5. Cruauté. - Scrupules de conscience. - Perversion et névrose

L'analyse des névroses et des psychoses révèle, avec une fréquence extra­ordinaire, l'existence parmi les antécédents infantiles d'un grand fonds de cruauté. Il ne faut cependant pas oublier que les manifestations vitales des enfants, au cours des deux premières années de la vie, sont « au-delà du bien et du mal », et c'est à tort qu'on applique à certaines d'entre elles nos critères moraux, en les qualifiant de sadiques ou de brutales, comme le font souvent parents et éducateurs. Les manifestations ne deviennent psychiques ou, comme dans le cas qui nous intéresse, névrotiques, que lorsqu'elles servent à une fin, lorsqu'elles sont les produits d'une abstraction et d'une tendance anti­cipante  et lorsqu'elles se rattachent à un système de références. Le fait qu'elles sont conditionnées par les possibilités et les aptitudes de la vie intérieure n'implique nullement qu'elles soient déterminées par des facteurs constitutionnels. En fait, on constate toujours que la cruauté n'est qu'une superstructure compensatrice chez les enfants que leur sentiment d'infériorité pousse de bonne heure à la reconstruction de leur idéal de personnalité. Le sujet présente alors des traits tels qu'entêtement, colère, précocité sexuelle, ambition, jalousie, rapacité, méchanceté et mauvaise joie ; et ces traits, qui sont tous en rapport avec la fiction directrice et contribuent à la formation et à la mobilisation des dispositifs de lutte et des inclinations affectives, forment le tableau varié, aux couleurs changeantes, de ce que nous appelons l'enfant difficilement éduquable. Le point de départ est souvent fourni, dans les cas de ce genre, par la conscience que les sujets ont de leur penchant à la tendresse, à l'abandon, à l'amour, penchant qu'ils cherchent à étouffer en se livrant à des actes de cruauté. L'opposition contre toute sentimentalité, le dédain pour toute manifestation de tendresse et d'amitié conventionnelles, telles que congratu­lations, condoléances, etc., constituent autant de moyens par lesquels ces sujets cherchent à briser le lien qui les rattache à la vie sociale.

Le désir de domination qui anime ces enfants se manifeste dans leurs relations familiales, dans leurs jeux, dans leur attitude et dans leur regard. Dans les jeux et dans leurs premières réflexions sur le choix d'une profession, leur cruauté apparaît souvent d'une façon voilée : ils se voient bourreaux, bouchers, policiers, fossoyeurs, sauvages, mais aussi cochers, « pour pouvoir frapper les chevaux » ; professeurs, « pour pouvoir corriger les enfants » ; médecins, « pour pouvoir couper » ; soldats, « pour pouvoir tirer », etc. Telles sont le plus souvent leurs figures idéales 99. À tous ces traits se mêlent souvent l'intérêt pour la recherche et l'investigation, autrement dit la malsaine et cruelle curiosité, l'instinct tortionnaire qui pousse à torturer des animaux, grands et petits, ainsi que des enfants, et tant d'autres manifestations, plus ou moins masquées, de la cruauté : réflexions et fantasmes portant surtout sur des malheurs susceptibles d'atteindre les proches parents, intérêt pour les enter­rements et les cimetières, pour les récits sadiques qui donnent le frisson, etc.

Toute cette cruauté exaltée, poussée à l'excès, a pour but immédiat d'empêcher les manifestations toujours possibles de la faiblesse, de la pitié, de l'amour, considérées comme incompatibles avec l'idéal viril. La mauvaise joie, ce sentiment en apparence « inoffensif », nous montre précisément, mieux que les autres sentiments de la même catégorie, à quel point ce désir de virilité, autrement dit le désir d'être supérieur aux autres, est répandu ; chez le nerveux ce sentiment peut présenter une intensité très grande et être utilisé d'une façon absurde en vue du relèvement du sentiment de personnalité. « Il y a quelque chose dans le malheur de nos amis qui est loin de nous être désa­gréable », dit la Rochefoucauld dans son langage malicieux, et cette phrase avait provoqué l'admiration et l'enthousiasme d'un homme aussi pénétrant que Swift.

J'ai vu un patient éclater de rire, lorsqu'il a été informé du tremblement de terre de Messine. Ce patient présentait de forts accès de masochisme. On voit également se produire un rire irrésistible, lorsque le patient se trouve en présence d'une personne supérieure, professeur ou chef, à laquelle il doit témoigner plus qu'une politesse banale. On trouve chez ces patients un pen­chant très prononcé à dominer ou à contrarier les autres, souvent des fantasmes sadiques, et on finit par constater que le rire irrésistible, le désir de domination et le sadisme correspondent au point faible, constitué par le sentiment d'infériorité, et lui servent de compensation. La pyromanie, c'est-à-dire la joie de contempler les incendies, et le désir, auquel certains sujets ne résistent que difficilement, de penser au feu et de crier « au feu », lorsqu'ils se trouvent dans une église ou dans un théâtre, se rattachent, d'après certaines données de mes observations, à l'infériorité de la vessie et des yeux, en tant que moyens de compensation de cette infériorité. Je conviens toutefois qu'il s'agit avant tout du désir de s'affirmer (et de se rendre en même temps impossible) dans la vie par un exploit Érostratien.

Comme notre civilisation, avec ses impératifs moraux, se dresse violem­ment contre les manifestations de cette cruauté virile, le sujet, pour échapper aux dangers et aux malheurs qui le menacent de ce fait, est obligé de masquer ses actes et de dissimuler ses désirs. Il emprunte le plus souvent des chemins de traverse et de détour, sur lesquels son sadisme subit une forte atténuation, lorsqu'il ne disparaît pas complètement. C'est que le nerveux s'aperçoit alors qu'il peut obtenir le résultat qu'il recherche, et qui consiste à acquérir une supériorité sur les faibles, en usant de douceur et de tendresse ; à moins qu'en suivant sa nouvelle ligne il acquière une habileté qui lui permette de redevenir agressif plus ou moins impunément, par une attitude n'ayant rien de répré­hensible en soi. Il devient dispensateur de faveurs. On voit souvent des névrosés obsessionnels abandonner la direction sadique, pour se livrer à des exercices de repentir et recourir à des mesures de protection ayant également un caractère obsessionnel et aussi pénibles pour l'entourage que leurs dispositions affectives précédentes : cette nouvelle attitude permet au malade de se soustraire à la solution des problèmes vitaux les plus urgents et de ren­dre en même temps visibles son ambition tremblante et hésitante et son trac qui le paralysent 100. Dans les grandes crises de ce qu'on appelle l' « épilep­sie affective », de l'hystérie, de la névralgie du trijumeau, de migraine, etc., nous avons un de ces détours dont se sert le désir de domination viril, détour névrotique qui inflige à l'entourage, impuissant et désolé, autant de souffrance que la rage et l'hostilité ouvertes qui apparaissent de temps à autre dans les intervalles. La passion pour l'anti-vivisectionnisme, pour le végétarianisme, pour la protection des animaux, pour la charité anime souvent ces bons con­naisseurs des souffrances d'autrui, qui « ne peuvent supporter la vue d'une oie qu'on égorge, mais qui applaudissent triomphalement lorsqu'ils apprennent que leur adversaire s'est ruiné à la Bourse ». Leur esprit hostile, antisocial, les rend sectaires et les pousse souvent à contester avec véhémence les mérites d'autrui, et cela sans preuves, par simple parti pris. Ils ignorent la tolérance pour les autres, ce qui ne les empêche pas de la réclamer à grands cris pour eux-mêmes.

Il s'agit là certainement de traits très communs, mais cela prouve seule­ment que la nervosité et le sentiment d'incertitude et d'insécurité sont plus répandus qu'on ne le croit. Loin d'être inhérents à la nature humaine, ils repré­sentent autant de formes de la protestation virile manquée, de cette protesta­tion dont le rôle consiste, ainsi que nous le savons déjà surabondamment, à fournir un moyen de protection au sentiment de personnalité. Si le sujet échoue en suivant la ligne principale, il emprunte des chemins de détour névrotiques, l' « explosion » de la névrose ou de la psychose se produisant à la faveur d'un changement de forme et d'une augmentation d'intensité de la fiction directrice.

Je m'oppose également à la théorie de Lombroso et de Ferrero qui postule le caractère « inné » de la criminalité infantile. Il s'agit uniquement de cer­taines formes de l'instinct d'agression, exalté par le sentiment d'infériorité et qui, se servant de la ligne d'orientation masculine, se soustrait aux exigences sociales. Les penchants criminels aboutissent à une névrose visible, à la suite d'une retraite qui amène le sujet bien en deçà de la ligne principale. Mais toutes les fois que manque la peur des décisions, cette manifestation précoce de la névrose, toutes les fois que surgit une forte tendance à refuser toute valeur à la vie, à l'honneur, au bien du prochain, la criminalité s'installe en maîtresse 101.

On trouve cependant dans la névrose développée des traces de souvenirs en rapport avec la cruauté, avec la criminalité, ainsi qu'avec la sexualité, traces tendancieusement exagérées, groupées et maintenues. En exagérant les scrupules de conscience et le sentiment de culpabilité, le sujet s'éloigne, dans sa protestation virile, de l'agressivité rectiligne et s'engage dans une voie détournée, qui est celle de la bonté de cœur. Mais l'ancien but n'en persiste pas moins, et nous en avons la preuve dans les passions qui surgissent souvent au cours de l'analyse, dans certains traits de caractère qui, comme il arrive souvent lors de l'explosion d'une psychose, montrent incidemment le bout de l'oreille, dans le fait enfin que, malgré son apparente soumission, le sujet n'en arrive pas moins à tyranniser son entourage, à infliger de véritables tortures aux autres par les pénitences qu'il s'inflige à lui-même. Ajoutez à cela certai­nes manifestations occasionnelles de l'agressivité rectiligne primitive, et vous serez convaincu qu'il s'agit, non d'une fiction ancienne, mais d'une nouvelle forme de cette fiction, et que c'est sous l'influence de ce changement de forme que les efforts du sujet ont été canalisés dans une autre direction, opposée en apparence à la direction principale.

C'est ainsi qu'après une période d'agressivité caractérisée, à la suite d'une défaite réelle ou du pressentiment d'une défaite, on voit souvent naître une instance fictive, la conscience avec ses scrupules, à la faveur de laquelle le psychisme du psychopathe subit une évolution d'une grande amplitude : affec­tant le renoncement à ses traits psychopathiques antérieurs, tels que rapacité, brutalité, violence, il se rapproche dans sa conduite de la morale courante et semble s'y tenir avec une certaine ostentation et une certaine insistance, sans doute parce qu'il y trouve un avantage plus grand. C'est son sentiment d'infériorité qui avait donné naissance à sa volonté méchante, égocentrique. « Je suis fermement décidé à devenir un monstre » : c'est sous cette forme, ou à peu près, que beaucoup de névrosés, sans s'en rendre compte et à leur insu, conçoivent le plan de leur vie, jusqu'au moment où, plongeant un regard dans l'abîme qui s'ouvre à ses pieds, le sujet est pris de vertige et poussé à multiplier les mesures de protection et de sécurité, souvent au-delà de toute nécessité. Sous la pression de la tendance à la sécurité, le malade crée ce que nous appelons les scrupules de conscience, en utilisant les données plus simples que lui fournissent ses anticipations et le jugement qu'il porte sur lui-même ; il attribue ensuite à ce jugement le signe de la puissance et l'érige en divinité. Cela lui permet d'établir un accord apparent entre ses aspirations et les exigences sociales, de s'orienter plus facilement dans le chaos des incerti­tudes que présente la réalité, d'opposer un doute protecteur à l'emprise qu'exerce sur lui sa volonté de puissance. Le nerveux est sans cesse attiré par l'inefficacité, la stérilité des scrupules de conscience, du repentir, du chagrin, et cela parce que leur apparence trompeuse semble l'élever, l'ennoblir, rehaus­ser sa beauté. « Les scrupules de conscience sont une indécence », disait Nietzsche. Celui qui exagère le sentiment de noblesse, celui qui pousse l'esprit chevaleresque et les scrupules de conscience à un degré qui dépasse ce qu'on peut exiger de quelqu'un dans des circonstances normales, doit être considéré comme un sujet suspect.

Nous l'avons dit et nous le répétons : c'est pour rendre son action plus efficace, que le nerveux a recours à cette transformation de ses traits de carac­tère. C'est ainsi qu'en présence de la crainte que lui inspire l'éventualité d'avoir un partenaire sexuel, il attribue à celui-ci, d'une façon générale et abstraite, des traits égoïstes, cruels, sournoisement méchants, se réservant à lui-même le monopole de la noblesse et de la générosité. Parmi ses souvenirs et penchants, il recherchera alors volontiers, en les exagérant, ceux qui lui semblent confirmer l'opinion avantageuse et favorable qu'il a de son caractère. Et pour se prouver à lui-même et aux autres qu'il est véritablement l'homme tendre, sincère et bon qu'il veut paraître, il agira comme si ces vertus lui étaient innées et comme si elles étaient chez lui immuables.

Il nous reste encore à élucider une autre question importante. Presque toutes nos patientes nerveuses viennent nous trouver pendant ce que j'appel­lerai leur « phase vertueuse », c'est-à-dire après la défaite. Il importe d'avoir ce fait bien présent à l'esprit, afin de ne pas s'attarder à chercher l'expression de leur protestation virile dans des traits de caractère et des dispositions affectives rectilignes, alors que nous avons toutes les chances de les découvrir dans les détours névrotiques, dans les moyens de défense renforcés et en analysant leurs rêves et leurs symptômes névrotiques. En suivant cette der­nière méthode, on constatera sans peine que la malade subit tout simplement l'action renforcée et plus efficace des buts fictifs de son enfance et que ses symptômes névrotiques lui permettent d'obtenir l'humiliation des autres plus sûrement et à un degré plus prononcé que ne le lui permettaient sa cruauté et ses instincts tortionnaires primitifs. Il s'agit toujours et dans tous les cas de pulsions et d'instincts qui forment pour ainsi dire un pont entre le sentiment d'insécurité primitif, engendré par l'infériorité constitutionnelle ou imaginaire, et l'idéal de personnalité, fictif et irréalisable. Mais ces pulsions et instincts se transforment, sans disparaître, sous l'influence des circonstances et du pro­gramme de vie adopté par le sujet : tel est notamment le cas du sadisme, des perversions, de la libido sexuelle, etc., qui sont autant d'expressions de la protestation virile et qui, tout en ayant leurs racines dans la première enfance, ne s'en rattachent pas moins, par les modalités qu'elles revêtent, à la manière dont la malade conçoit la vie. C'est à une des phases précoces de la névrose, antérieures à la défaite, qu'il est possible de découvrir le sadisme derrière les dispositifs névrotiques, de le rattacher à certaines ruses mystérieuses et inconscientes. Les travaux de Freud, malgré leur fécondité et leur extrême importance, n'ont pas réussi à nous donner un tableau exact de la psyché névrotique, parce qu'ils portent, semblables en cela aux idées qui préoccupent les sujets nerveux, sur des côtés qui ne présentent qu'un intérêt secondaire au point de vue de la structure psychique. Si l'on veut comprendre la portée des dispositions névrotiques que constituent les exagérations affectives, l'agres­sivité et la sensibilité exagérées, il faut, au lieu de chercher à les justifier par l'action de « facteurs constitutifs d'impulsions innées », les dégager précisément de l’état d'exagération, d'hypertension dans lequel ils se trouvent et qui ne peut que fausser leur aspect et leur apparence. On peut en dire autant des penchants à la perversion, lorsqu'ils apparaissent de bonne heure au cours d'une névrose : ils ne sont là qu'à titre de formations de compromis illusoires, destinées à masquer la peur que le sujet éprouve devant les décisions à prendre, de quelque nature qu'elles soient.

C'est pourquoi il faut chercher à obtenir la disparition du sentiment d'infé­riorité subjectif (et, par conséquent, erroné) et de la tendance à la dépréciation qui en résulte (les deux pôles importants de tout comportement névrotique), en encourageant les efforts du malade lui-même, en l'incitant à analyser et à réfléchir. Car le sentiment d'infériorité et la tendance à la dépréciation for­ment, tout comme leurs analogies et manifestations sexuelles (sadisme, masochisme, fétichisme, homosexualité, fantasmes d'inceste, exaltation ou affaiblissement de la pulsion sexuelle) la base de la névrose, mais non de la psyché humaine.


99   Adler, Aggressionstrieb, dans Hellen und Bilden, l.c.

100   Voir Zur Zwangsneurose, dans Praxis und Theorie der Individualpsychologie, l. c.

101   Voir aussi A. Jassny, Das Weib als Verbrecher, Archiv für Kriminalpsychologie, 1911, H. 19, et Verwahrloste Kinder dans Praxis und Theorie der Individualpsychologie, l.c.