2. La compensation psychique et sa préparation


Nous venons de montrer que le sentiment d'infériorité se développait chez l'enfant sous l'influence de certaines défectuosités et tares constitutionnelles. Analogue au [mots en grec dans  le texte],  l'enfant cherche à acquérir un point de vue d'où il  puisse se rendre compte des distances qui le séparent des principaux problèmes de la vie. Ayant trouvé ce point de vue dans la dépré­ciation de sa propre valeur, l'âme enfantine se met à forger des idées susceptibles de l'aider à atteindre les buts auxquels elle aspire. L'entendement humain, en vertu de son pouvoir d'intuition et d'abstraction, s'empare de ces buts, les conçoit comme des points fixes et leur donne une interprétation sensible. Le but consistant à être grand, fort, à être un homme, est symbolisé dans la personne du père, de la mère, du maître, du cocher, du conducteur de locomotive, etc. ; et, d'autre part, la conduite des enfants, leurs attitudes, leurs gestes par lesquels ils s'identifient avec l'une ou l'autre de ces personnes, leurs jeux, leurs désirs, leurs rêveries, leurs contes favoris, les idées qu'ils se font de leur future profession, tout cela nous montre que les forces de compensation sont à l'œuvre et en train de créer des dispositifs pour le rôle futur. Le senti­ment que l'enfant a de son incapacité, son sentiment de petitesse, de faiblesse, d'insécurité fournissent une base d'opérations appropriée, sur laquelle les sensations irrésistibles de malaise et d'insatisfaction engendrent les impulsions internes qui poussent l'enfant à se rapprocher du but. Pour pouvoir agir et s'orienter, l'enfant se sert d'un schéma général qui correspond à la tendance de l'esprit humain à utiliser des fictions et des hypothèses, pour renfermer dans des cadres circonscrits et bien délimités tout ce qu'il y a au monde de chao­tique, de fluide, d'insaisissable. Nous n'agissons pas autrement lorsque nous divisons le globe terrestre à l'aide de méridiens et de cercles parallèles : c'est là, en effet, le seul moyen pour nous d'obtenir des points fixes et d'établir entre eux des relations. Dans tous les procédés de ce genre, et Dieu sait si l'homme en use largement, il s'agit de l'introduction d'un schéma abstrait et irréel dans la vie concrète et réelle. C'est là un fait d'une grande importance qui, d'après ce qu'a montré Vaihinger, se retrouve dans toutes les conceptions scientifiques et dont je me propose précisément dans ce livre de montrer les bases psychologiques, telles qu'elles ressortent de l'étude des névroses et des psychoses. Qu'il soit sain ou névrosé, l'homme se trouve à chacune des phases de son évolution psychique accroché aux mailles de son schéma : le névrosé ayant résolument tourné le dos à la réalité et ne croyant plus qu'à sa fiction ; l'homme sain n'utilisant la fiction que pour atteindre un but réel. Le contenu du schéma peut varier d'un enfant à l'autre, il varie souvent avec l'ordre de naissance de l'enfant, au sein d'une seule et même famille ; pour quelques-uns la recherche d'une position ferme et centrale devient un problème insoluble. Mais ce qui, dans tous les cas, pousse irrésistiblement à l'utilisation du schéma, c'est l'insécurité qui caractérise l'enfance, c'est la grande distance qui sépare l'enfant de l'homme, avec sa puissance, son rang prééminent, son privilège dont l'enfant possède des présomptions et des certitudes. Ce qui nous pousse tous, mais principalement l'enfant et le névrosé, à abandonner les voies commodes de l'induction et de la déduction, pour nous servir de ces artifices que représentent les fictions schématiques, c'est le sentiment d'insécurité, c'est la tendance à nous assurer des garanties, c'est-à-dire, en dernière analyse, la tendance à nous débarrasser du sentiment d'infériorité, le désir de nous élever à la plénitude du sentiment de personnalité, à la virilité complète - à l'idéal de la supériorité. Plus la distance qui sépare de ce but est grande, plus grande aussi est la force avec laquelle se manifeste l'action de la fiction dirigeante, de sorte que le sentiment d'infériorité apparaît dans certains cas comme un facteur aussi décisif que l'idée, exagérée au-delà de toute mesure, que l'enfant se fait souvent de la puissance de son père ou de sa mère.

Nous assistons ainsi à des états de tension qui dépassent, et bien au-delà, ceux qui accompagnent les efforts les plus intenses ; soit les efforts corporels par lesquels se manifeste l'activité de nos instincts, soit les efforts que nous déployons dans la recherche de satisfactions pour nos besoins organiques. Gœthe, entre autres, a fort bien noté que tout en rattachant ses perceptions à la satisfaction des besoins de la vie pratique, l'homme n'en cherche pas moins à dépasser cette vie par la force de son sentiment et de son imagination. Il a ainsi admirablement saisi la tendance qui nous pousse à l'exaltation de notre sentiment de personnalité, et voici ce qu'il dit encore à ce sujet dans une de ses lettres à Lavater : « Le désir d'élever aussi haut que possible le sommet de la pyramide de mon existence dont la base existe déjà, enfoncée dans le sol, ce désir dépasse tous les autres et ne me laisse pas une minute de repos. »

Il est facile de comprendre qu'une situation psychique aussi tendue (et chaque artiste, tout homme de génie soutient la même lutte contre son sentiment d'insécurité, mais se sert de moyens plus raffinés, plus intelligents) est de nature à renforcer et à faire surgir une foule de traits de caractère qui concourent à constituer la névrose. L'ambition est le principal de ces traits. Elle est la plus forte de toutes les lignes d'orientation secondaires qui mènent au but final. Et elle produit une foule de dispositifs psychiques, destinés à assurer au nerveux la prééminence dans toutes les circonstances de la vie, mais qui semble aussi exalter son esprit d'agressivité et son affectivité. C'est ainsi que le nerveux apparaît toujours orgueilleux, ergoteur, envieux et tenace, cherche toujours et partout à en imposer, à être le premier, mais tremble toujours pour le succès et recule volontiers devant une décision à prendre. C'est ce qui explique l'attitude prudente et hésitante du névrosé, sa méfiance, ses indécisions et ses doutes. Il commence par utiliser ces dispositifs psychi­ques en petit, on dirait à titre d'exercice et de préparation, afin de se trouver entraîné lorsqu'il aura à réaliser des buts importants, ceux qui lui tiennent le plus au cœur. Sa tendance à la sécurité oblige le malade à accumuler, à titre d'épreuve, in corpore vili, des arguments destinés à justifier son attitude hési­tante et indécise. Et il en arrive généralement à se convaincre qu'il doit être prudent, s'il veut atteindre son but. Il n'est pas rare de voir le patient accomplir des imprudences flagrantes, comme s'il voulait se dire : « prends garde, tu es un homme très imprudent, et si tu ne t'observes pas, tu risques de ne pas atteindre le but que tu poursuis ». C'est souvent par des hallucinations et des rêves que névropathes et psychopathes reçoivent cet avertissement ; en lui rappelant ce qui lui est déjà arrivé ou ce qui est arrivé à d'autres dans des conditions pareilles, ou en lui faisant entrevoir les conséquences qui se pro­duiraient s'il persistait dans son imprudence, les hallucinations et les rêves l'empêchent de dévier de la ligne qu'il s'est tracée.

Les choses se passent autrement lorsque le névrosé est envahi par un sentiment de dépression, alors qu'il se trouve dans une situation tranquille, que tout semble aller bien et qu'il a plutôt des raisons d'être gai et content : pendant qu'il assiste, par exemple, à un concert ou à une représentation théâtrale. Ce sentiment subit de dépression peut être assimilé à celui qui pous­se certaines gens à sacrifier, à la manière de Polycrate, une partie d'un bon­heur péniblement acquis, dans la croyance superstitieuse de pouvoir ainsi conserver plus sûrement l'autre partie. Une analyse superficielle se contente dans ces cas de déclarer que tout s'explique par un penchant au sacrifice ou par l'existence d'un sentiment de culpabilité. Mais la psychologie individuelle établit que tous ces « sacrifices », tous ces mea culpa n'expriment qu'un sentiment de triomphe voluptueux que le sujet éprouve à se voir victorieux, à se savoir envié par tant d'autres qui ont succombé dans la lutte pour la vie et pour le bonheur.

D'autres traits, fort prononcés, servent encore à « élever aussi haut que possible le sommet de la pyramide de l'existence » : ce sont l'amour de la lutte, la ténacité et l'activité, tous ces traits étant renforcés par le pédantisme qui leur donne un relief particulier et sert, pour ainsi dire, à empêcher leur moindre déviation. Inutile d'insister sur le grand rôle que joue la curiosité, le désir de savoir et de connaître, en tant que moyen d'atteindre des buts élevés. De même, l'impatience du sujet, sa crainte d'arriver trop tard, de ne pas réussir, exercent une action puissamment stimulante, le sujet étant ainsi à l'affût du moindre avantage, exagérant, souvent dans une mesure considé­rable, les efforts qu'exige la réalisation du but qu'il poursuit. Il est vrai toutefois que ces traits font déjà partie de la névrose pleinement développée, alors que l'aspiration à la sécurité a réussi à assumer le premier rang dans les préoccupations du malade et le pousse à recourir à des artifices dangereux : à donner plus de force et de profondeur à son sentiment d'infériorité, à agir comme s'il était diminué, comme si le succès lui était refusé à tout jamais, comme s'il n'avait plus rien à espérer ; ou bien il se plonge plus ou moins dans la passivité, fait ressortir ses traits féminins, adopte des allures masochistes et perverses, rétrécit enfin autant que possible son champ d'action, afin de pouvoir d'autant plus sûrement le dominer à la faveur de ses symptômes morbides. L'indolence, la paresse, la lassitude, l'impuissance, affectent les combinaisons les plus variées, destinées à fournir au névrosé le prétexte de se dérober aux décisions susceptibles de blesser son orgueil de névrosé, de se soustraire à l'étude, à l'exercice d'une profession, au mariage. Cette phase de développement de la névrose aboutit parfois au suicide, qui peut être consi­déré comme un acte de vengeance contre le sort, contre l'entourage, contre le monde entier.

Le sentiment de culpabilité gagne également en intensité et cherche, à son tour, à s'imposer de plus en plus à l'attention du sujet. C'est là un des points les plus difficiles à comprendre dans les névroses et les psychoses. Le sentiment de culpabilité et les scrupules de conscience sont, comme la religio­sité, des moyens de défense fictifs contre l'imprudence et sont, comme elle, au service de l'aspiration à la sécurité 16. Ils ont pour but d'empêcher la moindre baisse du sentiment de personnalité, lorsque l'agressivité pousse inconsidé­rément le sujet à des actes égoïstes susceptibles de blesser le sentiment de solidarité de l’entourage et de provoquer des protestations et imprécations aussi terribles que les effusions de colère du chœur des Euménides. Lorsque le sujet éprouve un sentiment de culpabilité, son regard est tourné en arrière, tandis que les scrupules de conscience le rendent prudent à l'excès ; mais aussi bien le sentiment de culpabilité que les scrupules de conscience sont, dans la névrose, des causes de stérilité, en ce qu'ils paralysent l'action. L'amour de la vérité se trouve, lui aussi, impliqué dans l'aspiration à la sécurité, il fait partie de l'idéal que nous nous faisons de la personnalité, tandis que le mensonge névrotique représente une faible tentative de sauver les apparences et consti­tue, pour ainsi dire, un moyen de compensation. L'amour de la vérité des névrosés est une source abondante de conflits stériles  dans lesquels se trouve engagé le malade qui cherche à satisfaire son désir d'inaction et est persuadé qu'il s'élève luimême en abaissant les autres.

Tous ces essais d'élévation, toutes ces manifestations de la volonté de puissance doivent naturellement être conçus comme une forme de l'affirma­tion virile. Dans notre tendance à nous faire valoir, c'est, en effet, la virilité qui nous apparaît comme l'idéal le plus immédiat, et c'est conformément à cet idéal que nous groupons et rangeons toutes nos expériences, toutes nos perceptions, toutes les orientations de notre volonté. L'aperception se laisse également diriger d'après ce schéma, le but final étant, chez le névrosé notam­ment, à utiliser la protestation virile contre toute dépréciation de soi-même. C'est ainsi

que l'attention, le doute, la prudence, de même que tous les autres traits de caractère, tous les autres dispositifs psychiques et corporels, mais avant tout l'appréciation de tout ce que le sujet éprouve, le jugement qu'il formule sur tous les faits de sa vie intérieure, sont subordonnés au but final de la virilité, si bien que tous ces phénomènes portent en eux et révèlent au connaisseur un dynamisme, en vertu duquel ils tendent pour ainsi dire de bas en haut, du féminin au masculin. Le déclenchement de toutes ces lignes de force, la fixation du lointain but final, la manière de se comporter à l'égard des traits inférieurs, féminins, dont on favorise la manifestation dans des occasions secondaires, afin de pouvoir les combattre d'autant plus efficacement, par la protestation, dans des occasions importantes et capitales, tout cela peut être considéré comme l'œuvre d'un facteur analogue à celui qui produit les com­pensations organiques : la tendance à l'équilibre 17, tendance qui s'exprime par des tentatives incessantes de suppléer à l'infériorité fonctionnelle par un surplus de travail et, dans le cas particulier qui nous occupe et qui est celui de la vie psychique, par la tendance à la sécurité, en vertu de laquelle le sujet, pour échapper au sentiment d'insécurité, fait de l'aspiration à la puissance, à la virilité, le principal objet, l'intérêt primordial de sa vie.

Une des plus grandes difficultés qui s'opposent à l'intelligence de la névrose consiste dans la protection et dans la reconnaissance que le patient accorde souvent aux traits inférieurs, de nature féminine. C'est ainsi qu'il assiste avec complaisance à l'éclosion de ses phénomènes morbides en géné­ral, qu'il ne cherche pas à étouffer ou à dissimuler ses traits passifs, maso­chistes, ses caractères de nature féminine, qu'il ne songe pas à se défendre contre l'homosexualité, l'impuissance, la suggestibilité, le penchant à l'hypno­se, voire contre une manière de se comporter qui implique des gestes et des attitudes de nature nettement féminine. Le but final consiste toujours dans la domination des autres, que le sujet conçoit et ressent comme un triomphe viril, ou dans un arrêt de l'action. On retrouve toujours, dans la caractérologie de ces patients, les traits de compensation que nous avons décrits plus haut ; et cela n'a rien d'étonnant, si l'on songe qu'il s'agit de sujets obsédés par le sentiment de leur diminution et cherchant, par conséquent, à suppléer par tous les moyens à leur insuffisance, à trouver des substitutions à ce qui leur manque pour avoir un sentiment exalté de leur personnalité. C'est dans cette situation psychique que les facteurs sexuels assument le rôle de symboles, les patients se comportent comme si, leur sexualité étant lésée, ils cherchaient une substitution à ce qui leur manque sous ce rapport. Ils trouvent une des formes de cette substitution dans la diminution, dans ce qu'on pourrait appeler la réduction féminine d'autres personnes. Cette tendance à la dépréciation con­tribue notablement à renforcer certains traits de caractère qui représentent de nouveaux dispositifs destinés à porter préjudice à d'autres personnes : sadisme, haine, intolérance, jalousie, envie, etc. L'homosexualité active, les perversions qui servent à abaisser le partenaire et la passion du meurtre proviennent de la tendance à la dépréciation qui caractérise le névrosé et dont on ne saurait exagérer l'importance. Tous ces traits de caractère ne sont que la traduction réelle du symbolisme dont nous avons parlé plus haut, et cela d'après le schéma de la supériorité sexuelle de l'homme. Bref, le névrosé peut encore exalter son sentiment de personnalité en abaissant les autres, en devenant, dans les cas les plus sérieux, maître de la vie et de la mort, à l'égard de lui-même et des autres.

Nous avons parlé plus haut de la protection que le névrosé accorde à ses traits féminins, afin de combattre d'autant plus efficacement, grâce à la connaissance de ses faiblesses, son irrésistible penchant à s'abandonner, afin de pouvoir se surveiller efficacement au cours de la névrose. Cette complai­sance à l'égard de ses propres faiblesses, coexistant avec la tendance du sujet à exalter sa volonté de virilité, crée l'apparence d'un hiatus dans la vie psychi­que du malade, hiatus que connaissent bien les auteurs qui ont cherché à l'expliquer par l'hypothèse d'une double vie, d'une dissociation, d'une insta­bilité d'humeur, d'une succession d'états de dépression et de manie, d'idées de persécution et de grandeur qui caractériseraient les psychoses. J'ai toujours trouvé que le lien interne qui rattache les uns aux autres ces états opposés et contradictoires est formé par la tendance à élever le sentiment de personnalité, la situation « inférieure » étant en rapport avec une humiliation, mais étant aussi nettement circonscrite et délimitée en tant que base d'opérations. Cette situation inférieure provoque aussitôt la protestation virile que le malade pousse jusqu'à s'identifier à Dieu ou jusqu'à établir un lien intime entre Dieu et lui. Ce processus apparaît avec une netteté particulière dans la manie qui éclate toujours à la suite d'un fort sentiment d'humiliation. La manie cyclique n'est, en effet, qu'une répétition régulière de ce mécanisme qui entre en action dès que le malade est envahi par un sentiment de dépression, de diminution. Ce qui favorise encore cette dissociation de la conscience, c'est le mode d'aperception rigoureusement schématique du sujet prédisposé à la névrose : avec son grand penchant à l'abstraction, il groupe tous ses faits intérieurs et tous les événements extérieurs d'après un schéma composé, pour ainsi dire, de deux rubriques opposées, comme le doit et l'avoir dans la comptabilité, sans aucune transition. Ce vice de la pensée névrotique, en rapport avec le pen­chant exagéré à l'abstraction, découle également de la tendance à la sécurité qui, dans ses choix, ses aspirations et ses actes, se sert de lignes d'orientation nettes, rigoureusement circonscrites, de fétiches, d'idoles et de fantômes auxquels le malade croit. C'est ainsi que le sujet devient étranger à la réalité concrète, car, pour s'orienter dans celle-ci, il faut avoir l'âme souple, et non rigide, il faut se servir de l'abstraction, et non l'adorer, la diviniser, en faire une fin en soi.

C'est pourquoi nous constatons dans la vie psychique des névrosés, tout comme dans la pensée primitive, dans le mythe, dans la légende, dans la cosmogonie, dans la théogonie, dans l'art primitif, dans les manifestations de la psychose et dans la philosophie à ses débuts, une tendance extrêmement prononcée à styliser aussi bien les faits de la vie intérieure que les personnes de l'entourage. Certes, cette stylisation n'est possible qu'à la condition que la fiction, avec sa tendance à l'abstraction, crée une séparation suffisante entre des phénomènes ne se rattachant pas les uns aux autres. Ce sont le désir d'orientation et la tendance à la sécurité qui veillent à ce que la fiction s'acqui­tte de cette mission. Et la pression exercée par ces deux facteurs est souvent considérable, au point d'exiger une dissociation de l'unité, de la catégorie, de l'unité du moi en deux ou plusieurs fragments opposés.

Entre le moment où, prenant conscience de sa propre valeur, l'enfant se trouve poussé, par l'infériorité de ses organes et les maux qui en résultent, à chercher des moyens de sécurité particuliers, et le développement complet de la technique névrotique de la pensée et de sa ligne auxiliaire, constituée par le caractère névrotique, se place un grand nombre de phénomènes psychiques que Karl Groos 18 qualifie de phénomènes de dressage et que nous considérons comme autant de moyens de préparation au but final. Ces phénomènes appa­raissent de très bonne heure, et subissent sans cesse l'influence de l'éducation, consciente et inconsciente. La manière dont s'accomplit le développement d'un enfant montre que celui-ci se dirige d'après une idée qui se présente, certes, dans la plupart des cas, avec un caractère fort primitif, mais a toujours une tendance à se concrétiser sous l'aspect d'une personne. C'est sous cette pression, dont le mécanisme, dans sa plus grande partie, échappe à la conscience, que s'effectuent les manifestations les plus prononcées de l'âme en voie de formation, et la vie psychique et corporelle de l'homme, à chacune des phases de son évolution, peut être considérée comme une réponse partielle à la grande question de la vie en général.

Cette réponse, autrement dit la manière d'accepter la vie, n'est autre chose, d'après l'expérience que nous avons acquise, qu'une tentative de mettre un terme à l'incertitude de la vie, au chaos des impressions, de trouver un point d'appui pour surmonter les difficultés. Déjà, nous le savons, la réflexion, l'observation, la pensée et l'anticipation, l'attention, l'appréciation et la déter­mination de valeurs sont autant de produits de la tendance à la sécurité. Et comme le sentiment d'infériorité fournit à l'individu qui en est atteint un critère pour l'appréciation de l'inégalité entre les hommes, il fuit son sentiment d'insécurité et d'angoisse en se mettant à l'abri d'un but final fictif, comportant un certain degré de force et de grandeur. C'est ainsi que se forme dans l'âme de l'enfant une ligne d'orientation correspondant à son besoin d'élever son sentiment de personnalité, besoin d'autant plus urgent chez le névrosé qui ressent son infériorité avec plus d'acuité. La mythologie, le folklore, les poètes, les philosophes et les fondateurs de religions ont emprunté à leur époque les matériaux à l'aide desquels ils ont constitué les lignes d'orientation qu'ils ont proposées à leurs contemporains : c'est ainsi que l'individu qui aspire à sa pleine valeur peut, selon ses prédispositions particulières, choisir entre des buts finaux tels que la force spirituelle ou physique, l'immortalité, la vertu, la piété, la richesse, le savoir, la morale des seigneurs, le sentiment de solidarité, la perfection personnelle. La mort peut également apparaître com­me un asile contre l'insécurité. A un moment donné, toutes les énergies, toutes les forces vives de l'enfant se mettent au service de son monde subjectif qui ; en tant que fiction directrice, les utilise pour déformer et transformer confor­mément à celle-ci toutes les sensations et impulsions, tous les plaisirs et toutes les peines, et jusqu'à l'instinct de conservation ; et c'est encore la même fiction qui, chez le névrosé, utilise d'une façon particulière les faits et les expériences de la vie intérieure qui lui servent à établir des dispositifs destinés à assurer au sujet le triomphe final, la réalisation de son but suprême. Mais de ses expé­riences et perceptions personnelles l'enfant retire certains enseignements concernant les conditions de la vie en commun, conditions dont il tient compte dans une certaine mesure, lorsqu'il forme ses idéaux et établit ses lignes d'orientation.

Ces actes préparatoires comportant un renversement des valeurs s'obser­vent avec une netteté particulière dans les jeux de l'enfant nerveux, dans ses réflexions sur sa future profession, ainsi que dans son attitude corporelle et psychique. Nous aurons encore à nous occuper de ces phénomènes, pour autant qu'ils sont dominés à leur tour par la tendance à la sécurité. En ce qui concerne l'habitus nerveux, il convient de noter qu'il apparaît généralement de bonne heure, en tant que représentation pantomimique d'un trait de caractère, et s'exprime par une attitude soit anxieuse, pleine d'attente, de méfiance, d'incertitude, de prudence et de timidité, soit hostile, provocante, assurée, satisfaite, tranchante. Tantôt le sujet rougit facilement, tantôt il a le regard scrutateur, fuyant ou hostile. On réussit toujours à retrouver le modèle qui a présidé à la formation de l'un ou de l'autre de ces gestes, d'un trait mimique par exemple. Dans beaucoup de cas l'enfant nerveux imite le principe viril, c'est-à-dire le père ; l'imitation de la mère ne survient que plus tard, lorsque la fiction dirigeante a subi un changement de forme ; ou bien elle existe dès le début dans les cas où la prééminence a toujours appartenu à la mère. Le plus souvent, l'imitation ne se manifeste que dans les choses insignifiantes dont on ne croit même pas devoir faire part au médecin : habitude de croiser les jambes ou les bras, démarche particulière, prédilection pour certains aliments ou certains plats ; dans certains cas, lorsqu'il s'agit d'enfants particulièrement entêtés, on observe une imitation à rebours, en ce sens que l'enfant contracte des habitudes et des traits de caractère nettement opposés à ceux du modèle. Les opiniâtres habitudes anormales, telles que l'incontinence nocturne, l'onychophagie, l'habitude de sucer les doigts, le clignement d'yeux, le bégaie­ment, la masturbation, etc., se laissent toujours ramener à cette attitude, carac­térisée par l'entêtement et l'esprit de contradiction. Ce sont là des moyens dont se sert le faible pour diminuer la distance qui le sépare du fort et supprimer le sentiment qu'il a de sa propre infériorité. Ils servent, en dernière analyse, à annihiler une autorité et fournissent aussi des prétextes qui permettent de se soustraire à une décision, de l’ajourner. C'est une sorte de langage que l'enfant emploie comme s'il voulait opposer à tous les conseils et à tous les reproches qu'on lui adresse l'invariable : « Je ne suis encore qu'un enfant. »

Tous les phénomènes plus ou moins prononcés de cette catégorie sont déjà par eux-mêmes des traits de caractère ou peuvent être considérés comme des symptômes névrotiques, c'est-à-dire comme des expressions de la tendance à la sécurité, comme des manifestations de la force de compensation, déclen­chée par le sentiment d'infériorité.


16   Voir Furtmüller, Psychoanalyse und Ethik, E. Keinharot, München, 1912.

17   Freud parle à ce propos du « désir de mort » qui, certes, ne représente qu'une des nom­breuses possibilités de rétablir l'équilibre, la parité. Nous tenons grand compte de ce « désir de mort » dans la psychologie du suicide qui constitue incontestablement un acte de vengeance contre la vie, l'expression du mépris qu'on a pour elle, du peu de valeur qu'on lui attribue.

18   Voir Kart Groos, Die Spiele der Menschen, Die Spiele der Tiere.