érythromanie, le bégaiement, les yeux baissés, la fuite de la société, les émotions, dans le genre de celles qui précèdent un examen, et le trac entravent souvent les tentatives des nerveux de se rapprocher d'autres personnes ou de nouer des relations avec elles. On observe encore généralement chez ces sujets une attitude renfermée et d'insatisfaction. L'analyse montre que cette incertitude, à laquelle se rattache un sentiment de pudeur très prononcé, a pour source un sentiment d'infériorité organique ayant acquis une expression psychique, des défauts infantiles, une forte oppression psychique de la part des parents ou des frères et sœurs et, enfin, une nature féminine, réelle ou présumée, qui crée de bonne heure une forte opposition entre le sujet et un membre mâle de la famille (père, frère). Le sujet perçoit alors, à la manière enfantine, les sentiments les plus variés de diminution, d'humiliation, d'infériorité sous l'aspect symbolique du manque de virilité ; il est hanté par des idées de castration, il se voit avec horreur jouer le rôle de la femme dans les rapports sexuels, il est obsédé par la crainte de la conception et de la grossesse, mais aussi par des idées de persécution, de piqûre, de blessure, de chute. Toutes ces fictions apparaissent dans les rêveries, les hallucinations, les rêves, pour autant du moins qu'elles ne sont pas neutralisées par des fictions en rapport avec la protestation virile et expriment un sentiment de diminution, le sujet se disant : « Je suis dotée d'une nature féminine », alors que son sentiment de personnalité le pousse « en haut » et lui impose l'attitude de la protestation virile.

Notre malade nous raconta seulement qu'elle eut l'intuition des rapports sexuels de bonne heure, à une époque où, faute d'expérience suffisante, elle ne savait pas encore en quoi consistait en définitive le rôle sexuel. Dans des cas de ce genre, nous devons toujours nous attendre à trouver des traits de carac­tère tels que timidité, pudeur et doute et, plus tard, la crainte des épreuves et des décisions de toute sorte, traits de caractère grâce auxquels les sujets croient pouvoir se soustraire à une appréciation désavantageuse de tout ce qui touche à leur virilité. Généralement, les sujets commencent à aspirer de bonne heure à l'égalité avec l'homme et présentent tous les caractères en rapport avec cette aspiration, tandis que dans beaucoup d'autres cas c'est le désespoir qui domine le tableau. Le chemin qui conduit directement à la virilité étant ou paraissant être fermé, on cherche des chemins de détour et de traverse. Un de ces détours est représenté par les précieuses revendications d'émancipation sociale de la femme ; tandis qu'un autre, d'un caractère privé, est représenté par la névrose de la femme, qui peut être considérée comme son organe mas­culin abstrait. Dans les cas graves, on assiste à la retraite complète, à l'isolement total qui équivaut à l'internement dans un asile.

En ce qui concerne notre malade, il me fut facile de me rendre compte qu'elle avait aspiré dès son enfance à établir sa domination sur l'homme, à subjuguer ses frères et son père, car elle semble être venue facilement à bout de sa mère. Finalement elle obtint aussi la soumission du père. Avec un peu d'expérience, il est facile de définir la tendance qui était à la base de ses symptômes névrotiques : ses céphalées et ses migraines devaient, depuis son mariage, lui servir à maintenir sa domination sur son mari. Et c'est dans cette domination qu'elle cherchait une compensation à la virilité qu'elle croyait avoir perdue.

Je prévois l'objection qu'on peut m'opposer sur ce point. « Comment ? me dira-t-on : les graves souffrances occasionnées par une névrose, les affreuses douleurs occasionnées par une névralgie du trijumeau, l'insomnie, l'obnubi­lation de la conscience, paralysies, migraines, tout cela pour un caprice insatisfait, pour une déception purement imaginaire ? Non, il n'est pas possi­ble de mettre tous ses symptômes sur le compte du manque ou de l'absence de virilité. » J'avoue que j'ai moi-même longtemps partagé cet avis et ne me suis résigné à adopter le point de vue que j'expose ici qu'après de longues hésita­tions. Ne savons-nous pas que plus d'un d'entre nous est capable de souffrir toute sa vie durant pour une bulle de savon ? N'avons-nous pas tous la « volonté de paraître » (Nietzsche), et cette volonté ne nous pousse-t-elle pas à supporter des maux de toute sorte ? En outre, sur ce détour névrotique qui conduit à la virilité, le sujet est guetté aussi, comme je l'ai montré, par le crime, par la prostitution, par la psychose, par le suicide ! C'est ce fait, ainsi que le caractère inconscient des mécanismes qui sont à l'œuvre dans l'âme humaine, que je puis invoquer en faveur de ma manière de voir. Or, cette valeur exagérée que les sujets attribuent, d'après mes observations et consta­tations, au but final constitué par ce qu'elles croient être la virilité, fournit une base sûre et solide au traitement psychique des névroses. Et à l'égard de mes patients j'utilise l'objection que je viens d'exposer, en m'efforçant de leur montrer qu'ayant à choisir entre le rôle qui leur était naturellement tracé et indiqué et la protestation virile névrotique, ils ont choisi des deux maux le plus grave.

Parmi les antécédents de ma malade il convient encore de relever le fait qu'elle n'a jamais aimé jouer à la poupée et qu'elle s'est, jusqu'à son mariage, adonnée aux sports avec la plus grande joie. Ces détails parlent également en faveur de son aspiration virile, étant donné surtout qu'ils étaient associés à un grand nombre d'autres traits « virils » et que la malade en parlait avec grande insistance et complaisance. Elle aimait aussi passionnément le tourisme ; mais depuis la naissance d'un enfant (et elle se rappelle avoir désiré ardemment qu'il fût du sexe masculin) il ne lui est resté qu'un simple amour des dépla­cements, des voyages.

On se tromperait fort en supposant que les traits de caractère que nous venons de décrire, d'après les indications de la malade elle-même, ne seraient que des îlots isolés, disséminés dans le vaste domaine d'une vie psychique féminine. La conclusion qui semble s'imposer plutôt est que ces traits mas­culins, qui se sont formés sous la pression d'une tendance inférieure et en rapport avec un plan de vie, se sont manifestés nettement, parce que les conditions étaient favorables à leur manifestation ; et que même ces traits sont pour ainsi dire baignés dans une atmosphère de volonté masculine, vague, ne se manifestant qu'occasionnellement, occupé surtout à inhiber ou à transfor­mer les pulsions jugées féminines, avant de s'affirmer d'une façon autonome et indépendante. Dans cette lutte que les pulsions viriles livrent aux pulsions féminines, le sentiment de la personnalité se trouve sans réserves du côté de la virilité et utilise les pulsions féminines, lorsque, par hasard, elles apparaissent à la surface, la pulsion sexuelle entre autres, pour en faire une catégorie 88 de pulsions qualifiées d'humiliantes, de dangereuses, pour exagérer leur nature néfaste et les conséquences fâcheuses et pour les entourer d'un cercle de postes de défense, destinés à annihiler leur influence. Ces postes de défense, ces moyens de protection étendent parfois leur action bien au-delà de la sphère des pulsions féminines. On trouve toujours que ces moyens de protec­tion, ces dispositifs de défense, dont font partie également nos symptômes morbides, ne servent pas seulement à préserver les malades d'une défaite, mais aussi à les rendre circonspects au point qu'ils deviennent inaptes à quoi que ce soit. L'état d'insécurité primitif, qui peut être assimilé à la crainte d'avoir à remplir un rôle féminin, se trouve ainsi en apparence dissipé, mais la malade se voit exclue, pour toute sa vie, des relations sociales, quelles qu'elles soient. Nous retrouvons tous nos patients sur cette ligne de retraite, leurs symptômes étant destinés à empêcher leur retour dans le tourbillon de la vie. Il en résulte un tableau morbide, dans lequel on retrouve une foule d'éléments d'ordre plus simple, de nature infantile, soit que ces éléments remontent aux premières phases du développement du sujet, soit qu'ils aient empêché le développement ultérieur de celui-ci. On a l'impression de se retrouver dans une « nursery ». Les rapports avec la famille subissent un renforcement extraordinaire, tandis que dans d'autres cas l'amour pour les parents fait place à l'ancienne désobéissance ou impertinence infantile, les deux attitudes, prises pour modèle, étant alors observées à l'égard de tout le monde, comme si le malade voyait dans chaque homme son père et dans chaque femme sa mère. Malgré les démentis que la réalité inflige à chaque instant à cette fiction, le malade s'y accroche, en souvenir de la sécurité dont il avait joui dans l'atmos­phère de la « nursery ». Kipling raconte qu'il a eu l'occasion d'assister à l'agonie d'un homme qui a retrouvé la force, quelques instants avant sa mort, d'appeler sa mère. Pour bien comprendre ce besoin de sécurité, il suffit d'observer les gamins de la rue qui, au moindre danger, réel ou imaginaire, dont ils se sentent menacés, invoquent l'aide et la protection de la mère. Le culte de la Madone repose sur le même besoin de sécurité 89. Les jeunes filles trouvent une satisfaction de ce besoin dans un rapprochement asexué du père. Pour ce qui est « fantasme utérin » de G. Grüner, j'ai également constaté qu'il était utilisé par les névrosés comme une expression symbolique de leur besoin de repos absolu, dont seul le sein maternel offrirait toutes les conditions désirables, et de leurs idées de suicide, de leur désir de retourner à l'état prénatal (l'appel hermaphrodique : « en avant pour la retraite ! ») 90.

C'est auprès de son père, qui la gâtait beaucoup, que notre malade avait cherché cet appui, alors qu'elle était encore enfant et petite fille. Sa mère, fait malheureusement très fréquent, avait plus d'affection pour ses fils que pour sa fille, ce qui, en dernière analyse, atteste qu'elle attribuait, elle aussi, une valeur plus grande au principe male, sans toutefois faire bénéficier son mari de l'attitude que comporte ce mode d'appréciation. La patiente remarqua en parti­culier que son père devenait particulièrement attentif à son égard toutes les fois qu'elle ne se sentait pas bien. Aussi s'arrangea-t-elle de façon à être malade aussi souvent que possible, afin de profiter de ses tendresses, de ses caresses et des gourmandises qu'il lui apportait. Elle voyait une compensation à la perte présumée de sa virilité dans le fait qu'elle était devenue la maîtresse absolue de la maison, qu'elle pouvait, toutes les fois qu'elle était malade, satisfaire tous ses désirs, se soustraire aux rencontres désagréables à l'école et dans la société. Elle trouvait la satisfaction la plus élevée et la plus complète de son besoin de sécurité, lorsqu'elle voyait son père croire à sa maladie. Et elle se comportait souvent comme si elle était malade, c'est-à-dire en simulant ou en exagérant.

La simulation infantile se retrouve dans les antécédents de la grande majorité des névrosés 91. Dans Praxis und Theorie der Individualpsychologie (voir chapitre intitulé : Praktische Behandlung der Trigeminusneuralgie), j'ai décrit avec beaucoup de détails ce phénomène et j'ai montré que l'enfant était capable de simuler la surdité, la cécité, l'imbécillité, la folie, etc. Jones, dans son étude sur Hamlet, a attiré l'attention sur le même fait et montré l'analogie qui existe entre la simulation d'Hamlet et celle des enfants. Et nous possédons un grand nombre d'exemples historiques (Saül, Claude, Ulysse, etc.) qui nous présentent ce problème à l'état, pour ainsi dire, de culture pure. L'idée qui préside à la simulation est toujours celle-ci : « Comment faire pour me préser­ver d'un danger, pour échapper à une défaite ? » Il est évident que le névrosé, qui perçoit d'après l'analogie « homme-femme », cherchera à dominer une situation, parce qu'il verra dans cette domination un équivalent de virilité, une compensation et un moyen de défense contre la perte de virilité dont il est ou se croit menacé. La technique de la simulation consiste en ce que la personne édifie une fiction et agit en se conformant à celle-ci, comme si elle (la personne) possédait le défaut qu'elle simule, alors qu'elle sait pertinemment que tel n'est pas le cas. Et nous prétendons que le symptôme névrotique, pro­duit de facteurs psychiques, se forme de la même façon, à la différence près qu'au lieu d'être reconnu comme une fiction, il est considéré comme vrai, d'une réalité indiscutable 92. Pour nous faire une idée exacte de ce rapport, nous devons considérer, non le symptôme névrotique comme tel, mais un cas-limite, intermédiaire au symptôme et à la fiction.

Ce cas nous est fourni par la psychologie de la pitié. Quelque chose nous pousse à ressentir la souffrance d'autrui, comme si elle affectait notre propre corps. Plus que cela : nous sommes à même de ressentir la souffrance d'autrui, avant même qu'elle se déclare. Rappelez-vous le sentiment d'angoisse que beaucoup de personnes éprouvent lorsqu'elles voient des domestiques, des couvreurs et des acrobates de cirque dans des situations dangereuses, voire lorsqu'elles pensent seulement à ces situations. Cette angoisse s'empare sur­tout de personnes qui souffrent du vertige des hauteurs et qui, en présence des dangers courus par d'autres, se comportent comme si elles se trouvaient elles-mêmes sur le rebord d'une fenêtre ou sur le sommet d'un rocher. Sous l'influ­ence de l'angoisse, ces personnes reculent, mettent une distance de sécurité entre elles et le lieu du danger, le plus souvent imaginaire, éprouvent en un mot la sensation qu'elles éprouveraient, si elles étaient elles-mêmes en danger. Ici la circonspection poussée à l'excès et l'assimilation complète à une situation imaginaire ou éventuelle sautent aux yeux, et beaucoup de névrosés n'osent pas traverser un pont, de peur de tomber à l'eau ou de ne pas pouvoir résister à l'appel de l'eau. J'ai constaté des mécanismes analogues dans tous les cas d'agoraphobie, ce qui nous prouve que nous sommes en présence de patients qui veulent se soustraire à des décisions, alors même que tel ou tel d'entre eux se montre à la hauteur d'une situation donnée, d'une vocation ou d'une tâche vitale, par exemple, ou encore des exigences du partenaire sexuel. Ainsi que je l'ai montré à propos de la syphilidophobie (voir Praxis und Theorie),c'est cette assimilation à un état encore inexistant, mais pouvant être imaginé avec une certaine vraisemblance, qui produit les symptômes caracté­ristiques de toutes les autres phobies, constitue un moyen très efficace au service de la tendance à la sécurité et remplace dans beaucoup de cas les prin­cipes moraux qui ne sont pas toujours d'une nature invincible. En y regardant de près, on constate que chaque trait de caractère repose sur une assimilation de ce genre, comme sur un moyen de défense et de protection : c'est ainsi que la formule de l'impératif catégorique Kantien s'applique à l'ensemble du caractère, puisqu'elle exige que dans chacune de ses actions chacun se com­porte comme si les mobiles qui le guident devaient être élevés à la dignité d'une maxime générale 93.

C'est ainsi qu'en rapport avec les fictions protectrices des simulateurs, nous trouvons chez tous les hommes, et plus particulièrement chez les enfants prédisposés à la névrose, des fictions, des maximes, des principes destinés à assurer une protection plus grande, en raison du sentiment d'infériorité plus intense qu'éprouvent ces enfants. Réduites à leur noyau essentiel, ces formules peuvent se résumer ainsi : « Agis, comme si tu étais ou comme si tu voulais être supérieur 94 ! » Le contenu de ce mode d'agir, qui apparaît en partie comme destiné à fournir une compensation au désir de virilité, est pour ainsi dire prédéterminé par les expériences de l'enfant, par la nature de son infériorité organique qui pose le but vers lequel s'orientent ses efforts, mais subit, par suite des circonstances particulières créées par sa névrose, des changements de forme spéciaux.

Par les phénomènes de malaise psychique qui l'accompagnent, l'infériorité organique détermine l'orientation des désirs ou de la représentation des objets des désirs et déclenche ainsi des processus de compensation dans la super­structure psychique. Ici encore la tendance à la sécurité est à l'œuvre (voir Adler, Studie, l.c.), et le plus souvent de telle sorte que travaillant avec un coefficient de sécurité, elle produit dans beaucoup de cas la sur-compensation (J. Reich, Kunst und Auge,Oesterreichische Rundschau, 1909). Le cas de Démosthène qui, de bègue, était devenu le plus grand orateur de la Grèce, celui de Clara Schumann qui, de sourde-muette, était devenue une musicienne accomplie, le cas du myope Gustav Freytag, celui de beaucoup de poètes et de beaucoup de peintres qui, bien = qu'atteints d'anomalies oculaires, sont devenus de grands talents visuels, celui enfin de tant de musiciens affligés d'anomalies auditives, nous montrent la manière dont la tendance à la sécurité compensatrice se fraye un chemin et s'affirme. Il en est de même dans le cas de l'enfant chétif qui veut être un héros, dans le cas du garçon lourdaud et atteint d'insuffisance thyroïdienne qui veut devenir et cherche plus tard à être toujours le premier.

Mais, pour ne pas s'écarter de son but, la tendance à la sécurité doit, dans son orientation, s'appuyer sur des exemples. C'est ainsi que le sentiment de personnalité de l'enfant trouve dans l'homme un exemple qui le frappe davantage que celui que lui offre la femme. On dirait que dans les cas où c'est l'exemple de la femme qui est imité, l'enfant ne s'y résigne qu'après une certaine lutte, et lorsqu'il a acquis la conviction qu'il obtiendra ainsi le résultat cherché, tout en déployant un effort moindre.

Il en fut ainsi, comme cela s'observe souvent dans les cas de migraine, de notre patiente. Sa mère souffrait d'accès de migraine. Beaucoup d'auteurs prétendent que la migraine est un legs héréditaire qui se transmet de la mère aux enfants. Quant à nous, nous croyons devoir rejeter la transmissibilité héréditaire de la migraine, comme nous l'avons déjà fait pour le déterminisme organique et la transmissibilité héréditaire des névroses et des psychoses 95. J'ai déjà élucidé cette question (voir Neurotische Disposition, dans Heilen und Bilden, l.c.), en analysant le cas d'une fillette âgée de sept ans, et après avoir acquis précédemment la conviction que l'accès de migraine est précédé d'un sentiment d'insécurité et de domination et qu'il sert généralement à la personne qui en est atteinte, à révolutionner toute la maison et à mettre tout le monde à sa disposition. Le mari, le père, les frères et les sœurs du patient en savent quelque chose, puisqu'ils éprouvent le contre-coup de l'accès dont souffre celui-ci. C'est ainsi que la migraine peut être rangée dans la catégorie des affections névrotiques destinées à assurer au malade la première place dans la maison, dans la famille. Mais l'analyse ultérieure révèle toujours que cette prédominance à laquelle les malades aspirent revêt à leurs yeux un sens viril, correspond à leur désir d'être un homme. Et un examen rapide des phé­nomènes qui accompagnent la migraine, lorsque l'accès se produit au moment des règles, montre que, dans ce cas encore, il s'agit d'un mécontentement du rôle féminin. J'ai souvent constaté des rapports entre la migraine d'une part, la névralgie du sciatique et du trijumeau, d'autre part. Et dans les cas que j'ai eu l'occasion d'observer, ces dernières maladies étaient d'origine psychogène et se sont produites au moment où le besoin d'une sécurité plus grande s'est fait sentir. Il faut incriminer, non l'hérédité, mais l'atmosphère familiale impré­gnée de nervosité et qui intoxique l'enfant.

Toute l'influence que notre malade pouvait exercer était concentrée sur le père qu'elle avait gagné à sa cause, mais dont la conquête n'était pas de nature à la satisfaire totalement, ce qui la poussait, comme il arrive généralement dans la névrose, à accumuler des preuves, de plus en plus évidentes et de plus en plus probantes, de sa possession. La mère souffrait de migraines et pendant ses accès c'était elle qui dominait son entourage d'une façon exclusive et absolue. Notre patiente, qui avait de bonne heure compris la valeur que pré­sente cette maladie, commença à se comporter comme si elle souffrait réelle­ment de migraines 96. Et elle a abouti au même résultat que l'homme primitif, que le sauvage, lorsqu'il se crée une idole qui le remplit de frayeur : cette migraine, qui n'était au fond que sa propre création, était devenue pour elle une réalité. Son but final, la fiction d'une supériorité absolue, était devenu une entité autonome, de sorte que la malade pouvait provoquer de la douleur et répandre autour d'elle la tristesse, toutes les fois qu'elle en avait besoin. L'illusion fut tellement forte qu'étant donné la valeur tendancieuse qu'elle attachait à sa fiction, celle-ci perdit à ses yeux son caractère fictif. Elle lui procura même un sentiment de sécurité et de supériorité par rapport à son mari, comme ce fut le cas jadis par rapport au père, sentiment qui contribuait à la soutenir, toutes les fois qu'elle croyait sa sécurité menacée. C'était là le côté lumineux de ses souffrances, côté dont elle était seule à jouir, tandis que son entourage n'en voyait que l'ombre, le revers. Dans le mariage, elle cher­chait également à s'assurer la domination sur le mari et à augmenter sa tendresse pour elle. Et comme ses exigences augmentaient, à mesure qu'elle obtenait satisfaction, elle était constamment en quête de nouvelles com­pensations. La principale de ces compensations qu'elle recherchait était : « ne plus jamais avoir d'enfants » ! Comme dans beaucoup de cas de ce genre (j'en ai décrit un dans Männliche Einstellung weiblicher Neurotiker, c'était une opinion partagée par tous les membres de la famille qu'une femme souffrant de maux de tête pareils ne devait pas avoir de second enfant. Et pour obtenir le résultat, on a recours à des moyens de défense tels qu'insomnie, impossi­bilité de se rendormir lorsqu'on a été momentanément et accidentellement troublé dans son sommeil, mesures préservatrices, concentration d'une tendresse excessive sur l'unique enfant 97.

La preuve que ces phénomènes ne représentent qu'un aspect nouveau de l'ancien désir de virilité nous est fournie par le rêve suivant :

Je suis avec maman à la gare. Nous voulions aller voir papa qui était malade. Je craignais de manquer le train. Et voilà que soudain papa surgit devant nous. Je me suis alors rendue chez un horloger pour m'acheter une montre, à la place de celle que j'avais perdue.

Tout en adorant sa mère, elle se sent supérieure à elle. Elle se sentait également supérieure à son père, qui n'avait rien à lui refuser. Le père était mort depuis quelque temps. Peu de temps après sa mort, elle eut un accès de migraine terrible. Elle revoit son père dans le rêve, et cette apparition suffit à relever son sentiment de personnalité 98. Elle a toujours été impatiente ; elle craint toujours d'être en retard. Son frère l'a devancée, est devenu un homme. Il faut qu'elle se presse (« là où un homme ne fait qu'un saut, la femme doit en faire mille »), si elle veut atteindre le niveau voulu du sentiment de person­nalité viril. La veille de son rêve, elle voulait aller au concert, niais a été retenue par sa mère. Les femmes se mettent souvent en retard, et elle ne veut pas faire comme les autres.

La réalité lui rappelle cependant qu'elle est une femme, tout comme sa maman. C'est cette idée qui est symbolisée par la présence de la mère à la gare, à côté d'elle. Son affectivité combative, identique à sa protestation virile, se dirige contre l'homme, contre son père. Au cours de l'analyse ultérieure, on voit souvent surgir l'idée dépréciatrice que la femme est plus forte, plus saine, a plus de vitalité que l'homme. Une nouvelle stimulation à l'attitude agressive est fournie par le fait que « l'homme (le père) surgit brusquement ». Alors que la malade craint de manquer le train, de rester en arrière, de se montrer inférieure à d'autres (lisez : « à l'homme »), elle s'aperçoit de plus en plus, à mesure que son expérience augmente, que l'homme la dépasse, qu'il est au-dessus d'elle. Il est fréquent de voir le névrosé se servir, pour exprimer son sentiment d'infériorité, d'une image spatiale, d'une représentation spatiale abstraite qui constitue, à la faveur d'une opposition fictive et abstraite qui se résume dans les mots : « tout ou rien », une excellente préparation au combat, à la lutte (voir Syphilidophobie,dans Praxis und Theorie, l.c.). Un artifice inconscient très couramment employé dans la peinture, qui est un art en grande partie masculin, consiste à exprimer la puissance de la femme, la crainte qu'elle exprime, en lui assignant une position spatialement plus élevée. La représentation spatiale d'une supériorité se retrouve également dans les fantasmes religieux et cosmogoniques. « L'éternel féminin nous attire. » Et le fait que la patiente se trouve (à la gare) à côté de sa mère (« avec sa mère ») constitue une nouvelle preuve que dans son rêve le schéma spatial antithétique a été construit par analogie avec l'opposition « homme-femme ».

Ce premier rêve que la malade fait au cours du traitement se rattache donc à des considérations sur le rôle de l'homme et de la femme. Mais alors même que le psychothérapeute est profondément convaincu de l'importance que présente ce problème pour la névrose, il est de son devoir de poursuivre son enquête sans parti pris et d'attendre de nouvelles données le confirmant. La patiente nous parla ensuite d'une chaîne de montre qu'elle aurait perdue par la faute de son mari. Mais elle se ne souvenait pas de la perte d'une montre. Interrogée sur la signification que présente cette substitution dans le rêve, de la chaîne à la montre, la patiente répond avec une profonde tristesse, mais comme « en passant », que ce qui l'avait le plus affligée, ce n'était pas la perte de la chaîne, mais celle d'une breloque qui y était attachée. Bref, elle identifie la montre suspendue à une chaîne de dame à la breloque perdue, breloque qu'elle regrette profondément et qu'elle voudrait remplacer.

Le rêve débuta par la représentation figurée d'une opposition spatiale entre la valeur (supérieure) de l'homme et celle (inférieure) de la femme et se termina logiquement par l'expression du désir de « compensation » pour la virilité perdue. Et nous avons pu nous assurer dans la suite que le caractère, les réactions affectives, les dispositions et les symptômes névrotiques se rattachaient étroitement à cette ligne fictive. Le désir de domination, l'impa­tience, le mécontentement, la taciturnité,l'entêtement se sont révélés comme autant de traits de caractère secondaires, comme autant de moyens qui, en rapport avec la fiction directrice, devaient permettre à la malade de s'élever à la hauteur virile.

L'analyse ultérieure nous mit en présence d'une exagération de l'amour et de l'estime qu'elle avait eus pour son père, exagération par laquelle elle renforçait et prolongeait artificiellement son chagrin et dont elle se servait pour faire sentir à ceux qui l'entouraient le peu d'estime qu'elle avait pour eux.


83   Les processus psychiques du sommeil sont guidés par le but final, tout comme ceux de l'état de veille. Dans le sommeil, le patient se détourne de questions irrésolues, urgentes, pour s'orienter vers le but final. Le rêve nous présente, comme par analogie, une partie de cette évolution et montre aussi avec quel arbitraire le malade choisit les arguments destinés à justifier son attitude prédéterminée à l'égard de la vie. Voir Praxis und Theorie der Individualpsychologie Traurn und Traumdeutung, etc. - Dans le rêve que nous avons relaté plus haut, la préparation en vue du conflit avec la mère a été provoquée par des souvenirs relatifs à des contrariétés éprouvées de la part de celle-ci.

84   Adler, Studie, l. c. Anhang. - Freud a attiré, avant moi, l'attention sur les rapports qui, dans le rêve, existent entre l'eau et le feu.

85   Voir Das Problem der Distanz, dans Praxis und Theorie der Individualpsychologie, l. c.

86   Il va sans dire que cette assimilation entre le professeur et moi a été faite avec une inten­tion malveillante, dans un but d'humiliation. Il ne s'agit pas toutefois d'un transfert affectif, mais bien d'un critère identique, appliqué à tout le monde.

87   Ce que les auteurs qualifient d'instinct d'imitation ou ce qu'ils désignent sous le nom d'identification se réduit à l'adoption d'un modèle, aux fins du relèvement du sentiment de personnalité. On n'imite que ce qu'on croit propre à favoriser l'aspiration à la puissance.

88   Ce renforcement affectif résulte toujours d'une association tendancieuse. On associe notamment à l'idée du rôle féminin celles de l'abîme, de la noyade, de la mort, de l'étouffement, de l'écrasement par une voiture. C'est ainsi que toute pulsion amoureuse, tout rapprochement d'une femme peut servir chez les prédisposés de prétexte au déclen­chement d'une névrose protectrice, sans jamais aboutir à les lier effectivement.

89   J'ai observé, dans une psychose hallucinatoire, le fait suivant : le malade, dans un but de dépréciation évident, voyait, dans ses hallucinations, la Vierge Marie à la place de sa propre mère.

90   Lorsqu'il a fait connaître ce désir de mort que nous venons de décrire, Freud a commis l'erreur de prendre une partie pour le tout.

91   Ce fait a été relevé avec raison en 1916 par Jalowitz, à propos des névroses de guerre. il est contesté par Oppenheim. Voir Kriegsneurose, dans Praxis und Theorie, etc.

92   Voir chapitre 3 de la première partie (théorique) de cet ouvrage.

93   Vaihinger, Die Philosophie des Als-Ob.

94   Le diagnostic de la simulation ne peut être fait qu'à la suite d'une comparaison entre les antécédents du sujet, remontant à une époque où il était encore exempt de la peur des décisions, et sa situation actuelle ; mais il convient de ne pas oublier que le névrosé est également capable de simuler. Les névroses de guerre (tremblements, astasie, abasie, mutité, etc.) ont mis les neurologues qui ont adopté une fausse orientation psychologique devant un problème insoluble. Dans leur incertitude, ils ont eu recours à une fiction et posé le diagnostic de névrose, tout en traitant les sujets comme des simulateurs. C'est ainsi qu'on vit naître les tests électriques et d'autres pratiques sadiques, de lugubre ménioire. Voir Kriegsneurose, dans Praxis und Theorie der Individualpsychologie.

95   La psychologie individuelle n'admet pas l'hérédité des névroses et des psychoses. Le fait que l'infériorité organique et le sentiment d'infériorité, qui est sa suite psychique, peuvent se transmettre héréditairement, n'entraîne nullement la transmission héréditaire. Il crée tout simplement, dans notre civilisation fondée sur la force et la puissance, une formi­dable prédisposition aux maladies psychiques.

96   J'ai dit dans mon travail Ueber neurotische Disposition, et je le répète ici, que le choix du symptôme se fait sous la protection d'une infériorité organique primitive. Dans la né­vrose, ce mécanisme se transforme en une prédisposition à la morbidité psychique. Dans la migraine, les vaisseaux subissent, d'une façon particulière, l'influence des processus affectifs, comme dans l'érythromanie.

97   Moll a établi le même fait après moi et indépendamment de moi.

98   J'ai souvent pu relever cette signification des rêves dans lesquels il s'agit de la réap­parition de personnes défuntes. il s'agit d'une pointe dirigée contre, le présent.