9. Remords, angoisse du péché, repentir et ascèse. - Flagellation. - Névroses des enfants. - Suicide et idées de suicide.

Dans leur désir et leurs efforts pour protéger contre toute atteinte leur fiction virile, on voit souvent les malades passer leur vie à se maudire, à s'accabler de reproches, à s'infliger des tourments et des tortures, autant d'attitudes susceptibles de conduire au suicide. Ces attitudes sont faites pour nous étonner de prime abord, mais notre étonnement s'atténue dès que nous constatons qu'elles constituent l'aboutissement naturel de la névrose, qu'elles ne sont qu'un artifice dont le malade se sert pour relever son propre sentiment de personnalité et pour exercer une pression sur son entourage. Et, en fait, les premières manifestations de l'instinct d'agression que le malade dirige contre sa propre personne remontent à des situations dans lesquelles l'enfant, pour faire souffrir ses parents ou s'imposer d'une façon particulière à leur attention, allègue une maladie, simule la mort, la honte, toutes sortes de défauts. Ce trait caractérise l'enfant prédisposé qui utilise les souvenirs qu'il garde des mani­festations de son infériorité organique et de la manière dont elles contribuent au relèvement du sentiment de personnalité, pour concentrer sur lui-même la tendresse ; la pitié et l'intérêt de ses parents. Dans la névrose déclarée, ces moyens d'action reçoivent une forme achevée et subissent une activation, toutes les fois que l'insécurité, devenue plus grande et plus menaçante, exige un renforcement de la fiction. On sait le rôle que jouent dans ce processus les aggravations plus ou moins intenses, la tendance aux hallucinations, la force d'anticipation, la sensibilité exagérément fine du nerveux, jusqu'à ce que se trouve finalement établie une situation caractérisée par des crises et des troubles morbides qui assurent au malade un pouvoir absolu sur son entou­rage. C'est là un fait qui a déjà été signalé par M. Janet. J'ajouterai seulement que le nerveux trouve dans sa maladie un moyen propre à lui assurer la supériorité, ne serait-ce que pendant un temps plus ou moins court.

On retrouve cette tendance à vouloir dépasser les autres dans un sentiment que le nerveux exprime dans de nombreuses occasions, dans celui notamment qui le pousse à se vanter de ses douleurs, à se poser en héros de la souffrance. Il a besoin de cette conviction comme d'une base d'opérations pour ses efforts en vue de s'opposer aux autres, de se soustraire à des exigences, de fuir des décisions ou de tenter une attaque. Aussi arrive-t-il que des crises, des dou­leurs, une maladie se déclarent au moment voulu, lorsque la situation l'exige, souvent la crise, les douleurs ou la maladie réelles sont remplacées par le désir, l'idée ou la crainte, lorsque cela suffit à effrayer, à alarmer l'entou­rage. Pour la propre psyché du malade, il suffit parfois, ainsi que me l'a avoué une malade et comme cela se produit souvent dans le rêve, d'un fantasme dans lequel le nerveux éprouve des souffrances qui lui sont infligées soi-disant par les actes d'un autre. Le nerveux se voit alors victime d'une oppression et d'une tyrannie, d'où réveil de la tendance à la sécurité et entrée en jeu de la pro­testation virile. En même temps, la vanité névrotique, illimitée, du malade se trouve pleinement satisfaite. Le monde entier, toute l'humanité, les tempê­tes et les orages, tous les sinistres et tous les accidents, tous les hommes et toutes les femmes, tout cela n'a qu'un but, qu'un dessein : menacer le patient. On voit ici nettement la transition à l'état paranoïaque.

Nous avons déjà insisté sur l'importance que présentent les sentiments de culpabilité, les scrupules de conscience et les remords, en tant que produits de fictions préservatrices et de préoccupations stériles inutilement absorbantes. Il n'est pas rare, d'autre part, de trouver dans la psychologie de la masturbation le sentiment du repentir et l'intention de nuire aux autres, celle-ci étant une forme de révolte contre les parents ou contre la vie, celui-là une sorte de subterfuge naïf ou une manifestation hypocrite d'un érotomane solitaire.

Se servir du repentir comme d'un moyen de nuire aux autres, constitue un des artifices les plus raffinés du nerveux. C'est ce qu'on observe, par exemple, lorsqu'il se répand en malédictions contre lui-même. Les idées de suicide révèlent le même mécanisme, lequel apparaît d'une façon toute particulière dans les suicides collectifs. Mais on trouve aussi un mécanisme analogue dans la mélancolie.

Lorsqu'un de mes malades, atteint d'impuissance, était traité par son méde­cin par le procédé de sondage, il se disait souvent : « Si seulement il réussissait à me blesser. »

Ayant subi deux années auparavant de grosses pertes d'argent, il voulut se suicider, bien qu'il restât encore en possession d'une fortune respectable.

C'est l'avarice névrotique qui pousse ces sujets à s'en vouloir souvent à mort (rappelez-vous Shylock). L'analyse fournit l'explication suivante de ce sentiment, chez le malade dont nous venons de parler.

Afin de se prémunir contre toute dépense à laquelle il pourrait se laisser aller en faisant la cour à des jeunes filles, il se maudit également à l'occasion de toute dépense qu'entraîne un traitement médical. Et il se maudit, cela va sans dire, en souhaitant dans son for intérieur que ses malédictions ne se réalisent pas. Il se maudit surtout pour la légèreté avec laquelle il s'acquitte ou se propose de s'acquitter de paiements plus ou moins importants. C'est ainsi que, pour se prémunir contre une prodigalité excessive dans le mariage, il commence par hésiter devant la moindre dépense et éprouve une véritable angoisse toutes les fois qu'il a à faire un achat quelconque.

Il redoutait le charme de la sexualité. Avec une mauvaise intention et beaucoup d'exagération, il se disait capable de faire le malheur de sa sœur ; et même de la fille de sa sœur, car il habitait dans le même appartement qu'elles. Mais en même temps il ne devait pas attacher grande importance aux malédictions dont il s'accablait lui-même, il avait même l'air de s'attendre à la réalisation d'éventualités tout à fait opposées ; c'est ce qui ressort des innom­brables mesures de précaution auxquelles il avait recours et qui n'avaient aucun rapport avec les maux qu'il faisait semblant d'appeler sans cesse sur sa tête. L'impuissance était une des mesures de précaution dont il se servait le plus volontiers.

En s'humiliant à ses propres yeux et en se torturant, le malade poursuit exactement le même but que celui réalisé par l'hypocondrie : ne jamais perdre le sentiment de son infériorité, avoir toujours présente à l'esprit l'idée de sa petitesse, de sa faiblesse, de son indignité. En s'humiliant et en se torturant, le malade se crée pour ainsi dire des inhibitions qui lui tiennent lieu du doute, lequel tient lui-même lieu du non catégorique. Les jeunes filles nerveuses, qui craignent l'homme, qui ne veulent pas jouer un rôle féminin, examinent sans cesse, leurs chevelure qu'elle trouvent laide ou insuffisante, leurs envies et taches de rousseur et justifient leur hésitation à se marier par la crainte d'avoir des enfants aussi mal partagés qu'elles le sont elles-mêmes. Beaucoup de ces jeunes filles ont souvent cruellement souffert dans leur enfance de leur laideur et subi des comparaisons humiliantes avec un frère préféré par les parents. Une de mes malades, atteinte de névrose obsessionnelle, était poursuivie par l'idée que les pores de sa peau étaient démesurément dilatés, ce qui était à ses yeux une raison décisive pour refuser le rôle féminin.

Chez d'autres malades, la tendance à se torturer et à se tourmenter est remplacée par une véritable manie du repentir. Cette manie constitue, à son tour, un simple moyen de sécurité et de préservation, étant donné que pas plus que les malades de la catégorie précédente, ceux-ci ne se proposent (et com­ment d'ailleurs le pourraient-ils) ? de changer quoi que ce soit au passé. Comme dans la névrose obsessionnelle, leur seul but consiste à se procurer un passe-temps, des privilèges et... une satisfaction de leur vanité : « Moi aussi, je suis noble et pieux ! » C'est ainsi qu'une de mes patientes manifestait une profonde dépression et un sentiment de repentir actif, toutes les fois qu'il lui arrivait, pour une raison ou pour une autre, d'éprouver un sentiment de bonheur et de se croire supérieure aux autres. Et c'est précisément par sa disposition au repentir qu'elle s'assurait cette prééminence sur les autres. Chez un autre de mes malades, toute situation agréable évoquait inévitablement l'attristante vision d'un de ses amis mort. L'analyse révéla que cet ami, qui fut jadis son rival, finit ses jours dans la misère. Mon patient se considérait ainsi comme un vainqueur. L'image de l'ami mort (l'esprit de Banco !) et l'état de dépression qui s'y rattachait équivalaient ainsi à une satisfaction à propos de la victoire que le malade croyait avoir remportée. Seulement, ce sentiment de satisfaction affectait une forme plus en rapport avec les convenances sociales. Certains auteurs définissent les processus de ce genre comme des processus de « répression » ou de « refoulement », sans doute parce que le patient s'exprime d'une manière qui ne leur convient pas. Et alors même qu'on a recours à l'explication en apparence plus scientifique par la « libido » refou­lée, on ne rend pas les situations dont il s'agit plus compréhensibles. C'est seulement lorsqu'on réussit, en artiste, à se substituer au patient dans son attitude à l'égard des problèmes qui se rattachent à sa vie, qu'on se rend compte que si, consciemment ou non, il s'exprime autrement que les autres, il le fait toute fois de manière à relever son sentiment de personnalité (je dirais volontiers : son sentiment du moi), fût-ce au prix de sacrifices considérables. La raison de l'inconscience, partielle tout au moins, avec laquelle il agit ainsi doit être cherchée dans la rivalité à laquelle il se heurte de la part du sentiment social et de ses instances critiques. Sauf dans la psychose, il est toujours difficile de se maintenir dans le rôle de l'homme le plus heureux, le plus considérable, du premier d'entre tous. Mais je dois noter, d'autre part, que bien que chacun de nous garde en lui un peu de donquichottisme, ce fait a échappé à nos analystes les plus pénétrants, c'est-à-dire qu'il reste enfoui dans leur inconscient. Les cas d'agoraphobie, aussi bien que ceux de névrose d'angoisse, de manie de la propreté, etc., montrent dans l'angoisse et dans l'obsession un moyen dont les malades se servent pour se singulariser. « Comment peut-on exposer à des dangers et à des difficultés pareils un trésor comme moi ? »

Le symptôme constitué par la disposition au repentir se rapporte nettement à l'avenir, et cela aussi bien en tant qu'impulsion personnelle, lorsqu'il s'expri­me sous une forme et par des actions individuelles, qu'en tant que manifes­tation sociale, incarnée dans des institutions religieuses. Comme toutes les tendances à la sécurité, celle-ci n'exclut nullement la possibilité de nouvelles mauvaises actions et pensées : mais elle sert toujours d'avertisse­ment limitatif et est destinée à prouver au sujet lui-même et à ceux qui l'entourent qu'au fond il est animé des meilleures intentions et n'aspire qu'à bien faire. En outre, la disposition au repentir (et ceci n'est peut-être pas sa fonction la moins impor­tante) incite le malade à se livrer à des examens de conscience et à rendre hommage à des valeurs internes, purement spirituelles ; et ce faisant, il s'oppose une fois de plus aux autres, au point que dans beaucoup de cas le remords, la pénitence et le repentir se manifestent sous une forme combative, provocante, vaniteuse, hostile. C'est surtout lorsque la pénitence affecte une forme épidémique que son caractère de provocation, de combativité, d'hos­tilité et de vanité ressort avec un relief particulier, le sujet s'appliquant à crier et à pleurer plus fort que les autres, à surpasser les autres par l'étalage de sa douleur, de sa pénitence, des tortures morales et psychiques qu'il s'inflige.

C'est ainsi que la possibilité de se procurer un sentiment de supériorité par le recours à la pénitence, par le jeûne et les prières, par des privations de toute sorte, exercera facilement un attrait sur les âmes faibles qui confondent la piété avec la bonté, qui identifient le religieux avec le sublime. Et l'ascèse relèvera le sujet dans sa propre estime, dans la mesure où il l'envisagera com­me un triomphe, comme (pour me servir de ma terminologie) une protestation virile. Il va sans dire qu'il ne s'agit là que d'une appréciation purement arbitraire, ayant pour point de départ une attitude d'opposition à l'égard de personnes supérieures sous d'autres rapports ; et nous en avons la preuve dans le fait que l'athée, le libre-penseur militant et l'iconoclaste visent, eux aussi, à affirmer leur supériorité, en étalant, il est vrai, des sentiments diamétralement opposés à ceux de l'homme pieux et dévot. C'est en ce sens qu'il convient d'interpréter l'aphorisme dans lequel Lichtenberg oppose le petit nombre de ceux qui vivent conformément aux préceptes de leur religion au nombre incalculable de ceux qui luttent et bataillent pour leur religion. La conversion de libres-penseurs agressifs à l'orthodoxie n'est pas rare ; et on peut en dire autant de la conversion de débauchés à l'ascétisme. La différence qui sépare l'athée de l'orthodoxe est moins grande qu'on ne le croit, car, ainsi que l'a dit Pascal : « Douter de Dieu, c'est croire en Dieu. »

La disposition à la pénitence n'est donc pas dictée uniquement par la tendance à la sécurité : la protestation virile y joue également un rôle consi­dérable par l'orientation qu'elle lui imprime. Mais nous devons, en outre, tenir compte des matériaux dont elle se sert pour s'exprimer, c'est-à-dire des possibilités que lui offre à cet effet la vie psychique. Il est incontestable que des actes et des idées de soumission font partie de ces possibilités, actes et idées masochistes, c'est-à-dire éléments qui, à notre point de vue, sont d'ordre féminin. Or, ces actes et idées étant incompatibles avec la conscience de la dignité humaine, subissent à chaque instant les modifications et corrections nécessaires qui les adaptent à la protestation virile et leur donnent une appa­rence pseudo-masochiste, et nous en avons la preuve dans le fait que cette soumission est toujours accompagnée d'un essor, d'une aspiration vers un niveau moral supérieur. Dans ce cas encore, la ligne des forces présente une direction ascendante, l'homme qui fait pénitence se sentant élevé et purifié, communiquant avec son Dieu, se tenant plus près de lui que les autres. Et ce qui l'attend, c'est la « joie dans le royaume céleste », c'est la réalisation de son idéal.

Une de mes malades, après la mort de sa mère, âgée de soixante et onze ans, avec laquelle elle avait toujours vécu en mauvais termes et à laquelle elle avait toujours eu beaucoup de choses à reprocher, « se mortifiait », « se punissait » par un repentir violent et par de l'insomnie pour son attitude dépourvue de bienveillance. Son repentir s'exprimait par des idées et des actions obsédantes. L'analyse a montré qu'elle voulait tout simplement faire ressortir sa supériorité morale par rapport à sa sœur. Celle-ci était mariée, alors que notre patiente était sur le point de contracter une liaison « humi­liante » avec un homme marié, et elle était persuadée que si elle donnait suite à son projet, elle se trouverait humiliée, diminuée par rapport à sa sœur. Après la mort de sa mère, la protestation virile créa une situation à la faveur de laquelle elle se sentit de nouveau élevée à un niveau moral supérieur, grâce à la disposition provoquée par le triste événement et par la renonciation à son projet de liaison.

Il n'est pas rare de voir le repentir dégénérer en certaines passions mal­saines, telles que la flagellation, etc., et nous en connaissons pas mal d'exem­ples historiques célèbres. Nous savons, par les Confessions de Rousseau ainsi que par des communications privées de personnes  saines ou de névropathes et par quelques bonnes observations d'enfants 119, que les violences physiques et les peines corporelles sont susceptibles de provoquer une excitation sexuelle. Beaucoup de mes malades m'ont confié qu'étant enfants ils éprouvaient une certaine volupté lorsqu'ils recevaient des coups de verges sur la région fessière, bien que la perspective de ces coups les ait toujours effrayés. Plus tard, la flagellation est pour le névropathe, tout comme la masturbation et toutes les autres perversions, une expression visible de la crainte du partenaire sexuel. Je dois la communication suivante à une malade que j'ai eu l'occasion de traiter pour des migraines : quelques années auparavant, elle avait rêvé en plein jour qu'elle avait été surprise en flagrant délit d'adultère et corrigée par un homme auquel elle était mariée, mais qui ne ressemblait pas à son mari véritable. Elle se livra, à la suite de ce fantasme, à de violentes flagellations qu'elle faisait durer jusqu'à ce qu'elle tombât épuisée. La flagellation provo­quait de fortes émotions sexuelles. L'analyse a révélé que cette femme éprouvait pour son mari un sentiment de haine névrotique et qu'elle aurait volontiers commis un adultère, dans le seul but de l'humilier. A l'époque où je l'ai connue, elle était trop âgée pour chercher une satisfaction dans l'amour ; et, précédemment, elle en avait été empêchée par la protestation virile. Avant de se livrer à la flagellation, elle se laissait aller à des fantasmes d'adultère, non sans prendre certaines précautions contre la réalisation de cette éven­tualité. La constatation du flagrant délit par le mari, les coups dont elle se voyait accablée par celui-ci et la satisfaction autoérotique qui en résultait, tant cela découle d'une tendance à la sécurité dans laquelle l'anticipation joue un rôle prédominant. Il s'agit, somme toute, d'un jeu de l'imagination dans lequel la crainte que lui inspirait le mari se trouve accentuée d'une façon particulière. C'est pour déprécier son mari qu'elle lui substituait un autre homme, un mari imaginaire, et c'est par cette substitution qu'elle satisfaisait son désir d'adul­tère : « Je veux humilier mon mari, le remplacer par un autre, meilleur. » A cette conclusion que nous tirons de son récit, elle oppose un argument qui n'est pas sans valeur, à savoir que l'adultère qu'elle commettait était dirigé précisément contre cet autre mari, imaginaire et présumé meilleur. Avec les années, la passion de la flagellation s'atténue et finit par s'éteindre. Mais elle n'en méprisait que davantage et son mari et tous les autres hommes. Elle était prise d'un accès de migraine toutes les fois qu'elle avait des raisons de craindre la perte de sa situation dominante par rapport à quelqu'un, et sa maladie lui fut un prétexte de se retirer complètement de la société, tout en lui assurant un pouvoir absolu au sein de la famille. Elle ne ménageait pas son mépris à tous les médecins de la ville qu'elle habitait, parce que, malgré tous leurs moyens, ses accès de migraine n'avaient pas subi la moindre atténuation. La morphine elle-même ne lui procura aucun soulagement, fait sur lequel j'attire tout particulièrement l'attention, à cause des réactions perverses que ce médicament provoque dans d'autres cas. Inutile de dire que moi aussi je me suis heurté de sa part à une opposition des plus violentes : tout en me prodi­guant ses éloges, elle s'accrochait de toutes ses forces à ses symptômes, cherchant ainsi à me convaincre également de mon impuissance. Mais à partir du jour où je me suis aperçu de ce fait, j'ai pu terminer rapidement le traitement, car les malades ne guérissent que lorsqu'ils réussissent à compren­dre que c'est uniquement pour confondre le médecin qu'ils cherchent à éterniser leurs symptômes, qu'ils s'accrochent à leur maladie.

Je relèverai en passant le fait que (d'après mes expériences) la « folie religieuse », les fantasmes et les hallucinations se rapportant à Dieu, au ciel, aux saints et le sentiment d'écrasement qui les accompagne, constituent autant de moyens par lesquels ces patients cherchent à exprimer leurs idées de grandeur infantiles, leur supériorité Sur leur entourage, leur intimité avec Dieu. A cela se rattache souvent une certaine hostilité à l'égard de l'entourage, comme lorsqu'un catatonique prétend que Dieu lui a ordonné de gifler le gardien ou de renverser sa table de nuit, ou lorsqu'il veut obliger ses parents juifs à se convertir au christianisme. L' « essor » du maniaque, les idées de grandeur des déments précoces sont des phénomènes parallèles qui révèlent un sentiment d'humiliation profondément enfoui et exigent une sur-compensation dans la folie 120.

Dans la pratique médicale, on se trouve souvent en présence d'enfants qui recourent à l'aggravation et à la simulation, pour se soustraire à l'oppression qu'exercent sur eux les parents. Inutile d'insister sur les liens étroits qui existent entre ces procédés et l'habitude du mensonge avec laquelle ils ne se confondent d'ailleurs pas. Mais ce qui frappe dans ces cas, c'est le relief qu'y assument les traits et les signes d'infériorité organique, c'est la netteté des traits de caractère névrotiques, c'est enfin l'impulsivité irrésistible et illimitée qui résulte de l'absence de bon sens, elle-même conséquence de la disposition névrotique. Je citerai, à titre d'exemples, les trois observations suivantes d'enfants névrotiques :

Une fillette de sept ans est atteinte de douleurs gastriques, accompagnées de nausées et survenant par crises. C'est une enfant frôle, malingre, porteuse d'un goitre cystique, de végétations adénoïdes et de grosses amygdales. La voix présente une tonalité rauque. Interrogée, la mère nous apprend que l'enfant présente des bronchites fréquentes et de longue durée et souffre de dyspepsie. Sa maladie actuelle dure depuis six mois, sans qu'il soit toutefois possible de l'attribuer à une lésion organique. L'appétit et le fonctionnement de l'appareil intestinal sont normaux. L'enfant est très vorace. Les douleurs gastriques seraient survenues depuis que l'enfant fréquente l'école, où elle fait d'ailleurs des progrès remarquables, sa maîtresse ayant toutefois noté qu'elle avait un amour-propre excessif. Elle est extrêmement sensible aux répriman­des et se sent toujours inférieure à sa sœur, de trois ans et demi plus jeune qu'elle. Ce qui a tout particulièrement frappé la mère, c'est un allongement considérable du clitoris, anomalie génitale sur l'importance de laquelle, en tant que signe d'infériorité, j'avais déjà attiré l'attention et qui a été signalée plus tard, et indépendamment de moi, par Bartel etKyrle d'abord, par Tandler, Gross et Kretschmer ensuite. La peau présente une hypersensibilité générale, et la sensation procurée par le chatouillement est également exagérée dans les régions particulièrement prédisposées. L'enfant ne déteste d'ailleurs pas cette sensation, elle demande même souvent qu'on la chatouille, ce qui constitue un signe important d'impulsivité sensuelle. Elle est anormalement timide. Parmi les autres signes d'infériorité organique, on constate une déviation très pro­noncée des incisives, en rapport avec l'état d'infériorité de son appareil gastro-intestinal. Exagération du réflexe pharyngé.

L'impression que laisse cet ensemble de phénomènes est que l'activité réflexe de l'appareil gastro-intestinal doit également présenter un certain degré d'exagération. Nous apprenons, en effet, que pendant les trois premières années de sa vie l'enfant avait eu des vomissements fréquents. Les dyspepsies récidivantes sont également un indice de l'infériorité de son appareil digestif. Un an auparavant, elle avait été affligée d'un eczéma de l'anus, accompagné de démangeaisons violentes dont elle avait souffert pendant six mois. Elle en fut débarrassée par le médecin de la famille qui eut recours à la suggestion et prescrivit l'usage d'une pommade neutre.

La pression douloureuse que l'enfant éprouvait au niveau de l'estomac n'était, ainsi que l'a révélé l'analyse, qu'un réflexe psychique qui se produisait toutes les fois que l'enfant craignait de subir une humiliation à l'école ou à la maison 121. Ce réflexe, qui trouvait un terrain et des conditions favorables dans l'infériorité organique de l'enfant, offrait à celle-ci un moyen de se soustraire aux punitions et d'attirer sur elle l'intérêt de la mère, quelque peu revêche et qui préférait la plus jeune sœur. Lorsque l'enfant eut une perception interne de cette activité réflexe exagérée, elle fit tout son possible pour l'aggraver et la fixer, car dans sa recherche d'une ligne d'orientation efficace, elle entrevit dans cette activité un moyen de satisfaction de son sentiment de personnalité. Les crises ne tardèrent pas à disparaître, dès que je mis sous les yeux de la petite malade les rapports en question qui avaient trouvé une expression assez nette dans un rêve que la patiente avait fait après une de ses crises : Mon amie était en bas. Ensuite nous avons joué ensemble.

Son amie était sa rivale d'école que tout le monde préférait. Les deux peti­tes se disputaient souvent, sans toutefois en venir aux coups. La rivale demeurait un étage au-dessus, mais c'est toujours dans l'appartement de la patiente qu'on se réunissait pour jouer. Mais les termes dont la patiente s'était servie pour raconter son rêve étaient assez curieux. Lorsque je demandai à cette enfant, qui était très intelligente, si, en disant que son amie était « en bas », elle voulait désigner par le terme « en bas » son propre appartement où se passaient les jeux, elle me répondit aussitôt, en se corrigeant : « Non, elle était chez moi. » Mais si nous voulons ne pas prendre l'expression « en bas » au sens figuré et si nous admettons que la patiente voulait réellement mettre l'accent sur l' « infériorité », nous pouvons interpréter ses paroles en leur donnant le sens d'une allusion à une lutte dans laquelle la rivale se serait montrée inférieure à notre patiente, petite fille très ambitieuse. « L'amie était en bas » signifie donc : « J'étais au-dessus d'elle » : interprétation qui corres­pond le mieux à l'attitude ambitieuse de la patiente. Le mot « ensuite » vient d'ailleurs à l'appui de cette interprétation. Il ne devient, en effet, pleinement compréhensible que si nous admettons que les deux moitiés de la phrase expriment deux faits séparés l'un de l'autre par un certain intervalle de temps. Le sens complet du rêve serait donc à peu près celui-ci : « M'affirmer d'abord supérieure à mon amie ; jouer avec elle ensuite. »

Cette interprétation trouve encore une confirmation dans ce qui s'est passé pendant la crise qui a précédé le rêve. Les deux petites filles avaient l'habitude de jouer « au papa et à la maman » et « au médecin ». Cette fois, avant de commencer le premier jeu, les deux enfants avaient engagé une vive discus­sion sur le point de savoir laquelle jouerait le rôle du « père ». Sur ces entre­faites, le père de la patiente entra dans la pièce où se trouvaient les enfants et reprocha à sa fille d'avoir mauvais caractère, de ne jamais vouloir céder, ce qui était vrai. Grâce à cette intervention, ce fut à l'amie qu'échut le rôle du « père ». Quelques heures après, pendant le dîner, la malade eut une crise. Elle fut aussitôt mise au lit, dans la chambre de ses parents, là où couchait habituellement son autre rivale, c'est-à-dire sa petite sœur. Le rêve qui survint pendant son sommeil ne fit donc que reprendre et développer la tendance qui avait déterminé la crise : la patiente s'attribua le rôle masculin, nous montrant ainsi que, pour se faire valoir, elle ne voit pas d'autre moyen que l'affirmation virile. La conception du féminin comme d'un élément subordonné, telle qu'elle apparaît dans les mots « en bas », confirme tout particulièrement cette manière d'interpréter le rêve. Ajoutons qu'elle avait couché dans la chambre de ses parents jusqu'à la naissance de sa petite sœur et, plus tard, de temps à autre, toutes les fois qu'elle éprouvait un malaise quelconque. Lorsque la mère fut mise au courant des griefs qu'avait contre elle la malade, elle ne chercha pas à s'en justifier, mais prit le parti de ne plus faire coucher ni l'une ni l'autre de ses filles à côté d'elle, dans sa chambre.

Nous avons affaire dans ce cas à des traits de caractère dont l'action se manifeste dans le sens de la protestation virile ; ce sont comme autant de pos­tes avancés, destinés à préserver la malade de toute analogie, de toute irrup­tion symbolique de dangers en rapport avec le rôle féminin, de toute humilia­tion, de toute diminution du sentiment de personnalité. Le développement ultérieur de l’enfant fut des plus satisfaisants ; il ne fut troublé qu'une seule fois par un larcin insignifiant qu'elle avait commis, poussée par la gour­mandise, au préjudice d'une camarade (impulsivité irrésistible).

Quelque temps après, le père s'étant cru gravement lésé par ses frères fut atteint de mairie. Ceux qui savent le degré que peut atteindre l'ambition chez les maniaques, même pendant les « périodes de santé », comprendront sans peine dans quelle atmosphère familiale malsaine avait grandi notre malade.

Tout médecin connaît  des enfants qui sont pris de vomissements dès qu'ils franchissent le seuil de l'école, ou à table ou, encore, après les repas. Au point de vue psychique, nous avons dans ce phénomène quelque chose d'analogue à ceux dont nous venons de parler : dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'un procédé, devenu inconscient, par lequel le malade cherche à se soustraire à une menace d'humiliation, à échapper à une décision, à affirmer sa valeur. Nous avons un degré particulièrement prononcé de cette attitude combative, qui n'est qu'un moyen détourné de refuser les aliments, dans la « grève de la faim », à laquelle ont recours certaines jeunes filles névrosées, uniquement pour attirer sur elles l'attention générale.

Un garçon de treize ans présente depuis trois ans un état d'indolence qui, malgré son intelligence, incontestable, l'empêche de réussir dans ses études comme il le mériterait. Depuis plusieurs mois, il a pris l'habitude de pleurer à propos de tout et de rien, mais surtout lorsqu'on lui fait une observation quelconque. Le père et la mère n'ont pas toujours été très tendres pour lui ; mais d'après ce que je sais, ils ne lui ont jamais reproché autre chose que la lenteur avec laquelle il mangeait et s'habillait, ainsi que sa passion exagérée pour la lecture 122. Ces derniers temps, les choses en étaient arrivées à un point tel que l'enfant se mettait à pleurer toutes les fois qu'on lui rappelait quelque chose ou qu'on le pressait. Alarmés quelque peu par cette situation, les parents se mirent à agir avec plus de douceur, sans toutefois renoncer complètement aux réprimandes que la nonchalance de l'enfant rendait nécessaires.

Interrogé sur la cause de sa dernière crise de larmes, il raconta qu'elle avait éclaté, parce que ses parents, trouvant qu'il mettait trop de temps à se tenir devant la glace pour arranger ses cheveux quelque peu réfractaires, lui avaient dit qu'il ferait bien de se presser, s'il ne voulait pas arriver en retard à l'école. L'analyse révéla qu'il se voyait entouré d'embûches et qu'il cherchait à se garantir, par des mesures appropriées, contre des humiliations pénibles. Il se reprochait amèrement les pratiques sexuelles enfantines auxquelles il se livrait en compagnie d'autres garçons et de petites filles. Il craignait surtout d'être pris en flagrant délit par ses parents, et cette crainte prit des proportions énor­mes lorsque, après s'être introduit une nuit, en véritable somnambule, dans la chambre de la domestique, il se réveilla le lendemain matin, à son grand étonnement, dans le lit vide de la cuisinière. Comme dans tous les autres cas pareils que j'ai pu analyser, ce somnambulisme survint à titre de protestation virile contre un sentiment d'humiliation. La veille, en effet, ses parents, voyant qu'il ne faisait pas de progrès dans l'école secondaire, l'en retirèrent pour le remettre à l'école communale. L'impression que lui avait laissée cette scène et l'idée qu'il pourrait trahir dans le sommeil les pratiques auxquelles il se livrait avec ses camarades, étaient tellement fortes chez lui qui, comme tous les somnambules, avait l'habitude de parler pendant le sommeil, qu'il crut devoir prendre des mesures de sécurité tout à fait extraordinaires. Ces mesures consistaient en manifestations par lesquelles il voulait se faire bien voir des autres et dans les crises de larmes qui étaient destinées à le débarrasser des réprimandes des parents. Nous assistons dans ces cas aux débuts timides d'une action obsessionnelle.

En fait, des penchants ascétiques, expression d'un besoin de pénitence, se firent jour dans sa tendance à la sécurité ; et en mettant un frein à son appétit, en réduisant au strict minimum son besoin de nourriture, il entendait, par analogie avec la notion d' « abstention », exprimer symboliquement son désir d'imposer également un frein à ses pulsions sexuelles et aux pratiques illicites qu'elles entraînaient. Le garçon, déjà chétif sans cela, commença à dépérir visiblement, de sorte que les parents se virent obligés d'intervenir. Ils se heurtèrent à une tendance à la sécurité péniblement acquise. Et c'est ainsi que s'est formée chez lui une association psychomotrice entre les reproches que lui adressaient les parents et les crises de larmes par lesquelles il cherchait à imposer sa personnalité à l'attention de son entourage.

Sa passion pour la lecture devait également son origine à la tendance à la sécurité. L'état d'incertitude dans lequel l'avait plongé l'approche de la puberté eut pour effet de le pousser à chercher dans le dictionnaire des consolations, des enseignements et une crainte salutaire des maladies auxquelles il aurait pu se trouver exposé. Il faisait preuve d'une documentation extraordinaire dans les problèmes se rapportant à la période de la puberté et aux manifestations, normales et anormales, qui s'y rattachent. Une fois entraîné à chercher des moyens de sécurité dans les livres, il ne tarda pas à exagérer ce penchant, étant donné surtout que ses sœurs et frères plus âgés avec lesquels il rivalisait, s'adonnaient également avec passion à la lecture. En outre, en s'abandonnant à sa passion, il savait fort bien qu'il contrariait ses parents ; mais il satisfaisait en même temps sa protestation virile primitive et s'identifiait avec les héros dont il lisait les aventures, en partageant leurs dangers, en prenant part à leurs luttes et combats. Quant à son somnambulisme, il exprimait tout simplement sa rancune contre les parents auxquels il reprochait de le traiter « comme un domestique ». J'ai noté que les hébéphréniques, lorsqu'ils voulaient montrer leur inaptitude pour des fonctions plus ou moins élevées ou réagir d'une façon démonstrative et ostentatoire contre un sentiment d'humiliation, adoptaient volontiers l'attitude, la manière de faire et de se comporter des domestiques.

Notre troisième cas était celui d'un garçon de onze ans qui, à la suite d'une coqueluche, présentait une toux nerveuse réfractaire à tous les moyens de traitement et était atteint en même temps d'incontinence nocturne. C'était un enfant mal élevé, coléreux, qui cherchait par tous les moyens à rendre son père esclave de ses désirs et caprices et à se persuader que sa belle-mère était une femme cruelle qui ne songeait qu'à le persécuter. Le père, très sensible, se montrait exagérément ému à chaque accès de toux. Un matin, alors que la belle-mère lui reprochait d'avoir de nouveau mouillé le lit, le garçon sauta à terre en riant comme un fou, se mit à courir déshabillé autour de la chambre, jusqu'à ce que le père, effrayé, intervînt pour remettre au lit l'enfant essoufflé et accabler de reproches la belle-mère. Un accès de toux violent, coque­luchoïde, termina cette scène et provoqua une vive discussion entre le mari et la femme. Le soir, à peine couché, l'enfant se redressa sur son lit, excité, et se mit à galoper jusqu'à provoquer un accès de toux. La signification de ce phénomène n'a pas besoin d'une longue explication. L'enfant voulait de nou­veau provoquer des reproches à l'adresse de sa belle-mère et attirer le père de son côté. Un traitement par la suggestion et la mise au jour du but que poursuivait l'enfant firent disparaître les accès, mais la coqueluche persista pendant six mois encore. Quelques années plus tard (le traitement, soit dit en passant, n'a pas été mené jusqu'au bout), j'ai appris que le garçon s'était rendu coupable d'un vol.

Des mécanismes analogues à ceux que je viens de décrire président à l'idée du suicide. L'acte lui-même échoue le plus souvent, lorsque le sujet s'est rendu compte de la contradiction interne que présente cette sorte de protestation virile. Ce qui produit le revirement psychique, c'est l'idée de la mort, du néant, c'est la perspective humiliante de se transformer en poussière, de perdre com­plètement sa personnalité. Lorsqu'interviennent des inhibitions de caractère religieux, elles ne forment que l'enveloppe, et le sujet recule d'effroi, comme si l'acte qu'il médite était passible d'un châtiment. Hamlet, qui représente jusqu'à nos jours le type de celui qui doute de sa virilité, le type de l'herma­phrodite psychique et qui, par une anticipation défensive, réalise devant sa conscience tous les obstacles qui s'opposent à son affirmation virile, tout en se révoltant et se dressant contre ce qu'il y a en lui de féminin, Hamlet, disons-nous, après avoir réussi, à la faveur d'une conversion dialectique, à se sous­traire à la tentation virile du meurtre, se protège contre le suicide, en invo­quant les rêves « qui peuvent survenir pendant le sommeil, après que nous avons secoué notre enveloppe terrestre ». Dans la scène du cimetière nous le voyons pris d'une véritable frayeur, lorsqu'il constate que le crâne de Yorrik ne vaut pas plus que les autres crânes 123.

J'ai depuis longtemps exprimé l'opinion que le suicide constitue une des formes les plus intenses de la protestation virile, un moyen de protection définitif contre l'humiliation et un acte par lequel l'homme se venge de la vie. Les cas dont j'ai pu avoir connaissance (et il s'agit, pour la plupart, de tenta­tives de suicide) concernaient des sujets profondément névropathiques. Ils présentaient, comme tous les névropathes, des signes d'infériorité organi­que, étaient accablés depuis l'enfance d'un sentiment d'incertitude, d'insécurité et de diminution, se sentaient envahis, débordés par des éléments féminins auxquels ils réagissaient par une protestation virile exagérée. Selon les exemples, proches ou éloignés, que le sujet a devant les yeux, c'est l'un ou l'autre de ces facteurs qui vient occuper le premier rang et déterminer l'orien­tation. Le point d'appui le plus solide est fourni par l'idée de la mort, si fréquente dans l'enfance. Cette idée, en tant qu'expression d'un état d'insa­tisfaction que l'enfant éprouve dans de multiples occasions de sa vie, exerce une profonde influence sur la formation de son caractère et se mêle intime­ment à l'idée qu'il se fait de sa personnalité, On retrouve, dans les antécédents de candidats au suicide, des traits que nous connaissons déjà : désir de se faire valoir à la faveur d'une maladie ou d'un état morbide permanent, satisfaction éprouvée à l'idée du chagrin dans lequel seraient plongés les parents, si le sujet venait à mourir. C'est ainsi que le névropathe voit dans l'idée du suicide un moyen de sortir de la situation humiliée qu'il occupe dans son milieu familial, de même qu'il y voit un moyen de satisfaction qui le dédommage de l'amour non partagé. Et l'idée se transforme en acte, lorsque le sentiment d'humiliation a atteint un degré particulièrement prononcé, au point que le sujet devient incapable de saisir la contradiction qui existe entre l'acte qu'il médite et le but qu'il poursuit, de comprendre que l'anéantissement que com­porte le suicide est incompatible avec le relèvement du sentiment de person­nalité. Aussi ne pouvons-nous que souscrire à l'opinion des auteurs qui voient dans le suicide une manifestation de la démence. Mes idées relatives à l'influence de l'infériorité organique, et plus particulièrement à celle de l'infériorité des organes sexuels, s'accordent fort bien avec les idées que Bartels avait exprimées sur le même sujet.

Sans être toujours un obstacle au suicide, la névrose n'en contient pas moins des éléments susceptibles de neutraliser ce penchant. Dans la névrose, en effet, le sujet est préoccupé pendant des années par le problème du suicide, et cela seul suffirait déjà, à la rigueur, à empêcher la transformation de l'intention en acte. On peut dire que toutes les idées et tous les rêves des névropathes sont plus ou moins inspirés par la préoccupation de la mort. Voici le rêve d'un névrosé qui était en traitement pour bégaiement et impuissance psychique, rêve qu'il avait fait après avoir attendu en vain pendant toute la journée une lettre de sa fiancée : Je me voyais mort. Mes parents se tenaient autour du cercueil et manifestaient tous les signes du désespoir.

Le patient se rappelle avoir souvent désiré mourir, lorsqu'il était enfant, parce que les parents lui préféraient son frère, plus jeune que lui. Il a toujours été obsédé par l'idée de son infériorité, à cause d'un hydrocèle et d'autres anomalies génitales dont il était affligé. Il était persuadé qu'il ne pourrait jamais avoir d'enfants. Plus tard, il chercha à se mettre à l'abri des malheurs que pouvait comporter pour lui le mariage, en rabaissant les femmes et en se comportant envers elles avec une méfiance exagérée. En réalité, il se sentait trop faible et redoutait la femme. Et de même qu'il craignait de soumettre par le mariage son sentiment de personnalité à une trop rude épreuve, il cherchait à se soustraire, par une attitude devenue purement motrice, à toute décision. Son impuissance se déclara lorsqu'il devint fiancé, ce qui ne fut qu'un artifice destiné à l'empêcher de pousser les choses jusqu'au mariage : simple prétexte psychique. Dans le rêve se reflète l'idée, se rattachant à sa situation infantile, que sa fiancée pourrait bien aimer un autre que lui. À cela se rattache la tentative d'une solution, visant à garder pour lui seul l'amour de la jeune fille, tout en éliminant (par l'impuissance) la possibilité du mariage. Mais il ne réussit à réaliser qu'une solution dans laquelle sa valeur personnelle se mesurait par le désespoir dans lequel sa mort avait (dans son rêve) plongé ses parents.