3. La fiction renforcée, considérée comme l’idée directrice de la névrose

La principale tâche de la pensée consiste à prévoir les actes et événements, à concevoir les fins et les moyens et à exercer sur les uns et les autres le plus d'influence possible. Grâce à cette anticipation, notre structure psychique apparaît en premier lieu comme un appareil de défense et d'attaque, qui s'est formé sous la pression des limites trop étroites dans lesquelles se trouve enfermée notre vie et qui rendent difficile la satisfaction de nos besoins. La satisfaction purement physiologique de nos besoins et instincts ne subsiste et ne nous suffit, en effet, que jusqu'au moment où la stabilisation ayant été réalisée, l'individu se trouve à même de lutter avec succès contre les atteintes les plus graves que lui réserve la vie. Vers la fin de la période de l'allaitement, alors que l'enfant commence à accomplir des gestes autonomes, appropriés à des buts qui ne consistent plus seulement dans la satisfaction des instincts, alors qu'il commence à occuper une certaine place dans la famille et à s'adap­ter à son entourage, il possède déjà certaines aptitudes, certains gestes et dispositifs psychiques. Son activité devient plus unifiée, plus concentrée et commence à avoir pour objectif de lui assurer une place dans le monde. Pour s'expliquer cette unification, cette concentration de son activité, on est obligé d'admettre que l'enfant a fini par trouver, en dehors de lui-même, un point fixe et unique vers lequel il tend avec toutes ses énergies de croissance psychique. L'enfant a donc dû se tracer une ligne d'orientation, se proposer une image à titre de guide dans le labyrinthe de la vie, guide susceptible de l'aider à éviter la peine, à augmenter la somme de ses plaisirs. Muni de sa ligne d'orientation, guidé par son image, l'enfant commence par éprouver un besoin de tendresse, lequel fait partie des aspirations sociales innées, base et condition nécessaires de son « éducabilité » (Paulsen). À cette attitude s'ajoutent aussitôt le désir de l'enfant de gagner la bienveillance, l'assistance et l'amour des parents, des velléités d'indépendance, de provocation et de révolte. L'enfant a trouvé pour lui-même le « sens de la vie », auquel il cherche à se conformer, dont il s'applique à préciser les contours encore vagues, qui sert de point de départ à ses anticipations et de critère à l'aide duquel il apprécie ses actes et ses impulsions. Son impuissance et son incertitude l'obligent à essayer un grand nombre de possibilités, à accumuler des expériences, à édifier et à perfection­ner sa mémoire, afin de pouvoir jeter un pont au-dessus de l'abîme qui le sépare de l'avenir plein de grandeur, de puissance, de satisfactions de toute sorte. L'édification de ce pont constitue pour l'enfant la tâche la plus impor­tante, car sans lui il se trouverait tout désemparé au milieu des innombrables impressions qui l'assaillent, abandonné à lui-même sans conseils d'aucune sorte, sans direction aucune. Il est difficile de délimiter ou de définir verbalement cette première phase, qui est celle de l'éveil du monde subjectif, celle de la formation du moi. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'image que l'enfant se fait de son but doit être de nature à lui assurer une sécurité plus grande, à imprimer à sa volonté une direction plus ferme. Et il ne peut acquérir une certitude que s'il tend vers un point fixe et s'il est convaincu que lorsqu'il l'aura atteint, il sera plus grand, plus fort, débarrasse de tous les défauts et de toutes les infériorités de l'enfance. En vertu de la nature plastique, analogique de notre pensée, l'enfant se projette lui-même dans l'avenir sous les traits du père, de la mère, d'un frère ou d'une sœur plus âgés que lui, du maître, d'un animal, de Dieu. Tous ces modèles ont en commun un certain nombre d'attributs, tels que grandeur, puissance, savoir et pouvoir, et sont autant de symboles d'abstractions fictives. Comme l'idole pétrie dans la terre glaise, ils reçoivent de l'imagination humaine force et vie et réagissent à leur tour sur l'âme qui les a créés.

Cet artifice de la pensée ressemble à celui qui fait naître la paranoïa et la démence précoce, états dans lesquels le sujet, en présence des difficultés de la vie, ne trouve pas d'autre moyen d'assurer sa sécurité et de maintenir à un niveau suffisant son sentiment de personnalité qu'en ayant recours à des « puissances hostiles », créées par son imagination. Il y a toutefois cette différence qu'à l'enfant est donnée la possibilité d'échapper à chaque instant à l'emprise de sa fiction, de faire abstraction de ses projections et de se borner tout simplement à utiliser l'impulsion fournie par cette ligne auxiliaire. Son insécurité est assez grande pour le pousser à se donner des buts fantastiques en vue de son orientation dans le monde ; mais elle n'est pas assez grande pour le déterminer à refuser à la réalité toute valeur et à dogmatiser, ainsi que cela arrive dans les psychoses, l'image qu'il a prise pour guide. Il convient cependant de ne pas perdre de vue les analogies qui existent entre l'homme sain, le névrosé et le psychopathe, en ce sens que chez tous les trois le senti­ment d'insécurité et la fiction jouent un rôle également important.

Ce qu'il y a de généralement humain dans ce processus, c'est que la mémoire aperceptive tombe sous le pouvoir de la fiction dirigeante. Ce fait crée les possibilités d'une conception du monde qui, dans certaines limites et avec certaines restrictions, s'impose à tous. Petit et démuni, l'enfant cherchera toujours à élargir ses limites et prendra toujours pour modèle celles du plus fort. Et il arrive, au cours de l'évolution psychique, que ce qui n'était au début qu'un artifice imaginé de toutes pièces, tirant toute son importance et toute sa valeur de ses rapports avec les autres éléments de la situation, qu'un moyen de se donner une attitude, de trouver une direction, de poser des jalons, devient une fin en soi, sans doute parce que c'est ainsi seulement, et non par la satisfaction directe de ses instincts, que l'enfant croit pouvoir assurer à ses actes la certitude et la sécurité dont il ressent le besoin 19.

C'est ainsi que l'âme se laisse diriger par une force vive, située en dehors de la sphère corporelle et formant le centre de gravité de la pensée, de l'activité et de la volonté humaines. C'est ainsi encore que le mécanisme de la mémoire aperceptive, avec ses innombrables expériences, se transforme, de système objectif, en un schéma subjectif qui se ressent de l'influence exercée par la fiction de la future personnalité. Ce schéma est destiné à établir avec le monde réel des liens susceptibles d'élever le sentiment de personnalité, de fournir des directives et des indications aux idées et aux actes destinés à préparer l'avenir et de les rattacher à la base immuable des prédispositions existantes. Qu'on se rappelle la profonde remarque de Charcot qui, parlant de la recherche scientifique, a dit qu'on ne trouve que ce que l'on sait, obser­vation qui, appliquée à la vie pratique, signifie, ainsi que l'a montré Kant pour les formes de notre intuition, que le champ de nos perceptions est limité de toutes parts par un grand nombre de mécanismes et de dispositifs psychiques rigides et immuables 20. Nos actions, à leur tour, sont déterminées par le conte­nu de nos expériences, jugé et apprécié à la lumière de la fiction dirigeante.  Nos jugements de valeur correspondent, en effet, non à nos sensations et sentiments de plaisirs « réels », mais à l'importance que nous accordons au but fictif. Et, comme l'a dit James, nos actes s'effectuent sous une sorte d'appro­bation, sont subordonnés à un commandement ou à un consentement.

La fiction dirigeante constitue donc primitivement un moyen, un artifice dont se sert l’enfant pour se débarrasser de son sentiment d'infériorité. Elle déclenche la compensation et est subordonnée elle-même à la tendance à la sécurité 21. Plus le sentiment d'infériorité est profond et intense, plus fort et plus urgent devient le besoin d'une ligne d'orientation ayant la sécurité pour but final, et plus cette ligne d'orientation elle-même est nette et tranchée ; et, d'autre part, l'efficacité de la compensation psychique est, comme celle de la compensation organique, liée à un surcroît de travail et provoque dans la vie psychique des phénomènes nouveaux, étonnants et souvent d'une valeur considérable. Parmi ces phénomènes figurent la psychose et la névrose dont la destination consiste à assurer le sentiment de personnalité.

L'enfant affecté d'une infériorité constitutionnelle, avec toutes les misères et les insécurités qu'elle implique, s'appliquera à donner à son point fixe un relief aussi prononcé que possible, à le placer aussi haut que possible, tracera ses lignes d'orientation avec une netteté exclusive de toute erreur d'interpré­tation et s'y tiendra anxieusement ou par une ferme conviction. En réalité, lorsqu'on observe un enfant prédisposé à la névrose, on a surtout l'impression qu'il procède avec infiniment de précautions, qu'il tient compte d'un grand nombre de préjugés, qu'il manque de sérénité dans son attitude à l'égard de la réalité, que son agressivité n'est qu'un expédient, puisqu'il est toujours disposé, pour faire face à une situation, à remplacer l'hostilité par la soumis­sion. Souvent, pour consolider son attitude, il stimule des maux qu'il n'a pas, mais qu'il emprunte pour ainsi dire à son milieu, ou bien il exagère ceux qu'il a. Lorsque ces procédés restent sans effet sur son entourage, il cherche à se débarrasser de ses maux réels, en s'imposant un surcroît d'effort et de travail, ce qui a pour effet, lorsqu'il s'agit d'un excès de compensation d'anomalies de l'oreille, de l'œil, de la parole ou de la musculature, le développement d'apti­tudes qualifiées et artistiques. Ou bien l'enfant cherche un soulagement dans un appui plus solide, auquel cas on voit se manifester un sentiment d'angoisse, de petitesse, de faiblesse, l'enfant se montre gauche dans ses mouvements et dans ses actes, incapable, accablé par un sentiment de culpabilité, de remords, par un profond pessimisme. Dans la même direction agissent encore la con­solidation de certaines défectuosités infantiles, la fixation de l'infantilisme psychique, qui se présente parfois comme une sorte de dissociation ou de débilité, pour autant que l'une et l'autre ne proviennent pas exclusivement ou subsidiairement d'une attitude de provocation et de bravade, ne correspondent pas au négativisme enfantin.

Beaucoup de maux infantiles sont d'ordre subjectif, proviennent d'un juge­ment totalement ou partiellement faux, ainsi qu'on peut le constater à propos des tentatives que font les enfants pour justifier ou expliquer leur sentiment d'infériorité. Dans ces interprétations logiques interviennent souvent soit l'ambition compensatrice, soit l'agressivité de l'enfant à l'égard de ses parents. « C'est la faute aux parents, c'est la faute au destin. » « Tout vient de ce que je suis le plus jeune, que je suis né trop tard. » « Je suis une Cendrillon. » « Peut-être ne suis-je pas leur enfant ; peut-être ne suis-je pas l'enfant de ce père ou de cette mère. » « Je suis trop petit, trop faible, j'ai la tête trop petite, je suis laid. » « Je souffre peut-être à cause de mon défaut de prononciation, à cause de mes troubles de l'ouïe, ou parce que je louche ou que je suis myope. » « Dois-je incriminer la malformation de mes organes génitaux, ou le fait que je ne suis pas du sexe masculin, que je suis fillette, ou ma méchanceté natu­relle, ou ma bêtise, ou ma maladresse ? » « Mon état vient peut-être de mon penchant à la masturbation, de ma sensualité, de ma perversité naturelle, ou de mon manque d'indépendance et de ma soumission exagérée. » « Il est vrai aussi que mon infériorité peut s'expliquer par ma trop grande sensibilité qui fait que je pleure trop facilement. » « Serais-je un criminel, un bandit, un incendiaire, un homme capable d'assassinat ? » « La faute en est à mes origines, à mon éducation, au fait que je suis circoncis. » « Dois-je chercher l'explication de mes maux dans la conformation de mon nez, qui est trop long, ou dans le développement excessif ou insuffisant de ma chevelure ou dans ma constitution rachitique ? » C'est ainsi que, tout comme dans les drames antiques et dans les tragédies où les personnages succombent sous le poids de la fatalité, l'enfant cherche à charger le destin et à accuser les autres de son infériorité, seul moyen pour lui de se dégager de toute responsabilité et de sauver, de préserver son sentiment de personnalité. Lors du traitement psychique des névroses, on se heurte toujours à des tentatives d'explication de ce genre qu'il est toujours possible de ramener aux rapports qui, dans l'esprit du sujet, existent entre son sentiment d'infériorité et l'idéal qu'il se fait de sa personnalité. Ces rapports créent un ensemble d'idées qui agissent sur l'âme du névrosé à la manière d'un aiguillon stimulant et servent soit à exalter la tendance à la névrose, en la poussant dans la direction de l'idéal (type : idées de grandeur), soit à offrir un refuge et un prétexte, lorsqu'il s'agit de se soustraire à une décision en rapport avec le sentiment de personnalité. Cette dernière éventualité est de beaucoup la plus fréquente et la plus importante dans la névrose, parce que le sujet s'aperçoit, avec le temps, qu'il avait placé son but névrotique trop haut pour pouvoir l'atteindre. C'est alors que, pour suppléer à son impuissance relative, il fait intervenir l'esprit d'agression, les accusations contre le sort, contre l'hérédité. Il se procure une base d'opérations durable sur laquelle il peut, dans la même intention hostile, déployer, faire passer au premier rang et stabiliser des traits de caractère tels qu'entêtement, autoritarisme, manies pédantesques, à l'aide desquels il lui est possible, à défaut du monde entier, d'exercer une domination sur son entourage, sur son petit cercle familial, en alléguant toujours de graves souffrances. Tous ces ressentiments et dispositifs créés de toutes pièces, auxquels viennent s'ajouter des défectuosités ou anomalies d'origine infantile qui, au lieu de s'atténuer, n'ont fait souvent que s'aggraver, et des symptômes morbides imités ou inventés, se rattachent intimement les uns aux autres, ce qui tendrait à prouver qu'ils dépendent tous d'un facteur qui leur est extérieur, ce facteur étant constitué, ainsi que nous le savons déjà, par la fiction ambitieuse, née de la tendance à la sécurité, par l'élévation du sentiment de personnalité. C'est dans la base fictive de ces sentiments d'infériorité que le malade, pour des raisons de sécurité, se représente ou ressent sous une forme renforcée ou exagérée, mais qui ne sont jamais insurmontables, c'est dans cette base que j'aperçois la principale chance, la principale possibilité de guérison. Le fait de savoir si le sentiment d'infériorité lui-même est conscient ou non, n'a qu'une importance secondaire. L'orgueil est souvent tellement grand que « la mémoire s'incline » (Nietzsche). Certes, la situation que nous venons d'exposer échappe au malade, et c'est pourquoi il reste, jusqu'à la découverte et au redressement du mécanisme, jusqu'à la destruction de ses dispositifs et du plan pour ainsi dire névrotique qu'il avait assigné à sa vie, le jouet de ses sensations et de ses sentiments, dont l'action se complique encore du fait de l'intervention de dispositifs et de traits de caractère qui, en niant le sentiment d'infériorité, ne stimulent que davantage la tendance à la névrose. Parmi ces dispositifs et traits de caractère nous citerons l'orgueil, la jalousie, la cruauté, le courage, la rancune vindicative, la colère furieuse, etc. En dernier lieu intervient l'ambi­tion, avec son action paralysante.

Le fait de souligner son infériorité et de l'étaler avec ostentation joue un grand rôle dans la psychologie du nerveux. Il est destiné à attirer l'attention sur la faiblesse, les souffrances, l'incapacité, l'inutilité du malade qui, en vertu du mécanisme dont il subit la contrainte, se comporte comme s'il était malade, doué d'une nature féminine, dépourvu de valeur, négligé, diminué, en état de surexcitation sexuelle, impuissant ou perverti. La prudence dans la conduite qui accompagne toujours ces manifestations, l'aspiration renforcée vers un degré supérieur, les efforts que fait le sujet pour jouer d'une façon ou d'une autre le rôle masculin, pour être supérieur aux autres, la certitude où il se trouve de pouvoir, grâce à ces arrangements, se soustraire aux décisions portant sur des choses capitales et d'éviter ainsi des humiliations susceptibles d'abaisser son sentiment de personnalité, tous ces faits laissent facilement deviner la situation exacte : l'opinion peu flatteuse que le névrosé professe ou affecte de professer sur lui-même constitue un artifice dont il se servira plus tard pour atteindre, avec des forces augmentées, la ligne de direction qui doit l'amener à un sentiment élevé de sa personnalité. En abandonnant certaines positions de combat pour ouvrir un champ de bataille accessoire, qui est celui de la névrose, il s'assure pour ainsi dire contre un envahissement irréparable et irrémédiable par un sentiment d'infériorité et se procure un moyen presque infaillible de s'asservir les autres, d'accaparer leur attention et leurs soins.

C'est pourquoi on constatera toujours que le névrosé (et avec lui son médecin et son entourage) regarde pour ainsi dire à côté, n'aperçoit pas la seule chose intéressante, à savoir son sentiment d'infériorité primitif, ne se rend pas compte qu'il opère avec ses symptômes comme s'il s'agissait d'une souffrance purement personnelle. Mais il ne faut pas oublier qu'en cette occasion tout le système de références dont se compose la vie du malade entre en action pour empêcher sa collaboration loyale.

Son attitude hostile à l'égard de la vie fait naître chez le malade un état d'attente que Kraepelin a très nettement constaté. Son regard est presque uniquement fixé sur sa propre personne, et il accorde à peine une pensée aux autres. Ce n'est que péniblement qu'on peut l'amener à reconnaître qu'on éprouve plus de joie à donner qu'à recevoir 22.

La trame sexuelle de la psychologie des névroses, à laquelle Freud attache une importance de premier ordre, s'explique ainsi comme étant le simple effet d'une fiction. La « libido » ne se prête à aucune mesure objective. Ses hausses et ses baisses sont toujours en rapport avec le but final fictif. Le névrosé réussit facilement à se donner l'illusion d'une forte tension sexuelle par le recours à certains procédés plus ou moins opportuns, en cherchant sans cesse à savoir si la sexualité n'est pas de nature à nuire à sa sécurité, si son sentiment de personnalité n'est pas menacé de ce côté. L'affaiblissement des pulsions libidinales, qui va parfois jusqu'à l'impuissance psychique, doit être considéré comme un expédient destiné à troubler les dispositifs naturels, comme une sorte de « comme si », destiné à contrecarrer des velléités de mariage ou de déviations sexuelles, à le préserver d'une dégradation en pré­sence du partenaire, à l'empêcher de tomber dans la misère ou de s'enfoncer dans le crime. Les penchants pervers doivent toujours être considérés comme des dérivations ou comme des projets de dérivations, de même que les pollutions et la masturbation apparaissent comme des symboles d'un pro­gramme fictif propre à assurer à la vie du malade un abri sûr. Tous ces procédés et expédients sont imposés au sujet par sa fiction dirigeante, toutes les fois que son sentiment d'infériorité devient tel qu'il redoute de se trouver en présence d'un partenaire sexuel, ainsi que cela arrive constamment dans les anomalies sexuelles 23. Souvent le sujet considère sa conduite comme héroï­que, et cette fiction est de nature à refouler dans l'inconscient ses penchants à la perversion ou à dissimuler la crainte qu'il éprouve à l'idée d'un partenaire sexuel, ou encore à transformer sa paresse ou sa lâcheté en une attitude stérilement agressive ou arrogante. Elle obtient le premier de ces résultats en stimulant l'orgueil du malade, et le dernier en lui faisant voir dans la nécessité une vertu et en l'encourageant à déprécier d'avance le partenaire. Les impulsions incestueuses occasionnelles, auxquelles Freud attribue un rôle si important dans la genèse des névroses et des psychoses, se révèlent à leur tour, lorsqu'on les examine à la lumière de la psychologie individuelle, comme autant de constructions et de symboles utiles et secondaires, imaginés par le malade ou par le psychanalyste et dont les matériaux, le plus souvent inoffensifs, sont fournis par le passé infantile du malade et par les dispositifs qui caractérisaient ce passé. En analysant, par exemple, le « complexe d'Oedipe » qui persiste parfois chez l'adulte, on constate qu'il n'est au fond qu'une représentation imagée, le plus souvent dépourvue de toute coloration sexuelle, de l'idée que le sujet se fait de la force masculine, de la supériorité du père sur la mère. Et c'est commettre une profonde erreur que de vouloir tirer de cette idée et de sa représentation symbolique la conclusion que l'enfant voit dans la mère la seule femme qu'il puisse soumettre à son pouvoir, sur laquelle il puisse compter, et de supposer que son désir sexuel (n'oublions pas qu'il s'agit de l'enfant) soit violent et impétueux, au point de le rendre capable de s'affirmer coûte que coûte, même au prix de luttes contre des hommes plus forts que lui et au danger de sa vie. Il ressort de cette interpré­tation que la névrose sexuelle révèle toujours une fiction dirigeante présentant ou recevant du thérapeute un caractère sexuel, en même temps que l'existence d'un mode d'aperception travaillant d'après un schéma sexuel et qui aurait pour effet d'inciter aussi bien le nerveux que l'homme « normal » à empri­sonner le monde et ses phénomènes dans un tableau sexuel et à imposer à l'un et aux autres une interprétation sexuelle. Or, nos recherches nous ont montré que ce schéma sexuel qui s'exprime, certes, de différentes manières dans le langage, dans les coutumes et dans les usages, ne représente lui-même qu'une modification d'un schéma beaucoup plus vaste et plus ancien, à savoir du mode d'aperceptions antinomique : « masculin-féminin, » « haut-bas » 24. Même les impulsions perverses ultérieures, profondément enracinées dans l'âme, empruntent leurs matériaux et leur direction à des sensations physiques inoffensives et à des erreurs de jugement anodines de l'enfant qui, à l'occa­sion, leur attache une valeur particulière et les perçoit, en raison des sensa­tions agréables dont elles s'accompagnent, sous la forme sexuelle. Le psychologue n'a pas le droit de se placer au même point de vue, de considérer ce mode d'aperception comme définitif et de postuler, à l'exemple du patient, l'existence de facteurs sexuels réels, là où on ne se trouve en présence que d'une simple fiction. La tâche du médecin consiste plutôt à montrer au malade ce qu'il y a de superficiel dans son essai d'orientation, à le détruire comme ne répondant pas à la réalité des faits et à affaiblir le sentiment d'infériorité qui cherche anxieusement des lignes de direction, dans l'espoir d'obtenir par des voies détournées la possibilité de l'affirmation virile. La perversion signifie toujours que l'homme cherche à s'écarter de la norme, de peur d'être blessé dans son amour-propre. On retrouve la même situation chez les sujets s'adon­nant à la masturbation, manifestant une affection exagérée pour des parents de sang proches ou éloignés, dans la pédophilie et la gérontophilie, dans l'im­puissance, dans l'absence d'éjaculation et dans la frigidité.

La mémoire aperceptive qui exerce une si grande influence sur l'image que nous nous faisons du monde travaille aussi, sinon avec un schéma proprement dit, avec une fiction schématique, conformément à laquelle nous choisissons et façonnons nos sensations, nos perceptions et nos représentations ; et toutes nos impulsions et aptitudes sont orientées dans le sens de cette fiction, jusqu'à ce qu'elles deviennent de véritables dispositifs psychiques et techniques. Le mode de travail de notre mémoire consciente et inconsciente et la structure individuelle qu'elle affecte obéissent à l'idéal de la personnalité et à ses critères. Pour ce qui est de cet idéal, nous avons pu montrer qu'il était destiné, en tant que fiction dirigeante, à poser le problème de la vie toutes les fois que le sentiment d'infériorité et d'insécurité exige une compensation. Ce point fixe qui sollicite nos tendances et nos aspirations et auquel nulle réalité ne corres­pond, exerce une influence décisive sur le développement psychique, en ce qu'il nous permet de nous orienter dans le chaos du monde, en dirigeant, pour ainsi dire, notre marche ; c'est ainsi qu'un enfant qui apprend à marcher se laisse guider dans ses premiers pas par un but fixe quelconque. Avec plus de force encore, le nerveux s'accroche à son dieu, à son idole, à l'idéal qu'il se fait de la personnalité et, pendant qu'il fait tous ses efforts pour ne pas s'écarter de la ligne de direction qu'il s'est imposée, il perd de vue, volontairement et intentionnellement, la réalité, alors que l'homme sain est toujours disposé à renoncer à ce moyen auxiliaire, à cette béquille pour regarder la réalité en face, avec des yeux sereins et hardis. Le névrosé ressemble à un homme qui, après s'être recommandé à Dieu, attend patiemment et plein de foi ses directives ; il est, pour ainsi dire, cloué à la croix de sa fiction. L'homme sain est capable, lui aussi, de se créer une divinité, il se sent, lui aussi, attiré en haut ; mais cela ne l'empêche pas d'avoir toujours présente à l'esprit la réalité, de compter avec elle, toutes les fois qu'il est appelé à agir, à créer. Nous pouvons donc dire que le nerveux subit l'influence hypnotisante d'un plan de vie fictif.

Ajoutons toutefois que dans tous les cas l'idéal de la personnalité (pour beaucoup de raisons, nous évitons le terme « idéal du moi »), situé en dehors de la réalité, reste efficace, et nous en avons la preuve dans l'orientation qu'adoptent l'attention, l'intérêt, la tendance qui se fixent toujours sur des points de vue donnés d'avance. La finalité qui caractérise notre comportement psychique et les dispositions qu'elle crée font que nos actions, engagées dans une direction déterminée, ne suivent cette direction que jusqu'à un certain point ; que nos impulsions volontaires et involontaires visent toujours, ainsi que l'a montré Ziehen, à obtenir un certain effet au-delà duquel leur efficacité disparaît ; que nous sommes même obligés d'attribuer, avec Pavlov, une fonction intelligente à nos organes. Tous ces phénomènes sont tellement frappants et impressionnants que philosophes et psychologues ont de tout temps été tentés d'invoquer l'intervention du principe téléologique là où il ne s'agissait pas d'une tentative d'orientation, voulue et calculée, vers un point postulé comme fixe et immuable.

La notion auxiliaire de la sélection naturelle est impuissante à expliquer tous ces effets dont l'interprétation varie avec les occasions qui les font naître. Toutes nos expériences nous commandent impérieusement de rattacher tous ces phénomènes à une fiction consciente dont les émanations conscientes, mais affaiblies, forment les buts finaux auxquels se conforment, en dernière analyse, et la manière dont nous concevons nos expériences intérieures et notre activité.

Il est plus facile de décrire les détails de cette fiction directrice que de définir la fiction elle-même, le but final fictif. Les recherches psychologiques ont fait ressortir, jusqu'à ce jour, un certain nombre de buts finaux. Étant donné le point de vue auquel nous nous plaçons ici, nous pouvons nous contenter de n'en envisager que deux. La plupart des auteurs admettent que toutes les actions et manifestations volontaires de l'homme sont dominées par les sentiments de plaisir et de déplaisir. Une observation superficielle des faits semble confirmer cette manière de voir, car rechercher le plaisir et éviter la peine apparaît, en effet, comme la principale préoccupation, la tendance capitale de l'âme humaine. Mais cette théorie repose sur une base bien fragile. Nous n'avons aucun moyen de mesurer la sensation agréable, voire la sensation en général. En outre, il n'est pas une perception, pas une action qui ne varient selon les moments et les lieux, selon les individus aussi, éveillant des sensations agréables chez les uns, désagréables chez les autres. Les sensations primitives elles-mêmes, celles qui, résultant de satisfactions organiques, présentent une certaine gradation, en rapport avec le degré de rassasiement et avec le niveau de culture, si bien que seules les grandes privations sont de nature à faire entrevoir un but final dans la satisfaction pure et simple. Une fois cette satisfaction obtenue, l'âme humaine n'aurait-elle plus besoin d'aucune autre ligne de direction ? Nous pensons, au contraire, qu'étant donné son besoin d'orientation et de sécurité, il lui faut un point de vue plus stable que le principe vacillant du plaisir et un objectif plus ferme que la satisfaction à l'aide de sensations agréables. L'impossibilité où il se trouve de s'orienter d'après ce principe et d'y conformer ses actions force même l'enfant à renoncer à des tentatives de ce genre. C'est enfin abuser d'une abstraction et se rendre coupable d'une pétition de principe que d'assigner le rôle d'un mobile dirigeant à la recherche du plaisir, après avoir déclaré au préalable que toutes nos tendances et impulsions ont un caractère libidinal, c'est-à-dire ont pour but et objectif le plaisir. Schiller, qui avait passé par l'école de Kant, voyait beaucoup plus loin et plus juste, lorsqu'il disait qu'à l'avenir c'est la « philosophie » qui dirigera les événements terrestres, tout en déclarant que dans le présent cette direction appartient encore à la faim et à l'amour. Mais attribuer cette direction, ainsi que le fait Freud, à la sexualité ou, ce qui est pour lui la même chose, à la libido, à l'amour en général, c'est faire violence à la pensée logique, c'est se rendre coupable d'une fiction de mauvaise qualité qui, acceptée comme un dogme, devait nécessairement engendrer de nom­breuses difficultés et une grande confusion d'idées, parce qu'elle constituait un véritable défi à la réalité. C'est que la notion « amour » est encore trop peu différenciée. Elle s'applique à un grand nombre de manifestations, essentielle­ment différentes, du sentiment collectif, et lorsqu'on l'emploie d'une façon irréfléchie, on devient facilement victime d'une illusion à la faveur de laquelle elle apparaît comme se rattachant exclusivement à la sexualité. C'est à cette imprécision de langage (amour maternel ou paternel, amour filial, amour conjugal, amour de soi-même, amour de la patrie, etc.) que nous devons la conception erronée de Freud. Il retrouvait dans tous les rapports les nuances et les tons érotiques qu'il avait au préalable, sans s'en rendre compte, introduits dans la notion « amour » (« libido »).

Il paraît plus difficile de déposséder de sa primauté le principe de la con­servation personnelle qui s'appuie, d'une part, sur les constructions auxiliaires que lui offre la téléologie et d'autre part, sur la théorie de la sélection darwinienne. Mais nous sommes à même de constater à chaque instant que nous accomplissons des actions qui sont en contradiction aussi bien avec le principe de la conservation personnelle qu'avec celui de la conservation de l'espèce ; qu'un certain arbitraire nous pousse à déplacer continuellement, dans le sens de la surestimation ou dans celui de la sous-estimation, la valeur que nous attachons à la conservation personnelle (comme celle que nous attachons au plaisir) ; que, renonçant souvent, partiellement ou totalement, à la conservation personnelle, nous nous surprenons en train d'aspirer à la mort, lorsqu'il s'agit d'obtenir un plaisir ou d'éviter une peine et que, d'autre part, nous renonçons souvent au plaisir, lorsqu'il est incompatible avec la con­servation de notre moi. Il s'agit là de deux impulsions qui sont certainement les plus efficaces parmi toutes celles qui contribuent à exalter notre sentiment de personnalité. Pour les caractériser de plus près, on peut dire qu'elles expriment deux manières distinctes d'envisager le monde et la vie et corres­pondent à deux types humains distincts (entre plusieurs autres) : chez les individus de l'un de ces types le sentiment de personnalité est, pour ainsi dire, inséparable du sentiment de plaisir, tandis que les représentants de l'autre type ont besoin, avant tout, de se sentir vivre, d'avoir la certitude de leur immortalité. Il en résulte des modes d'aperception différents, des manières de penser opposées, les uns ramenant toutes leurs aperceptions et pensées au « plaisir-déplaisir », les autres à l'antithèse « vie-mort ». Les uns sont incapables de mépriser le plaisir, les autres la vie. C'est l'idée de la reproduc­tion qui s'exprime, à son tour, dans le schéma antithétique « masculin-féminin » qui sert de lien entre les deux types, en aiguillant les représentants de l'un et de l'autre dans la direction de la « protestation virile ». Pour autant qu'il s'agit de sujets nerveux, les représentants de premier type cherchent à compenser les sentiments désagréables que leur cause leur infériorité organique, tandis que les représentants de l'autre type ont toujours vécu et ont toujours été entretenus dans la crainte de la mort prématurée. Étant donné leur manière de concevoir le monde, les uns et les autres n'aperçoivent que des fragments de celui-ci, leur âme est affectée d'une cécité partielle, mais, tels les daltoniens, ils ne voient que d'une manière plus aiguë les couleurs pour lesquelles ils sont adaptés.

Et nous terminerons cet exposé critique en insistant sur la primauté absolue de la volonté de puissance, fiction qui apparaît et se développe d'une façon d'autant plus précoce et brusque que le sentiment d'infériorité organique éprouvé par l'enfant est plus envahissant et plus violent. C'est le désir de sécurité qui crée l'idéal de personnalité, synthèse de tous les dons et de toutes les possibilités dont l'enfant anormalement prédisposé se croit frustré. C'est cette fiction, avec tous les renforcements qu'elle présente par rapport à la norme, qui imprime une certaine orientation à la mémoire, un certain cachet aux traits de caractères et aux dispositions naturelles. L'aperception névroti­que s'effectue d'après un schéma figuré, fait d'oppositions violentes ; le groupement des impressions et sensations s'opère d'après des critères fondés sur des valeurs faussées et imaginaires ; tous les efforts du sujet sont concen­trés et dirigés vers un seul but qui consiste à transformer l'idéal en réalité.

Ce qui caractérise essentiellement la fiction névrotique, l'idéal de la personnalité exalté, c'est que l'une et l'autre se présentent tantôt sous la forme d'un « mécanisme abstrait », tantôt sous celle d'une « image concrète », d'une fantaisie, d'une idée. Dans le premier cas, on ne doit pas perdre de vue le symbolisme de la situation et ses rapports avec les sentiments d'infériorité compensés ; dans le deuxième cas, on tiendra principalement compte du rôle du dynamisme psychique et de sa poussée « en haut ». Tant que nous n'aurons pas saisi, dans l'analyse d'une affection psychogène, cette poussée « en haut » qui, au fond, domine et caractérise toute la situation, nous n'aurons pas une idée exacte et adéquate de la nature de la maladie ; car quelque précieux et féconds que soient les points de vue des psychothérapeutes, leur conception restera incomplète, sans lien moral et psychique, aussi longtemps qu'ils ne tiendront pas compte de l'influence que des mobiles secondaires, tels que la recherche du plaisir, l'instinct de la conservation personnelle, l'affectivité (Bleuler) et tous les autres mobiles découlant du sentiment d'infériorité (Adler), exercent sur la formation et la nature de l'idéal de la personnalité.

L'idéal de la personnalité présente naturellement, dans la plupart des cas, sinon dans tous, un grand nombre de nuances, chacune étant fournie par une infériorité organique distincte et la plupart des sujets présentant généralement plus d'une infériorité. Voici un schéma provisoire, certainement incomplet, parce qu'il n'y est pas tenu compte des corrections apportées par les senti­ments altruistes, schéma qui correspond davantage à l'âme abstraite du sujet nerveux qu'à la structure concrète et réelle de l'âme saine.

En consultant ce schéma, destiné à fournir un moyen d'orientation superficielle, on doit penser aux innombrables associations possibles entre les éléments dont ils se composent. Sans nous occuper de ces associations et de leurs nombreuses applications, nous attirerons seulement l'attention sur quelques phénomènes marquants et sur le camouflage qu'ils subissent du fait des sentiments altruistes, ce qui nous fera faire un pas de plus vers l'intelli­gence de la névrose et du caractère névrotique.

Chacune des lignes directrices de la névrose, ainsi que le mécanisme psychique sur lequel elles reposent, peut devenir ou être rendue accessible à la conscience à la faveur d'une image-souvenir. Cette image peut avoir pour source le reste d'une expérience infantile, ou bien se présenter comme un produit de l'imagination, comme une manifestation de la tendance à la sécu­rité. Elle peut être un symbole, une sorte d'étiquette désignant un certain mode de réaction, et sa formation ou transformation peut parfois s'effectuer à une époque assez avancée, alors que la névrose est déjà développée. Résultant manifestement de la tendance à l'économie de la pensée, d'après le principe du moindre effort (Avenarius), l'image en question ne tire jamais son importance de la nature de son contenu : elle n'est qu'un schéma abstrait, le reste d'un événement psychique à la faveur duquel s'est réalisée un jour la volonté de puissance. Quelque concrète qu'elle se présente en apparence, cette fiction schématique doit toujours être considérée comme ayant un sens allégorique. En elle se reflète, avec une partie réelle des événements et faits intérieurs, une « morale », l'une et l’autre ayant été maintenues à l'état de souvenir, soit à titre de guide, soit à titre de préjugé destiné à empêcher le sujet de s'écarter de la ligne d'orientation principale. Ces images-souvenirs, ces fantasmes infantiles constituent en somme autant de moyens destinés à assurer la sécurité, et aucune ne doit être considérée comme susceptible, par elle-même, d'agir en qualité de traumatisme psychique, d'exercer une action pathogénique : mais lorsque, la névrose une fois établie, le malade commence à éprouver un sentiment d'humiliation qui le pousse à recourir aux compensations depuis longtemps préparées et déjà impliquées dans les images-souvenirs, celles-ci sont amenées au premier plan et sont utilisées soit pour justifier, soit pour interpréter la conduite névrotique.

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Il s'agit avant tout de sensations de douleur, d'angoisse, de certaines dispositions affectives qui, impliquées dans ces souvenirs, sont susceptibles de se réaliser d'une façon hallucinatoire et peuvent être assimilées aux hallucinations acoustiques et optiques. Il s'agit naturellement des souvenirs les plus typiques, de ceux qui se rapprochent le plus de la ligne principale que le névrosé suit dans ses efforts d'élever son sentiment de personnalité. Ce qui caractérise l'âme du névrosé, c'est précisément la force et l'obstination avec lesquelles elle suit cette ligne, jusqu'à se confondre, pour ainsi dire, avec elle. Les symptômes naissent des contradictions avec la réalité, des conflits qui en découlent et de la nécessité d'acquérir une valeur et une puissance sociales. Ceci apparaît avec le plus de netteté dans les psychoses où la ligne d'orien­tation est suivie avec plus de vigueur encore et où le malade ne se livre à des interprétations arbitraires de la réalité et à des démonstrations de toute sorte que dans le but de faire ressortir, pour ainsi dire, son inaptitude. Dans les deux cas le malade se comporte comme s'il avait toujours les yeux fixés sur le but final à atteindre. Dans la névrose, il exagère et combat les obstacles réels qui s'opposent au redressement de son sentiment de personnalité, lorsqu'il ne les tourne pas à l'aide de subterfuges. Quant au psychopathe, attaché à son idée (fixe), il essaie, pour maintenir son point de vue irréel, de transformer la réalité ou de n'en pas tenir compte. Freud, auquel nous devons la découverte du symbolisme de la névrose et de la psychose, a attiré notre attention sur les nombreux symboles qui caractérisent les affections de ce genre. Il s'est malheureusement contenté de signaler les éléments sexuels, réels ou possi­bles, qu'on peut rattacher à ces symboles, sans poursuivre leur analyse jusqu'au point où ils aboutissent au dynamisme de la protestation virile, de l'aspiration à un niveau supérieur. C'est ainsi que, pour Freud, tout le sens de la névrose s'épuise dans la transformation de pulsions libidinales, alors qu'en réalité on retrouve toujours derrière le symbolisme l'apparence ou la con­trainte de la protestation virile, de l'aspiration à une personnalité supérieure.

En disant que l'idéal de la personnalité est une fiction, nous lui avons dénié toute valeur réelle ; mais nous devons ajouter pue, malgré son irréalité, il est de la plus grande importance pour l'évolution de la vie en général, pour le développement psychique en particulier. Dans sa Philosophie du comme si, Vaihinger a traité cette question d'une façon magistrale, en montrant que, tout en étant en opposition avec la réalité, la fiction n'en joue pas moins un rôle considérable dans le développement des sciences. J'ai été le premier à attirer l'attention sur ce double aspect de la fiction, pour ce qui concerne la psychologie des névroses, et le travail de Vaihinger n'a fait que m'encourager dans cette voie et raffermir ma manière de voir. Je suis aujourd'hui à même d'ajouter quelques nouveaux détails susceptibles de faire ressortir avec plus de clarté la nature de la fiction que représente l'idéal de la personnalité, son rôle et ses modes de manifestation dans l'âme humaine. Elle est avant tout une abstraction et doit être considérée en elle-même comme une sorte d'antici­pation. Elle est le bâton de maréchal que chaque petit soldat porte dans son sac 25, une sorte de paiement anticipé qu'exige le sentiment d'insécurité primitif. La fiction se forme à la suite de l'élimination purement imaginaire des infériorités, sources de troubles, et des réalités, sources d'obstacles et d'entraves, opération qui a lieu toutes les fois que l'âme en détresse cherche une issue et une promesse de sécurité. L'insécurité, source de sentiments péni­bles, est réduite à ses plus petites dimensions, pour être aussitôt transformée en sens contraire qui, en tant que but fictif, devient le point d'orientation de tous les désirs, de toutes les fantaisies, de toutes les aspirations. A un moment donné, ce but fictif peut revêtir un caractère concret. Une privation réelle (restriction alimentaire, par exemple), qui a été éprouvée dans l'enfance, peut être ressentie comme un « rien » abstrait, comme un manque, et provoquer chez l'enfant le désir de posséder « tout », le superflu, jusqu'à ce que ce dernier but s'incarne dans la personne du père, d'un homme fabuleusement riche, d'un empereur tout-puissant. Plus la privation a été profonde et de longue durée, plus l'idéal abstrait et fictif sera fort et élevé, et plus profonde sera l'influence qu'il exercera sur la formation et la distribution des forces Psychiques présidant aux attitudes, dispositions et traits de caractère. Les traits de caractère que portera la personne seront ceux qu'exige son but fictif, de même que le masque de caractère, persona, du tragédien antique devait correspondre à la scène finale de la tragédie.

Lorsqu'un garçon conçoit des doutes sur sa virilité (et tout garçon affligé d'une infériorité constitutionnelle se sent déchu au rang d'une petite fille), il se propose un but destiné à lui assurer la domination sur toutes les femmes (le plus souvent aussi sur tous les hommes). C'est ainsi que se trouve fixée de bonne heure son attitude à l'égard des femmes. Il cherchera toujours à affirmer sa supériorité sur la femme, il dépréciera et humiliera dans toutes les occasions le sexe féminin, il s'emparera littéralement de sa mère, l'accaparera tout entière et s'attachera à la copier en jouant, afin de pouvoir d'autant plus facilement assumer vis-à-vis d'elle un rôle masculin. La névrose s~installe à partir du moment où cette attitude de l'enfant devient permanente, d'une rigidité pédantesque et lorsque le désir de domination de l'enfant, excité au plus haut degré, exige de tout le monde le même accueil, le même respect de sa personnalité que ceux qu'il trouve auprès de sa mère. C'est à ces névrosés obsédés par l'idée de l'insécurité que s'applique la remarque de Nietzsche que « chacun se forme une image de la femme d'après sa mère ; et selon l'impres­sion qu'il garde de sa mère, il estimera la femme ou la méprisera ou se montrera généralement indifférent à son égard ». Les individus de ce type forment certainement la majorité ; mais il en est d'autres qui, ayant été méprisés par la mère, craignent d'être traités de même par toutes les femmes ou exigent des autres un dévouement à l'excès. Ce que Freud désigne sous le nom de « complexe incestueux » est un produit artificiel. Les véritables tendances incestueuses se rattachent à une sorte de phobie névrotique de la société, constituent une tentative désespérée de faire sauter la société humaine qui, en frappant d'anathème l'inceste et la masturbation, n'avait pensé qu'à son propre avantage.

Il n'est pas d'autre manifestation de la vie humaine qui s'effectue d'une façon aussi sournoise que l'édification de l'idéal de la personnalité. Nous en voyons l'explication et la cause dans le caractère combatif, pour ne pas dire hostile, de cette fiction. Elle ne naît qu'après que les avantages présentés par d'autres ont été longuement et minutieusement étudiés, examinés et mesurés et, comme elle est fondée sur le principe de l'opposition ou de la contradic­tion, elle doit nécessairement viser à remplacer ces avantages par des préjudices. L'analyse psychologique du nerveux révèle toujours et dans tous les cas l'existence d'une tendance à la dépréciation, dirigée sommairement contre tout le monde. Les penchants combatifs 26 s'expriment dans la rapacité, l'envie, la recherche de la supériorité. Mais la fiction de la supériorité, qui doit permettre de dominer les autres, ne peut être utilisée que pour autant que les rapports existants ne sont pas rompus à l'avance. C'est pourquoi elle doit se dissimuler, se masquer de bonne heure. Cette dissimulation est obtenue à l'aide d'une contre-fiction qui guide les actes visibles et permet d'approcher la réalité et de se rendre compte des foi-Ces qui y manifestent leur action. Cette contre-fiction, qui représente les correctifs sociaux, jamais absents, imprime à la fiction directrice un changement de forme, en lui imposant des scrupules, en l'obligeant à tenir compte des exigences morales et sociales et en assurant ainsi à la pensée et à l'action un caractère rationnel, c'est-à-dire universelle­ment acceptable. Elle constitue le coefficient de sécurité de la volonté de puissance, et la santé psychique est caractérisée par les rapports harmonieux, par l'accord qui existe entre les deux fictions. Dans la contre-fiction trouvent leur expression les expériences et les enseignements, les formules sociales et culturelles et les traditions de la société. Dans les moments d'essor moral, de sécurité, d'état normal et de paix intérieure, c'est la contre-fiction qui constitue le facteur modelant et façonnant l'âme de l'individu, neutralisant ses tendances combatives et son affectivité exagérée, assurant l'adaptation de ses traits de caractère au milieu. Avec l'apparition du sentiment d'insécurité et d'infériorité et à mesure que l'individu s'abstrait de la réalité, la contre-fiction diminue de valeur à ses yeux, recule à l'arrière-plan, pour céder la place aux dispositions névrotiques, au caractère nerveux, au sentiment exagéré de la personnalité. Et on ne peut qu'admirer l'art avec lequel le névrosé, tout en s'adaptant à la contre-fiction fournie par  les sentiments altruistes et sociaux, sait affirmer sa volonté de puissance, l'habileté avec laquelle il sait briller, tout en se montrant modeste ; vaincre, tout en faisant preuve d'humilité et de soumission ; humi­lier les autres par ses propres vertus apparentes, désarmer les autres par sa passivité, faire souffrir les autres par ses propres douleurs, poursuivre un but viril par des moyens féminins, se faire petit pour paraître grand. Il faut, pour y réussir, user d'artifices et de procédés que le névrosé connaît à merveille.

Je ne juge pas utile d'insister sur le caractère abstrait et sur le rôle de la perception et de la sensation primitives. Non moins abstraits sont et le point d'orientation fictif et le programme de vie intercalé entre le point de départ et le point d'arrivée, Nous avons, à plusieurs reprises, insisté sur le fait que plus le sentiment d'insécurité est intense, plus le névrosé cherche à éloigner son but final de la réalité, à le situer aussi haut que possible. À cela s'ajoute encore un autre fait, à savoir que les organes des sens, frappés d'infériorité constitu­tionnelle, fournissent des sensations altérées, tant au point de vue qualitatif que quantitatif, en même temps que les organes périphériques, eux aussi constitutionnellement inférieurs, manifestent un pouvoir technique également altéré : il en résulte que l'idée que le sujet se fait de sa propre personne, l'idéal qui lui sert d'orientation, l'image qu'il se fait du monde et le programme qu'il cherche à imposer à sa vie revêtent un caractère de plus en plus abstrait, de moins en moins conforme à la réalité. Il est vrai que dans certaines occasions, comme dans les manifestations créatrices de l'artiste, on assiste à une compen­sation, voire a une sur-compensation, à la faveur de laquelle l'image que le sujet se fait du monde tend à se rapprocher de la réalité 27. Mais l'idéal de la personnalité, porté au degré d'exaltation le plus élevé, solidement fixé, poussé jusqu'à la divinisation, imprime souvent au névropathe et au psychopathe (même en l'absence d'idées de petitesse et de persécution qui jouent dans beaucoup de cas un rôle de facteur prédisposant) un cachet hypomaniaque et lui procure, à la faveur d'une sorte de certitude intérieure, sans laquelle l'établissement du but final serait impossible, un sentiment de prédestination. À mesure que l'insécurité augmente ce sentiment se renforce et apparaît nette­ment comme une anticipation de la fiction directrice, comme une sorte de paiement anticipé.

Voici comment Gustav Freytag décrit, dans ses Erinnerungen aus meinem Leben, le rôle de ce facteur de compensation et de sécurité :

« Le tir à la cible me devenait cependant de plus en plus difficile, et je me suis aperçu, pendant les exercices que je faisais à Oels, que j'étais très myope. Lorsque j'en fis part à mon père pendant les vacances, il me conseilla de tâcher de me passer de lunettes et me raconta l'histoire d'un théologien de ses amis qui le supplia un matin de lui chercher ses lunettes, sans lesquelles il lui était impossible de se lever et de retrouver son pantalon. J'ai suivi fidèlement ce conseil et ne me suis servi de verres qu'au théâtre et devant des tableaux. J'en éprouvais certains inconvénients que je cherchais bravement à surmonter, et il m'est souvent arrivé de passer, sans les apercevoir, à côté de choses qui auraient sûrement inquiété un observateur plus sagace. J'ai été souvent privé de ce qui est une source de joie pour les autres : du plaisir que procurent la vue d'un parterre de fleurs, le luxe et l'élégance des habits, les visages expres­sifs, la beauté féminine, le regard qui rayonne, le salut amical adressé de loin. Mais comme l'âme s'accommode facilement de l'insuffisance des sens, j'ai été récompensé de mes privations par une meilleure compréhension de ce qui se faisait dans mon champ visuel immédiat et par une rapide divination de ce que je ne voyais pas nettement : si les sensations que je recevais étaient peu nom­breuses, je m'assimilais en revanche plus tranquillement et plus intimement celles qui m'étaient accessibles. Je dois dire toutefois que la perte fut plus grande que le gain ; mais la prédiction de mon père s'était réalisée : j'ai con­servé toute ma vie durant une vision immuablement aiguë de ce qui se passait dans mon proche voisinage. »

Nous nous trouvons certainement là en présence d'un cas d'abstraction visuelle, dans lequel le divorce avec la réalité est déjà assez prononcé. Imaginons-nous un sujet se trouvant dans le même cas, mais subissant par surcroît la pression de la tendance à la sécurité : nous assisterons alors à la formation d'une aptitude aux hallucinations visuelles qui se manifestera même en dehors de l'état de rêve ou de rêverie, toutes les fois que le sujet éprouvera le besoin d'être calmé ou rassuré. L'abstraction et, avec elle, l'anticipation peut aller encore plus loin et donner lieu à des phénomènes pathologiques surprenants chez les « télépathes », les spirites, les clairvoyants. Ce qui, avec une force irrésistible, pousse les sujets à dépasser les limites assignées à l'homme, c'est, comme toujours, le sentiment d'infériorité, en vertu duquel le sujet, conscient de sa propre faiblesse, attribue aux autres une pénétration qui leur permet de voir les choses les plus cachées, les plus intimes. Chez l'enfant, la tendance à la sécurité peut de bonne heure atteindre ce point et faire naître chez lui la conviction que les autres voient jusqu'au fond de son âme, devinent ses pensées les plus intimes. Telle est également la conviction d'un grand nombre de névropathes et de psychopathes ; elle possède la même valeur que le sentiment de culpabilité et la scrupulosité névrotique, qui sont autant de mesures de précaution contre l'abaissement menaçant du sentiment de person­nalité, contre la honte, le châtiment, la raillerie 28, l'humiliation, contre le penchant à jouer un rôle féminin, et qui vont jusqu'à paralyser complète­ment l'aptitude à l'action.

La plus grande aptitude du névropathe à l'abstraction, à l'anticipation forme la base non seulement de ses hallucinations, de ses symptômes, de ses fantaisies et de ses rêves, mais aussi de l'exagération apparente de ses fonc­tions organiques qu'il transforme, à la suite d'une surestimation tendancieuse, en dispositifs de combat. La névrose trouve, en outre, un aliment dans la prévoyance et la prescience abstraites qui se transforment en cette prudence névrotique qu'on retrouve dans tous les cas et qui fait que le malade ne voit, ne juge et n'apprécie toutes les influences et rencontres qu'il peut subir qu'à travers le schéma « triomphe-défaite ». Par la sensibilité exagérée de ses organes, phase préliminaire des hallucinations, par sa grande susceptibilité aux odeurs, aux bruits, aux contacts, aux températures, aux douleurs, aux sen­sations gustatives, par ses dégoûts et ses répugnances, le névrosé se rend encore insupportable à son entourage, et c'est en prétendant être jugé d'après des critères particuliers qu'il établit un accord entre tout ce qu'il fait et sa ligne de direction fictive, qui est celle de la virilité. Il met au service de la même tendance à la sécurité toutes sortes d'absurdités et de superstitions - une croyance profondément enracinée à une fatalité funeste, à une malchance qui le poursuivrait, et tout cela à seule fin de se persuader et de persuader les autres qu'il est tenu aux plus grandes précautions, à l'extrême prudence. Et c'est enfin pour atteindre le même but que le névrosé a recours au réveil hallucinatoire de l'angoisse, moyen dont il se sert largement toutes les fois qu'il croit sa sécurité menacée,

Nous nous proposons de montrer dans ce livre, en nous appuyant sur des preuves aussi multiples que variées, que les traits de caractère et les dispositions affectives sont avant tout au service de la fiction directrice. La ligne d'orientation, presque verticalement ascendante, que suit le nerveux, exige des moyens particuliers et des formes de vie spéciales, les uns et les autres se résumant dans ce que nous appelons le « symptôme névrotique ». Partout où son système de relation névrotique est susceptible d'être mis en mouvement, même dans des endroits éloignés de son entourage immédiat, le malade établit des dispositifs destinés à assurer sa sécurité, dispositifs de clôture et de couverture souvent incompréhensibles, mais dans lesquels s'affir­me impérieusement et victorieusement son impulsion centrale : la volonté de puissance. D'autres fois, lorsque la ligne droite ne lui paraît pas devoir le conduire au triomphe qu'il recherche, il s'engage dans des voies latérales, prend des chemins détournés, mais en ayant toujours soin de ne pas perdre de vue la ligne principale. Souvent le névrosé remplace certains phénomènes nerveux par d'autres, jusqu'à ce qu'il tombe, par une sorte de tâtonnement, sur le symptôme le plus grave, celui qui s'accorde le mieux avec l'idée directrice. De ces phénomènes et de leur psychogenèse le lecteur trouvera, je l'espère, une description détaillée dans le livre que je lui soumets. Ils procèdent tous d'aptitudes depuis longtemps préparées et entraînées, aptitudes dont l'apercep­tion névrotique exagère la valeur ; et cette exagération se justifie aux yeux du névrosé par le fait que les aptitudes en question lui apparaissent comme une arme des plus efficaces dans la lutte pour la conquête du sentiment de personnalité idéale. Ces aptitudes commencent à se former au début de la névrose, se développent à mesure que s'édifie le sentiment de la personnalité et finissent par s'adapter, par s'incorporer à celle-ci. Elles se montrent avec le plus de netteté dans les souvenirs d'enfance persistants, dans les rêves récur­rents, dans la mimique et le comportement général, dans les jeux des enfants et dans les idées qu'ils se font de leur future vocation, de leur avenir en général.

Plus l'idée directrice est haut placée, plus elle éloigne son porteur, le nerveux, de la réalité. Cet état crée souvent un sentiment de dépaysement dont le sujet ne manque d'ailleurs pas d'exagérer l'importance et qu'il utilise tendan­cieusement, afin de recommander un recul prudent, en présence d'une situation incertaine. En opposition avec cette tendance au recul, d'autres sujets éprouvent souvent le sentiment injustifié de familiarité avec une situation donnée, le sentiment du « déjà vu », qui se sert d'une analogie cachée comme d'un moyen d'avertissement, d'encouragement 29. Il m'est arrivé de voir des élèves névrosés intervenir dans une question qui leur était tout à fait inconnue, mais avec la profonde conviction qu'elle leur était familière. Je n'ai pas besoin de dire que leur intervention en pareil cas n'a jamais été heureuse. Des expé­riences de ce genre sont de nature, à cause des déceptions qu'elles laissent, à rendre très suspect au névrosé son sentiment du « déjà vu », du « déjà entendu », son sentiment de « familiarité ». En exagérant l'idée qu'il se fait de sa personnalité et en s'attachant de toutes ses forces à la certitude que cette exagération lui procure, le malade en arrive à se sentir (et à être vraiment) détaché du monde, sentiment et fait auxquels il ne manque pas de faire subir également une exagération tendancieuse. La crainte de tout ce qui est nou­veau, la lourdeur des mouvements, la maladresse, la timidité, la taciturnité, tels sont quelques-uns des traits qui caractérisent le névrosé détaché de la réalité et occupé à l'interpréter, à la reconstruire à sa façon, à se la représenter comme hostile et comme étant sans valeur pour lui. Dans les cas les moins graves, le sujet trouve alors une compensation dans une contre-fiction qui le rapproche de la réalité. Mais alors il s'efforce, à la faveur d'une nouvelle abstraction, le plus souvent irrésistible, à exagérer le rôle et l'importance de cette réalité, à voir en elle une source inépuisable d'erreurs et de défaites contre lesquelles il juge nécessaire d'être sur ses gardes. L'oscillation entre l'idéal et la réalité se manifeste chez le névrosé d'une façon exagérée, et la manie du doute, agissant à la manière d'un frein, prépare la recherche de la « seule et unique vérité » du but final représenté par la virilité. Ou bien le névrosé conserve les formes extérieures d'une manière pédantesque, s'y attache comme à un fétiche et leur attribue une valeur exagérée, comme si elles représentaient pour lui une garantie de sécurité. Je crois avoir trouvé une allusion à cette dernière attitude dans une des lettres de Hebbel 30 : « Il faut apprécier à leur juste valeur les formes extérieures, objet de tant de railleries frivoles de la part de la jeunesse : dans notre monde désordonné et agité elles constituent le seul moyen qui nous permette de faire les distinctions néces­saires. » Dans les petites occasions comme dans les grandes, le sujet aspire toujours à la sécurité, et il cherche à la réaliser en se fondant sur des analogies, par des moyens abstraits, en se conformant à certains principes.

Pour ce qui est de la fréquence, et surtout de la prédominance, des facteurs sexuels dans la névrose, l'analyse impartiale et objective les explique par les raisons suivantes :

1. les facteurs sexuels constituent le moyen d'expression le plus approprié de l'affirmation virile ;

2. il ne dépend que de la volonté du patient de transformer les sentiments qu'il éprouve du fait de ces facteurs en sensations réelles ;

3. à la faveur de ces facteurs, le névrosé est à même de se soustraire à la « soumission » à l'amour et aux nécessités et obligations sociales qu'il com­porte. Pour pouvoir s'échapper « par la tangente », il se remplit de matériaux sexuels perturbateurs.

Ce qui, pour le patient, fait la valeur de la ligne sexuelle fictive qu'il suit, c'est l'appui qu'elle prête à son sentiment de personnalité, c'est le caractère d'abstraction qu'elle présente, c'est enfin le pouvoir qu'elle possède d'engen­drer des hallucinations que le patient est capable de concrétiser et de transformer en anticipations.

La tendance aux hallucinations que présente le nerveux constitue donc une manifestation spéciale du mécanisme à l'aide duquel le sujet cherche à assurer sa sécurité. Comme la pensée et le langage, l'hallucination utilise les souve­nirs primitifs, réduits à leur plus petite ampleur dynamique et servant de point d'orientation vers lequel l'abstraction dirige la tendance à la sécurité dans ses recherches d'un appui plus ou moins solide. Sa fonction et sa mission consistent à supputer, par analogie, la longueur du chemin qui sépare le sujet des hauteurs vers lesquelles il aspire ; et elle accomplit sa mission et remplit sa fonction, en soulignant, parmi les expériences simples et remontant à l'enfance, les humiliations que le sujet a pu subir ou en éveillant le souvenir consolateur d'un malheur surmonté. La faculté d'hallucination représente un dispositif, tout prêt à fonctionner, de la tendance à la sécurité, et elle emprunte ses matériaux, comme le font la pensée et l'anticipation intellectuelle, au contenu solide de la mémoire, à la différence près que dans les cas qui nous intéressent ici, celle-ci affecte un caractère névrotique. Ce que les auteurs désignent sous le nom de régression dans la névrose, dans le rêve et dans l'hallucination ne diffère en rien de la pensée courante, alimentée par les expériences quotidiennes : s'il y a une différence, elle ne porte que sur la nature des matériaux, mais elle est incapable d'expliquer la dynamique même du rêve et de l'hallucination. La dynamique psychique de l'hallucination 31 con­sisterait plutôt en ceci ' tourmenté par le sentiment d'insécurité, le sujet cherche passionnément une ligne d'orientation et recourt à l'abstraction, à l'analogie avec les trésors de l'expérience, à l'anticipation et à une représen­tation fictive, aussi rapprochée que possible de la perception sensible, pour hypostasier la direction trouvée. Cette représentation fictive constitue d'ail­leurs le moyen d'expression le plus efficace, et elle peut, à la faveur d'une contre-fiction plus proche de la réalité et tout comme le rêve et la fantaisie, apparaître, à un moment donné, à la conscience du sujet, comme étant en opposition avec la réalité. Dans certains cas, la tendance à la sécurité absorbe la contre-fiction et la situe sur le même plan de réalité que l'hallucination.

Jodl voit dans la civilisation la « manifestation, dans des circonstances déterminées et avec une intensité particulière, de la tendance de l'homme à soustraire sa personnalité et sa vie à l'action des forces hostiles de la nature et à l'antagonisme de ses semblables, à satisfaire ses besoins, tant réels que spirituels, et à développer sa nature aussi pleinement et aussi librement que possible ». Le nerveux s'attache à cette tendance avec plus de force que l'hom­me sain, mais il est capable, en cas de besoin, de donner à son idéal, qui se perd dans les régions transcendantales, ou à la contre-fiction plus proche de la civilisation concrète, une expression plus schématique et plus abstraite, en usant pour ainsi dire d'un détour névrotique : c'est ainsi, par exemple, qu'il fait semblant de se poser en martyr, en victime bénévole de l' « antagonisme de ses semblables », croyant ainsi pouvoir d'autant plus facilement triompher de ceux-ci. C'est là une attitude que Tolstoï avait érigée en système.

À mesure que le nerveux aspire au développement aussi plein et libre que possible de sa nature, à mesure qu'il cherche à atteindre le sommet de ce qu'il pourrait appeler sa culture,' nous voyons se dérouler de nouveau ces « essais tâtonnants », si intéressants et importants au point de vue psychologique, que nous connaissons déjà et qui ont pour but d'introduire une compensation du sentiment d'infériorité primitif. Tous les organes infantiles encore inachevés mettent en œuvre toutes leurs facultés innées et toutes leurs possibilités de développement, pour élaborer des dispositifs pour ainsi dire rationnels et intelligents. Les nombreux effets manqués qui suivent les tentatives des orga­nes frappés d'infériorité constitutionnelle font naître, étant donné les efforts plus grands qu'imposent les exigences de la réalité, un sentiment durable de déception, d'insatisfaction de soi-même. C'est ainsi qu'on voit apparaître, dès la plus tendre enfance, le désir d'être à même de dominer la situation, en se conformant à un modèle indiscutable, placé aussi haut que Possible, conçu avec toutes les perfections désirables, et le sujet s'impose un effort voulu et durable, pour suivre les yeux fermés, avec une obéissance aveugle, l'idée directrice que représente la volonté de puissance. Tel est aussi le but que se pose le névrosé et qui peut être résumé dans cette formule, consciente ou non ; je dois agir de façon à pouvoir, en fin de compte, me rendre maître de la situa­tion. À mesure que le sentiment d'infériorité persiste chez l'enfant, l'impératif catégorique dont nous venons de donner la formule gagne en force et en intensité, devient plus pressant, de sorte que lorsque nous constatons que les tendances, les actes préparatoires, les dispositifs, les traits de caractère présentent, à une phase de développement quelconque, une intensité particu­lière, nous sommes autorisés à y voir l'effet d'un sentiment d'infériorité, lui aussi particulièrement intense à la phase en question. Les organes normaux eux-mêmes nous offrent de ces tentatives tâtonnantes, comme, par exemple, dans la manière dont nous apprenons à marcher, à voir, à manger, à entendre. Exner montre que dans le développement du langage l'enfant ne trouve les combinaisons de sons exactes et définitives qu'à la suite d'un grand nombre d'essais tâtonnants. Ces tâtonnements préparatoires offrent un caractère beaucoup plus morbide dans les organes frappés d'infériorité : dans le cas favorable de surcompensation,leurs potentialités et leur mode de travail peu­vent donner naissance à des dispositions et manifestations artistiques, mais dans d'autres cas, comme dans les névroses, le sujet ne songe qu'à se tenir sur ses gardes et à s'entourer de toutes les précautions possibles. C'est en suivant le chemin que lui trace sa tendance à la sécurité que l'enfant cherche à se rendre compte de ses défauts, à y porter remède ou bien à les utiliser à la faveur d'un artifice quelconque. Ignorant la véritable raison de son infériorité, trop fier souvent pour chercher à la connaître, il est facilement porté à l'attribuer à des causes extérieures, à la « perfidie des choses », à la méchan­ceté des gens, des parents en particulier, et il adopte une attitude agressive, hostile à l'égard du monde réel. Le sentiment d'infériorité laisse souvent après lui un résidu abstrait, représenté par l'attente de malheurs dont le sujet s'exa­gère volontiers la gravité possible, dont il se sert lorsque la situation le permet, pour se suggérer un sentiment de culpabilité, afin de pouvoir justifier par de bonnes raisons ses prévisions, les mesures de prudence et de précaution dont il croit devoir user. La tendance névrotique a finalement pour effet d'élargir et de consolider les limites de la personnalité, et cet effet, le sujet l'obtient en mesurant et en essayant constamment ses forces contre les diffi­cultés que lui oppose le, monde extérieur. C'est à ces efforts incessants qu'on peut rattacher certaines particularités des nerveux : leur manie de jouer avec le feu, de créer et de rechercher des situations dangereuses, leur passion pour tout ce qui est cruel et diabolique. De même que les penchants sadiques, les dispositions criminelles constituent une manifestation virile ; mais étant don­née leur opposition flagrante avec le sentiment social, ces dispositions se transforment rarement en actes : elles restent à l'état de souvenirs que le sujet exagère tendancieusement, afin de se mettre dans l'impossibilité de les traduire en actes.

Le fonctionnement défectueux des organes, les anomalies infantiles, le sentiment de sa morbidité en général sont utilisés par le névrosé dans un double but : il s'en sert, d'une part, pour mettre son sentiment de personnalité à l'abri des exigences de l'autorité paternelle d'abord, de la vie ensuite et, d'autre part, pour éliminer les décisions et les conflits susceptibles d'être une source de dangers pour la fiction virile, pour abandonner certaines positions de combat et les remplacer par d'autres, plus importantes. Le nerveux ira même souvent jusqu'à rechercher de petites défaites, à les provoquer artificiellement, à se créer des perspectives dangereuses, à seule fin de les donner comme une justification de sa manière d'agir et de ses précautions névrotiques. Lorsqu'on voit des sujets se cramponner, pour ainsi dire, à leurs anomalies infantiles, on peut toujours y voir l'expression d'un défi, d'une disposition agressive à l'égard du père et de la mère.

Dans le fait que le malade cherche obstinément à comprendre les difficul­tés extérieures, à les surmonter, à les combattre, à les maîtriser, dans l'indiffé­rence et le mépris qu'il professe pour la vie et ses joies, ainsi que dans l'empressement qu'il met à se soustraire à celles-ci, il faut voir un des côtés de la névrose. On constate souvent, à cette occasion, que le patient parle avec le plus ardent enthousiasme de la vie, du travail, de l'amour et du mariage, mais en se plaçant sur le terrain purement platonique ; tandis que par sa névrose il s'interdit en sous-main l'accès à toutes ces joies, afin de pouvoir exercer avec d'autant plus de force son amour de domination sur un terrain plus limité, dans sa famille, sur son père et sur sa mère.

Le regard, anxieusement scrutateur, que le névrosé dirige vers le dehors et par lequel il cherche à circonvenir, à mettre à l'abri de toute atteinte sa fiction directrice, comporte toujours un degré d'auto-observation très intense. Dans une situation d'insécurité psychique, l'idée directrice, personnifiée, divinisée, apparaît souvent comme un second moi, comme une voix intérieure qui, analogue au démon de Socrate, avertit, encourage, châtie, accuse. Et tout ce que les neurasthéniques et les hypocondriaques racontent sur la manière dont ils scrutent leur âme, contrôlent et surveillent jusqu'au moindre de leurs actes, s'applique au nerveux en général. L'observation intérieure, se servant des manifestations de la nosophobie, peut aboutir à la délimitation du champ de bataille, le névrosé étant à même, grâce à cette observation, d'opérer une retraite prometteuse de sécurité. Elle peut être considérée comme efficace, lorsque la crainte et le pressentiment d'une défaite ou d'une défaillance sont accompagnés de moyens de défense primitifs tel que l'angoisse, la honte, la timidité, et de moyens de défense plus compliqués tels que la répugnance, le dégoût, les scrupules de conscience, les crises nerveuses, qui empêchent le sentiment de personnalité de descendre au-dessous du niveau exigé. L'obser­vation intérieure et l'idée que le sujet se fait de lui-même, toujours stimulées et renforcées par la fiction directrice qui crée une base d'opérations et déclenche l'agression, réveillent aussitôt les traits de caractère nerveux, au premier rang desquels figurent l'envie, l'avarice, le désir de domination, etc. Dans la lutte incessante que le nerveux soutient pour affirmer sa personnalité aux dépens de celle des autres, il est puissamment aidé par l'observation intérieure qui fournit des indications à ses anticipations et à ses fantaisies et annonce sa présence lorsque le patient se soustrait à une décision ou s'enferme dans le doute, afin de retarder la décision ou de la rendre impossible. Que cette observation intérieure soit imposée au malade par le sentiment qu'il a de son insuffisance, c'est ce qu'il est facile de comprendre ; et il est tout autant compréhensible qu'elle finisse, à un moment donné, par atteindre le but principal en vue duquel elle s'exerce et qui consiste à rendre évidente la né­cessité d'une attitude prudente et pleine de précautions. C'est ainsi que l'observation intérieure est pour le sujet une source de retards et d'hésitations, d'égoïsme, de manie des grandeurs, d'esprit de l'escalier, de doutes, etc., bref, de toutes les manifestations qui naissent du sentiment d'infériorité ; elle sert plus particulièrement à renforcer et à contrôler les traits de caractère par lesquels s'exprime la « protestation virile », tels que le courage, l'orgueil, l'ambition, etc., ainsi qu'à approfondir, et à intensifier les tendances qui, telles que l'esprit d'économie, la ponctualité, le zèle, la propreté, constituent des moyens par lesquels le sujet cherche à assurer sa sécurité. Elle exerce égale­ment une grande influence sur l'attention dont elle assure l'orientation, de sorte qu'on peut dire qu'elle occupe, dans le réseau des moyens de défense et de protection, une place prépondérante. Il est bon de savoir toutefois que les données qu'elle fournit sont tendancieusement faussées. C'est une erreur de les considérer comme libidinales ou agréables. La fonction de l'auto-observation consiste plutôt à grouper, d'une manière tendancieuse, toutes les impressions fournies par le monde extérieur, à les ramener pour ainsi dire à un texte unique, de façon à mettre à la disposition du sujet un moyen mathématique ou statistique, c'est-à-dire d'une efficacité aussi probable que possible, propre à empêcher son insécurité primaire de se révéler et, par conséquent, d'échapper à une défaite. Dans la Disposition névrotique (Neurotische Disposition, l. c.), j'ai pour la première fois attiré l'attention sur ce dynamisme de la névrose que je me propose, dans le présent ouvrage, d'approfondir et d'amplifier. L'obser­vation intérieure, éveillée et intense, constitue donc une des étapes sur le chemin de la névrose, quels que soient les beaux résultats dont lui sont redevables la philosophie, la psychologie, notre connaissance du monde et de l'homme. Elle constitue la philosophie personnelle du névrosé qui, à la suite d'une fausse conclusion, s'écarte de la réalité du monde et dont l'aberration, que l'analyse est à même de corriger, trouve une précieuse analogie dans le [en grec dans le texte] du sublime philosophe. L'aberration en apparence incorrigible, qui est à la base des élucubrations et de l'observation intérieure du psychopathe et qui doit être considérée plutôt comme voulue et comme ayant pour but de préserver, de sauvegarder la valeur que le sujet attache à sa personnalité, cette aberration, disons-nous, est de nature à nous rendre plus compréhensible celle qui se manifeste dans les observations intérieures du névrosé.

Il est donc impossible d'envisager la tendance qui pousse le nerveux à rechercher la sécurité et d'examiner les moyens de défense dont il se sert à cet effet, sans envisager et examiner en même temps le facteur opposé, c'est-à-dire l'insécurité. Sécurité et insécurité sont, l'une et l'autre, des produits d'un jugement procédant par antithèses, tombé sous la dépendance de l'idéal de la personnalité fictive, mais présentant des appréciations tendancieuses, « sub­jectives ». Le sentiment de sécurité, correspondant, respectivement, au sentiment d'infériorité et à l'idéal de la personnalité, constitue, comme ce dernier groupe antithétique, un couple fictif, issu d'un jugement de valeur, une formation psychique, dont Vaihinger dit qu'il résulte « d'une dissociation artificielle de la réalité ; alors que les deux termes réunis présentent un sens et une valeur, chacun d'eux, lorsqu'on le considère isolément, ne peut nous conduire qu'à des absurdités, à des contradictions et à de faux problèmes ». Or, l'analyse des psychonévroses révèle toujours que ces couples antithétiques se laissent décomposer d'une manière analogue à celle dont se décompose l'opposition réelle « homme-femme », de telle sorte que les sentiments d'infé­riorité, d'incertitude, de niveau inférieur, de féminité viennent se ranger sur une colonne de la page, les sentiments de sécurité, de niveau supérieur, de masculinité, de personnalité exaltée sur l'autre colonne. On peut donc inter­préter le dynamisme de la névrose (et c'est ainsi qu'il est interprété par le patient d'après ses irradiations psychiques) comme représentant un effort à la faveur duquel le sujet cherche à se transformer de femme en homme. C'est de cet effort que naît le tableau luxuriant de ce que j'ai appelé la protestation virile.

Il suffit d'examiner les manifestations volontaires des nerveux, leur manière d'agir, de penser et de sentir, leur attitude à l'égard du monde extérieur, leur préparation à la vie, leurs moyens de défense et d'attaque, chacun de leurs traits de caractère, chacun de leurs gestes psychiques et physiques qui traduisent la force de l'élan qui les entraîne vers des niveaux de vie supérieurs, pour constater l'importance du rôle que l'élément masculin joue dans l'idéal qu'ils se fort de la culture en général, et plus particulièrement dans leur plan d'orientation fictif. Ce rôle de l'élément masculin nous autorise à supposer qu'à l'origine ces sujets ont dû se sentir insuffisamment dotés de cet élément ; enfants, ils ont dû voir la raison de leur infériorité constitution­nelle dans le fait que le féminin l'emportait chez eux sur le masculin. Quelle que soit d'ailleurs la raison ou la cause du sentiment d'infériorité, dès que la fiction masculine fait son apparition, la raison présumée de l'insécurité infantile disparaît, et cette insécurité même est considérée, en vertu du grou­pement antithétique opéré par la névrose, comme un phénomène d'ordre féminin. Les sensations de petitesse, de faiblesse, d'anxiété, d'impuissance, de maladie, de privation, de mollesse, de souffrance provoquent chez le névrosé des réactions par lesquelles il semble vouloir se défendre contre ce qu'il y a en lui de féminin et affirmer sa force et sa virilité. C'est encore de la même manière, c'est-à-dire toujours dans le sens de la protestation virile, que le névrosé réagit contre toute humiliation, contre le sentiment d'insécurité, de diminution, d'infériorité ; et pour ne pas dévier du chemin qui doit le conduire vers les -hauteurs, pour rendre sa sécurité aussi parfaite que possible, le nerveux utilise ses traits de caractère pour imposer à son vouloir, à ses actes et à ses pensées des lignes de direction à travers les champs étendus et chaotiques de son domaine psychique. Le plus souvent, ces traits de caractère conduisent directement à l'idéal viril, et cela aussi bien chez les malades du sexe masculin que chez celles du sexe féminin ; mais souvent, et surtout après une défaite décisive, on voit les malades emprunter ce que nous avons appelé les chemins de détours névrotiques et présenter des crises ou des dispositions aux crises dans lesquelles on retrouve, après les avoir soumises à l'analyse psychologique et rangées dans le tableau général, la tendance à l'exaltation du sentiment de personnalité dans le sens de la virilité, alors même qu'elles apparaissent à l'observation extérieure et superficielle comme des signes d'irrésolution, d'angoisse, comme l'expression du désir de fuir la vie ou de s'en retirer, bref comme des manifestations n'ayant rien de viril. Mais le fait même de la persistance des symptômes névrotiques montre que dans les cas de cette dernière catégorie la décision manque encore, que le but final fictif, primiti­vement conçu, et qui est celui de la virilité, exerce toujours son action, mais que l'adaptation aux exigences de la vie civilisée, la paix et la satisfaction ne peuvent pas se produire, parce que le but est placé trop haut. Les lignes d'orientation « féminines » apparaissent alors comme un premier acte, suivi d'un second que représentent les lignes « masculines ».

La nuance masculine de la fiction directrice subit un renforcement du fait de l'incertitude où se trouve l'enfant relativement à son propre rôle sexuel. On peut, en effet, constater chez tous les enfants un intérêt extraordinaire, le plus souvent voilé et dissimulé, pour les différences sexuelles.

Le fait que les petits enfants des deux sexes sont vêtus de la même ma­nière, l'existence de traits féminins chez les petits garçons, de traits masculins chez les petites filles, certaines menaces des parents (surtout à l'égard des garçons : « si tu fais ceci ou cela, tu deviendras petite fille »), le reproche adressé aux garçons de se comporter comme des petites filles, et à celles-ci de se comporter comme des garçons, tout cela ne peut qu'augmenter l'incertitude, tant que l'enfant ignore les différences qui existent entre les deux sexes. Mais alors même que ces différences lui sont connues, certaines anomalies des organes génitaux, certains faux jugements sont de nature à faire naître des doutes. Ceux-ci, une fois nés, sont maintenus et entretenus à dessein, pour réapparaître au cours de la vie ultérieure sous la forme du couple antithétique « masculin-féminin ». Il en résulte que notre proposition primitive 32, d'après laquelle le doute qui accompagne, à titre d'élément symptomatique, la névrose aurait pour source le doute relatif au rôle sexuel du sujet, reste vraie, à la seule réserve près que la névrose maintient dans la suite ce doute à titre d'assurance contre les décisions, d'encouragement à « l'attitude hésitante ».

Plus l'incertitude du sujet relative à son rôle sexuel se prolonge, plus insistantes deviennent ses tentatives tâtonnantes d'assumer le rôle masculin. C'est ainsi que naît la forme primitive de la protestation virile par laquelle le sujet cherche à faire ressortir sa virilité dans toutes les circonstances ou à s'opposer (comme c'est le cas des petites filles et des garçons névrosés dès l'âge de trois ans) à son amoindrissement par toutes sortes d'artifices névro­tiques. La formation des traits de caractère grossièrement masculins et d'une forte affectivité peut être considérée comme un effet de la même protestation virile.

Avant d'être instruit sur son rôle sexuel, l'enfant traverse une phase préliminaire, qui est celle de l'hermaphrodisme psychique, dont l'importance a été mise en lumière par Dessoir et par moi-même. L'analyse de psycho­névroses m'avait révélé le rôle énorme qui revient à cette phase, avec sa forte tendance à la masculinité, dans le développement des névroses qui sont carac­térisées par la même tendance, à la différence près que l'idéal représenté par la masculinité est placé à une hauteur presque inaccessible. Goethe se montre bon observateur et excellent connaisseur de l'âme enfantine, lorsqu'il dit à propos de la vocation théâtrale de Wilhelm Meister : « A un certain moment, l'attention des enfants est attirée sur les différences existant entre les sexes, et des mouvements étonnants se produisent dans leur nature, à mesure que leurs regards cherchent à percer l'enveloppe qui cache ces mystères. C'est ce qui est arrivé à Wilhelm : il est devenu à la fois plus tranquille et plus inquiet qu'auparavant ; il croyait avoir appris quelque chose, mais avait le sentiment vague qu'il ne savait rien. »

Cette inexpérience, que l'âme ressent comme une véritable humiliation, se manifeste tout d'abord par l'exaltation de la curiosité, du désir de savoir ; et afin de trouver, malgré tout, un moyen de s'orienter dans la vie, l'enfant, obsédé par son idée directrice, agit comme s'il devait tout savoir. Et s'il réussit à se convaincre de la supériorité du principe mâle dans notre vie sociale, il masculinise son idéal, surtout lorsque l'homme, le père, lui apparaît comme celui qui sait  33.

Chez les petites filles névrosées ces efforts se manifestent, entre autres traits de caractère, par un fort penchant à la masculinité. Le sentiment de diminution domine chez elles, comme d'ailleurs chez les garçons qui ne croient pas posséder à un degré suffisant le sexe masculin, et cela à un point tel qu'elles ne songent qu'à réunir des preuves de cette diminution susceptibles de justifier l'attitude agressive à leur égard, de la part de leur entourage. L'analyse des âmes névrotiques révèle l'existence d'images se rapportant à la castration, à l'effémination, à la transformation sexuelle dans le sens de la masculinité, aux formes masculines de la vie, images qui témoignent que ces malades ne rêvent qu'à devenir identiques aux hommes sous tous les rapports et réveillent constamment la fiction masculine au cours de la vie ultérieure, alors même que les lignes d'orientation primitives ont complètement disparu pour laisser place à d'autres. Au point de vue psychique, ces malades se comportent toujours comme s'ils avaient éprouvé une perte ou comme s'ils devaient prendre les plus grandes précautions pour éviter une perte. E. H. Meyer nous apprend (Indogermanische Mythen, I, p. 16) que « d'après l'Atharva Veda, les Gandharves (démons phalliques) dévorent les testicules des garçons qu'ils transforment ainsi en filles ». Telles, ou à peu près telles, semblent avoir été, au cours de leur enfance, les idées que beaucoup de nerveux se faisaient quant à la formation des deux sexes : ils se la représen­taient comme une diminution qu'ils auraient éprouvée et qui se serait manifestée par l'image sexuelle de l'effémination. La conséquence psychique qui se manifeste immédiatement après est généralement celle d'une attitude exagérément agressive à l'égard des parents qui sont rendus coupables de cette diminution, et d'une recherche inlassable de la parité.

Fliess, Halban, Weininger, Steinach, après Schopenhauer et Krafft-Ebing, pour ne citer que les plus connus, expliquent l'hermaphrodisme psychique par la présence simultanée chez un seul et même individu d'une substance mâle et d'une substance femelle, l'une et l'autre également hypothétiques. Notre conception, au contraire, prend pour point de départ les jugements de valeur opposés dont sont l'objet le masculin et le féminin ; elle tient compte de la diffusion générale du schéma d'aperception antithétique et figuré : « masculin-féminin » et retrouve sans peine l'empreinte masculine de l'idéal de person­nalité renforcé et exalté par la névrose. Le malade utilise précisément ce caractère masculin de son idéal pour souligner, donner plus de relief à son sentiment d'infériorité qu'il concrétise dans une image ayant tous les attributs féminins, afin de réagir contre elle par les pulsions, les penchants, les dispositions et les traits de caractère qu'implique la protestation virile. L'école freudienne a fait paraître dernièrement un certain nombre de travaux qui font état de constatations que j'ai publiées. À mesure qu'elles se poursuivent, les recherches analytiques mettent en effet de plus en plus en évidence l'inconsis­tance de la théorie de la libido, l'insuffisance de l'étiologie sexuelle et le caractère fictif (au sens large du mot) de l'attitude des névrosés à l'égard de la sexualité 34.

Après avoir montré que l'affirmation virile n'est autre chose qu'un artifice dont le malade se sert pour rendre sa sécurité aussi complète que possible, pour se mettre en règle avec l'idée qu'il se fait de sa personnalité, nous avons encore à tenir compte des transformations que subit ce processus, toutes les fois que le sujet se trouve en présence de contradictions et d'oppositions de nature à compromettre ou à rendre vains ses efforts tendant à réaliser cette ascension, cette élévation qui est le but vers lequel il est poussé par sa névrose. Une contradiction. une opposition de ce genre se produit, lorsque la réalité agit d'une façon déprimante sur le sentiment de personnalité. En prin­cipe, le nerveux s'en tiendra alors à son « idée » d'une façon plus ferme que l'homme normal. Mais plus le danger s'accentuera, et plus le sujet, aidé par ses souvenirs anticipant les dommages et préjudices qui l'attendent, mettra d'empressement à inventer de nouveaux détours névrotiques, à s'entourer de nouveaux moyens de défense, de nature également névrotique, qui, en pré­sence d'un problème donné, n'impliqueront ni une affirmation, ni une négation, mais plutôt les deux à la fois. Il manifestera son hermaphrodisme psychique, en reculant devant le danger, en faisant semblant de le subir, en devenant « femme », au sens qu'il attribue lui-même à ce mot, mais sans cesser de poursuivre en même temps sa marche en avant, vers la domination, vers la virilité. Il en résultera que ses efforts resteront vains, puisque chaque pas qu'il fera en avant sera suivi d'un pas en arrière, et on aura l'illusion, en le voyant agir, d'assister à une pantomime. Ses traits masculins peuvent encore subir une modification sous l'influence de la crainte du blâme, du châtiment, de la honte, bref de tout ce qui vient d' « en-bas ». Le sentiment de culpabilité qu'engendre la névrose, les instincts criminels soi-disant « héréditaires », la brutalité, la férocité, l'égoïsme effraient le malade au même degré que le sentiment de timidité, d'impuissance, de sottise et de paresse. Chez l'enfant mauvais et inéducable, paresseux et réfractaire, dans certaines formes de psychose, ainsi que pendant la phase préliminaire de la « névrose constituée », on assiste à la formation rectiligne et ascendante de la protestation virile, devenue fin en soi et ayant définitivement pris la place de la fiction dirigeante renforcée.

Notre exposé théorique serait incomplet, si nous ne consacrions quelques mots à la nature et à la signification du rêve. Il m'est impossible d'offrir ici une théorie du rêve consistante ou complète. Mais je crois devoir, pour beaucoup de raisons, dire ici quelques mots des observations et constatations qui ont rendu possibles mes recherches sur les rêves, telles qu'elles sont exposées dans la deuxième partie de ce livre. À la suite d'une observation prolongée, s'étendant sur plusieurs années, de rêves de personnes saines et de personnes malades, je suis arrivé aux conclusions suivantes 35 :

1. Le rêve est un reflet sommaire d'attitudes psychiques et révèle à l'obser­vateur la manière caractéristique dont le rêveur se comporte à l'égard d'un problème donné. Il se confond, par conséquent, avec la ligne d'orientation fictive, n'offre que des essais d'anticipations, des préparations tâtonnantes à une attitude agressive et peut dans une grande mesure faciliter la compré­hension de ces préparations individuelles, des dispositions et de la fiction qui sert de guide au sujet.

2. Dans le rêve se manifestent également, d'une manière plus ou moins abstraite, les attitudes du rêveur à l'égard de ses semblables, ses traits de caractère 36 et leurs déviations névrotiques. Le caractère abstrait de la pensée dans le rêve doit être considéré comme une expression de la tendance à la sécurité qui cherche à résoudre un problème en le simplifiant, en le ramenant à des problèmes plus élémentaires, contemporains de l'enfance. Il est vrai que la pensée normale procède de même, mais il y a cette différence que le rêve pousse ce travail de réduction et de simplification beaucoup plus loin, en se servant de la mémoire tendancieuse, en ayant recours à des images et à des analogies, à l'évocation hallucinatoire de souvenirs effrayants ou stimulants. Ce qui rend encore plus abstraite la pensée dans le rêve, c'est l'isolement dans lequel se trouve le sujet par rapport à la réalité, ce qui exclut toute correction possible des illusions sensorielles qui se produisent pendant le sommeil. C'est cette circonstance, jointe à l'absence de toute finalité consciente dans la pensée du rêve, qui rend le contenu de celui-ci incompréhensible pour le rêveur ; le rêve ne reçoit un sens et une signification que lorsqu'on l'envisage comme un symbole de la vie, comme une analogie, comme un « comme si » qu'il n'est possible d'interpréter qu'en suivant la ligne de mouvement réelle.

3. Ces faits, dont nous aurons encore à démontrer l'exactitude, et le mode d'expression du rêve selon la formule « comme si » (« je sentais... comme si »), montrent que le rêve est, de par sa nature, une fiction reflétant les tenta­tives et essais préalables à l'aide desquels la prudence, l'esprit de précaution cherchent à assurer au sujet la maîtrise d'une situation future. C'est pourquoi les rêves de personnes nerveuses nous révèlent avec une netteté parfaite, en même temps que le mode d'aperception névrotique, c'est-à-dire conforme au principe d'une forte opposition, le sentiment d'infériorité qu'éprouve le sujet et l'idée de personnalité qui préside à ses aspirations. Si le sujet fait preuve de zèle et d'activité pendant le jour, ses rêves nocturnes le montrent au contraire assailli de doutes : à l'exemple de Pénélope, il défait pendant la nuit la toile qu'il avait tissée pendant le jour.

4. L'idée directrice, renforcé par la névrose, se manifeste toujours dans les rêves des nerveux, et le plus souvent sous la forme d'une aspiration « ascen­dante » ou de la protestation virile. La base d'opérations féminine, ou « inférieure », est toujours ébauchée.

5. C'est dans les rêves récurrents ayant le même contenu et dans les souvenirs de rêves infantiles que se manifeste le mieux la ligne d'orientation fictive. Les uns et les autres, en effet, viennent se ranger dans un schéma tout prêt ou reconnu comme utilisable, qui se dégage du but final fictif et est maintenu par lui. Lorsque plusieurs rêves surviennent au cours de la même nuit, il faut y voir autant de tentatives de solution et la preuve d'une incerti­tude beaucoup plus grande que d'ordinaire. Ce que Freud appelle la « censure du rêve », qui aurait pour fonction de cacher ou de masquer une certaine situation, n'est autre chose qu'une manifestation de la tendance à la sécurité qui imprime un changement de forme à la fiction, aussi bien dans le rêve que dans la névrose, et qui cherche, en empruntant des voies détournées, des chemins de traverse, à se soustraire à l'opposition à laquelle se heurte la ligne d'orientation masculine. Quant aux autres « déformations », elles s'expliquent par la nature abstraite de la pensée du rêve et par le fait que cette pensée ne constitue qu'un simple reflet.

6. Le symbolisme et l'analogie dont se sert le rêve forment le contenu formel par lequel se manifeste un dynamisme effectif renforcé. lis en sont, pour ainsi dire, les images verbales artistiques. Ils constituent la superstruc­ture psychique qui vient couronner une combinaison entre une situation psychique et un souvenir, lequel, étant évoqué d'une façon tendancieuse, le plus souvent sophistique, est destiné à introduire la résonance qu'exige l' « idée ». L'interprétation rationnelle des rêves que je préconise présente, entre autres avantages, celui de nous permettre de révéler au rêveur sa ten­dance et les artifices dont il se sert (et qui apparaissent avec une netteté particulière dans les rêves) pour se maintenir sur sa ligne.

Contrairement à ce que prétend Freud, ce n'est donc pas à une réalisation de désirs infantiles et à une régression que nous aurions à faire dans le rêve, mais à une simple tentative anticipée de conquérir la sécurité, tentative dans laquelle il est fait usage de souvenirs tendancieusement groupés, n'ayant rien à voir avec les désirs libidinaux ou sexuels de l'enfance. Il s'agit, somme toute, d'un artifice dont se sert communément aussi bien la pensée logique. Ce qui distingue essentiellement la névrose, avec ses rêves et ses divagations, de l'état normal, c'est la tendance renforcée par la fiction, elle aussi renforcée, à choisir des souvenirs qui ont été rendus efficaces au préalable, autrement dit, c'est la perspective névrotique. Si le névrosé souffre, ce n'est pas parce qu'il est obsédé par ses réminiscences. Au contraire, c'est lui-même qui crée ces réminiscences. C'est pourquoi, si l'on veut comprendre la névrose et le rêve, il faut les envisager en se plaçant au point de vue dynamique.

Lorsque le point de repère, le but absolument indispensable à l'orientation et à la sécurité de l'action est trouvé, il est placé d'autant plus haut que le sentiment d'infériorité éprouvé par l'enfant a été plus pénible et plus pro­longé ; et il doit, pour les raisons que nous avons données plus haut, une fois sa stabilisation effectuée, être hypostasié, être proclamé sacré, divin. D'un côté se trouvent les conditions et mouvements réels du sujet, de l'autre, en tant qu'effet compensateur du sentiment d'infériorité, Dieu, l'idée directive, con­crétisée dans une personne, dans un événement. Ce point idéal agit désormais comme si toute la force motrice émanait de lui. C'est ainsi que ce que nous appelons la vie psychique naît de la vie organique, objective, du réflexe, de l'instinct, de la vie impulsive.

C'est dans ce système qu'évoluent tous les pas de l'enfant, et c'est ce système qui les dirige. Pendant tout le cours de son développement, l'enfant ne fait que se conformer à l'idéal, y rapporter tous ses actes, et il ne juge et n'apprécie ses essais, ses tentatives, ses tâtonnements, ses préparatifs et ses dispositions que dans la mesure où ils sont de nature à le rapprocher de cet idéal. Il se compare à l'homme aussi bien qu'à la femme ; et se servant de l'« opposition » des sexes comme d'une ligne secondaire, il est d'autant plus attiré vers le terme masculin de cette opposition qu'il s'en sent plus éloigné et que la masculinité lui apparaît de ce fait comme plus étrangère à son être, comme lui étant presque hostile. Chez l'enfant prédisposé à la névrose, la tendance à la sécurité, née, à titre de compensation, du sentiment d'insécurité renforcé, a pour effet de faire converger, à la faveur d'un grand effort d'attention, toutes les lignes d'orientation, accentuées par la névrose, vers la protestation virile portée au plus haut degré d'excitation. Plus l'opposition des sexes apparaît tranchée, plus tôt et avec d'autant plus d'insistance l'enfant se sent attiré vers le sexe qui lui fait défaut ; surtout lorsque, comme c'est le cas chez le névrosé, le caractère éminemment masculin de l'idéal réagit sur le sentiment d'infériorité et le fait apparaître comme une manifestation purement féminine.

Par l'effet de l'éducation familiale il arrive généralement que, dans ses premières tentatives de se composer un idéal de personnalité, l'enfant ne croit pas pouvoir mieux faire que d'utiliser les traits appartenant au membre de sa famille qu'il estime le plus, c'est-à-dire son père. Les enfants prédisposés à la névrose et qui, en présence de leur père, subissent un renforcement, une accentuation de leur sentiment d'infériorité, adoptent aussitôt un plan de campagne et prennent des dispositions de combat, comme s'ils voulaient et devaient dépasser le père. De ces essais préparatoires découle, également l'attitude de l'enfant à l'égard de l'autre sexe, pour autant du moins qu'il ne se fait pas une idée trop fausse de son propre rôle sexuel ; et c'est par anticipation et comme en jouant 37 qu'il essaie, à l'état de veille, d'hallucination ou de rêve, sur les membres de sa famille du sexe opposé, un grand nombre de ses aptitudes qui joueront un rôle décisif dans sa vie future.

Nietzsche a déjà montré que c'est la mère qui, dans une certaine mesure, fournit au garçon le modèle féminin. Les limites que l'enfant s'impose sous ce rapport lui sont indiquées par ses essais et tâtonnements. L'enfant prédisposé à la névrose a des désirs illimités. Mécontent de la trop grande distance qui le sépare de son idéal de personnalité, il en vient quelquefois à concevoir des désirs sexuels à l'égard de sa mère, ce qui prouve l'énorme degré de tension que présente sa volonté de puissance. Mais la fixation d'un objet sexuel doit reposer sur d'autres raisons que des désirs illimités, conçus à un moment donné. Les convoitises de l'enfant se dirigent vers d'autres femmes de son entourage, et on obtient alors de nouveau un tableau analogue à celui de la perversion. « Vouloir posséder la mère » : ce désir devient le signe de son insatisfaction, le symbole de ses aspirations démesurées, de son obstination, de la crainte que lui inspirent les autres femmes, de son manque de sentiment social. Or, une « fixation » à la mère peut, dans une constellation analogue, survenir également dans la vie ultérieure, mais uniquement comme un moyen de protection contre les penchants érotiques, et naturellement à cause du caractère préalablement libidinal de ce désir. Quelle que fût en effet l'attitude réelle de l'enfant à l'égard de la mère, le névrosé l'utilisera toujours comme un moyen de protection contre son absorption par la vie sociale.

Le sentiment de diminution prive le nerveux des joies que procurent l'intimité, le contact avec la société. Incapable de donner, n'aspirant qu'à pren­dre, il ignore la sérénité et la satisfaction et passe son temps à ne penser qu'à lui-même. C'est pourquoi il ne lui est pas donné de répandre la joie autour de lui ; c'est tout au plus s'il sait accorder des faveurs.

C'est un fait caractéristique, et qui a été souvent constaté, que dans les régions du corps naturellement inférieures, se développe une sensibilité exqui­se dont l'excitation procure souvent des sensations voluptueuses. J'attribue ce phénomène, que j'ai décrit dans Studie über die Minderwertigkeit (1907, Wien und Berlin), à des dispositifs de compensation qui se seraient formés chez les ancêtres de l'individu dans leur lutte pour la conservation et comme réponse aux dangers qui menaçaient l'organe ou une partie de l'organe en question. Cette contribution compensatrice d'un organe inférieur (inférieur, en raison des préjudices qu'il avait subis dans l'ascendance) constitue, à proprement parler, un moyen de défense et de protection, alors même que dans beaucoup de cas elle n'apparaît pas et ne se révèle pas comme telle, Comme la technique de ces organes est cependant devenue différente de celle des organes relativement normaux et ne marche plus de pair avec elle, leurs manifestations psychiques nous frappent et nous apparaissent également comme anormales. Il s'agit ici d'un processus analogue, bien que plus minutieux, à celui par lequel j'ai cherché à expliquer, en biologie, la variation, l'affinement et la décadence des organes 38.

C'est de cette manière, par exemple, que se sont formés, dans le domaine de l'appareil digestif, et à titre de dispositifs de défense et de protection, l'appareil gustatif et l'appareil qui nous permet d'éprouver des sensations de plaisir, l'un et l'autre assurant désormais la continuité de l'alimentation et le choix judicieux des aliments. La variation par rapport à la série ancestrale s'effectue à la faveur de « tendances compensatrices » incluses dans le germe. « C'est la conjoncture (le milieu, au sens large du mot) qui régit le plasma germinatif, » C'est ainsi que la prompte réaction : infériorité + protection compensatrice, s'explique par la modification des conditions de vie, au sens le plus large du mot. Ce qui revient à dire que tous les êtres vivants faisant partie d'une seule et même espèce varient dans la même direction, à la suite d'une modification identique de leur genre de vie. Pour ce qui est de la société humaine, on doit admettre qu'il existe entre les individus qui la composent des différences, quantitatives et qualitatives, plus grandes qu'entre les individus d'une espèce animale ou végétale ; et les exigences auxquelles les différents individus humains doivent satisfaire n'étant pas les mêmes, il en résulte que leur infériorité organique et les moyens de compensation destinés à y parer varient également dans des limites considérables. Et ces variations seraient encore plus accentuées 39, si le psychisme humain n'avait pas assumé le rôle de principal organe de sécurité dans l'ensemble des corrélations et des compen­sations. Du fait de cette intervention du psychisme, les principales tendances compensatrices apparaissent sous la forme, non de variations organiques, mais principalement de variétés psychiques. Il n'en subsiste pas moins, entre les variations organiques et les variétés psychiques, un lien suffisamment visible, pour que nous soyons à même de conclure, de variations, de stigmates et de dégénérescences organiques, à un renforcement de dispositifs de compen­sation dans le cerveau et à une large diffusion de tendances compensatrices dans le domaine Psychique. C'est que, par sa nature et par ses tendances, tout processus psychique se réduit à un essai d'anticipation, à une préparation en vue de la transformation de l'infériorité en supériorité, de sorte qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'âme, esprit, raison, entendement ne sont que des abstractions qui nous servent à désigner les lignes efficaces que l'homme suit pour dépasser la sphère de ses sensations corporelles, pour élargir ses limites, pour s'emparer d'un fragment du monde et s'assurer contre les dangers qui le menacent, bref pour exalter ses organes constitutionnellement inférieurs et les lancer sur les voies sûres de la connaissance et de la prévision intelligente.

La connaissance humaine est remplacée en partie chez les animaux par un appareil technique, d'une grande finesse de structure. Mais l'odorat humain n'a pas besoin de posséder la finesse que présente le flair du chien ; et l'œil intelligent de l'homme sait distinguer les plantes vénéneuses que les bœufs dans leurs pâturages ne reconnaissent qu'à leur saveur. Partout et toujours nous constatons la tendance à poursuivre la lutte ancestrale pour la conser­vation de la vie à l'aide d'organes de plus en plus fins et variés et d'artifices psychiques de plus en plus compliqués.

Aussi sommes-nous autorisés à voir dans ces appareils périphériques plus sensibles, dans leur aspect et leur mimique particuliers les témoignages d'une lésion organique, les signes révélateurs d'une infériorité organique, vaincue ou dépassée. Ceci est vrai également du développement particulier de la sensi­bilité gustative chez l'homme, de la plus grande sensibilité des muqueuses labiale et buccale, accompagnée le plus souvent d'une plus grande suscep­tibilité du palais, du pharynx et aussi, dans la plupart des cas, de l'estomac et de l'appareil intestinal. Au point de vue physiognomonique, l'infériorité orga­nique ou constitutionnelle de la bouche s'exprime par une certaine hypertro­phie ou par de légères déformations ou, au contraire, par une mobilité et une finesse exagérée des lèvres, de la langue (langue scrotale de Schmidt), du palais ; particularités qu'accompagnent souvent des signes de dégénérescence, tels qu'hypertrophie des amygdales ou, tout simplement, ce qu'on appelle état lymphatique. Dans certains cas, cependant, l'infériorité est impuissante à provoquer un effort de compensation, et l'hyperesthésie elle-même fait défaut. Les anomalies de réflexes sont très fréquentes : l'exagération du réflexe pharyngé et sa diminution font partie du même tableau. Les enfants atteints de cette infériorité ont une tendance à tout porter à leur bouche, à sucer les pouces, vomissent avec une facilité étonnante, ce qui ne les empêche pas de se bien porter, pour autant du moins qu'ils ne sont pas affligés en même temps d'autres infériorités organiques.

Mais les maux, les privations, les mauvaises habitudes et les douleurs qui accompagnent dès le berceau l'infériorité de l'appareil digestif font naître un sentiment d'infériorité générale, de diminution et d'incertitude et poussent l'enfant constitutionnellement prédisposé à recourir à des artifices. L'idéal de la personnalité, qui acquiert de bonne heure une force extraordinaire, implique également des espoirs de satisfactions exubérantes que la réalité ne pourra jamais procurer. L'attention de ces enfants, entretenue comme par une idée obsédante, est toujours concentrée sur des problèmes se rattachant à l'alimen­tation et sur leur sublimation (Nietzsche). La privation d'un bon morceau ou d'une gourmandise provoque chez eux des réactions affectives et des actes tout à fait différents de ceux auxquels nous pourrions nous attendre. Ils ne pensent qu'à la cuisine, leurs jeux et les idées infantiles qu'ils se font de leur future profession, inspirés par la même préoccupation pour ainsi dire alimen­taire, aboutissent à des situations imaginaires dans lesquelles ils se voient cuisiniers ou pâtissiers. Ils se rendent compte de bonne heure et avec une, netteté extraordinaire du rôle de l'argent, en tant que facteur de puis­sance : aussi deviennent-ils d'une façon précoce avares et économes. Ils mangent souvent d'une façon stéréotypique et pédantesque, en se conformant rigou­reusement à certains principes : c'est ainsi que les uns, les impatients, com­mencent leur repas par le meilleur morceau, tandis que d'autres, les prudents et les économes, réservent le meilleur morceau pour la fin. Certains exploitent, comme autant de gestes de révolte, comme autant de manifesta­tions d'une attitude agressive à l'égard des parents, leurs idiosyncrasies pour certains aliments, leur répulsion pour d'autres, leurs troubles de la mastication et de la déglutition. Abstraction faite des affections organiques découlant de l'infériorité constitutionnelle de l'appareil digestif, au cours de la vie ultérieure (et parmi ces affections je citerai plus particulièrement l'ulcère de l'estomac, l'appendicite, le carcinome, le diabète, les affections du foie et de l'appareil biliaire), on trouve que dans la névrose les troubles fonctionnels de l'appareil gastro-intestinal jouent souvent un rôle important. Les rapports étroits que cet appareil présente avec la vie psychique s'expriment dans un grand nombre de symptômes névropathiques et psychopathiques. Il me semble, sans que je puisse l'affirmer d'une façon définitive et catégorique, qu'il s'agit là d'un artifice spécial. C'est ainsi qu'un grand nombre de symptômes névropathiques, tels que l'érythrophobie, la constipation et la colique nerveuse, l'asthme, probablement aussi les vertiges, les vomissements, les céphalées, la migraine présentent des rapports, dont je n'ai encore pu déterminer la nature, avec des contractions volontaires, mais inconscientes de l'anus (« crampe » des auteurs, « spasme de I'S iliaque » : Holzknecht, Singer) et du diaphragme . il s'agirait d'actes symboliques, d'une sorte de langage abdominal qui se manifesterait sous l'action d'une fiction renforcée. Le rougissement involontaire et la syncope hystérique me semblent toujours résulter de l'action combinée d'un spasme de la glotte et d'une pression abdominale.

J'ai pu constater que chez les individus présentant ces symptômes, l'amour du gain, la passion de l'argent et de la puissance constituent un des principaux facteurs de l'idéal qu'ils se font de la personnalité.


19   Ainsi que le montre Karl Groos, dans Die Spiele der Tiere, notre compréhension de l'âme de l'animal repose sur le fait que nous voyons celui-ci agir, comme s'il suivait une ligne d'orientation fictive.

20   A mentionner également à ce propos les travaux de Bergson.

21   W. Stern (voir son ouvrage Individualität 1918) est arrivé aux mêmes conclusions indépendamment de moi. Je ne puis malheureusement reconnaître la même indépendance à certains neurologistes, tels que B. Lewandofski, par exemple, qui, en parlant des névro­ses de guerre,leur ont attribué, sans mentionner mes travaux, une finalité que j'ai été le premier à faire ressortir : recherche de  la sécurité, de la supériorité.

22   Sa joie de vivre est constamment troublée par le désir de prendre et de recevoir. Le senti­ment d'insatisfaction, de domination ne le quitte jamais. Tout autre est l'état d'esprit de celui qui donne, qui pense plus aux autres qu'à lui-même et jouit de ce fait d'un équilibre psychique parfait.

23   Voir Adler, Das Problem der Homosexualität, E. Reinhardt, München.

24   Voir le rêve d'Hippias, chez Hérodote, VI, 107 : « il croyait coucher auprès de sa mère ». Il a fait ce rêve, alors qu'il avait l'intention de conquérir sa ville natale, comme cela lui était déjà arrivé une fois, lorsqu'il accompagnait son père. Ici le « complexe d'Oedipe » apparaît comme le symbole du désir de domination. Chez les Romains « coucher auprès de quelqu'un » était également une expression symbolique du désir de domination, de triomphe. Cf. le double sens du mot « subigere ».

25   Pour calmer les psychologues trop susceptibles, je dirai que ce n'est pas sans intention que je recours ici à des comparaisons empruntées à la vie militaire. La seule réserve à faire est que dans l'éducation militaire la distance entre le point de départ et le but fictif est moins grande, plus facile à mesurer, et chaque mouvement du soldat faisant des exe­rcices a pour but de transformer en un sentiment de supériorité le sentiment de faiblesse primitif.

26   Voir Der Aggressionstrieb in Leben und der Neurose, dans Heilen und Bilden, l. c.

27   Voir Robert Freschl, Zur Psychologie des Künstlers, dans« Der Friede », Wien, 28 juillet 1918.

28   Voir Ueber neurotische Disposition et Die Lehre von der Organminderwertigkeit in der Philosophie and Psychologie, dans Heilen und Bilden, l. c.

29   Le sentiment de dépaysement et celui de familiarité qu'on observe dans les névroses ont leur analogue dans les avertissements et les exhortations d'une voie intérieure qu'on entend dans le rêve, dans l'hallucination et dans la psychose. Le sentiment de dépayse­ment montre que le patient ne se trouve pas adapté à la vie d'ici-bas, qu'il se considère déjà comme un être à peu près supérieur, auquel la vie n'offre rien de tentant. On peut ranger dans la même catégorie certains sentiments d'ordre général, inspirés également par l'orgueil : le malade se sent notamment vivre comme dans un rêve, il se sent embarrassé, mal à l'aise, n'être pas ce que tout le monde croit, etc. Il est facile de voir l'analogie qui existe entre cet état, d'une part, « l'isolement », l'état crépusculaire, les délires, voir l'extase, d'autre part. Cette aptitude à se soustraire à l'adaptation, cette aptitude à la « dépersonnalisation » (Janet) va de pair avec la décomposition à peu près complète du sentiment de solidarité. La vanité, l'orgueil deviennent les seules directives, ou à peu près. La logique, la faculté créatrice, la participation à l'âme collective disparaissent.

30   R. M. Werner, Aus Hebbels Frühzeit, « Oesterreichische Rundschau », 1911.

31   Voir Ueber Halluzination, dans Praxis und Theorie, l. c.

32   Psychischer Hermaphrodetismus im Leben und in der Neurose, dans Heilen und Bilden, l. c. Voir également les travaux publiés dans Praxis und Theorie der Individua­lpsychologie

33   Hedwig Schulhof, Individualpsychologie und Frauenfrage, Verlag E. Reinhardt, München.

34   Oswald Schwarz, Wiener Min. Wochenschr., 1922.

35   Voir pour plus de détails, Theorie und Praxis der Individualpsychologie, l. c.

36   G. Chr. Lichtenberg disait : « Si les hommes voulaient nous donner un récit sincère de leurs rêves, nous pourrions y lire leur caractère mieux que sur leur visage. »

37   Voir Zur Lehre vom Widerstand, dans Praxis und Theorie, l. c.

38   C'est ainsi que la valeur que présente un organe dans le « flux de la vie » devient un symbole dans lequel se reflètent, comme dans le caractère ou dans le symptôme nerveux, le passé, le présent, l'avenir et le but final fictif. L'idée du « symbolisme du visage » n'est pas nouvelle ; on la retrouve déjà chez Porta, Gall et Carus. De nos jours, elle est chaudement préconisée et défendue par Kretschmer.

39   La protection psychique, avec ses dispositifs et ses traits de caractère, telle qu'elle existe chez l'homme, ressemble tellement aux variations protectrices qu'on observe dans le monde animal, que l'imagination des enfants, des nerveux, des poètes, voire le langage utilisent souvent cette ressemblance pour rendre intelligibles, à J'aide de l'image concrète d'un animal, tel geste psychique, tel dispositif, tel trait de caractère : nous rappellerons, à ce propos, les images d'animaux qui ornent les armoires, les  comparaisons poétiques, les fables et les paraboles. Voir L'Illustre Docteur Matheus, d'Erckmann-Chatrian, Reinecke Fuchs, de Gœthe. Nombre de tableaux et de caricatures utilisent le même procédé analogique.