7. Ponctualité. - Le désir d'être le premier. -signification symbolique de l'homosexualité et de la perversion. - Pudeur et exhibitionnisme. - Fidélité et infidélité. Jalousie. - Névrose de conflit.

La ponctualité constitue un des traits caractéristiques de l'attitude générale du nerveux. Étant donné ce que nous avons dit concernant le pédantisme des nerveux, on pouvait s'attendre à trouver parmi les sujets atteints de névrose un grand nombre d'hommes scrupuleusement ponctuels. Il en est ainsi, en effet, mais il est facile de se rendre compte que la ponctualité constitue chez ces malades une sorte de pointe dirigée contre les autres, leur sert de moyen d'imposer aux autres une attente. Il s'agit d'une ponctualité en grande partie agressive, en ce sens que les malades en question exigent des autres personnes une ponctualité égale à la leur, et lorsqu'ils se trouvent en présence de personnes auxquelles cette qualité fait défaut, ils en prennent prétexte pour manifester, à un degré franchement morbide, leurs dispositions névrotiques. - Dans d'autres cas, ce n'est plus la ponctualité qui constitue le trait dominant, mais l'orgueil, lequel est, au contraire, une cause de retards, ce qui provoque de la part du malade, lorsqu'il a été obligé de faire attendre les autres, un flot d'excuses plus ou moins valables par lesquelles il cherche à satisfaire son sentiment de personnalité. Ces « retards » se prêtent fort bien à suppléer à la crainte de décisions. Il en résulte en premier lieu une menace pour les apti­tudes sociales, ainsi que pour les obligations professionnelles et les rapports avec les amis et les personnes aimées. Les remontrances se révèlent tout à fait inefficaces et n'ont pour effet que de renforcer l'attitude de désobéissance et de provocation. En choisissant cette manière de faire et d'agir, le sujet se conforme à l'analogie connue : « Ne suis-je pas venu moi-même au monde après mes frères et sœurs ? » ou : « Ne suis-je pas venu moi-même trop tôt au monde, à la place d'un frère ou d'une sœur plus jeune ? » on le voit : un dispo­sitif névrotique - sentiment de personnalité et ordre de naissance des frères et sœurs 109 - fournit au malade une large et durable base d'opérations dans sa lutte pour la supériorité. - Les malades qui arrivent trop tôt sont des sujets dont le trait dominant est constitué par l'impatience. Obsédés par le sentiment de diminution, ils redoutent toujours de nouvelles pertes et s'offrent un moyen de sécurité en croyant fermement à leur « mauvaise étoile ». On constate généralement, dans ces cas, l'existence d'une rivalité entre le malade et son frère aîné, par exemple, rivalité fictive et analogique qui ne constitue d'ailleurs pas la cause véritable de l'attitude en question.

Les enfants nés après plusieurs autres se forgent souvent une fiction de primogéniture qui leur donne une idée exagérée de leur personnalité, et j'ai d'ailleurs eu de nombreuses occasions de constater que ces enfants présentent une prédisposition plus grande aux névroses et aux psychoses, ainsi qu'une ambition souvent démesurée. Les névroses et les psychoses sont, au contraire, rares chez les premiers-nés qui, comme sous le régime du majorat ou dans les familles juives, sont appelés à remplacer de bonne heure le père, ou chez ceux dont le père, par son manque de savoir-faire, renonce de bonne heure à l'administration domestique, pour s'en décharger sur le fils. L'histoire de Jacob et d'Ésaü se reproduit, même de nos jours, dans un grand nombre de familles, en poussant les intéressés à des attitudes névrotiques : il s'agit de lutter pour la primauté. Les dispositifs et les moyens d'action de ces sujets convergent vers un seul but : empêcher les autres d'affirmer leur supériorité, se servir de l'amour et de la haine pour donner à toutes les relations une tournure telle qu'elle fasse apparaître la supériorité du sujet lui-même. La tendance à la dépréciation dépasse souvent toute mesure. Ces sujets n'hésitent pas à se causer à eux-mêmes les plus graves préjudices, lorsqu'ils peuvent ainsi léser les autres. Les changements de forme que subit cette ligne d'orientation aboutissent souvent à la manière de voir exprimée dans la fameuse formule de Jules César : « Plutôt le premier dans un village que le deuxième à Rome » ; plutôt jouer le premier rôle dans la maison paternelle, imposer sa volonté à son entourage immédiat, que s'exposer à toutes les incertitudes du mariage ; plutôt ne rien faire que renoncer à l'originalité, etc. Les sujets éprouvent souvent des sentiments de haine pour les chefs, les maîtres, les médecins. Dans la société, dans les réunions mondaines, ils ne tardent pas à rentrer dans leur coquille, à devenir des trouble-fête, dès qu'ils s'aperçoivent qu'on ne fait pas grand cas de leur supériorité ; et ils n'hésitent pas à rompre des liens d'amitié et d'amour, lorsque les amis ou la femme aimée refuse de se plier à leur volonté. Ils adoptent souvent par avance une attitude brusque et hostile, car ils sont en état de lutte, sans même savoir si les circonstances le justifient. Ils ne supportent pas de voir quelqu'un se tenir debout ou marcher devant eux et ils cherchent à se soustraire aux épreuves scolaires, parce que la supériorité de l'examinateur, voire de l'auteur d'un livre scolaire, leur est intolérable. Tous ces phénomènes constituent, en dernière analyse, autant de moyens d'action sur le milieu familial, et les sujets s'en servent avec l'intention inconsciente d'attirer sur eux l'attention des membres de la famille, de concentrer sur eux tous les soins et toutes les préoccupations de ceux-ci : nouvelle preuve de l'importance que présente et du rôle que joue l'idée de personnalité de ces patients. Ils exploitent souvent leur névrose, comme d'autres captent des héritages.

Le névrosé qui fouille avec jalousie et méfiance dans le passé d'une fem­me qu'il veut posséder d'une façon exclusive ou qui vit dans l'appréhension constante qu'elle pourrait lui préférer un autre homme, exprime ainsi à sa manière le sentiment qu'il a de sa virilité incomplète. Il veut avoir sur ce point toutes les garanties et certitudes possibles et va souvent jusqu'à imposer à la femme, à cet effet, des épreuves de toute sorte. Les accès de jalousie qui éclatent souvent avec violence sont alors un moyen d'humilier la femme et procurent au nerveux une satisfaction telle de son sentiment de personnalité que, malgré les griefs, réels ou imaginaires, qu'il formule contre la femme, il ne peut ni ne veut se décider à la séparation. Ce fait, qu'on observe assez fréquemment, découle uniquement de l'idéal que le malade se fait de la virilité. L'idée qu'on puisse l'abandonner lui est intolérable ; et il arrange les choses de telle sorte qu'il allègue l'amour, la pitié, la crainte d'un malheur qui pourrait frapper la femme ou les enfants, pour reculer devant le pas décisif.

Souvent le désir d'être le premier, d'en imposer à tout le monde repose sur un sentiment d'infériorité qui se rattache, à tort ou à raison, à la petitesse de la taille. Dans la névrose déclarée, le patient se soustrait par un symptôme névrotique aux occasions dans lesquelles il craint de ne pas pouvoir affirmer sa supériorité. Le rougissement involontaire et irrésistible est le symptôme le plus fréquent de ce genre.

Ce désir d'être le premier constitue, à un degré plus ou moins prononcé, un trait propre à tous les hommes et est généralement accompagné de penchants combatifs. La lutte pour la vie commence dès la première enfance et comporte des organes psychiques et des traits de caractère défensifs. C'est ainsi que les enfants veulent toujours être les premiers à goûter à certains aliments et boissons et courent devant pour arriver les premiers à certains buts. On les voit souvent courir dans la rue pour dépasser les voitures... et beaucoup de jeux d'enfants sont nés de cette passion pour la lutte... Beaucoup de personnes gardent ce penchant toute leur vie durant sous la forme d'un geste incon­scient : c'est ainsi que lorsqu'elles font partie d'un cortège plus ou moins nombreux, elles réussissent toujours, sans s'en rendre compte d'ailleurs, à se faufiler dans les premiers rangs ou précipitent le pas, lorsqu'elles sentent que quelqu'un se trouvant derrière elles cherche à les dépasser. Au sens figuré, cette même tendance s'exprime par le culte que ces sujets vouent aux héros, culte nullement objectif d'ailleurs, puisqu'il dissimule leur désir d'être eux-mêmes des héros semblables à Achille, Alexandre, Annibal, César, Napoléon, Archimède, et trahit ainsi aussi bien leur fiction directrice que leur sentiment d'infériorité primitive. Certains sont encore guidés par la fiction de la ressemblance à Dieu, fiction qui s'exprime dans les contes, dans les rêveries et dans la psychose.

Nous avons déjà dit qu'en présence de dispositions et de traits de caractère pareils tous les liens d'amitié et d'amour se trouvent gravement menacés, et lorsque l'insécurité devient plus grande, le sujet subit l'obsession du doute et, pour se protéger contre les chocs de la réalité, il se crée toutes sortes d'épou­vantails ou de figures idéales. Caricature de César, il revient auprès de sa mère, recherche la petite ville, un genre de vie modeste, change souvent d'en­droit comme si les circonstances extérieures étaient pour quelque chose dans l'état d'agitation, d'inquiétude et d'angoisse dont il souffre. Les malades qui présentent cette névrose à l'état déclaré orientent souvent leur pulsion sexuelle vers des enfants, vers des personnes d'un niveau social très bas, vers des domestiques ; ils deviennent homosexuels, pervers ou s'adonnent à la mastur­bation, parce qu'ils espèrent, à la faveur de ces penchants, pouvoir plus facilement dominer la situation. C'est que la crainte que leur inspire la femme leur interdit à un tel point la possibilité de rapports sexuels normaux que, pour se soustraire à la défaite qu'ils redoutent, les nerveux s'engagent dans des chemins détournés qui les conduisent à l'éjaculation précoce, aux pollutions, à l'aspermie, à l'impuissance.

Il en est de même des femmes nerveuses appartenant à cette catégorie et que les rivalités sociales, les rivalités avec des amies dans la grande ville, avec des sœurs, avec la fille ou avec la belle-fille, poussent souvent à recourir à des moyens de défense névrotiques et plongent dans un état morbide. Pour ce qui est des nerveux du sexe masculin, c'est le plus souvent leur situation sociale qui favorise le développement de leur névrose, toutes les fois qu'ils se voient contester le rang qu'ils croient devoir occuper dans leurs fonctions ou leur emploi ou dans la science, ou qu'on leur refuse la part de faveurs et de distinctions à laquelle ils croient pouvoir prétendre.

Chez le jeune enfant, le sentiment d'infériorité naît de la comparaison qu'il établit inconsciemment entre lui-même et son frère aîné ou celui qui le précède immédiatement, son désir et sa jalousie portant sur les valeurs les plus variées, réelles ou imaginaires. Le pédagogue sera presque toujours frappé par des dispositions hostiles, telles que la jalousie qu'inspire à l'enfant la taille plus grande de son frère, etc. Ainsi que je l'ai dit, ces sentiments et disposi­tions hostiles sont souvent  engendrés par des valeurs fictives, et j'ai eu l'occasion de m'en assurer lors du traitement psychothérapique de deux frères dont chacun m'a avoué qu'étant enfant il avait été jaloux de l'autre, à cause des dimensions de ses organes génitaux. Un avantage réel, ou tout simplement naturel, du frère aîné est également susceptible d'exciter la jalousie du plus jeune. Voyant que le frère aîné est emmené au théâtre ou en voyage, qu'il est mieux renseigné que lui-même sur le problème sexuel, qu'il jouit des préfé­rences des personnes du sexe féminin de leur entourage immédiat, devinant même qu'il possède une expérience sexuelle personnelle, le jeune frère, déjà obsédé par son sentiment d'infériorité, se sent aigri et lésé, tombe dans un état de mélancolie et de désespoir qui, étant donné précisément ses dispositions, peut atteindre un degré d'intensité extraordinaire. Il en arrive souvent à se dire que toute lutte est inutile et à orienter sa tendance virile vers le pseudo-masochisme 110, en soulignant les côtés morbides et faibles de son organisme, en faisant preuve d'une humilité et d'une soumission sans bornes, afin de concentrer sur lui l'attention et la sollicitude des parents et d'autres personnes de son entourage, susceptibles de lui être utiles, afin de les rendre esclaves et de ses lubies et caprices. J'ai vu des enfants entretenir par tous les moyens possibles (toux forcée, etc.) certains états catarrhaux de voies respiratoires (« diathèse exsudation » de Czerny), jusqu'à provoquer de l'asthme bronchi­que et nasal (voir la théorie de l'asthme, telle qu'elle est exposée par Strümpell) ; et j'ai vu des fictions féminines, en rapport avec la grossesse et la castration et accompagnées d'une hypersensibilité anale, provoquer une ma­nière de se comporter symboliquement homosexuelle. Dans un des cas dont j'ai eu à m'occuper, l'attitude féminine fictive avait atteint un degré tel que le malade en était arrivé peu à peu à s'identifier avec sa sœur, plus jeune que lui. Et comme la mère avait l'étrange habitude de se mettre en retard toujours et dans toutes les occasions de la vie courante, il crut devoir imiter son exemple, ce qui, ajouté au désir qu'il avait d'occuper dans l'ordre de naissance la place de sa sœur, eut pour effet qu'il adopta, à son tour, le  « retard » pour règle et principe de conduite, règle et principe auxquels il se conformait dans toutes les occasions, de sorte qu'il ne s'est pas présenté une seule fois dans mon cabinet, pendant toute la durée du traitement, à l'heure que je lui avais fixée : phénomène qui a disparu, non à partir du moment où je l'ai amené à la conscience du malade, mais seulement après sa guérison définitive 111. Dans ces attitudes féminines la protestation virile s'affirme par des moyens détournés, d'un caractère féminin, et est accompagnée de rêveries, d'irritabilité, d'entête­ment, de mécontentement ; redoutant, d'autre part, les épreuves et les déci­sions, le malade fuit les relations sexuelles normales et a recours à des satisfactions sexuelles artificielles ou détournées, d'où fantasmes sadiques et masochistes, masturbation, pollutions. Les phénomènes d'infériorité primaires peuvent avoir disparu ou ne plus subsister qu'à l'état de restes. Quelquefois on constate une certaine atrophie ou des anomalies des organes génitaux, mais l'une et les autres ne se manifestent généralement que par la crainte qu'elles inspirent au malade de ne pas réussir à en imposer au partenaire sexuel. Il en résulte une situation affective, caractérisée par des accès de mesquine jalou­sie, de tyrannie et par des penchants sadiques par lesquels le malade cherche à prouver sa puissance, à s'imposer à l'amour du partenaire sexuel.

L'orgueil du malade est souvent tellement intense qu'il l'empêche de se rendre compte de sa jalousie. La situation psychique qui se présente est telle que, conformément à notre manière de voir, la protestation virile a pour effet, entre autres, de refouler également la jalousie dans laquelle elle voit une atteinte de plus au sentiment de personnalité. Ce refoulement n'a pas de suites bien graves, si ce n'est que la situation dans laquelle il place le malade manque de clarté. D'une façon générale, cependant, le malade agit comme s'il était jaloux, et cela souvent avec une évidence qui frappe tout le monde, mais n'échappe qu'au patient. Parfois, cependant, cette jalousie est masquée par la dépression, des céphalées, par la fuite dans la solitude, etc.

Je vais encore relater le rêve d'un patient que j'ai eu l'occasion de soigner pour un état de dépression et d'angoisse « sociale », et je le fais parce que l'interprétation partielle que le patient lui-même avait essayé de donner de ce rêve permet de conclure à l'existence d'une rivalité entre lui et son frère aîné.

J'ai rêvé avoir parié avec mon frère Joseph que j'arriverais avant lui à un endroit déterminé qui n'était pas précisé dans le rêve.

Je me vis tout à coup rouler sur la grande route, installé dans une petite automobile à trois roues que je m'appliquais à conduire, tant bien que mal, à l'aide d'une petite manivelle ayant la forme d'une clef que je ne pouvais tenir qu'entre le pouce et l'index, j'avançais avec beaucoup d'incertitude et me sentais mal à l'aise. Je m'engageais dans des chemins latéraux d'où je ne pouvais plus sortir. Les gens que je rencontrais me regardaient étonnés et riaient. Je me vis enfin obligé de charger l'auto sur mon dos pour revenir sur la grande route et recommencer mon voyage comme auparavant.

Tout d'un coup, je me vois avec mon véhicule à trois roues dans la chambre d'une auberge que je connaissais bien et qui est située sur une colline proche du pays que j'habitais. Je poussai mon auto dans un coin et ne m'en préoccupai plus. Mon frère était arrivé dans le même local avant moi ; il s'y trouvait en outre une famille que je connaissais, très endettée et se composant de M. et de Mme M... et de leurs trois filles. Mais voici que M. M.. s'approche de notre table, se met à nous parler et nous emmène finalement vers la table autour de laquelle se trouvait sa famille, ce qui ne nous fit aucunement plaisir.

L'idée d'un pari avait surgi au cours de mes conversations avec mon frère. Il me conseilla de ne pas me lier trop précipitamment à la jeune fille que je me proposais d'épouser et me dit,d'après sa propre expérience, quelles mauvaises conséquences pouvaient en résulter polir un homme voulant arriver. Je lui donnai raison et lui promis d'agir selon son conseil. Comme il accepta cette promesse, selon son habitude, avec beaucoup de scepticisme, je me sentis piqué au vif et lui proposai un pari. Jadis, alors que je ne savais pas encore ce qu'il cachait au fond de son âme, je le prenais pour modèle et m'efforçais de lui ressembler par le caractère, la manière de penser et d'agir. Je vois maintenant que, sous beaucoup de rapports, je dois m'appliquer à ne pas lui ressembler, à ne pas suivre son exemple.

En auto on peut arriver à un but plus vite qu'à pied. Cependant, cette auto représente manifestement la femme à laquelle je me suis enchaîné. Une auto à trois roues est moins parfaite qu'une auto à quatre roues : il lui manque quelque chose. Il en est de même de la femme, L'homme est plus parfait. D'où l'opposition : la petite manivelle. Tout jeune, j'avais déjà cherché quelque chose chez les petites filles, dont le cas me paraissait peu clair. Je me retirais souvent sous un pont et levais la tête avec curiosité, sans savoir exactement ce que je pourrais bien apercevoir à travers les fissures. A cette époque, je pouvais alors avoir cinq ans, je n'avais pas la moindre idée des choses sexuelles (incertitude) et étais exempt de tout vice sexuel. Je me rappelle cependant que déjà alors j'étais attiré par quelque chose vers les petites filles. La petite manivelle de l'auto signifie que mon pouvoir sur la femme était insignifiant, ou même nul, et que je devais nécessairement subir l'ascendant de la jeune fille.

Avec mon auto (c'est-à-dire avec la femme) je me suis égaré dans des chemins latéraux sur lesquels je ne pouvais pas avancer et qui ne pouvaient pas me rapprocher du but auquel je tendais, c'est-à-dire de la supériorité.

J'ai chargé l'auto sur mon dos : autrement dit, plus que jamais la femme était devenue pour moi un fardeau.

L'auberge dans laquelle j'ai fini par me retrouver avec mon frère se dressait sur le sommet d'une colline : expression symbolique de mon désir de réussir un jour à faire quelque chose de grand dans la vie, comme je m'y étais attendu jadis de la part de mon frère.

La rencontre avec une fille fortement endettée se rapporte à l'idée souvent exagérée de ce qu'une femme pouvait coûter à un homme et de la situation obérée (endettement) qui pouvait en résulter.

Il est évident pour moi que des idées relatives à la masturbation jouent également un certain rôle dans ce rêve (chemins latéraux, endettement = culpabilité) ; il en est de même du faux rapport qui s'était établi dans mon esprit entre la masturbation et l'atrophie des organes génitaux. J'attribuais à cette dernière l'incertitude que j'éprouvais à l'égard de ma fiancée que je cherchais par tous les moyens possibles, sans toutefois m'en rendre compte, à écarter (à mettre dans un coin). Mon état de dépression avait le même but : me débarrasser de la femme et, une fois libre, affirmer ma supériorité dans la vie.

Dans notre physiognomique de l'âme (car c'est ainsi que nous concevons la caractérologie), nous avons déjà plus d'une fois attiré l'attention sur ces traits accusés, accentués, qui, en tant que preuve irrécusable de la virilité, ont pour but de servir de soutien au sentiment de personnalité, de relever ce sentiment, comme si le sujet avait à craindre un déclassement, une révélation de son rôle féminin. C'est ainsi que la pudeur exagérée de certains hommes névrosés qui préfèrent souffrir plutôt que d'entrer dans une vespasienne, qui rougissent, éprouvent un sentiment d'angoisse et sont pris de palpitations toutes les fois qu'ils se trouvent en présence d'une femme, qui sont incapables, malgré le besoin d'uriner qu'ils éprouvent, d'émettre une goutte d'urine en présence d'une autre personne, c'est ainsi, disons-nous, que cette pudeur exagérée nous révèle à son tour un amour-propre masculin exagéré que le sujet oppose à son sentiment d'infériorité primitif. C'est la protestation virile de ces patients vivant dans un état de profonde incertitude qui les pousse à adopter une situa­tion pareille dont les limites empiètent sur celles de la timidité et de la maladresse ; dans certains cas, d'autres traits viennent s'ajouter à ceux que nous venons de décrire, ou alterner avec eux. Beaucoup de personnes ner­veuses des deux sexes ne peuvent jamais se décider, en présence d'autres personnes et malgré un besoin souvent urgent, à prendre le chemin des W.C. La pudeur plus grande que les femmes, surtout les femmes nerveuses, mani­festent dans toutes les occasions de la vie, provient de leur crainte, dont les origines remontent à la première enfance, d'attirer l'attention des autres sur leur sexe. J'ai pu souvent me rendre compte que cette crainte, plus ou moins inconsciente, exerce une action inhibitrice sur l'activité d'un grand nombre de femmes et de jeunes filles, et même sur leur développement mental. Tel est d'ailleurs également le cas des patients du sexe masculin qui se croient insuffisamment virils et qui renoncent à nouer des relations sociales, amou­reuses et même professionnelles, dès qu'ils se trouvent dans une situation qu'ils estiment ou qui, d'après eux, est estimée par d'autres comme étant une situation « féminine », subordonnée.

Il est possible que des pulsions sexuelles, franches ou refoulées, consti­tuent la source apparente (dans certains cas) de la pulsion agressive que nous venons de caractériser : cela n'infirme en rien les résultats que nous avons formulés. C'est que ces penchants sexuels ont également un caractère téléo­logique, leur but consistant à tenir en haleine, en l'exagérant, la crainte qu'inspire au sujet le partenaire sexuel et à lui assurer la retraite qui fait partie du programme de sa vie : le sujet utilise donc ces Penchants à titre de moyens de précaution. Mais cette attitude, pleine de précaution, qui caractérise le nerveux, remonte à son enfance, et sa pudeur n'est qu'une forme exagérée du sentiment de pruderie qu'inculquent à chacun de nous les exigences de notre vie civilisée. Cette pudeur exagérée, on la retrouve dans les antécédents de toutes les malades, même de celles aux allures de garçon, et l'on voit couram­ment les enfants nerveux éviter anxieusement d'étaler leur nudité et renvoyer tout le monde, voire fermer à clef la porte de la pièce dans laquelle ils veulent ou doivent se déshabiller. On observe la même attitude chez les garçons qui ont grandi au milieu de petites filles. La protestation virile de ces dernières s'exprime par l'humiliation qu'elles infligent involontairement au garçon, jusqu'à ce que celui-ci en arrive à cacher sa virilité. Cette lâcheté exerce une influence aggravante sur le développement de la névrose, Elle équivaut aux idées et désirs de castration qu'on observe plus tard chez les névrosés, au désir d'être femme, dès que la crainte de la femme devient actuelle et toutes les fois qu'il s'agit de se soustraire à une décision. Et, pourtant, cette lâcheté elle-même est née sous la pression d'une fiction virile exagérée, fait dont témoi­gnent certains traits de caractère, d'un ordre différent, qui subsistent à l'état de traces plus ou moins nettes : soif de domination, ambition dévorante, désir de tout avoir, d'être partout et toujours le premier, accès de colère et de rage, tendance à la dépréciation et circonspection exagérée.

Si donc la pudeur nerveuse peut être assimilée à un moyen dont le malade se sert (inconsciemment) pour essayer de jouer un rôle masculin, on peut en dire autant, et à plus forte raison encore, du trait de caractère opposé, à savoir de l'impudeur nerveuse. En réalité, celle-ci ne constitue qu'un renforcement, un prolongement de celle-là, qu'un moyen de rappeler avec insistance à l'entourage qu'on est un homme. L'idée directrice dont découle l'habitude de l'exhibitionnisme et l'attitude blessante, dépourvue de tact, que le sujet obser­ve à l'égard de son entourage révèlent dans tous leurs détails la forte aspiration virile. Tel est le cas des garçons et des hommes mûrs dont l'exhibitionnisme sexuel s'exprime généralement par certaines négligences dans la toilette. Dans tous les cas de ce genre, on se trouve en présence de la croyance en la toute-Puissance du phallus qui, comme dans les religions antiques, exprime la conscience que l'homme a de sa puissance virile et de la sauvegarde qu'elle lui assure. A créer cette attitude, contribuent également des traits narcissiques, d'où cette allure de vainqueurs, accompagnée de coquetterie, d'une inaptitude à admettre, de la part des autres, la possibilité d'un refus, qui frappe plus particulièrement l'observateur dans les cas de ce genre. Chez les jeunes filles impudiques ce trait apparaît avec plus de netteté encore. Leur manière de parier, de se vêtir, de se tenir, leur mesquinerie, leur amour de l'obscène et leur faible pour la coprologie, tout atteste l'insuffisance de leur adaptation au rôle féminin, le peu de satisfaction que ce rôle leur procure. Les deux sexes opèrent alors de telle sorte que chacun exige de l'autre une reconnaissance pleine et complète ou une tolérance exagérée. L'analyse des rêves et des symptômes de ces jeunes filles névrotiques révèle toujours l'attente infantile d'une transformation sexuelle servant de substitution à la volonté de puis­sance, au désir d'être « en haut ». Lorsque deux personnes de cette catégorie se trouvent réunies, ce qui arrive très fréquemment, on observe que l'aspira­tion masculine exaltée de l'une agit à la manière d'un miracle et d'un talisman sur l'autre, parce que celle-ci est également animée d'une foi miraculeuse en la virilité et en sa force magique. C'est ainsi qu'elles voient dans tout événement de leur vie qui, à d'autres, apparaît comme purement accidentel, le produit de la force inhérente à leur sentiment de personnalité. - Chez beaucoup de jeunes filles, l'attitude impudique se présente comme une anticipation de ce qu'elles attendent de la réalisation de leur fiction : la jeune fille se comporte comme si elle était un garçon, un homme, ne craint pas de se montrer nue et de réaliser dans ses symptômes nerveux, dans ses rêves et dans ses fantasmes sa transfi­guration masculine. On constate souvent, chez ces malades, des tentatives de communiquer la force magique du phallus à d'autres parties du corps, telles que mains, pieds, seins ; il s'agit d'un changement de force de la fiction, changement à la faveur duquel ces parties du corps se trouvent à leur tour masculinisées et, érigées en fétiches, acquièrent une faveur Particulière ou jouissent d'un culte narcissique, comme c'est aussi fréquemment le cas des organes génitaux et du corps tout entier. Ce fétichisme, qui s'étend presque toujours aux habits, explique en grande partie la force magique exercée par la mode, ce qui nous autorise à supposer qu'à l'égal du fétichisme, cette dernière peut être considérée comme servant de substitut à la virilité présumée perdue et qu'il s'agit de retrouver, avec tous les moyens d'action qu'elle comporte.

De même que l'impudeur, l'infidélité névrotique d'un grand nombre de patientes se rattache à leur aspiration exagérée vers la virilité. Elle constitue une des voies que les malades suivent pour arriver à leur but ; comme beaucoup d'autres traits de caractère névrotiques, elle est purement mentale, c'est-à-dire n'existe qu'à l'état d'idée abstraite, de conception philosophique, mais atteint souvent la limite au-delà de laquelle commence le rôle féminin réel. Beaucoup plus nombreuses sont les malades qui, dans la crainte que leur inspire l'homme, s'abritent derrière la fidélité, moyen de protection, plutôt que vertu. Les fantasmes en rapport avec l'infidélité atteignent une intensité hallu­cinatoire dans la vie éveillée ou hantent les rêves de femmes subissant une oppression, réelle ou imaginaire, de l'homme ; ce sont des idées de vengeance ou se rapportant à des situations dans lesquelles la femme voit les rôles intervertis : le mari, de maître, étant devenu esclave, et elle-même, de victime, étant transformée en maîtresse absolue et impitoyablement cruelle. Les fantasmes liés à la prostitution 112 qu'on observe souvent dans les cas de ce genre attestent que les malades se font une idée exagérée de la force de leur penchant sexuel et cherchent à s'inspirer à elles-mêmes une crainte également exagérée devant les conséquences possibles qui s'abattraient sur elles, si elles se laissaient aller à ce penchant. Toutes les fois qu'on se trouve en présence de patientes qui parlent facilement de leur sexualité, on est autorisé à conclure qu'elles s'en exagèrent l'intensité et que leur épouvantail est loin d'être aussi terrible qu'elles le dépeignent. En réalité, elles sont meilleures et plus pures qu'elles ne le pensent et ne le disent. Les jeunes filles avouent souvent la pro­fonde conviction qu'elles ont de leur infidélité : c'est même, chez la plupart, la première chose qu'elles avouent. La seule conclusion à tirer de cet aveu, c'est que les jeunes filles en question fuient l'homme en général, veulent se soustraire à l'amour et, surtout, au mariage, car : « Où ne me conduirait pas la passion une fois déchaînée ? » Et, même, l'infidélité réelle dont se rendent coupables certains névrosés, hommes et femmes, se rattache à la crainte que leur inspire la supériorité de leur partenaire actuel, tandis qu'ils ou elles pour­raient rester invariablement fidèles à un autre partenaire dont la supériorité les écraserait moins. Les symptômes que présentent tous ces malades : crainte de la solitude, agoraphobie, attitude anti-sociale, fixation de défauts infantiles, la maladie elle-même, la tendance à déprécier tout le monde - tous ces symptô­mes, disons-nous, ne peuvent être bien compris et correctement interprétés que pour autant qu'on les considère comme des moyens subordonnés à la fin fictive représentée par la virilité. L'amour dédaigné est souvent éprouvé comme une diminution de la personnalité, diminution qui provoque une pro­testation virile sous forme de haine, d'indifférence, d'infidélité. J'estime que l'infidélité conjugale est toujours et dans tous les cas un simple acte de vengeance.

J'ajouterai encore quelques observations que j'ai pu faire sur des névrosés jaloux. Le sujet est toujours à la recherche de preuves susceptibles de le convaincre de l'influence qu'il exerce sur son partenaire et il utilise à cet effet toutes les situations plus ou moins opportunes. La continuité inlassable avec laquelle le nerveux soumet son partenaire à l'épreuve témoigne nettement du peu de confiance qu'il a en lui-même, du peu de valeur qu'il s'attribue, de son incertitude ; il est facile de se rendre compte que s'il fait preuve de jalousie, c'est uniquement pour ne pas se faire oublier, pour attirer sur lui l'attention et pour procurer une satisfaction à son sentiment de personnalité. On verra à chaque propos renaître l'ancien sentiment de diminution et d'humiliation et les désirs infantiles de tout avoir, de prouver coûte que coûte sa supériorité sur le partenaire. Tout est prétexte à une scène de jalousie : un regard, une conver­sation tenue dans une société, un remerciement pour un service, témoignages de sympathie à l'égard d'un tableau, d'un auteur, d'un parent, voire une attitude bienveillante à l'égard d'une domestique. Dans les cas les plus graves on a l'impression très nette que le jaloux est incapable de vivre dans le calme, car il est convaincu que ses défauts sont tels qu'un bonheur lui est à tout jamais refusé. C'est alors que se développe la névrose qui, par ses accès, a pour but d'accabler le partenaire de soucis, d'exciter sa pitié ou bien de le punir et de le plier à la volonté du malade. Sous ce rapport, les céphalées, les crises de larmes, les paralysies, les crises d'angoisse et de dépression, la taciturnité subite, etc., ont la même signification que l'alcoolisme, la masturbation, la perversion ou la débauche. Les malades deviennent méfiants à l'excès et sont accablés de doutes de toute sorte, surtout en ce qui concerne la légitimité des enfants. Explosions de colère, injures, soupçons portant en bloc sur tout le sexe opposé sont des manifestations extrêmement fréquentes et font voir dans la jalousie une véritable préparation à l'humiliation des autres. L'orgueil em­pêche souvent le sujet d'avouer sa jalousie, Il ne s'en comporte pas moins comme un jaloux furieux. Ce sentiment atteint souvent un degré inouï, du fait que la partie adverse, sans le vouloir, oppose à l'impuissance du jaloux un calme imperturbable, affirmant ainsi sa supériorité, au lieu d'adopter le ton et de trouver les gestes susceptibles d'enfermer cette passion dans certaines limites.

Par névroses de conflit j'entends les états morbides assez fréquents qui, analogues à la névrose d'angoisse, sont caractérisés par le fait que les sujets vivent constamment sur un pied de guerre avec leur entourage. Pour maintenir et justifier cet état de guerre, ils inventent toutes sortes de raisons, formulent sans cesse contre les autres des accusations vagues, véritables lieux communs du code moral, flairent partout des complots et des projets secrets, ce qui fait ressembler ces malades à de véritables paranoïaques. A force de rechercher des conflits et de vouloir toujours avoir raison, ils méprisent souvent les lois de la logique et se rapprochent des hébéphréniques par leur radotage et leur absurde conduite. Leur sort est vraiment pitoyable. Et lorsqu'on recherche la cause de leur état, on constate toujours qu'il s'agit d'une sorte de lâcheté qui les fait reculer devant les problèmes de la vie réelle. S'ils se complaisent dans les conflits, c'est parce que ceux-ci absorbent toute leur attention et les détournent ainsi de leurs tâches réelles. Lorsque le traitement psychothé­rapique intervient trop tard, le malade devient incurable et tombe dans la démence précoce, l'hébéphrénie, ou la paranoïa. Et les psychiatres prennent prétexte de cette « incurabilité », pour justifier leur opinion sur le diagnostic et ils y trouvent un argument de plus en faveur de leur nihilisme théra­peutique.


109   Voir Die Geburtenabfolge von Geschwistern in ihren psychischen Wirkungen, dans Individual-psychologische Erziehung (Praxis und Theorie, l. c.). Voir aussi Aline Furtmüller, Kampf der Geschtwister (dans Heilen und Bilden).

110   D'après notre conception, toute inversion et toute perversion ont une signification symbolique. Au sujet du pseudo-masochisme, voir Die psychische Behandlung der Trigeminusneuralgie, dans Praxis und Thearie, l. c.

111   C'est que le malade avait encore besoin de cette habitude pour retarder la guérison.

112   Voir Psychologie der Prostitution, dans Praxis und Theorie, l. c.