Les enfants difficiles

Lorsqu’on constate un défaut chez un enfant, il faut s’arrêter un instant et méditer sur la nature et la cause de ce défaut. Quel en est le motif ? À quoi est-il dû ? Quels sont les facteurs qui ont pu détourner les enfants de l’activité utile pour les inciter a des agissements nuisibles. Saisissant ces facteurs, nous nous efforcerons de les écarter. Pour que cette tâche soit réalisable il nous faut nous placer dans un bon rapport affectif avec l’enfant, gagner sa confiance, afin qu’il se confie à nous, qu’il nous ouvre son âme et que nous puissions le comprendre dans sa structure intime. Dans ces conditions seulement notre entreprise se montrera efficace.

Je considère comme absolument impossible que quelqu’un arrive à pareil résultat s’il engage une lutte avec l’enfant. Dans une situation difficile l’enfant présentera toujours des défauts. Il faut renoncer à tout système punitif et abandonner la conception exigeant une punition immédiate de l’enfant menteur ou voleur. Les parents d’enfants difficiles disent souvent : nous avons essayé la bonté, c’était sans succès. Nous avons essayé la sévérité, c’était également inutile. Que devons-nous faire ? Il ne faut pas s’imaginer que je considère la bonté comme un moyen thérapeutique passe-partout ; mais elle est nécessaire pour gagner l’enfant à notre action éducative visant une transformation totale de sa personnalité. Car les défauts infantiles qui nous frappent et constituent le point de départ de notre intervention ne représentent que la surface du problème. Il ne sert à rien de punir un enfant qui ment ; la punition le rendra plus méfiant. Il deviendra plus prudent et plus peureux. Il se dissimulera davantage, cachera mieux son jeu et poursuivra la recherche de son succès par la ruse et d’autres activités inutiles.

Ceci nous amène à parler de la vie psychique de l’enfant. Dès les premiers jours de la vie enfantine apparaît un sentiment de tendresse. L’enfant commence à s’intéresser à son entourage. C’est avant tout la mère, première personne qu’il rencontre, qui éveillera son intérêt. Ceci est un processus capital car il signifie la fin de l’isolement de l’enfant, un éveil et la création d’un monde où d’autres êtres humains commencent à jouer leur rôle. L’enfant apprend à se lier aux autres. Le rôle de la mère ne se borne donc pas à donner naissance à l’enfant, elle doit devenir son partenaire, son compagnon sur lequel l’enfant peut compter et dans lequel il peut avoir confiance, qui lui est utile et qui l’aide. Dans ces conditions et grâce à ses relations avec la mère le sentiment social du tout petit se développera. L’enfant ne reste plus isolé, il s’établit un rapport social entre l’enfant et la mère.

Nous entrevoyons dès à présent où commence le développement de l’enfant et où peuvent apparaître les premières erreurs. Cette première cellule sociale n’est que le point de départ et la préparation pour d’autres cellules, la famille et le monde environnant. C’est le début de l’être social.

L’homme n’est pas seul dans ce monde, il n’est pas une unité isolée ; grâce à la fonction maternelle il trouve la voie qui le conduit à ses semblables et lui permet de se mettre en communication avec la société. C’est dans ce sens que doivent se développer et se construire ses formules vitales.

Ce contact peut échouer si la mère est absente ou si l’enfant est confié à des parents nourriciers qui se soucient peu de la fonction maternelle, ou encore si l’enfant passe de famille en famille où personne ne lui manifeste de la chaleur. Dans ces conditions l’enfant cherche une formule vitale où il reste seul, isolé, croyant constamment que les autres sont ses ennemis. Nous pouvons deviner les traits caractériels de pareil enfant. Toujours maltraité, persécuté, conduit durement, pareil enfant grandira comme en pays ennemi. Si parmi ces modalités, je cite le cas extrême, il est souvent possible de rencontrer des enfants ou des adultes, présentant certains de ces traits caractériels qui nous permettent de conclure à une insuffisante prise de contact du sujet avec le monde social.

Cette constatation est lourde de conséquences. Pareil enfant se trouvera toujours isolé, ne se rapprochera pas des autres, ne se liera pas à eux ; il se montrera insuffisant dans toutes ces fonctions qui exigent un sentiment social fortement développé. Peut-on prétendre que ces facteurs soient négligeables ? Ces facteurs nous semblent être parmi les plus importants dont peut disposer l’être humain. Car ces enfants ne sauront se faire des amis. Ils seront dépourvus de toutes ces vertus telles que fidélité, esprit de sacrifice et d’entraide, égards envers les faiblesses des autres. Tous ceux qui s’occupent d’éducation sont frappés par le grand nombre d’enfants présentant pareils défauts, traduisant ainsi l’entrave qu’a subi le développement de leur sentiment social. Ils connaissent ces enfants sans égards envers leurs camarades, leurs parents, leurs maîtres, ne pouvant jamais s’entendre avec les autres, se querellant constamment et se montrant grossiers. Un examen approfondi révèle l’absence de la mère, soit qu’elle ait été vraiment absente, soit qu’elle n’ait pas su ou pu, pour différentes raisons, accomplir ses devoirs et ses obligations maternelles naturelles.

Il ne faut pas, d’autre part, toujours rendre la mère responsable de cet état de choses. Bien souvent elle a fait ce qu’elle a pu, mais trop accaparée par le travail, ou empêchée par le destin, malade, elle n’a pas pu remplir sa fonction maternelle. Quoi qu’il en soit la mère a complètement détruit les bases de toute éducabilité de l’enfant.

Si on veut éveiller la haine dans l’univers psychique de l’enfant il suffit de le corriger en public. Comment peut-on se rendre compte par quelle erreur le contact social avec la mère a été interrompu ? Nous avons fait la connaissance d’un grand nombre d’individus, enfants et adultes, dont la vie a été gâchée uniquement par le fait qu’ils n’ont pas pu réaliser un contact satisfaisant avec leur mère et partant avec la société. Le contre-argument invoqué parfois, le grand amour de la mère pour son enfant, ne vaut pas pour nous, car cette mère n’a pas agi dans un sens satisfaisant. On ne peut le lui reprocher, elle ne savait pas agir autrement. C’est dans ces conditions que grandissent les enfants isolés, adoptant une attitude combative, ne sachant s’incorporer à des jeux collectifs, ne pouvant s’entendre avec d’autres en vue d’une action commune. Ces enfants dans des cas favorables arrivent peut-être à vivre une vie isolée, mais succombent par la froideur qu’ils dégagent. Le monde ne les comprend pas, mais ressent leur froideur. Ces enfants sont très mal préparés pour affronter d’autres fonctions importantes, plus compliquées de la vie sociale.

Le développement du langage par exemple présume pareille possibilité de contact entre les êtres humains. Il est né de ce contact intime et mieux encore il constitue ce nouveau lien entre l’individu et ses semblables. Nous trouvons constamment des défauts dans le développement du langage si l’enfant n’arrive pas à se lier aux autres. C’est ici que nous trouvons de nombreux cas de retard du langage ou encore de bégaiement. Bien souvent la mère ne prive pas l’enfant d’affection, mais elle ne sait pas établir ce contact indispensable de l’enfant avec autrui. J’ai souvent vu des enfants qui, du fait de leur bégaiement, ont été opprimés. Il n’est pas possible d’améliorer ces états tant que leur cause n’est pas connue. Nous devons donc nous efforcer d’affermir leur contact. Mais pour le faire il est indispensable de connaître toute la vie, toute l’histoire du cas. Or, celui qui intervient avec sa poigne n’y parviendra pas. Seul celui qui, grâce à sa patience et méditant sur le cas, obtiendra la collaboration de l’enfant aura des chances de réussir. Je me souviens d’un enfant de 9 ans qui en bas âge avait été éloigné de sa mère pour être élevé par une paysanne qui ne le comprenait pas. À l’âge scolaire on constata que le développement de son langage était très insuffisant. Il avait une attitude hostile en face des gens, n’ayant jamais pu trouver la préparation nécessaire pour pouvoir entrer en contact avec les autres. Il n’a jamais ou d’amis, ne s’intéressait à personne. Il fallut l’éloigner de sa mère nourricière et le placer dans une collectivité où il put apprendre à établir des contacts avec ses semblables.

Ce n’est pas seulement le développement du langage qui est menacé par pareilles circonstances néfastes. Il en est de même pour le développement de la compréhension dans le sens d’une fonction demandant à être valable pour tout le monde. Pour que mes pensées soient justes, ou pour que je puisse les considérer comme l’étant, il faut que chaque être raisonnable soit susceptible de formuler des pensées semblables. Mais comment mettre mes idées à l’épreuve si le contact avec les autres manque ? Je ne peux le faire si je me trouve en face d’eux comme un ennemi et si je les considère comme m’étant hostiles. Nous trouvons chez ces enfants un développement de l’intelligence inférieur à la moyenne.

Pour un individu qui vit seul le développement de la morale semble une chose superflue. Le solitaire ne saurait que faire de la morale. La morale est un produit du sentiment social, une fonction de la société, une forme vitale des êtres humains qui vivent dans une interréaction permanente. Si nous constatons un manque de sens moral chez l’enfant, nous pouvons à coup sûr dire que son contact avec les autres est troublé. Avant d’avoir rétabli ce défaut il nous est impossible de donner une éducation morale a cet enfant.

Il en est de même pour les sentiments esthétiques, etc. Tout ce qui honore l’être humain se trouve en rapport étroit avec son sentiment social.

Suivons à présent le développement assez curieux, mais tragique, de pareil enfant qui se trouve en « pays ennemi ». Il a de son avenir une opinion des plus mauvaises. Il est opprimé par ses rapports sociaux. Il se croit le plus faible et le plus petit et n’a jamais ressenti ce que signifie l’affection des autres. Il s’ensuit qu’ayant peu d’estime pour lui-même, il aura un très puissant sentiment d’infériorité. On s’en apercevra car cet enfant ne se joindra a aucun groupe et manifestera souvent dans ces circonstances des signes indubitables d’anxiété. Tous les pédagogues savent que ces enfants présentent des tendances a se négliger et sont souvent lâches. On ne peut pas nier cette lâcheté en argumentant que l’enfant fait preuve de courage en grimpant par exemple sur des arbres. Cela ne prouve pas son courage. Le courage se manifeste uniquement sur le côté utile de l’activité humaine.

Lorsque vous examinez un enfant, essayez de vous établir un schéma très simple de sa personnalité. Tracez une verticale, notez à gauche les dynamismes utiles et à droite les dynamismes inutiles de l’enfant. À droite il n’y a ni courage ni vertu, même si apparemment le sujet semble en posséder. Nous ne pouvons, par exemple, considérer l’esprit de bande, ses attitudes chevaleresques, comme étant des manifestations utiles ; toute son orientation se place dans le domaine socialement inutile.

Lorsque les enfants quittent la famille et commencent à fréquenter l’école – qui groupe aujourd’hui tous les enfants et dont le rôle consiste à dépister les défauts infantiles et à les corriger – leur attitude est des plus significatives : ces enfants manifestent une hostilité et une anxiété permanentes craignant toujours d’être désavantagés, essayant toujours de quitter l’école et de rejoindre un endroit qui leur procure une certaine sécurité, cherchant à rompre les contacts humains déjà établis. Ils constituent un mauvais matériel pour l’école. Car aujourd’hui l’école exige un puissant sentiment social et une confiance suffisante en soi-même. Pareils enfants manquent de confiance en eux-mêmes et en leur avenir, cela se remarque et menace le rendement scolaire. Dès les premiers jours ces enfants se placent parmi les plus mauvais. Très vite les résultats scolaires s’avèrent insuffisants, prouvant que le sujet n’est pas meilleur à l’école qu’à la maison. L’enfant est ainsi renforcé dans son opinion que cette vie est misérable et que seules la ruse et la malice permettent de se soustraire à toute contrariété.

Par tous les moyens ces enfants essayent de quitter l’école. Toute leur conduite le prouve.

Je viens de dire que bien souvent leur capacité et leur développement restent insuffisants. Ce n’est pas de leur faute. Ils n’ont pas appris à classer leurs acquisitions. Ils ne savent pas se concentrer. À présent qu’ils fréquentent l’école on exige d’eux ces facultés et s’ils n’en disposent pas on les punit. C’est comme si on voulait juger une mélodie d’après une seule mesure. Cette mesure ne trouve sa valeur que dans sa connexion avec l’ensemble. Je ne peux comprendre l’erreur de l’enfant que si je connais sa « mélodie ». Il est indispensable de procéder d’une façon appliquée. Il ne faut pas croire qu’on peut éduquer un enfant, un adulte ou une masse en lui imposant des charges. Tous ces défauts ont des racines profondes et se réfèrent au développement de l’enfant.

Dans les cas extrêmes tout le développement de la vie est menacé. À l’école ils sont considérés comme des corps étrangers et ressentent là ce qu’ils ont ressenti auparavant. Le monde ne semble leur avoir réservé qu’hostilité, mauvaise conduite et brutalité. Si quelqu’un maltraite pareil enfant il ne fait que renforcer la mauvaise opinion que l’enfant a déjà du monde et de lui-même, confirmant ainsi son erreur.

Je voudrais étudier le développement de ces enfants uniquement jusqu’au point où ils perdent toute confiance en eux-mêmes et en leur avenir.

C’est le moment où ces enfants passent au stade de la négligence, voire de la délinquance. Il n’est pas possible qu’un enfant garde constamment le sentiment de son incapacité, de son inutilité ; il cherche une issue. À force de céder au côté inutile de la vie ces enfants tombent dans une négligence complète. C’est toujours le même processus et cela se comprend. Je n’ai jamais vu un enfant négligé qui n’aurait pas présenté en même temps un découragement complet et définitif quant à ses succès scolaires. D’où il résulte, pour nous, la nécessite d’organiser l’école de façon à empêcher l’enfant de perdre la confiance en ses possibilités. Ces enfants quittent l’école avec de mauvaises notes, critiqués, découragés, punis, convaincus de leur incapacité ; on leur demande de se comporter d’une façon utile et de devenir des éléments positifs de la société. En les examinant on se rend compte qu’ils sont moins expérimentés et moins sûrs d’eux que la moyenne des enfants. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent devenir et leurs mots sont souvent vides de sens. Ces enfants échouent à chaque examen professionnel. Ils ne persistent dans aucun travail, ont perdu la confiance en eux-mêmes, et sont si mal préparés à tout examen que petit à petit germe en eux l’idée qu’à tout prix et d’une façon quelconque il faut montrer aux autres qu’on n’est tout de même pas absolument incapable.

Ces éternelles remontrances que bien souvent, et bien souvent à tort, on leur a rabâchées : « Tu finiras en prison, tu es un vaurien, tu ne sais rien, tu ne peux rien », tombent sur un terrain fertile. L’enfant lui-même n’a jamais cru qu’il valait quelque chose et qu’il savait quelque chose. Afin de pouvoir survivre et pour échapper à ce sentiment de honte et d’humiliation ils se réfugient dans des actions inutiles. Déjà vis-à-vis de l’école ces enfants traduisent cette tendance à la fuite et se détournent de cette institution toutes les fois qu’ils le peuvent. Ils s’en méfient comme d’un ennemi et toutes les occasions sont bonnes pour manquer l’école. On falsifie les excuses des parents, les notes et bien souvent les parents et les instituteurs se laissent tromper. Si les parents ou l’instituteur prétendent qu’ils ne se laissent pas tromper, l’enfant se dit : Si je suis rusé je saurai tout dissimuler. Il fait l’école buissonnière. À cette occasion il rencontre d’autres enfants qui ont suivi le même chemin et qui le font profiter de leur expérience. Ils savent comment on peut gagner en valeur et montrer quel « costaud » on est. Bien souvent les plus expérimentés restent à l’arrière-plan, incitant les plus jeunes à se montrer. Parfois les novices tombent entre les mains de la police. En prison ils fréquentent d’autres sujets qui leur font part de leurs expériences et qui les incitent à procéder de façon plus rusée. Comme la route du succès social lui semble barrée le jeune reste du côté de l’activité inutile. Tout ce malheur est dû au fait qu’il ne se considérait pas comme faisant partie de la collectivité humaine.

On ne peut efficacement traiter ces enfants qu’en leur rendant possible ce contact avec leurs semblables. On sait à quel point sont heureux les enfants qui ont réalisé une nouvelle expérience sociale ou rencontre quelqu’un qui les comprenant, se montre humain, s’efforce sans cesse de les placer dans la situation qui leur convient en leur facilitant le contact interhumain. Bien souvent, ce contact peut être gêné par des futilités. Il en est ainsi lorsque l’enfant n’est pas placé suffisamment tôt dans un groupe avec d’autres enfants et que, de ce fait, son sens de la collectivité ne se développe pas, ou encore lorsque le responsable de l’éducation est lui-même solitaire ou qu’il ne trouve pas le temps de s’occuper de l’enfant. Dans ces conditions, les facultés de prise de contact chez l’enfant ne s’épanouissent pas. Bien souvent, des événements intimes de la vie journalière et familiale pourraient servir de point de départ pour l’épanouissement de ces facultés. Dans ce sens je considère le moment du repas familial comme très important. Il faut utiliser ces heures communes pour renforcer le contact avec l’enfant. On n’y parvient pas en faisant la moue, en plaçant le martinet a côte de soi, en critiquant l’enfant. Là où c’est possible, je conseille de commencer la journée par un petit déjeuner en commun. Il faut éviter que les membres de la famille le prennent à des moments différents et que l’un soit encore au lit alors que l’autre est déjà prêt pour partir à l’école. D’autres fautes doivent être évitées. Il ne faut pas gâcher aux enfants le plaisir du repas collectif en parlant de problèmes qui ne les intéressent pas, l’enfant ayant alors hâte de quitter la table. Il faut également s’abstenir de lire le journal, donnant ainsi a l’enfant l’impression que sa présence est inutile et gênante. Il reste nécessaire, bien entendu, de cultiver ce contact avec les enfants également en dehors des repas, jusqu’à ce qu’ils apprennent à se lier à d’autres. Voici pourquoi il me semble extrêmement important, dès l’âge de trois ans, d’incorporer tout enfant à une collectivité.

Parfois la mère établit un contact si étroit entre elle-même et l’enfant que ce dernier n’arrive plus à se lier à d’autres. C’est la une grosse erreur, une relation mère-enfant s’établissant qui exclut toute autre intervention. Il s’agit dans ce cas d’enfants gâtés. Du fait de sa supériorité la mère constitue une aide considérable pour l’enfant, constamment sollicitée par lui, toujours prête à le secourir, à le stimuler. Elle est à sa disposition, le préserve de tous les dangers, le surveille anxieusement et ne permet pas à l’enfant d’épanouir ses propres possibilités et de développer ses propres dynamismes. La mère faisant tout pour l’enfant, ce dernier ne prend aucune initiative. Nous retrouvons dans cette seconde catégorie d’enfants les mêmes difficultés que celles citées dans la première. Ils se trouvent éliminés de toute collectivité. Ils n’ont réalisé que la mère, qui a empêché chez eux toute expérience concernant les autres êtres humains. Il arrive que le père, remarquant cette fausse évolution, tente d’y remédier en proposant une éducation plus sévère. Que se passe-t-il alors ? L’enfant renforce son contact avec la mère et exclut le père, ne voulant plus le connaître. Il est donc nécessaire que père et mère se mettent d’accord sur un plan d’éducation qui rapproche l’enfant du père. Il est relativement facile pour ce dernier de gagner l’enfant, mais il faut savoir que de ce fait tous les problèmes ne sont pas résolus. Il est nécessaire, que l’enfant approche d’autres êtres humains.

L’enfant anxieux appartient à ce même groupe de sujets gâtés, l’anxiété n’étant rien d’autre qu’un appel au secours. À chaque pas, nous retrouvons ce besoin d’aide chez ces enfants. Ce besoin a tellement pénétré la personnalité de l’enfant dans tout son comportement physique qu’il ne peut rester debout et s’appuie constamment contre quelque chose (un mur, un meuble). Si la mère est présente, il s’appuie contre la mère, hurlant lorsqu’elle le quitte. À la longue, cela devient une lourde charge pour elle. Ainsi se venge cette erreur éducative sur la personne même de celle qui l’a commise. L’enfant a acquis des formes vitales inhabituelles et rien ne sert de lui faire des remontrances, pas plus que de le gronder dans le cas où l’enfant, devenant turbulent, ne s’endort pas, gêne le repos nocturne, dans l’unique but de se lier à la mère. Pendant le sommeil le sentiment d’isolement peut être si fort que les enfants commencent à crier la nuit, représentant ainsi une des formes de « l’enfant nerveux ». On a alors recours au médecin. Des mécanismes semblables jouent chez les énurétiques. C’est comme si l’enfant s’exprimait par des possibilités somatiques et voulait dire : « Il ne faut pas me laisser seul, il faut me surveiller, me couver ». Chez ces enfants les punitions restent sans résultat. Les sévices qu’on leur fait subir bien souvent n’aboutissent a rien. On trouve parfois dans l’entourage de ces enfants des adultes qui, oubliant toute notion de civilisation, les martyrisent de façon atroce. Mais il faudrait s’y prendre de manière toute différente et plus humaine. On ne change pas la personnalité de l’enfant en le punissant. Nous devons comprendre que le sentiment d’insécurité est si fort chez lui que, même la nuit, il fait appel à sa mère. Il en est de même des enfants qui présentent des difficultés au moment du coucher. Il faut ranger leur couverture, laisser la lampe allumée et ne pas fermer la porte. Ces enfants, bien entendu, sont mal préparés pour l’école et il ne faut pas nous étonner s’ils s’y défendent mal. Lorsque, avec beaucoup de peine, on y amène ces enfants et que, tremblants, hurlant, pleurant, ils y rencontrent un maître aimable, beaucoup plus aimable qu’ils ne l’auraient pensé, que ce maître prend la peine de s’occuper d’eux, alors tout peut encore s’arranger ; sinon le cas s’aggrave. Ce type d’élève arrive en retard, ne réussit pas ses devoirs, perd ses livres, ses objets scolaires et se montre tout a fait indifférent. En l’examinant on constate qu’il ne peut se concentrer. Sa mémoire semble affectée, mais en réalité elle est fixée sur d’autres préoccupations, sa faculté de concentration attirée par d’autres points. Il ne se voit pas en bon rapport avec ses camarades, ne trouvant le contact avec autrui qu’à condition d’être accueilli avec beaucoup de chaleur.

On peut rencontrer des cas où l’enfant, auparavant affectueux, se transforme en un être tout à fait différent. Il faut savoir que les désirs de ces enfants gâtés augmentent progressivement. Les demandes qu’ils adressent à leur mère deviennent finalement irréalisables et pourtant ils exigent qu’elles soient réalisées. Tôt ou tard arrive le moment où ils commencent à tyranniser leur mère, criant et trépignant. Mais en réalité le prélude à pareil comportement remonte bien plus loin. Bien souvent, la mère nous dit : « Cet enfant était très affectueux, comment a-t-il pu changer à ce point ? » A-t-il vraiment change de personnalité ? Pas du tout. Si on lui faisait ses quatre volontés, il se montrerait affectueux. Mais à présent ce n’est plus possible. Ces enfants ont besoin, à l’école, d’un temps de ménagement pendant lequel ils peuvent se développer et apprendre à tenir le pas avec les autres élèves. Or, actuellement, on ne se préoccupe pas assez de ces notions.

Je suis convaincu que tous ceux qui examinent ces problèmes suivant notre point de vue adopteront notre conclusion : il faut éduquer les enfants lentement, avec patience, ne jamais perdre de vue le point sensible de ces enfants et essayer de les rendre indépendants. Ces enfants se montrent désordonnés, exigeant ainsi que quelqu’un range leurs affaires. Et lorsqu’on me parle d’un enfant menteur, j’imagine dans son entourage une personnalité dominatrice à laquelle il tente d’échapper par le mensonge. Le mensonge traduit le mécanisme de fuite.

Il faut encore mentionner un autre groupe d’enfants, ceux qui naissent avec des organes en état d’infériorité physique. Ils doivent affronter les mêmes difficultés que les autres enfants, normaux eux. Tous les devoirs leur paraissent pesants. Certains ne voient ou n’entendent pas bien et toutes leurs facultés psychiques sont affectées par ces infériorités. D’autres présentent des troubles digestifs, des coliques, ils souffrent jour et nuit et leur sommeil est troublé ; leur développement et leur alimentation s’avèrent difficiles. Parfois leur appareil respiratoire est fragile et ils présentent constamment un sentiment de faiblesse. Ce sentiment prend parfois des proportions extraordinaires. Ils ont, bien entendu, une tendance à surmonter ce sentiment de faiblesse. Nous trouvons souvent des peintres qui présentent une infériorité de l’appareil visuel, des musiciens dont l’ouïe est affectée et cela depuis leur naissance. Beethoven, Bruckner sont les plus illustres exemples qui confirment cette hypothèse. Mais ils ont surmonté leurs difficultés, sans perdre courage, et ont constamment tente de triompher de leur infériorité. Dans cette lutte avec les difficultés, ils ont puisé de nouvelles forces. Parmi les peintres de grande valeur on trouve des daltoniens partiels ou complets. En observant leur peinture on voit à quel point ils étaient sensibles aux nuances, tout cela parce qu’ils n’ont pas perdu courage et qu’ils ont persisté dans leur entraînement.

Les infériorités de certains enfants peuvent s’avérer comme étant utiles, à condition qu’on ne sape pas le courage du sujet. Mais lorsque nous sapons son courage, le sort le plus cruel peut le frapper. Et cela est vrai non seulement pour l’enfant, mais aussi pour l’adulte, voire pour des groupes et peuples entiers.

Nous demandons aux éducateurs et aux parents qu’ils dirigent les tendances de l’enfant dans le sens d’une activité socialement utile, et qu’ils ne découragent pas l’enfant. Ces deux exigences nous semblent primordiales.

Notre monde n’est vivable que pour des sujets courageux, confiants en eux-mêmes. N’y trouvera sa part que celui qui se sent lié aux autres sans craindre les difficultés qu’il doit affronter pour les surmonter, si complexes qu’elles puissent se présenter. De ces rapports entre l’homme et l’univers, son semblable et son partenaire sexuel, à l’âge adulte, se déduisent des règles de vie, valables pour notre activité, pour l’organisation de notre existence et pour notre développement. Il nous faut reconnaître les principes qui tiennent compte de ces connexions, principes capables de faire d’un être humain un véritable habitant de ce monde, un homme sociable au sein d’une collectivité, lui permettant ainsi une sage compréhension de ses problèmes vitaux en vue de leur solution.