Avant-propos de la deuxième édition française

Par Paul Plottke,

Paris, janvier 1948.

Alfred ADLER est né le 7 février 1870 dans un faubourg de Vienne (Autriche) comme deuxième fils d'un commerçant ; il est mort le 28 mai 1937 lors d'une conférence à Aberdeen, Écosse, où il était venu de New York, dont le Long Island Medical College lui avait offert en 1932 une chaire de psychologie médicale. Il a fait des conférences à Paris, d'abord en 1926 à la Sorbonne, puis en 1937 au Cercle Laënnec.

Adler, enfant faible et rachitique, mais actif et sociable, décidait de très bonne heure de devenir médecin pour « lutter contre la mort », cet événement fondamental qui l'avait beaucoup impressionné à plusieurs reprises. Au lycée, il était mauvais élève en mathématiques, et c'est contre le conseil d'un professeur (qui proposait de l'envoyer en apprentissage chez un cordonnier) que son père lui fit doubler la classe. « Si mon père avait suivi le conseil de mon maître, dit Adler plus tard, je serais probablement devenu un bon cor­donnier, mais j'aurais cru pendant toute ma vie que certaines gens ont vraiment le « don » des mathématiques. » En effet, l'élève « non doué » s'était transformé vite en le meilleur mathématicien de sa classe. Déjà comme enfant il montrait un esprit rationaliste, en prouvant la non-existence des « anges » ; il eut un amour immense pour le théâtre de Shakespeare, dans lequel il admirait un connaisseur inégalé du comportement humain.

L'économie politique et la sociologie l'intéressaient certes plus que la philosophie spéculative ; mais ce fut surtout à l'étude médicale qu'il s'adonna de tout son être. En 1895, il fut promu docteur en médecine de l'Université de Vienne. D'abord spécialiste des yeux, puis des maladies internes, il devint plus tard surtout psychothérapeute. Ses Règles d'hygiène pour la corporation des tailleurs qui le révèlent dès 1898 comme un partisan ardent de l'hygiène sociale contiennent cette phrase significative  : « Je me suis efforcé dans ce petit ouvrage de montrer le rapport étroit entre la situation économique et les maladies d'une profession, ainsi que les dangers pour la santé populaire qui viennent d'un standard de vie diminué. Aucun médecin ne peut plus se dérober à des recherches qui considèrent l'homme non pas comme un individu en soi, mais comme un produit social. »

AU tournant du siècle, Adler rencontra Freud et le défendit publiquement contre des collègues incrédules ou hostiles. Pourtant, dans le cercle de discussion de Freud auquel participait Adler, ce dernier, tout en appréciant le génie du fondateur de la psychanalyse, critiqua sa théorie sexuelle des névroses. La grande différence dans leurs conceptions en psychopathologie aussi bien que dans leur manière générale de voir le monde se trouvait aggravée par un manque de sympathie personnelle entre les deux savants. Dès 1904, Adler voulut se retirer du cercle freudien, mais Freud le retint alors, et leur collaboration continua.

En 1907 Adler publia son « Étude sur l'infériorité des organes », qui ne fut nullement appréciée de Freud et de ses disciples. De fait, elle constitue le fondement biologique et physiologique de la nouvelle « connaissance scien­tifique de l'homme » élaborée par Adler. Dépassant le rigide concept classique de « maladie », Adler définit celle-ci comme la résultante d'une infériorité (ou insuffisance) organique et d'une attaque extérieure. « Inférieur » est l'organe qui a été empêché de se développer pleinement, soit dans l'ensemble, soit dans ses parties. Ces infériorités organiques sont héréditaires, mais aussi compen­sables à l'aide du système nerveux central. Dans la superstructure psychique se développe un sentiment d'infériorité qui pousse l'individu à rechercher une supériorité, c'est-à-dire une protection, une sécurité compensatrices.

On trouvera un exposé détaillé de la nouvelle « psychologie individuelle comparée » dans le présent ouvrage, dont la première édition allemande date de 1912. C'était en effet fonder une nouvelle école que de voir ainsi dans l'espace social le dynamisme de la personnalité une et indivisible ; d'étudier de près son mouvement psychique d'un en-bas vers un en-haut, de la « fémi­nilité » * vers la « masculinité », de l'infériorité et l'insécurité vers la supériorité et la sécurité ; de découvrir enfin que ce « but compensateur » détermine de son côté uniformément tous les détails, même les plus infimes, les souvenirs aussi bien que les rêves et les actes manqués, et que l'individu se crée son « style de vie », son caractère, selon son but qui doit compenser son sentiment d'infériorité, déterminé en cela par l'état particulier de la société où il vit. La névrose se révèle ainsi comme la création asociale ou antisociale d'un « découragé » (d'un adulte qui dans son enfance avait été trop délaissé, méconnu, gâté ou atteint d'infériorités organiques), qui se trompe sur la nécessité inéluctable de la coopération humaine.

En 1908, au Congrès Psychanalytique de Salzbourg, les différences de principe entre Freud et Adler devinrent manifestes pour tout le monde. En 1911, après sa Critique de la théorie sexuelle freudienne de la vie psychique, des conférences auxquelles Freud ne répondit pas d'une façon objective, Adler se retira définitivement du Groupe Viennois de Psychanalyse.

Depuis la fondation en 1912 de la « Société pour la Psychologie Individuelle », l'école adlérienne n'a cessé de se développer activement. On comprendra que l'Université de Vienne, où Freud était arrivé à professer ses théories, ne voulait pas charger l'auteur du Tempérament Nerveux d'un cours sur les siennes. Adler, difficile à décourager, enseigna alors sa nouvelle science comme professeur libre à son domicile aussi bien que dans les universités populaires, et enfin comme invité de Sociétés scientifiques et d'Universités tant en Europe qu'en Amérique. La liste des « Centres Adlériens », publiée dans l'Internationale Zeitschrift für Individual­psycho­logie (Vienne 1922-1937) s'allongeait sans cesse ; des revues parurent en langues anglaise, grecque, française. Le Handbuch der Individual­psycholo­gie, deux gros volumes de 850 pages, fut édité en 1926 par le docteur Erwin Wexberg et de nombreux collaborateurs (Bergmann, München). Adler en a donné le dernier exposé, simple et cependant très complet, en 1933, avec Le Sens de la Vie 2.

Se distinguant en cela de bien d'autres savants, Adler s'efforçait d'être compris par tout le monde. Ce qui a donné un grand retentissement à l'adlérisme, c'est son applicabilité à l'éducation et la rééducation des désé­quilibrés ou dévoyés. A cet égard, Adler continue la grande lignée qui vient de Montaigne et de Rousseau et en passant par Pestalozzi et Frœbel, aboutit à Decroly et Montessori. Montrant aux maîtres d'école comme aux médecins-éducateurs dans les « Centres de Consultation psychopédagogique » qu'il créa à Vienne, comment comprendre le « style de vie » d'un enfant difficile et comment transformer son « but négatif » en « but social » par l'encourage­ment, il leur donna ce qu'ils n'avaient pu trouver dans la psychologie classique, typologique ou expérimentale, dans la psychanalyse freudienne et dans les méthodes pédagogiques qui ne considèrent pas l'activité de l'enfant comme un dynamisme compensateur se déroulant dans un espace social concret et déterminé par le degré de son sentiment d'infériorité aussi bien que par celui de son courage. D'une façon générale, il n'y a pas de sphère de l'activité sociale où l'adlérisme ne puisse apporter des points de vue féconds. Souvent les idées du maître de Vienne se sont intégrées d'une façon indirecte dans la pensée contemporaine.

Pour cette deuxième édition française de Ueber den nervösen Charakter vaut ce qu'Adler a dit dans la préface de la 2e édition de sa première étude  : « Aujourd'hui, sa reparution sera considérée comme allant de soi. Disparu depuis des années du marché, cet ouvrage revient maintenant sous sa première forme, comme pour demander à la science si j'ai prévu à peu près correc­tement l'avenir de la recherche médicale... La psychologie individuelle n'est pas une science dérivée ; elle est tellement loin de tant de psychologies superficielles, dites psychologies de « profondeur », qu'elle ne peut renoncer sur aucun point à sa position indépendante. Ce que d'autres écoles psycho­logiques lui ont emprunté - avec gratitude ou avec un silence ingrat - la réimpression de ce volume en apportera les preuves au lecteur impartial. »

Paris, janvier 1948.

Paul PLOTTKE.


*   Tel quel dans le livre [JMT]

2   Traduction française, même collection, P. B. P. n° 127.