8. La crainte du partenaire sexuel. - L'idéal dans la névrose. - Insomnie et somnolence irrésistible. - Comparaison entre l'homme et la femme dans la névrose. - Formes que revêt la crainte inspirée par la femme.

Pendant que le nerveux lutte pour la réalisation de son idéal de virilité, il arrive toujours (et c'est un fait sur lequel nous avons déjà attiré l'attention) que la crainte de prendre une décision se manifeste sous la forme d'une crainte éprouvée devant le sexe opposé, que le sujet considère comme la pierre de touche de sa propre force. Dans la famille, dans les jeux, dans l'accumulation d'expériences de toutes sortes, dans le travail de l'imagination, dans les rêve­ries, dans les événements de la vie réelle, etc., petites filles et petits garçons trouvent une préparation telle en vue de la lutte pour la supériorité que lorsque arrive l'époque de la puberté, ils se trouvent en état d'affronter l'amour et le mariage avec des armes appropriées et que la faculté de choix et les possi­bilités d'orientation de leur vie érotique se trouvent enfermées dans des limites étroites. Qu'on pense, dans ces conditions, au nombre et à la nature des exigences auxquelles doit satisfaire l'objet d'amour du nerveux ! Nous avons affaire à des sujets dévorés par la soif de domination, sensibles à l'excès, ayant un amour-propre morbide, difficiles à satisfaire, méfiants, circonspects, jaloux, ne pensant qu'à déprécier les autres, épiant les moindres erreurs et défaillances de ceux qui les entourent, cherchant à affirmer ou à fuir leur propre supériorité par les voies détournées d'une soumission apparente. L'élé­ment névrotique qui intervient exige de l'amour une condition difficilement réalisable, ou même tout à fait irréalisable, ou demande au partenaire (selon Platon et beaucoup de psychologues modernes de la vie sexuelle) de « com­bler la lacune », c'est-à-dire de réaliser ou de représenter l'idée de personnalité que le sujet s'était forgée à titre de compensation. L'enfant normal attend, lui aussi, de l'avenir, et surtout de son choix amoureux, la réalisation de ses idéaux. Mais il est capable, à un moment donné, après avoir été stimulé par son idée, envisagée comme un moyen, de se détourner d'elle pour se mettre en face de la réalité et compter avec elle. Il en est tout autrement du névrosé. Il est incapable de modifier sa perspective névrotique par ses propres moyens, de renoncer à ses principes devenus rigides, de refuser obéissance à ses traits de caractère. Enchaîné à son idée, il fait intervenir ses préjugés et ses parti pris dans ses relations amoureuses et agit comme s'il attendait le triomphe de sa protestation virile, non de la vie réelle, de la camaraderie, des relations sociales, mais d'un réseau de moyens de protection et de défense, érigé autour de son idée. Mais la déception ne tarde pas à survenir, cette déception que le nerveux lui-même encourage et favorise, à laquelle il se complaît, parce qu'il y trouve un subterfuge, une compensation au découragement que lui inspire la distance qui le sépare de son but final fictif. Cette déception lui fournit la base à partir de laquelle il peut poursuivre sa lutte contre le partenaire, en se tenant constamment en éveil, en épiant la moindre occasion susceptible d'aggraver son humiliation. Autrement dit, la déception dont nous parlons produit des effets qui se confondent totalement avec les buts immédiats vers lesquels tendaient les anciens dispositifs névrotiques.

A mesure que notre névrosé grandit, la crainte devant le partenaire sexuel croît, elle aussi, sans toutefois qu'il en ait conscience ; on dirait que le sujet redoute qu'une fois arrivé à la maturité, il n'assiste à la disparition de sa fiction virile, ce qui entraînerait nécessairement la destruction de son sentiment de personnalité, seul point d'orientation dans l'incertitude et le chaos de sa vie. Pour se prouver son inaptitude à lui-même et pour la prouver aux autres, il s'entoure d'un mur fait de l'égoïsme le plus bas et le plus grossier. Il donne des allures névrotiques à ses doutes, à son incertitude, à sa maladresse, s'accroche à ses vieux défauts remontant à son enfance, se donne de nouveaux défauts et tout cela uniquement pour s'ôter toute possibilité d'action efficace. Et il cherche à se décourager par des démonstrations de faiblesse, de soumission, de penchants masochistes. La puissance de la pulsion sexuelle devient pour lui une idée dont il s'exagère la valeur au-delà de toute limite (Wernicke), parce qu'il en éprouve les effets avec une intensité extraordinaire, et il voit dans son propre besoin sexuel la preuve de la supériorité du sexe opposé. Le nerveux est inapte à l'amour, non parce qu'il a refoulé sa sexualité, mais parce qu'il la met au service de la fiction, de son désir de puissance, c'est-à-dire parce qu'il en fait un besoin antisocial. Les Don Juan, les Messaline sont, malgré leur sexualité, des caricatures sexuelles, des pantins névrosés. Les pervers et les invertis ont réussi à échapper à l'écueil qui les menaçait et ne s'efforcent plus qu'à faire de la nécessité une vertu. Et nous avons pu montrer que là où l'idée de l'inceste semble opposer un obstacle à la vie amoureuse, elle offre un refuge sûr au nerveux, qui recule devant une décision à prendre en se créant un attachement asexué, mais avec toutes les apparences de la sexualité, pour le père ou pour la mère.

Lorsque l'homme prédisposé à la névrose a pu trouver de bonne heure une vocation, en s'adonnant par exemple à l'activité artistique, il échappe sans aucune difficulté aux rencontres avec des partenaires, et plus particulièrement avec des partenaires féminins. Même alors la perspective d'une humiliation, d'une défaite, peut faire surgir en plein travail la peur de donner la mort, des incertitudes pleines de frayeur concernant l'avenir, la vie, l'inaptitude à prendre des décisions. Mais le plus souvent le nerveux trouve dans le travail satisfaisant un moyen de rassurer son sentiment du moi, ou bien son talent lui fournit l'occasion, à la faveur d'un changement de forme de sa fiction, de chercher et de trouver dans son art un moyen d'affirmer sa virilité. En examinant les mobiles et le contenu de ses oeuvres il sera facile de découvrir les raisons qui l'ont engagé à chercher un refuge dans l'art, ces raisons n'étant, en effet, que la puissance de la femme et la crainte qu'elle lui inspire.

C'est là qu'il faut chercher la source de l'action vraiment prodigieusement magique qu'exercent sur nous tant de mythes, tant de créations de l'art et de la philosophie. C'est la femme (« cherchez la femme ») qui est la cause de tous nos maux et de toutes nos misères. Nous trouvons une expression étrange de cette idée chez Baudelaire :« Je ne puis me représenter une beauté, sans pen­ser en même temps au malheur qui s'y attache. » Et nous avons une expres­sion mystique et sublime de la même idée dans le mythe d'Ève dont les traces se retrouvent dans la poésie de tous les peuples et de tous les temps. C'est sur cette idée que reposent l'Iliade, les contes des Mille et une Nuits et, à y regarder de près, toute oeuvre artistique, grande ou petite, car ce que le poète ou l'artiste recherche avant tout, c'est un point ferme au milieu de l'incertitude de la vie, une arme de défense dans la lutte qu'il soutient contre l'amour, con­tre la puissance de la femme qui l'attire et l'effraie à la fois. Sphynx, vampire, démon, monstre homicide, dispensatrice de faveurs, telles sont les images sous lesquelles la femme apparaît aux yeux de l'homme dont l'instinct sexuel est aiguillonné, fouetté par la protestation virile ; images ayant leur contre­partie dans la caricature de la femme, dans des débordements obscènes et méchants, dans des anecdotes et de mauvaises plaisanteries, dans des compa­raisons humiliantes. De même, la suffisance philistine de l'homme nerveux et son désir de supériorité lui inspirent des sentences sans appel et le poussent à donner libre cours à sa tendance à la dépréciation, en refusant à la femme non seulement l'égalité de droits, mais même jusqu'au droit à l'existence.

Certains nerveux croient pouvoir se soustraire plus efficacement à la femme en s'engageant dans des directions ou en adoptant des suites d'idées qui les font dévier du présent et de la vie réelle. C'est ainsi que Schopenhauer, dont le tempérament s'était formé sous l'influence des rapports hostiles qui avaient existé entre lui et sa mère, en était venu à la négation de la vie elle-même, de tout présent, de tous les temps. Tous les malades ne font pas preuve du même esprit de suite et de la même méthode, mais tous cherchent à réaliser leur fiction en tissant autour de l'avenir un réseau fait de fantaisies et de rêves. Tout nerveux veut explorer et éclairer l'avenir, afin de pouvoir prendre à temps ses mesures de précautions. Et escomptant les dangers les plus graves, il tire de ses traits de caractère et de ses dispositions le maximum de ce qu'ils peuvent donner, il cherche à augmenter leur rendement au plus haut degré, uniquement en vue de la réalisation de cette sécurité dont il éprouve un si pressant besoin.

Et voici que croyant avoir trouvé le chemin qui doit le conduire à son but final, il fait agir à la place de l'amour-propre, du désir de victoire et de triomphe, de prétentions à l'estime, à la considération, au respect, à l'admira­tion et à la puissance, ou concurremment avec toutes ces aspirations, les symptômes et accès névrotiques. Ce que l'homme normal acquiert à la suite de ses réflexions et méditations sur la réalité, le névrotique croit le posséder en vertu d'un don prophétique. En vertu de son aperception antithétique des choses, le nerveux conçoit la défaite comme une mort, une infériorité, comme inhérente au sort féminin, et assimile la victoire à l'immortalité, à la supé­riorité, au triomphe viril, tandis que les mille autres possibilités de la vie se résolvent pour lui en vaines abstractions. En même temps, et pour les mêmes raisons, ces sujets s'engagent dans une voie qui les conduit à l'anticipation de futures frayeurs et de futurs triomphes, ainsi qu'au renforcement hallucinatoire de leurs moyens et dispositifs de protection. C'est dans les psychoses que ce dernier phénomène apparaît avec une netteté particulière, la mélancolie et la manie étant caractérisées par les anticipations des termes de l'opposition « haut-bas », dans toute leur pureté, tandis que dans la démence précoce, la paranoïa, la cyclothymie, les malades font complètement abstraction des faits de la vie réelle et leur tournent pour ainsi dire le dos.

Tout, dans le caractère de ses sujets, est subordonné au but final, n'existe qu'en fonction de ce but. Le renforcement de l'avarice et de l'esprit d'économie a pour but de préserver de la gêne qui humilie, le pédantisme est un moyen de préservation contre les difficultés, les scrupules moraux sont un moyen de défense contre la honte et, d'autre part, tous ces traits de caractère et beaucoup d'autres encore, en même temps qu'ils défendent le sujet contre les empor­tements amoureux, contre le mariage et la soumission au partenaire, lui ouvrent des possibilités d'attaque, lui fournissent des occasions d'exercer sa tendance à la dépréciation. - Mais il y a plus : l'incertitude de nos conditions sociales, des considérations morales et les difficultés qui s'opposent à l'éducation des enfants fournissent des arguments tout prêts au nerveux qui cherche à se soustraire au mariage, à enfermer sa vie dans des limites aussi étroites que possible. Ajoutez encore à ces arguments ceux qui sont tirés du problème de l'hérédité, encore si obscur, si peu élucidé, et vous verrez que le névrosé n'a pas à se donner beaucoup de mai pour justifier son désir, sa décision, de rester seul, de ne pas fonder une famille. Beaucoup de malades se réfugient dans la religion, sacrifient leur vie présente, exaltent leurs senti­ments moraux et ascétiques, afin de jouir du bonheur et du triomphe de l'au-delà, mais aussi afin de commencer à communier avec Dieu dès cette vie terrestre. C'est ainsi que le malade compose son rôle « asexué » et qu'il trouve dans la situation générale, dans la perspective sous laquelle il envisage la vie et dans les expériences qu'il en retire, des moyens pour réaliser son idéal de personnalité. - D'autres malades trouvent un argument en faveur de leur tendance à l'isolement dans le sentiment d'insatisfaction, voire de déception, qu'ils éprouvent dans leur vie amoureuse, sentiment souvent artificiellement évoqué et volontairement entretenu, et cet argument leur sert uniquement à justifier leur désir de renoncer à tout ce qui pourrait les entraîner à dépasser leur personnalité, à la subordonner en quoi que ce soit à la personnalité d'un autre, à faire dépendre, même dans une mesure aussi restreinte que possible, leur bien-être, leur plaisir du concours d'une autre personne.

Lorsque le patient met en oeuvre ses moyens d'action, en les dirigeant con­tre le psychothérapeute, il ne fait encore qu'obéir à sa crainte de la concur­rence, en la manifestant toutefois sous un autre aspect. La patiente nerveuse, en résistant au médecin, combat en lui en même temps, et à sa manière, l'homme et cherche à se soustraire à son influence, qu'elle se représente sous son aspect le plus terrible, notamment sous son aspect sexuel. Le nerveux mâle cherche à saper sournoisement la supériorité du psychothérapeute, qu'il conçoit également comme une supériorité virile et sous son aspect sexuel. Et l'un et l'autre, nerveux et nerveuse, se défendent contre le traitement, comme ils se sont toujours défendus, lorsqu'ils se croyaient sur le point de succomber à une influence étrangère, lorsqu'ils se trouvaient en face des réalités de la vie ou en présence d'une décision à prendre.

D'autres malades, pour fuir le partenaire, se réfugient dans le passé. Leur intérêt pour l'antiquité, pour l'héraldique, pour les langues mortes, etc., s'en trouve accru et les rend capables de contributions assez importantes. Mais il y a, d'autre part, des malades de cette catégorie dont toute l'attention se trouve concentrée sur des notices nécrologiques, qui s'intéressent aux convois funèbres, aux cimetières.

J'ai dit plus haut que la crainte de la femme était un des mobiles qui exerçaient l'influence la plus profonde sur la création artistique. Je citerai à ce propos un passage de l'autobiographie de Grillparzer qui projette beaucoup de lumière sur les situations psychiques dont nous nous occupons ici.

« Comme tout homme normalement constitué, je me sentais fortement attiré par le beau sexe, mais je n'étais pas assez présomptueux pour me croire capable de laisser une profonde impression après les premières rencontres. Mais le devais-je au caractère vague de mes représentations de poète ou à ce qu'il y avait de réfractaire dans ma nature qui, lorsqu'elle ne repousse pas, attire par esprit de contradiction ? Toujours est-il que je me trouvais profondé­ment engagé, alors que je me croyais encore aux premières approches. Ceci faisait à la fois mon bonheur et mon malheur dans mon voisinage immédiat, mais plus encore mon malheur, car je tendais naturellement à demeurer dans cet état serein qui était seul de nature à me faciliter la communion intime avec l'art, qui était ma seule déesse. »

C'est ainsi que l'artiste et le névrosé, étant donné l'incertitude dans laquelle ils vivent quant à la possibilité de leur triomphe, voient une menace, un danger dans l'attraction qu'exerce sur eux la femme, en souffrent d'avance comme d'une contrainte et conçoivent leur propre sentiment amoureux com­me un signe de soumission et de subordination. Sans doute, et c'est là un fait que je n'entends pas nier, les relations amoureuses se trouvent réduites dans les cas de ce genre à leur plus simple expression et reposent sur une base réelle plus qu'insuffisante. Pour celui qui l'examine objectivement, l'amour représente une adaptation ou, si l'on préfère, une soumission réciproque. Mais celui qui le conçoit comme une soumission unilatérale qui en souffre d'avance et renonce à l'abandon plein de charme exquis et de plaisirs, témoigne d'un désir de s'affirmer, de se faire valoir, qu'aucun argument n'est capable d'ébranler et dans lequel nous voyons une sur-compensation névrotique d'un sentiment d'infériorité névrotique. Le but final que poursuit le sujet l'empêche de recourir à des moyens différents ou ne lui laisse que la possibilité d'une exagération masochiste démesurée et illimitée qu'il ne tarde pas à transformer en un moyen de préservation de plus. L'absence du sentiment altruiste rend impossibles l'abandon, ainsi que l'amitié et la camaraderie, qui sont les seuls soutiens fermes dans le mariage et dans l'amour.

Lorsque le sujet voit dans sa propre tension sexuelle l'effet de l'influence exagérément puissante du partenaire, son désir de se faire valoir affecte parfois d'autres formes : il cherche alors à se soustraire à cet empire de la femme, en se livrant à la débauche, en cherchant la satiété dans des plaisirs orgiaques. D'autres sont obsédés par des idées de castration, s'imposent des privations ascétiques, des pénitences, des flagellations, etc., et tout cela en vertu de leur impitoyable tendance à la sécurité qui les pousse à fuir les tentations du démon que représente à leurs yeux l'amour. C'est encore de la même manière que s'expliquent certaines graves perversions récidivantes, et plus particulièrement certaines manifestations masochistes par lesquelles le malade cherche à se persuader dans le détail de la force néfaste du partenaire, pour l'opposer ensuite, dans son ensemble, tel un épouvantail, à sa propre faiblesse. Le malade procède de la sorte à une véritable rectification de la frontière qui l'écarte de la ligne de conduite normale qu'il redoute le plus au monde. Mais plus le malade se persuade de sa faiblesse, plus aussi les yeux fixés sur son but final, il exalte sa protestation virile. « Il doit faire nuit, là où brillent les étoiles de Friedland. » Il se livre alors à une série de tentatives, toujours le long de la ligne névrotique, qui le conduisent à des manifestations sadiques, à une sorte de fanatisme de la propreté, expression de sa rage, affective ou réelle, contre les différences sexuelles ou contre le partenaire. Ou bien le patient, dans sa lutte contre le jugement des autres et contre la loi, se contente, en invoquant une logique extraordinaire, de provoquer ne serait-ce qu'une apparence de justification de ses détours névrotiques et de faire ainsi ressortir une fois de plus sa supériorité. On peut en dire autant de l'argumen­tation des homosexuels, dont les tendances anormales découlent également et en vertu du même mécanisme de la crainte que leur inspire le sexe opposé 113.

Le prestige à défendre, la protestation virile sont toujours ostensiblement mis au premier rang, jusqu'au moment où l'analyse explicative réussit à découvrir, parmi les souvenirs du malade, le groupe d'idées morbides dans lequel il puise la conviction que c'est sa moindre valeur qui doit l'empêcher de s'imposer aux femmes. Dans les souvenirs des malades du sexe féminin, c'est le sentiment d'infériorité, l'appréhension devant le rôle féminin qui remplis­sent le même office. A ces idées découvertes par l'analyse et remontant aux premières années de l'enfance, se rattachent étroitement des idées de grandeur, souvent sous le masque du narcissisme, du sadisme ou de l'exhibitionnisme. On peut, sans risque d'erreur, les interpréter comme des essais de compen­sation du sentiment d'infériorité provoqué par la fiction directrice, comme des formations névrotiques secondaires par lesquelles le malade semble pro­clamer : « Je veux être un homme complet ! » Chez les jeunes filles, cette idée s'exprime souvent par le désir d'être au-dessus de toutes les femmes, un être supérieur.

La situation et les enchaînements d'idées dont je viens de parler se laissent fort bien illustrer par le cas suivant concernant une de mes patientes. C'était une jeune fille de dix-neuf ans, en traitement pour des états de dépression, idées de suicide, insomnies et inaptitude au travail. Pour se donner une occu­pation, elle se fit dessinatrice. Ses symptômes somatiques se bornaient à de légers signes de tuberculose et à un certain degré de myopie. Ses parents me racontèrent qu'elle avait été une enfant désobéissante, aimant l'indépendance et ne songeant qu'à s'évader de la maison. Sa mère et son unique frère, plus âgé qu'elle, sont morts de tuberculose.

Les débuts du traitement furent fort difficiles, car la malade se tenait devant moi impassible et sans répondre à aucune de mes questions. De temps à autre seulement, elle esquissait un geste de dénégation ou émettait un « non » imperceptible.

Avec beaucoup de précautions, je cherche à lui montrer l'identité qui existe entre sa tendance à déprécier le monde entier et son état d'indifférence et que son silence obstiné, son négativisme, ses « non » découlent de la même tendance, mais dirigée plus particulièrement contre moi. Je tâche ensuite de lui faire comprendre que sa conduite témoigne du mécontentement, de l'insa­tisfaction que lui inspire son rôle de jeune fille, contre lequel elle cherche de la sorte à se protéger, à se défendre. A tout cela elle me répond invariable­ment : « non », ce qui ne m'étonne pas et que je considère comme dirigé con­tre l'homme. Le début de sa dépression remonte à une époque où elle faisait un séjour dans une station thermale. Je déclare alors qu'il a dû lui arriver à cette époque quelque chose qui a provoqué cette attitude négative, c'est-à-dire quelque chose qui lui a ouvert les yeux sur son rôle de jeune fille. Devant cette affirmation nette, elle se décide à m'avouer qu'elle avait fait, un peu plus d'un an auparavant, un séjour dans une autre station thermale où elle avait fait la connaissance d'un jeune homme qui lui avait plu et que leurs relations avaient abouti à des tendresses et à des baisers. Un soir, le jeune homme s'était jeté sur elle comme un fou, voulant se livrer à des attouchements obscènes. Elle le quitta précipitamment et partit aussitôt. J'attire son attention sur le fait qu'elle s'était sauvée au moment où le jeune homme, par sa con­duite, l’avait mise en présence de son rôle essentiellement féminin, et je lui demande incidemment si une semblable aventure ne lui était pas arrivée l'été précédent. Elle m'avoue qu'elle avait fait en effet la connaissance, pendant son dernier séjour, d'un monsieur qui s'était conduit envers elle comme le jeune homme dont il vient d'être question, et que cette fois encore elle avait réagi par le départ précipité.

Le fait que ces deux événements, en tous points identiques, s'étaient produits à une année de distance, nous autorise à penser que la malade a dû certainement y contribuer et s'arranger de façon à pouvoir rompre au moment voulu. Et nous sommes confirmés dans cette supposition par la malade elle-même qui nous déclare que les baisers échangés ne lui avaient pas causé la moindre excitation. Je lui montre qu'elle s'était laissé faire jusqu'au moment où les deux hommes avaient mis les points sur les i, en ne voulant voir en elle que la femme, et que la facilité avec laquelle elle avait noué les relations dans les deux cas s'expliquait par son masculin désir de conquête, en rapport avec son but masculin.

À cette phase du traitement, son insomnie disparaît. Elle m'annonce cette amélioration, pourtant remarquable, en ajoutant la remarque décourageante qu'elle dormirait maintenant nuit et jour. Ceux qui connaissent, comme moi, l'agressivité irritée dont les patients font preuve au cours du traitement psy­chothérapique et qui est dirigée contre le médecin en tant qu'homme et à cause de sa supériorité, et qui savent saisir le sens caché des expressions dont se servent les névrosés, n'auront aucune difficulté à interpréter correctement la remarque de ma malade. Cette remarque atteste avec toute la netteté désirable que, tout en reconnaissant le succès du traitement, la malade n'en a pas moins tenu à en atténuer la portée et à rabaisser ma propre valeur. Tout en ayant l'air de me couvrir de fleurs, elle n'en ajoute pas moins que je n'ai fait que substituer un mal à un autre.

Questionnée de plus près, la patiente nous raconte que pendant son insom­nie, qui avait duré quatre semaines, elle avait passé ses nuits à méditer sur le peu de valeur que présente la vie. Nous comprenons fort bien qu'elle ne s'est pas contentée d'y penser, mais qu'elle y a aussi et surtout travaillé. Puisque son ennemi mâle lui apparaît désormais sous les traits du médecin auquel elle applique le même critère d'appréciation qu'à l'homme en général, du médecin qui a pénétré le sens de sa tendance à la sécurité, et l'ayant privée du moyen de protection que présentait pour elle la veille, a cherché à la réconcilier avec la vie, puisqu'il en est ainsi, disons-nous, elle cherche à diminuer son mérite par un excès de sommeil, comme si elle voulait dire et montrer qu'au fond le médecin a dépassé la mesure et mis un mal nouveau à la place de l'ancien.

L'insomnie nerveuse 114 constitue une tentative symbolique de se soustraire aux états et situations dans lesquels l'individu se trouve sans défense (et le sommeil est précisément un de ces états) et de s'entourer de moyens de sécurité, en prévision d'une défaite possible. « Être sur ses gardes », telle est l'attitude qui s'impose au lutteur. Le rêve constitue une autre forme de la mê­me tentative, une sorte de compromis, puisque dans le rêve l'individu réagit par la protestation virile contre l'état d'impuissance dans lequel le plonge le sommeil, autrement dit contre le sentiment d'infériorité. Il résulte de toutes mes observations que le rêve représente un effort de s'assurer la sécurité et constitue de ce fait une sorte d'anticipation. Que le rêve obtienne ce résultat en se servant des moyens que fournit l'expérience, c'est un fait connu et facile à comprendre, et c'est pourquoi on retrouve dans le contenu et les idées du rêve ces dépôts d'expériences qui ont fourni à Freud le point de départ de sa théorie, très précieuse au point de vue heuristique, mais incomplète et unilatérale à d'autres égards. De toutes les autres théories du rêve qui ont été formulées postérieurement à celle de Freud, celle de Maeder est la seule qui se rapproche plus ou moins de ma manière de voir.

Après beaucoup d'hésitations et après que son attention fut attirée sur le caractère de dénégation que présentaient celles-ci, la malade nous fait part, quelques jours plus tard, du rêve suivant :

Je me trouve devant le Steinhof (grand asile d'aliénés à Vienne). Mais je m'en éloigne rapidement, car j'y aperçois un visage sombre.

Afin de soustraire les patients à toute influence artificielle, surtout lorsqu'il s'agit de l'interprétation de rêves, je fais abstraction de toutes les suggestions de ma théorie des rêves et insiste seulement sur le fait que le rêve reproduit des suites d'idées qui trahissent les efforts du patient pour se garantir par anticipation contre l'état d'impuissance dans lequel il se trouve plongé pendant le sommeil et qui lui rappelle son impuissance à l'égard de la vie. Dans des cas comme celui que je viens de résumer et dans lesquels il s'agit avant tout de la crainte éprouvée devant le rôle féminin, le sommeil peut être considéré comme l'expression du désir de prendre part à la vie sociale, car il constitue une condition sans laquelle la participation à cette vie est impossible.

L'expression : « être plongé dans les bras de Morphée », les sensations si fréquentes de paralysie, d'oppression, l'analyse des cauchemars, la présence (démontrée par moi) dans tous les rêves de lignes d'orientation féminines, à partir desquelles le rêveur s'élève peu à peu à la protestation virile et qui montrent qu'à mesure que le sommeil prend possession du sujet, il provoque chez lui une association affective individuelle, caractérisée par un état d'aban­don - tout cela prouve, à n'en pas douter, qu'un rêve, quel qu'il soit, consiste dans une progression du féminin au masculin. Sans doute, et je l'ai dit moi-même, tous les rêves ne sont pas de nature à convaincre le débutant de la justesse de ma manière de voir. C'est que le plus souvent le sujet ne décrit qu'une partie, qu'une phase de l'évolution dont nous parlons, à savoir son point de départ au son point d'aboutissement ; qu'il s'agit d'une esquisse se composant de traces d'idées et d'allusions qui doivent être interprétées et complétées, ce qui n'est à la portée que de ceux qui possèdent déjà une expérience suffisante. C'est pourquoi je recommande à mes malades de se comporter devant un rêve comme devant l'esquisse d'un tableau et d'en décrire et compléter chaque détail en se laissant guider uniquement par l'impression qu'ils en reçoivent.

Après ces quelques explications, la malade, qui est une personne intelli­gente, déclare spontanément :

« Steinhof signifie fou. La pensée complète signifie donc

« Je suis au bord de la folie. » Mais je m'en écarte précipitamment. Et, à ce propos, je me rappelle ce que vous m'avez toujours dit, à savoir que je fuis mon rôle de jeune fille. « Perdre la raison » serait donc la même chose que « se résigner au rôle de jeune fille ».

Je l'invite à établir un lien plus étroit entre ces deux idées, et je me sers de la rivalité de la patiente, que je connais fort bien, pour stimuler son zèle, toutes les fois que se présentent des difficultés, en disant incidemment : « Il faut bien qu'il y ait un lien entre ces idées ! »

La patiente. - C'est qu'il serait peut-être fou de jouer le rôle de jeune fille.

Moi. - Mais ceci serait une réponse à une question. Cette question elle-même, quelle serait-elle ?

La patiente. - Vous m'avez dit hier que je ne devrais pas redouter le rôle de jeune fille.

Moi. - Il s'agit donc d'une réponse dirigée contre moi, c'est-à-dire, étant donné les conversations qui ont eu lieu entre nous, d'une lutte contre le changement de méthode que je me propose de vous imposer. Et le visage noir ?

La patiente. - Il représenterait peut-être la mort.

Moi. - Essayez donc d'insérer la mort dans la suite de vos idées.

La patiente n'y réussit que difficilement, bien qu'il soit évident que c'est uniquement dans un but d'exagération qu'elle motive sa crainte de la féminité par la crainte de la mort 115. Le lien entre la sexualité et la mort est un fait auquel il existe de nombreuses allusions dans la philosophie et la poésie. Les analyses de névrosés révèlent souvent qu'il s'agit là d'une association qui s'effectue en vue d'un renforcement affectif.

Nous constatons ainsi que ce rêve n'est autre chose qu'une arme de combat dirigée contre le médecin : il serait fou, aux yeux de la malade, de se sou­mettre à un homme ; cela équivaudrait à la mort. Elle estime cependant que cette soumission est déjà consommée, puisque, depuis qu'elle est en traite­ment, elle a retrouvé le sommeil. Ce rêve signifie donc, en même temps, une révolte contre le sommeil, et la même tendance se manifeste dans sa remarque méprisante : qu'elle serait maintenant capable de dormir nuit et jour, ce qui est un moyen de se soustraire au rôle féminin que la société lui impose. C'est ainsi que s'est révélée l'opposition névrotique de la malade à toute possibilité de soumission à l'influence masculine et que j'ai pu constater qu'elle agissait et rêvait comme si elle était dans l'ignorance absolue de tout ce qui n'était pas en rapport avec son but final 116.

Cette disposition fondamentale de la malade, sa tendance à la dépréciation, son désir passionné de se rendre victorieuse des hommes, sa recherche de la sécurité, stimulée par les menaces de folie et de mort, dont le spectre se dresse à l'arrière-plan - tous ces facteurs, après avoir subi un renforcement, ont con­tribué à provoquer une névrose complète, moyen de sécurité suprême et d'une efficacité présumée absolue. L'opposition violente qu'elle oppose à son rôle féminin rend la malade inapte à la vie.

Le mode d'aperception névrotique, qui fait naître une association entre l'amour, la folie et la mort, nous introduit dans les mystères de l'intuition poétique. Cette association était d'ailleurs profondément enracinée dans l'esprit de la patiente, ainsi que cela ressort de son premier récit, d'après lequel le jeune homme se serait jeté sur elle, comme s'il avait été « atteint de folie ».

Dans les antécédents de nerveux mâles on retrouve souvent l'influence d'une femme forte : mère, éducatrice, sœur, femme. Il s'agit donc de femmes auxquelles on croit généralement rendre hommage, alors qu'en réalité on les déprécie, en disant qu'elles ont agi et se sont conduites comme de véritables hommes. Dans certains cas, cette circonstance contribue également à renfor­cer l'insécurité du jeune garçon prédisposé à la névrose qui, pour se con­vaincre de sa masculinité, cherche à pénétrer le secret des différences sexuelles. Ces garçons ne se contentent généralement pas de l'affection que peut leur offrir la mère. La curiosité sexuelle, qui est un cas spécial de la tendance à utiliser le savoir à titre de moyen de sécurité, les pousse à s'assurer sans cesse de visu de leur supériorité sexuelle ; et ce besoin se rapproche d'autant plus de la ligne d'orientation masculine qu'il se rattache étroitement à l'avenir du sujet, lequel tient à acquérir une connaissance sûre et des infor­mations précises relativement à la structure du corps féminin. Le sentiment d'insécurité névrotique entretient souvent la crainte de la femme jusqu'au-delà du mariage, de sorte qu'il n'est pas rare d'entendre des hommes dire que le corps de la femme, l'état de virginité, la légitimité des enfants, la paternité sont des choses aussi mystérieuses et incertaines que la femme elle-même. Au plaisir que les enfants prédisposés éprouvent à la vue du corps féminin, se mêle souvent le sentiment pénible d'un danger, comme si le garçon avait le vague pressentiment que sa vie ultérieure, sa victoire ou sa défaite dépendent de la façon dont il résoudrait pour lui-même la question sexuelle. Or, il est dans la nature des choses que la seule possibilité qui s'offre à l'enfant d'aper­cevoir les organes génitaux de la femme comporte une attitude telle que celle-ci se trouve par rapport à lui à un niveau supérieur. Et j'ai montré que cette circonstance, en apparence si insignifiante, se retrouve, en tant que repré­sentation figurée de la supériorité féminine, dans le fantasme du nerveux, plein de terreur devant la femme. Ganghofer et Stendhal, en parlant de leur enfance, décrivent à peu près dans les mêmes termes cet événement effrayant qui avait laissé des traces profondes et durables dans l'esprit de l'un et de l'autre. La frayeur ne fut sans doute pas autre chose qu'un moyen de sécurité venu au secours du prestige masculin lésé, et la scène excitante demeura dans le souvenir à titre d'avertissement figuré, destiné à rappeler aux sujets qu'il fallait être sur ses gardes pour résister à chaque moment à la puissance féminine.

Il arrive souvent qu'au moment où la supériorité de la femme surgit et se dresse, pleine de menaces, la tendance à la dépréciation entre en action et impose une confrontation entre les qualités et les défauts de l'homme et ceux de la femme, La représentation figurée et abstraite de l'infériorité féminine apparaît souvent dans les rêves et dans les fantasmes, dans les traits d'esprit et dans la science sous la forme de scènes dans lesquelles il est question de membres perdus et de cavités multiples. Un de mes patients, qui était atteint de vertiges, eut, après une scène violente que lui fit sa femme, le rêve suivant dans lequel se trouva réalisée, d'une façon sommaire et abstraite, l'humiliation de la femme qui lui faisait cruellement sentir sa supériorité :

Il se trouvait en présence d'un tronc de bouleau, qui portait sur un côté une excavation, entourée d'un bourrelet arrondi. L'excavation représentait la trace d'une branche coupée, ou tombée, mais le tout ressemblait, à mes yeux, à l'appareil génital de la femme.

Des rêves analogues ont déjà été relatés par d'autres et par moi-même. Ce qui me sépare cependant des autres auteurs, c'est qu'à mon avis ces rêves impliquent, sous une forme imagée, la question relative aux différences sexuelles, cette question recevant la réponse enfantine que la jeune fille est un garçon ayant perdu sa virilité. Le rêve que nous venons de citer se rattache à la situation psychique du rêveur, comme s'il avait voulu dire : « Je suis un homme qui peut, d'un moment à l'autre, être dépouillé de sa virilité, un hom­me malade et faible, courant le danger de tomber, de descendre à un niveau inférieur. » A partir de ce moment, il possède une base d'opérations, se voit diminué et reprend haleine pour regagner le dessus ; résultat qu'il cherche à obtenir à l'état de veille par la protestation virile se manifestant par le désir de domination, par des explosions de colère et par des actes d'infidélité. C'est ainsi que seul le point de départ, le sentiment de féminité, avait reçu son expression dans le rêve.

Je mentionnerai à ce propos le fait qui m'a été communiqué par un grand nombre de nerveux, à savoir que lorsqu'ils sont menacés d'un danger personnel ou d'une défaite, ils sentent leurs organes génitaux se rétrécir et se ratatiner, ce qui leur procure souvent une sensation fort douloureuse, de sorte que la situation devient à la longue intenable 117. Ce phénomène s'observe le plus souvent dans l'angoisse des hauteurs, dans la crainte de tomber. Le rétrécissement des organes génitaux qui se produit dans le bain est presque toujours suivi, chez le nerveux, d'une sensation de malaise et de céphalée.

Nous avons déjà montré dans l'homosexualité un penchant et une pratique provoqués par la crainte que le sujet éprouve devant le partenaire sexuel. Ajoutons ici en passant qu'en accordant ses préférences à un partenaire du même sexe que lui, le névrosé inverti remonte dans sa propre estime, consé­quence de l'estime qu'il attache à l'aimé. Dans la névrose, l'homosexualité, alors qu'elle est mise en pratique, ne constitue pour le sujet qu'un moyen symbolique d'affirmer, sans aucune contestation possible, sa propre supé­riorité. Ce mécanisme ressemble à celui de la folie religieuse, dans laquelle le sujet ne cherche à se rapprocher de Dieu que pour s'élever lui-même, remonter dans sa propre estime.

La syphilidophobie est une des formes que la crainte de la femme revêt le plus fréquemment. Le raisonnement de ces phobiques est généralement celui-ci : se considérant, pour certaines raisons, réelles ou imaginaires, comme affligés de telles ou telles infériorités, ils redoutent de se trouver, en présence de la femme, dans une situation subordonnée. Ils réagissent à cette crainte par une dépréciation de la femme et, une fois engagés dans cette voie, ils en arri­vent à une attitude pleine de méfiance à son égard et faite pour les maintenir à l'écart de toutes relations amoureuses. La femme leur apparaît tantôt comme une énigme, tantôt comme un être criminel, ne songeant qu'à la toilette et aux dépenses et impossible à satisfaire sexuellement. Ils ne peuvent se débarrasser de l'idée que les jeunes filles ne songent qu'à se faire une situation, qu'elles se livrent dans ce but à la chasse aux maris, sont rusées et astucieuses, toujours tournées vers le mal.

Ces idées ont un caractère universel et ont été professées à toutes les époques et dans toutes les régions du globe. Elles ont inspiré des productions artistiques sublimes et vulgaires, hanté l'esprit aussi bien des hommes sages que des sots et créé une mentalité individuelle et sociale à base de méfiance et de circonspection, permettant de rester constamment en contact avec l'ennemi, afin de pouvoir déjouer à temps ses manœuvres hostiles. C'est une erreur de croire que la méfiance n'existe que chez l'homme à l'égard de la femme. On la retrouve également, avec une netteté moindre, il est vrai, chez la femme, lorsque la fiction qu'elle a de sa force réussit à neutraliser les doutes qu'elle pouvait avoir relativement à sa valeur ; mais la méfiance prend des propor­tions d'autant plus considérables que le sentiment de diminution s'affirme davantage. Lorsque ces conditions se trouvent réalisées, tout sentiment de solidarité, toute possibilité de rapports intimes avec d'autres disparaissent.

Les pieux savants du Moyen Âge agitaient souvent dans leurs discussions la question de savoir si la femme est douée d'une âme, voire si elle peut être considérée comme un être humain ; et nous retrouvons la même idée de l'infériorité de la femme dans les arguments de ceux qui, au cours des siècles suivants, envoyaient au bûcher des sorcières, avec l'approbation de l'Église, des gouvernements et des peuples égarés par la superstition. Toutes les dépré­ciations de la femme, haineuses et cruelles ou plus ou moins inoffensives, qu'on retrouve dans les rites et les formules des religions chrétienne, juive et musulmane, sont des manifestations irrésistibles et irrépressibles de l'âme masculine, pleine de frayeur et d'incertitude, et occupent dans la vie psychi­que du névrosé une place telle qu'on peut dire sans exagération que la tendance à la dépréciation constitue le trait le plus accusé du caractère névro­pathique. Une fois établi ce poste avancé destiné à servir d'abri au sentiment de personnalité dans son aspiration à la puissance, on voit entrer en jeu les traits de caractère névropathiques proprement dits, avec leurs manifestations singulières. Le sujet cherche, explore, tâtonne, essaie de soumettre le parte­naire à son influence, épie ses moindres erreurs, afin d'avoir un prétexte pour l'humilier, et il est favorisé dans toutes ces tentatives et manœuvres par son attention orientée dans une seule et unique direction et par l'intérêt tendan­cieux qui le pousse à ne pas perdre contact avec l'ennemi, à déjouer ses ruses et astuces. Tant que subsiste cette tendance à la dépréciation, avec ses prolongements périphériques, tels que la méfiance, la crainte, la jalousie, le négativisme, la soif de domination, il ne peut être question, de guérison d'une névrose. Ainsi que nous l'avons montré plus d'une grande et sublime création de l'art et de la littérature doit son origine à cette tendance. La tendance qui donne le ton fondamental à la Sonate à Kreutzer, de Tolstoï, et qui vise à l'humiliation de la femme, avait déjà tourmenté le grand romancier, alors que, jeune garçon, il avait jeté sa future fiancée par la fenêtre ; et elle était encore assez puissante chez le vieillard, lorsqu'il se sauva de sa maison pour aller mourir au loin. En changeant de forme, cette tendance a fini par prendre l'aspect de la syphilidophobie dont, dans l'antiquité, nous trouvons l'expres­sion dans le mythe des « jeunes filles empoisonneuses » (Giftmädchen) 118, tandis qu'au Moyen Âge et au début des temps modernes elle s'exprime par la crainte des démons, des sorcières, des vampires, des ondines. Poggio raconte l'histoire d'un clerc qui avait violé une jeune fille. Celle-ci se transforma en un démon et disparut en laissant après elle une odeur nauséabonde.

Toutes ces suites d'idées, dont on retrouve l'analogue dans les rêves et la psyché des névropathes, sont celles de l'homme incertain de sa virilité qui appelle à son aide des spectres effrayants, afin de se garantir contre le contact avec la vie réelle, et qui trouve un moyen de se soustraire à cette vie en se vouant sans réserves au culte exclusif et absolu d'un idéal irréalisable.

Ce qu'il peut souvent y avoir de comique dans cette attitude à l'égard de la femme ne présente aucune importance, dès qu'on considère cette attitude en se plaçant au point de vue que nous préconisons. Les malades s'appliquent, au contraire, à éviter toute exagération, à respecter les apparences et savent souvent se soustraire au ridicule, en lançant à temps un mot d'esprit. Tel est le cas de l'écrivain russe Gogol dont la tendance à la sécurité transparaît, avec des ramifications d'une extrême finesse, dans toutes ses œuvres. Dans la Foire de Sorotchinsy, il fait dire à un de ses personnages : « Seigneur Dieu, pour­quoi punis-tu si cruellement les pauvres pécheurs que nous sommes ? Comme s'il n'y avait pas assez de choses inutiles dans ce monde, voilà que tu t'es encore avisé de créer les femmes ! » Dans un autre de ses ouvrages, Les âmes mortes, cet écrivain, qui fut névropathe toute sa vie et finit ses jours dans un asile d'aliénés, après s'être adonné pendant de nombreuses années à la masturbation forcée, nous présente son héros faisant les réflexions suivantes à la vue d'une jeune fille :

« La charmante petite femme ! Mais ce qu'il y a de meilleur en elle, c'est qu'elle semble évadée d'un pensionnat ou d'une institution de jeunes filles, et qu'elle n'a encore rien de spécifiquement féminin, aucun de ces traits qui déparent tout leur sexe. Elle est encore une enfant pure ; tout chez elle est simple et naïf ; elle parle comme cela lui chante et rit lorsque cela lui fait plaisir. On peut faire d'elle tout ce qu'on voudra ; elle peut devenir aussi bien un être exquis qu'une créature déformée, et c'est ce qui arrivera le jour où les tantes et la mère se seront chargées de son éducation. Au bout d'une année, elle sera tellement bourrée de défauts féminins que son propre père aura de la peine à la reconnaître. Elle deviendra orgueilleuse et affectée, tournera d'après des règles apprises par cœur, fera des révérences en se conformant au code établi, se demandera à chaque occasion ce qu'elle doit dire, à qui elle doit parler et pendant combien de temps, de quelle manière elle doit regarder son cavalier, etc. ; s'observera anxieusement, afin de ne pas prononcer un mot inutile, finira par ne plus savoir ce qu'elle doit faire et traversera la vie comme un grand mensonge personnifié. Quelle misère ! Je ne serais cependant pas fâché de savoir qui elle est »


113   Adler, Das Problem der Homosexualität, l.c.

114   Voir Adler, Ueber Schlaflosigkeit, dans Praxis und Theorie, l.c.

115   À noter le caractère tendancieux, sans base solide, des arguments qui interviennent dans le rêve.

116   Qu'on se rappelle la géniale intuition de Richard Wagner dans le chant d'Erda : Mein Schlaf ist Träumen, mein Träumen ist Sinnen, mein Sinnen Walten des Wissens.

117   Parfois ce sentiment d'oppression remonte jusque dans l'abdomen, dans la poitrine et dans la région cardiaque, ou est localisé exclusivement dans l'une ou l'autre de ces régions. D'autres malades présentent des pollutions et des érections, à titre de réactions symboli­ques de leur but final. Plus facilement que les autres, le type « génital » réagit à la peur et à la frayeur par des excitations génitales ; le type « vésical » par des excitations de la vessie, le type « intestinal » par des irritations de l'appareil gastro-intestinal. Dans le cas où le type « génital » est particulièrement accusé, toute excitation peut présenter une nuance sexuelle, de sorte que pour les sujets de cette catégorie la « base sexuelle » devient une sorte de dogme.

118   Wilhehn Hertz, Die Sage von Giftmädchen, « Abhandl. d. bayer, Acad.. Wissensch d. », 1897.