Chapitre VII. Psychothérapie de la névralgie du trijumeau

Parmi les manifestations nerveuses, qui grèvent la vie et qui dispensent le sujet d'un rendement par exclusion de toute exigence sociale, les symptômes algiques prennent une place importante. Leur intensité, souvent aussi leur localisation et leur évaluation par le malade se trouvent en rapport avec le but final caché du sujet. Des états d'infériorité organique segmentaires (scoliose, anomalies de l'œil, hypersensibilité de la peau, pieds plats, etc.) et des arrangements en faveur de certains symptômes morbides, comme l'aérophagie, peuvent être constatés et ils dévoilent l'effet électif de la névrose et de ses états affectifs.

La méthode de travail de la psychologie individuelle comparée, plus qu'aucune autre peut-être, possède des caractéristiques de nature bien définie ; il est essentiel d'en limiter soigneusement le champ d'action. Il faut tout d'abord comprendre qu'elle n'a de valeur que pour les troubles d'origine psychique. L'utilisation psychique possible des éléments dont on dispose ne doit pas se trouver gênée par un dérangement intellectuel, tel que l'imbécillité, la débilité, des déficiences mentales ou le délire. Comment et jusqu'à quel point une psychose est susceptible d'être traitée reste une question en suspens ; mais elle est certainement accessible à l'analyse et elle indique dans sa structure les mêmes grandes lignes que les névroses ; son analyse peut rendre d'énormes services dans l'étude des attitudes psychiques anormales. J'ai pu constater, d'après ma propre expérience, que des cas de psychose pas encore compliqués de détérioration intellectuelle, sont susceptibles, grâce à une application intensive de notre méthode d'être améliorés, voire guéris.

Si le champ d'action de la méthode de psychologie individuelle comparée doit être ainsi pleinement utilisé, il est de première importance de savoir reconnaître une maladie de nature psychogène.

La conviction scientifique de l'origine essentiellement psychique de psycho-névroses typiques, neurasthénie,hystérie et névroses obsessionnelles, est si fermement établie que seulement de très rares auteurs formulent, avec hésitation, des critiques à cet égard. La plus importante parmi ces critiques met l'accent sur un «  facteur constitutionnel » et groupe toutes les manifestations sous le terme de dégénérescence héréditaire, y englobant des phénomènes aussi bien fonctionnels que psychiques, sans prendre en considération le passage d'une infériorité organique vers le développement d'une psycho-névrose. Que cette évolution n'ait pas toujours lieu et que d'autre part elle puisse mener au génie, au crime, au suicide, à une psychose, tout cela je l'ai démontré, il y a déjà longtemps 21. Dans le présent travail ainsi que dans d'autres, je suis arrivé à la conclusion que des infériorités héréditaires de glande ou d'organe peuvent constituer une prédisposition névrotique pour peu qu'elles soient ressenties psychiquement, en d'autres termes, pour peu qu'elles provoquent, chez un enfant présentant un quelconque stigmate héréditaire, un sentiment d'infériorité par rapport à son entourage. Le facteur décisif dans un cas de ce genre est habituellement la situation dans laquelle l'enfant estime se trouver ainsi que son appréciation personnelle de cette «  position prise », avec ses inévitables erreurs d'enfant. D'après une investigation plus poussée, les névroses apparaissent non pas tant comme étant des maladies d'une dispo­sition, que comme une prise de position. Dans cet ordre d'idées les signes extérieurs de dégénérescence ayant donné lieu à quelque déformation ou laideur, ou s'ils se présentent objectivement comme les indices visibles d'une infériorité d'organe plus profonde et s'ajoutent à elle, peuvent, leurs symptô­mes objectifs mis à part, évoquer dans le psychisme de l'enfant un sentiment d'infériorité et d'incertitude. Il en est ainsi des déformations des oreilles associées à des anomalies héréditaires de l'audition, du daltonisme, de l'astigmatisme ou d'autres troubles de la réfraction accompagnés de strabisme, etc. De la même façon agiront les infériorités d'organe, particulièrement si elles ne constituent pas une menace vitale et si elles permettent dans la super­structure le développement d'une vie psychique. Le rachitisme peut contrarier le développement statural et ainsi provoquer du nanisme et de la dysplasie ; des déformations rachitiques - pieds plats, jambes arquées, genoux cagneux, scoliose, etc. - peuvent amoindrir aussi bien l'activité physique que la con­fiance en soi de l'enfant. Les insuffisances surrénaliennes, thyroïdiennes, thymiques, hypophysaires, gonadiques, particulièrement les formes héré­ditaires pas très graves dont les symptômes sont plus exposés à la critique de l'entourage qu'à une intervention thérapeutique, prennent une importance énorme pour le développement non seulement organique, mais encore psychi­que, en provoquant et en maintenant un sentiment d'humiliation et d'infério­rité. Une diathèse exsudative, un état thymo-lymphatique, une constitution asthénique, une hydrocéphalie et des formes frustes de débilité, exercent également une influence néfaste sur le psychisme. Les infériorités (ou déficiences) héréditaires des appareils urinaire et digestif provoquent tous deux aussi bien des symptômes objectifs organiques que des sentiments subjectifs d'infériorité qui fréquemment, par suite d'erreurs infantiles, se traduisent, de façon détournée, par de l'énurésie et de l'encoprésie (inconti­nence des matières). Les exigences du corps, la crainte de la punition et de la douleur sont également génératrices de précautions exagérées concernant les actes de manger, de boire, de dormir.

Les considérations et démonstrations de ce genre ayant trait aux reten­tissements subjectifs et objectifs d'une infériorité d'organe, semblent être pour moi d'une grande portée, car elles mettent en lumière le développement des symptômes névrotiques, particulièrement celui des traits de caractère névrosés, par l'utilisation des infériorités d'organes héréditaires. En même temps elles montrent l'importance secondaire de l'infériorité d'organe de nature constitutionnelle et l'importance primaire des facteurs psychogé­nétiques dans l'étiologie des névroses.

 Il est facile de retrouver la base normale de ces rapports surtendus entre l'organique et le psychique.

Elle prend ses origines dans l'infériorité organique relative de l'enfant, même chez l'enfant bien portant considéré par rapport à l'adulte. Chez ce dernier elle fait également naître un sentiment d'infériorité et d'incertitude, toutefois supportable. Dans les cas où l'infériorité notable des organes est ressentie de façon intense, absolue et durable, surgissent ces insupportables sentiments d'infériorité que j'ai découverts chez tous les névrosés. Un trait caractéristique de notre civilisation fait que l'enfant est à tout moment désireux de jouer un rôle important et qu'il bâtit des rêves sur des succès, dans des domaines précisément, qui, par leur nature même, présentent des difficul­tés pour lui. Le sujet myope désirera tout voir ; celui qui est atteint de troubles auditifs désirera tout entendre ; celui qui est affligé de défauts d'élocution ou de bégaiement désirera parler sans arrêt ; celui qui a hérité de muqueuses épaissies, de déviation de la cloison, ou de végétations adénoïdes, l'empêchant de humer l'air, souhaitera cueillir des sensations olfactives sans trêve. Les individus lents dans leurs mouvements, obèses, ambitionnent toute leur vie d'arriver les premiers en place, tendance dynamique que nous retrouvons chez les cadets et les benjamins. L'enfant qui n'est pas particulièrement agile aura continuellement peur d'être en retard, sera toujours, pour, toutes sortes de raisons, incité à se hâter ou à courir, de sorte que toute sa vie il semblera comme contraint d'être en compétition. Le désir de voler se retrouve très souvent chez des enfants qui ont déjà éprouvé de la difficulté à sauter. Cette opposition manifeste entre des restrictions organiquement imposées et des efforts de compensation psychiques, désirs, chimères et rêves, constitue une donnée si bien déterminée qu'une loi psychologique fondamentale pourrait en être déduite : la conversion artificielle d'une infériorité d'organe en une compensation et même hypercompensation psychique, efforts de compen­sation imposés par un sentiment d'infériorité. Il faut toutefois se souvenir qu'il ne s'agit pas dans ces cas d'une loi de la nature, d'un déterminisme rigide, mais d'une séduction par l'esprit humain.

La conduite extérieure et le comportement psychologique intérieur d'un enfant à disposition névrotique donnent, par conséquent, des indications sur ce virage de l'évolution, à une période très précoce de l'enfance. Le comporte­ment de l'enfant, avec d'ailleurs ses différences plus ou moins grandes dans chaque cas, peut être mieux compris si l'on admet qu'il désire être «  à la hauteur » dans toutes les circonstances de la vie. L'ambition, la vanité, le désir de tout savoir, de discuter de tout, d'être remarqué pour sa force corporelle, pour sa beauté, pour son élégance vestimentaire, d'être le principal membre de la famille, de l'école, de concentrer toute l'attention sur soi, que ce soit par de bonnes ou de mauvaises actions, tout cela caractérise les phases initiales d'un développement anormal. Les sentiments d'infériorité et d'insécurité percent aisément, en s'extériorisant par la peur et la timidité, l'un et l'autre de ces traits devant être considérés Comme étant de caractère névrotique. Dans cette fixation des traits névrotiques, l'enfant est guidé par une tendance, en rapport étroit avec l'ambition, et qui pourrait s'exprimer ainsi : on ne doit pas me laisser seul, quelqu'un (le père ou la mère) doit m'aider, on doit être bienveillant avec moi, me traiter tendrement (nous devons ajouter : car je suis faible, inférieur). Toutes ces conversations intérieures deviennent les principes directeurs des remous psychiques. En principe, une hypersensibilité irritable, de la méfiance, et une disposition à toujours se plaindre sont présentes pour empêcher les humiliations et les manques d'égards de trouver un terrain où se développer. Le cas contraire peut s'observer et l'enfant peut développer une subtilité d'esprit étonnante, devancer les sentiments, prévoyant toutes les situations amenant à une humiliation, de manière à être protégé contre elle, soit de façon active, sous forme de précautions bien déterminées, de présence ou d'agilité d'esprit, soit en éveillant la pitié et la sympathie dans le cœur d'individus plus forts que lui, grâce à la description exagérée de ses souf­frances. L'enfant peut avoir recours à une maladie réelle ou simulée, à des malaises, à des idées de mort, allant jusqu'à l'impulsion au suicide, avec l'intention toujours présente et bien établie de susciter la pitié ou bien de prendre une revanche pour quelque humiliation.

Les manifestations des sentiments de haine et de vengeance, des colères noires et des désirs sadiques, un penchant marqué à se livrer à des actes défendus, un sabotage continuel des plans d'éducation dû à l'indolence, à la paresse et au refus, montrent l'enfant prédisposé à la névrose, dans sa révolte contre une oppression imaginaire ou réelle. De tels enfants font beaucoup de manières pour manger, se laver, s'habiller, se brosser les dents, aller dormir ou étudier. Ils s'irritent de tout rappel à l'ordre pour déféquer ou uriner. Ou bien ils simulent certains accidents, des vomissements par exemple, si on veut les contraindre à manger, ou si on les presse pour aller à l'école ; ils se souillent par les selles ou les urines, présentent de l'incontinence d'urine, pour qu'on soit toujours autour d'eux, à veiller qu'ils ne restent pas seuls et qu'ils ne dorment pas seuls. Ils interrompent leur sommeil afin d'obtenir des manifestations de sympathie, ou d'être pris dans le lit de leurs parents, bref, ils font tout pour qu'on se croît obligé de s'occuper d'eux, recherchant tantôt un sentiment de pitié prodigué par leur entourage, tantôt agissant dans un esprit d'opposition.

Ces faits, en règle, ressortent clairement et sont en pleine conformité les uns avec les autres, qu'ils soient fournis par la vie même et par les traits de caractère d'un enfant prédisposé à la névrose, par les antécédents d'un névrosé ou par la mise au clair des mécanismes sous-tendant ses symptômes. Nous avons quelquefois, apparemment affaire à des enfants modèles qui font preuve d'une obéissance étonnante. De temps à autre cependant ils ne se trahissent que trop par quelque éclat de colère incompréhensible ; ou bien on est conduit sur la bonne voie par leur sensiblerie exagérée, un état de continuelles contrariétés, des larmes abondantes, des douleurs et des maux divers, sans fondement (maux de tête, d'estomac, douleurs dans les jambes, migraines, excessifs sujets de plaintes à propos du froid et de la chaleur, lassitude). Il est dès lors facile pour nous de comprendre à quel point cette obéissance, cette modestie, cette soumission toujours tacitement acceptées ne sont que les moyens adoptés pour obtenir reconnaissance et récompense, pour s'attirer des démonstrations d'amitié, exactement comme j'ai eu l'occasion de le démontrer chez le névrose dans les dynamismes du masochisme.

Nous devons maintenant mentionner un certain nombre de manifestations que l'on trouve chez l'enfant prédisposé à la névrose, et qui sont étroitement liées à ce que nous avons précédemment décrit. Elles révèlent toutes le désir d'importuner les parents ou les éducateurs par un attachement obstiné à des activités inutiles et désordonnées, dans le dessein d'attirer l'attention sur eux-mêmes, cette attention dût-elle prendre la forme de la colère. À de telles tendances peuvent être rattachées certaines autres de caractère ludique, comme de prétendre être sourd, aveugle, muet, boiteux, gauche, oublieux ou insensé, bègue, grimaçant, trébuchant, gâteux. Les enfants normaux possèdent les mêmes tendances. Mais il faut être la proie d'une ambition maladive, d'un esprit défiant, d'un besoin morbide de reconnaissance, pour adhérer un certain temps à ces prétendus jeux ou à ces sottises et pour les exploiter réellement en faveur de la disposition névrotique. De tels enfants, soit par intention mali­cieuse, soit par intention de nuire - mais fréquemment, je dois l'admettre, pour échapper à une oppression tyrannique -, peuvent s'attacher pendant longtemps à la pratique de manifestations maladives ou de mauvaises habitudes - acquises à la suite d'une expérience personnelle ou de l'observation -, mani­festations telles que ronger ses ongles, se curer le nez, sucer son pouce, se tripoter les organes génitaux, l'anus, etc. ; même la timidité et la crainte peuvent être fixées à dessein et être utilisées dans un but défini, afin de ne pas être laissé seul, ou d'être servi par les autres. Dans tous ces exemples une utilisation compensatrice d'une certaine infériorité d'organe spécifique joue un rôle (consulter mon livre sur la compensation psychique de l'état d'infériorité des organes).

A partir de ces singularités d'enfants, prédisposés à la névrose, on est conduit par transitions aux symptômes de l'hystérie, de l'obsession, de la phobie, de la sinistrose, de l'hystérotraumatisme, de la neurasthénie, du tic convulsif, de la névrose d'angoisse et à ces névroses fonctionnelles appa­remment monosymptomatiques (bégaiement, constipation, impuissance psychique, etc.), que toutes je considère, en me basant sur mon expérience, comme des psycho-névroses caractérisées. Ces manifestations, pendant l'enfance, mises sans pleine prise de conscience de leur nature sur le compte d'une certaine attitude réflexe, et dont le but est d'atteindre une ligne de moindre résistance pour un instinct agressif bien équipé, deviennent directrices dans la superstructure psychique, se manifestant par les symptômes névrotiques. La question de la suggestibilité exagérée (Charcot, Struempell), de l'état hypnoïde (Breuer), du caractère hallucinatoire du tempérament névrotique (Adler), se pose dans ces cas, de la faculté d'identification aussi, mais elle ne sera pas discutée ici. Il est certain, cependant, que tout accès, tout symptôme persistant et tout caractère névrotique permanent, élaborés uniformément sous l'influence d'une attitude infantile, ont fait leur apparition grâce à des fantasmes infantiles exagérés, à des erreurs et à de fausses évaluations enfantines.

Les fantasmes d'enfant n'ont pas une valeur purement platonique. Ils sont l'expression d'un stimulus psychique qui dicte entièrement l'attitude de l'enfant et, partant, ses actes. Cette impulsion présente des degrés différents d'inten­sité, et augmente considérablement chez les enfants prédisposés à la névrose, par une compensation de leur sentiment marqué d'infériorité. L'enquête doit d'abord aboutir à extérioriser le souvenir d'événements (expériences enfan­tines, rêves), en face desquels l'enfant a adopté une attitude définie. J'ai déjà souligné, en discutant de l'  «  instinct d'agression », que l'importance de l'expérience infantile repose dans le fait qu'elle extériorise l'instinct de puis­sance et ses limites (désir et désir réfréné). Le heurt avec le monde extérieur à la suite d'expériences pénibles, ou de désirs axés sur des valeurs subjectives que la civilisation réprouve, se manifeste avec certitude au niveau de l'organe en état d'infériorité et conditionne la déviation de l'instinct. L'amplification de l'instinct chez l'enfant ainsi prédisposé ressort de façon dialectique à partir du sentiment d'infériorité, se manifestant nettement par la tendance à surmonter des difficultés, a enregistrer sans cesse des succès dans ses fantasmes et ses rêves et l'identification avec un rôle héroïque traduit la tentative de compensation.

Dans cette couche profondément cachée de la névrose, l'analyse découvre aussi les désirs et les impulsions sexuelles qui, dans de rares cas, sont de nature incestueuse. On trouve aussi des manifestations d'activité sexuelle (tentatives et actes) envers des individus complètement étrangers à la famille. Ces faits, complètement ignorés en psychologie enfantine avant les étonnantes analyses de Freud, détruisent évidemment et définitivement la notion soutenue auparavant de l'innocence et de la pureté de l'enfant. On apprendra pourtant à mieux comprendre ces faits en se rappelant quelle énorme expansion l'instinct peut acquérir, et quel balancier compensateur possède l'enfant prédisposé à la névrose de par son sentiment d'infériorité. Les activités instinctives peuvent se manifester en poussant des racines ailleurs que dans une direction sexuelle. C'est ainsi qu'on rencontre des instincts démesurés de se gorger de tout, de tout savoir ; des instincts à tendance sadique ou criminelle, des instincts orduriers, de domination aussi ; des instincts de défi, de rage, des tendances à lire assidûment et des tentatives extraordinaires en vue de se distinguer d'une façon ou d'une autre. Toutes ces tendances ne deviennent vraiment claires que si nous réussissons à ramener à la surface le désir précocement éveillé de domination, avec ses manifestations variées et indomptables de la révolte enfantine.

«  Je veux être un homme », telle est la signification de ce désir de puis­sance. Garçons et filles en sont imprégnés à un degré extraordinaire, si bien que nous nous trouvons, dès le début, conduits à admettre que cette attitude tient le premier rang pour contre-balancer la sensation déplaisante de ne pas être un homme parfait.

La psycho-névrose se trouve, sous la contrainte de ce dynamisme que j'ai décrit auparavant comme hermaphrodisme et protestation virile qui en dérive. La fixation du sentiment d'infériorité, Chez les enfants prédisposés à la névrose, conduit à une stimulation compensatrice de l'activité instinctive, représentant le début de ce développement particulier de l'esprit et aboutissant finalement à l'exagération de la protestation virile. Ces processus psychiques deviennent la cause de l'attitude anormale du névrosé vis-à-vis du monde environnant, et le marquent à un très haut degré de traits particuliers, déjà mentionnés, traits qui ne peuvent être attribués ni à des instincts sexuels ni à des instincts égocentriques. Ils apparaissent chez le névrosé sous forme d'idées de grandeur, qui fréquemment modifient l'instinct sexuel et lui font obstacle, et, parfois même, s'opposent à l'instinct de préservation lui-même.

D'autres traits accompagnent le heurt d'une expansion exagérée de l'instinct avec la non-satisfaction des tendances culturelles dues à l'éducation : sentiments de culpabilité, poltronnerie, irrésolution, hésitation, peur d'échecs et de punitions. Je les ai décrits en détail dans mon travail sur la «  prédisposi­tion névrotique ». Très fréquemment on observe des impulsions masochistes, un consentement exagéré à obéir ou à se soumettre, des auto-punitions. De ces traits de caractère nous pouvons conclure non seulement à la nature du mécanisme psychique mais aussi aux antécédents du cas observé. Le plus fort obstacle s'opposant à l'extension de l'instinct est la rencontre avec les exi­gences du sentiment de communauté. Cet événement constitue une sorte de rappel, intervenant de tout son poids sur les instincts organiques, en leur opposant toutes sortes d'obstacles. Le névrosé se croit alors criminel, il devient extrêmement consciencieux et juste ; son attitude est toutefois déter­minée par la croyance qu'il est en réalité malfaisant, dominé par un désir sexuel indomptable, jouisseur, capable de n'importe quel crime, de n'importe quelle licence. Il est forcé, par conséquent, de prendre d'infinies précautions. Par cet effort a sens unique pour la conquête d'une puissance personnelle, il devient en fait un ennemi de la société.

Par l'arrangement nettement exagéré de cette fiction, le névrosé sert son principal but, se mettre à l'abri d'un échec. Ce souci de sécurité aide à édifier un troisième groupe de traits de caractère, tous ajustés à ce principe directeur : «  précaution ». La méfiance et le doute sont les plus marquantes de ces mesurer, de précaution. Tout aussi fréquemment, cependant, on rencontrera des tendances exagérées concernant la propreté, l'ordre, l'économie, véritable épluchage continuel des gens et des choses. La conséquence en est que les efforts du névrosé n'aboutissent généralement à rien.

Tous ces traits gênent l'esprit d'initiative, s'opposent au développement des responsabilités sociales, et sont en rapport étroit avec cette indécision causée par un sentiment de culpabilité. Chaque chose est examinée au préalable, toutes les conséquences sont prises en considération, le névrosé se trouvant en continuel état de tension, dans l'attente des contingences possibles ; son repos est troublé par des suppositions et des anticipations sur ce qui peut ou doit arriver. Un mécanisme de défense outré pénètre dans toutes ses pensées et dans tous ses actes et apparaît infailliblement dans ses fantasmes et dans ses rêves. Il est fréquemment amené à fortifier sa position de défense soit par quelque souvenir, soit par une façon inconsciente d'arranger ses échecs, ses oublis, par sa fatigue, sa paresse et ses différentes sensations pénibles. Dans ce mécanisme de défense les angoisses névrotiques jouent un rôle terriblement important en s'exprimant de diverses façons : phobies, rêves anxieux, hystérie et neurasthénie, en s'opposant sous forme d'obstacle, directement ou indirec­tement («  en exemple »), à toute agression. L'entraînement à créer toutes ces tendances orientées vers la sécurité, conduit parfois à une intensification sensible de la faculté intuitive et à une acuité intellectuelle spécifique. Il amène pour le moins une apparence d'intensification de certaines facultés. La prétention de certains névrosés concernant la possession de facultés télépa­thiques, de prédestination, ou d'un pouvoir de suggestion est basée sur cet entraînement. Ces traits se fondent alors avec ceux du premier groupe à savoir les idées de grandeur. Nous devons, par contre, considérer les idées de gran­deur comme une compensation et une défense contre le sentiment d'infériorité. Je connais encore d'autres stratagèmes de sécurité, parmi lesquels je citerai : la masturbation, servant de prétexte de protection contre le rapport sexuel, et ses conséquences, l'impuissance, l'éjaculation précoce, la frigidité sexuelle et le vaginisme. Ces troubles se rencontrent toujours parmi les individus qui, du fait de leurs tendances dominatrices, se montrent incapables de dévouement pour les autres ou pour la communauté. De la même façon le névrosé attribue de la valeur à ses défauts d'enfant, à des troubles fonctionnels ou à des souffrances de son enfance. Il s'y attache, pour peu qu'ils s'avèrent propres à le raffermir dans ses doutes, ou à le maintenir en marge de toute participation à la vie commune. Le déroulement  de ces faits est souvent déclenché par des questions de mariage ou d'adoption d'une profession. À ces occasions, du fait d'une insuffisante faculté de coopération, la tendance à la recherche d'une sécurité s'exprime sur un mode morbide, les signes avertisseurs en étant souvent si bien dissimulés qu'ils paraissent dépourvus de toute signification ou de tout rapport. Le névrosé, cependant, agit toujours avec logique. Il com­mence par éviter la société, s'impose toutes sortes de contraintes, contrarie lui-même ses études et son travail (pour un mal de tête, par exemple), couvre l'avenir des plus sombres couleurs et commence à dresser des barricades autour de lui. À chaque moment, il est conseillé en secret par une voix qui lui murmure : «  comment un homme possédant de tels défauts, atteint de telles déficiences, avec aussi peu de chances d'avenir, ose-t-il envisager un acte aussi important ! » Ce que, faute d'une meilleure appellation, nous appelons neurasthénie, est plein de tels arrangements et de telles tendances, ayant la sécurité pour point de mire ; ils ne sont absents d'aucune névrose, et nous montrent un malade sur sa ligne de repli.

Un quatrième groupe est constitué par des indices indirects trahissant une attitude névrotique, par la façon dont les actes, caprices, rêves, détails subsidiaires habillés de langage sexuel, expriment le désir d'être un homme, comme dans le groupe 1. Dans un travail sur la «  Disposition névrotique » et «  Hermaphrodisme psychique » j'ai traité ces faits en détail. Il appartient en propre à la névrose d'avoir pris ses origines dans une situation d'insécurité, et de rechercher à tout prix la sécurité. L'analyse montre que l'incertitude existe dans les jugements portés par un enfant prédisposé à la névrose, sur son rôle sexuel. Beaucoup de mes malades masculins eurent pendant l'enfance, et souvent jusqu'à la puberté, des traits féminins ou des signes féminins secon­daires, auxquels ils attribuaient leur sentiment d'infériorité ; ou bien ils avaient des anomalies des organes sexuels externes, cryptorchidie, phimosis, adhé­rences préputiales, hypoplasies et autres anomalies de développement, pouvant leur servir de prétexte, chaque fois qu'ils avaient besoin d'excuse. Les photographies et les dessins représentant un de mes malades dans son enfance m'ont appris que le port d'un habit de fille pendant de longues années, avec dentelles, colliers, boucles et longs cheveux, évoquaient ce même sentiment d'incertitude et de doute chez un garçon. Dans le même sens agissent les menaces de circoncision, castration, chute ou pourriture du pénis, dont les parents se servent auprès des enfants chez lesquels ils ont découvert une tendance à la masturbation. Car, chez l'enfant, la tendance la plus forte est et reste toujours : devenir grand pour être un homme, vif désir qui peut être symbolisé par les organes sexuels mâles de l'adulte. Le même ardent désir se manifeste chez des filles où un sentiment d'infériorité engendré par leur situation comparée à celle des garçons conduit régulièrement à une attitude compensatrice masculine. Ainsi, peu à peu, le monde entier des idées, voire toutes les relations sociales chez l'enfant prédisposé à la névrose, se réduisent à deux groupes, le groupe masculin et le groupe féminin. Le désir de jouer un rôle d'homme, un rôle héroïque, se présente à tout moment même si, comme dans le cas des filles, il prend les formes les plus singulières. Tous les aspects d'activité et d'agression, de puissance, richesse triomphe, sadisme, désobéis­sance, crime, sont faussement considérés comme masculins, exacte­ment comme dans le monde d'idées des adultes - alors que sont reconnues comme féminines la souffrance, l'attente, la résignation, la faiblesse et toutes les tendances au masochisme.

Il ne faut pourtant pas considérer ces traits, dans la mesure où ils appa­raissent chez le névrosé, en tant que but final, mais leur existence sert - en tant que pseudo-masochisme  - au frayage d'un chemin vers le succès viril, au besoin de valorisation étudié dans le groupe 1. Les traits de caractère qu'on retrouve dans ce groupe sont, en dehors de la protestation virile, une exagéra­tion forcée des désirs et préoccupations sexuelles, des tendances exhibition­nistes et sadiques, une précocité sexuelle avec masturbation, nymphomanie, un esprit aventurier, de grands besoins sexuels, du narcissisme, de la coquetterie.

Des fantasmes féminins - à thème de grossesse, accouchement des ten­dances masochistes et des sentiments d'infériorité servent à renforcer la protestation virile, ou encore à se préserver de ses conséquences, d'après le proverbe : Ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse 22.

La notion de contrainte prend des proportions inhabituelles, et même sa moindre apparence sera virilement combattue. De ce fait les rapports normaux de l'amour et du mariage seront ressentis - comme toute autre intégration sociale - comme étant de nature non masculine, c'est-à-dire féminine et donc réprouvable.

Nous trouvons ainsi, chez le névrosé, en nombre incalculable, des traits de caractère enchevêtrés, qui s'accordent ou se contrarient les uns les autres suivant un plan défini, et qui permettent de conclure sur la nature de l'attitude anormale. Tous, en dernière analyse, doivent être attribués à des exagérations, à des outrances et à de fausses évaluations des traits masculins et féminins. Si quelque critique peut être adressée à cet exposé, elle porte sur son ordonnance qui est trop schématique et ne peut tout exprimer des connexions abondantes concernant les traits particuliers, mais au mieux n'en donne qu'un aperçu, lequel cependant résume ce qui peut être recueilli de plus significatif d'une étude du caractère névrosé. Je suis convaincu, étant donné ces faits, qu'il est vraiment indiqué, légitime et valable, de tenter la preuve d'une nature psycho­gène de la maladie. Si à présent je me tourne vers le problème en discussion, à savoir l'origine psychogène de la névralgie du trijumeau, je peux, en me basant sur l'information obtenue à partir d'autres maladies de nature semb­lable, répondre par l'affirmative. La structure psychique de la névralgie du trijumeau, ses dynamismes psychiques, sont tellement identiques dans mes cas, révèlent des traits si évidents de nature psychogène, que toute critique se trouve complètement désarmée. De grande importance aussi pour notre problème est la constatation que la névralgie du trijumeau suit les grandes lignes de la névrose que nous venons d'esquisser et que chaque accès en lui-même représente un équivalent de quelque événement psychique. Nous pou­vons maintenant tenter d'expliquer ce qui relie la psychonévrose et le caractère névrotique à cette maladie en général et à ses accès en particulier.

Le malade O. St., fonctionnaire, âgé de vingt-six ans, vint me consulter en m'informant qu'une opération lui avait été conseillée pour la névralgie du trijumeau dont il souffrait. Sa maladie datait d'un an et demi, avait débuté une nuit, affectant le côté droit de la face, et, depuis, récidivait chaque jour sous forme d'accès aigus. Depuis un an, il a été obligé de se faire des injections de morphine tous les trois ou quatre jours, en cas de douleurs particulièrement intenses, injections qui l'ont toujours soulagé. Il a essayé nombre de traite­ments, médicamenteux à base d'aconit, électriques et thermaux, le tout sans succès. Il a subi aussi deux alcoolisations qui n'ont servi qu'à augmenter les douleurs. Un séjour prolongé dans le midi a amené un peu de soulagement, quoique là aussi les accès aient été journaliers. Il était à présent complètement découragé, et, afin de ne pas briser sa carrière, avait résolu de se soumettre à l'opération. Le chirurgien, très consciencieux, n'ayant pas voulu promettre un soulagement certain, le malade avait décidé de me demander conseil.

J'avais, à cette époque, rassemblé un matériel important de cas concernant l'origine psychique d'accès névralgiques et de névralgies du trijumeau, et j'avais aussi été à même d'utiliser de plus anciennes observations. La conclu­sion uniforme à laquelle j'étais arrivé, grâce à l'analyse et à la comparaison d'accès individuels pouvait être formulée ainsi : la névralgie du trijumeau et ses accès apparaissent régulièrement lorsqu'une crise de fureur dans l'incon­scient se trouve liée à un sentiment d'humiliation 23. Ce résultat obtenu il était possible de comprendre l'attitude anormale de malades atteints de névralgie du trijumeau et de reconnaître dans ses manifestations morbides des équivalents de processus affectifs. Cette opinion est corroborée par une constatation obtenue assez rapidement : Le malade s'attend à une humiliation, tendant le dos, pour ainsi dire, dans son attente, ce concept d'humiliation s'étant chez lui démesurément développé. D'une façon générale dans les névroses - plus ou moins suivant les cas - le malade recherche réellement de telles dépréciations et les ordonne afin d'en retirer la conclusion qui s'impose, à savoir la nécessité de se protéger lui-même, la conviction qu'il n'est pas apprécié à sa juste valeur, qu'il a toujours été poursuivi par la malchance, etc. Une telle attitude caractérise la névrose en général et pas seulement la névralgie du trijumeau. Une fois analysé et rapporté à un état pathologique de l'enfance, le comporte­ment psychique de l'enfant prédisposé à la névrose est toujours clairement visible. C'est un sentiment d'infériorité compensé par une attitude ambitieuse et dominatrice de protestation masculine. Pour en revenir à notre cas, l'analyse révéla les éléments suivants :

1º Une cryptorchidie. - Il en fit lui-même la découverte, suivie d'un senti­ment d'infériorité et d'incertitude pour savoir si, avec cette imperfection, il pourrait devenir un homme achevé. À cela s'ajoutent des souvenirs remontant à l'âge de six ou huit ans, concernant des entreprises sexuelles sur des filles avec l'intention d'obtenir quelques éclaircissements sur les différences sexuelles ; des souvenirs à forte charge affective de jeux d'enfants dans lesquels il avait été le héros, ou tout au moins un général ou le père de famille, ce qui a pour nous la même signification.

2º Une préférence, apparente ou réelle, témoignée à un frère, de cinq ans son cadet, à qui on permettait de dormir dans la chambre à coucher des parents. S'y ajoutent les souvenirs de ses tentatives pour être admis dans la chambre à coucher de ses parents. Il disposait de nombreux moyens dans l'enfance, pour y parvenir : d'abord la peur, peur de se trouver seul (terreur nocturne), qu'à plusieurs occasions il réussit à exprimer si bien que sa mère le prit dans son lit. Puis vinrent des hallucinations auditives, capables aussi d'évoquer la peur (peur utilisée comme moyen de sécurité), des bruits, attribués à des cambrioleurs, venant toujours de la direction de la chambre de ses parents, de sorte qu'il y allait vérifier. C'est alors qu'il se met à jouer au père, jeu dont l'introduction constituait une protestation masculine manifeste contre l'incertitude de son rôle sexuel 24. Ce comportement infantile, qui repré­sente le type le plus fréquent d'évasion d'un état pathologique de l'enfance, a maintenant une signification nettement définie : - «  je me sens incertain, je suis malchanceux, on n'a pas assez d'estime pour moi (voir la préférence témoignée à mon frère) ; je dois être aidé, je veux être le père, je veux être un homme. » En contraste avec cette évolution, fausse comme nous le voyons, nous pouvons imaginer ce qui suit : «  je ne veux pas devenir une femme ! » La pensée «  je veux devenir un homme », n'est rendue soutenable et ne devient supportable que jointe à la pensée faisant contraste : «  je pourrais aussi devenir une femme » ou «  je ne veux pas devenir une femme » 25.

Un troisième moyen de circonvenir la préférence témoignée au frère, de jouer le rôle du père, afin de devenir son égal et d'apprendre à remplir son rôle sexuel de façon adéquate, se présentait dans la maladie, en particulier la maladie douloureuse. L'analyse mit en lumière, comme c'est très fréquemment le cas, des souvenirs de douleurs réelles, exagérées ou simulées. Il est intéressant, à cette occasion, de connaître leur nature. Ce sont presque toujours des maux de dents. C'est alors, pour la première fois au cours de cette analyse, que nous acquérons l'impression d'être arrivé à une meilleure compréhension du choix de notre malade fixé sur la névralgie du trijumeau. Le malade était un garçon fort et bien portant, qui n'avait probablement pas connu d'autres douleurs que des maux de dents. Nous sommes ainsi amenés a supposer qu'à un certain moment de sa vie, il dut y avoir une phase, durant laquelle il mit en équation les termes suivants : - douleur - sentiment d'infériorité - attention de l'entourage augmentée.

Nous avons ainsi mis à nu les ressorts dynamiques de son état patholo­gique de l'enfance. Le fait d'avoir pu être contraint de jouer un rôle inférieur, pénible et féminin, l'a conduit d'une façon dialectique aux exagérations de sa protestation masculine. Il faut regarder comme telles le défi et l'entêtement, traits d'un caractère dont sa mère se souvient encore en frissonnant. Parmi les nombreuses activités qui permettent à l'enfant de faire montre de son défi, j'ai déjà mentionné celles qui consistent à manger, à se laver, à se brosser les dents et à aller dormir.

Il est par conséquent extrêmement significatif que tous les malades recon­nus par moi comme souffrant de névralgies du trijumeau - et ceci s'accorde avec la description d'autres observations - ont eu la plupart de leurs accès au moment où ils mangeaient, se lavaient, se brossaient les dents ou allaient au lit. Les accès se produisent aussi lors d'un contact avec quelque chose de froid. Mon malade, peu après les premières manifestations de la maladie, s'était retiré à la campagne ou vivait sa mère, satisfaisant ainsi un vif désir remontant à l'enfance. La mère, portant à l'excès sa sollicitude et son amour pour son fils malade, surveillait son régime avec soin et l'approvisionnait toujours d'eau chaude pour sa toilette. Quand il fut obligé pendant son traitement de manger à Vienne il eut de violentes douleurs ; quand il mangeait à la maison il ne s'en produisait aucune. Quand il eut fait assez de progrès dans son traitement pour se rendre à son bureau, il lui fallut  vivre à Vienne. Le premier jour même où il dut se laver à l'eau froide dans sa nouvelle résidence, il fut saisi d'un nouvel accès.

Le déclenchement d'un autre groupe d'accès était lié à son besoin de valo­risation dans la société. De ce fait il pouvait être pris d'accès en relation avec des humiliations réelles, supposées aussi bien que redoutées. Il voulait jouer à tout moment le rôle le plus important, était hors de lui si occasionnellement il n'était pas inclus dans la conversation, ou s'il ne pouvait écouter la conver­sation des autres. Le schéma de l'état pathologique infantile est facile à recon­naître : - le père, la mère et le jeune frère, avec lui-même comme personnage inférieur. Les symptômes tels que la peur de la société, l'agora­phobie, décelés chez d'autres névrosés, dont les stratagèmes de sécurité pour se prémunir contre une défaite prennent la forme de peur, ou, à l'occasion, de vomisse­ments, de migraine, etc., et où la crainte d'une humiliation guide le malade, se manifestent dans notre cas par un accès. Je connais d'autres exemples de névralgies du trijumeau où le malade refuse toute participation à la vie sociale, en donnant ses souffrances comme excuse sans avouer ses réelles difficultés en société. Dans d'autres exemples encore, certains symptômes tels que : migraine, nausées, douleurs disséminées et apparemment rhumatismales 26, rétention d'urine, rougeur et bouffées de chaleur de la face 27, précédèrent une névralgie du trijumeau.

Des considérations d'ordre sexuel jouèrent un rôle important dans cette situation triangulaire (parents, frère, malade), déclenchante des crises. La vie sexuelle était à la fois normale et satisfaisante. Il existait cependant un trait remarquable, typique pour un large groupe de névrosés, à savoir que l'amour chez lui ne devenait intense que lorsque apparaissait un rival, c'est-à-dire lorsque à cet amour venait se rattacher ce trait de caractère masculin qu'est le rapt et la lutte. Ce trait parut au cours de sa vie érotique tout entière, remettant à vif la situation pathologique, triangulaire, de son enfance, montrant ainsi à quel point sa vie érotique avait été empoisonnée par cette politique d'une recherche de prestige. Alors qu'il vivait dans le midi, il rencontra une jeune fille qu'il commença à courtiser jusqu'au jour où il découvrit que sa dot était très maigre. Cette constatation suffit pour le faire se désister ; mais son amour s'enflamma de nouveau quand apparut un autre soupirant. Parallèlement à ce redoublement d'amour, et se réglant sur lui, s'installait un redoublement de l'acuité des douleurs ; par exemple quand il les vit seuls tous les deux, la fille souriant au rival. Durant son traitement il put attribuer quelques-unes de ses crises à cette affaire ; il fut pris de douleurs quand la jeune fille lui raconta par lettre qu'elle s'était bien amusée en compagnie de l'autre soupirant. Plusieurs accès coïncidèrent avec une période durant laquelle les lettres firent défaut et où il commença à se demander pourquoi la jeune fille était restée si longtemps sans lui écrire ; et de supposer qu'elle devait avoir beaucoup de plaisir avec d'autres, etc. Des rêves éveillés et des fantasmes se manifestèrent. Il aurait voulu laisser la jeune fille se marier et par suite l'inciter à l'adultère. Ce trait de caractère a gagné en intensité, peu avant sa maladie, par suite d'une circons­tance insolite. Pendant qu'il était parti pour un court voyage, un de ses collègues avait séduit sa maîtresse. Il projeta toutes sortes de vengeances, meurtre et homicide. À cette période particulièrement chargée d'émotion un autre événement de sa vie se produisit. Il eut des raisons de croire que la femme d'un de ses supérieurs lui faisait des avances. Apparemment le mari le remarqua aussi et commença à lui chercher des ennuis à son bureau. Afin de ne pas compromettre sa carrière il se soumit, bien qu'avec de continuelles révoltes secrètes. La nuit précédant le retour de vacances de son supérieur, il eut son premier accès de névralgie du trijumeau, accès d'une telle intensité qu'il s'agita, poussa des hurlements et ne put être calmé que par une piqûre de morphine. Il n'alla pas au bureau le jour suivant et prit un congé de maladie pour tenter un traitement. A tous les médecins, y compris moi-même, il réitéra son désir de retourner au bureau aussitôt que possible, et on lui promit de faire tout pour faciliter ce retour. L'alcoolisation du nerf par injection devait le rétablir immédiatement. Nous en avons vu l'effet. Mais maintenant nous savons pourquoi ce traitement a tant intensifié la douleur. Il s'efforçait en réalité, dans un désir inconscient, de maintenir son incapacité de travail et de ne pas retourner au bureau. Il eut une seule idée, qu'il ne pouvait chasser, l'idée de sortir de cette situation en homme, en vainqueur ; exprimé dans les termes de l'état pathologique infantile : «  Je veux retourner auprès de ma mère. » Une fois chez elle, son état s'améliora légèrement, mais il ne manqua pas auparavant de faire la démonstration - par une succession d'accès rappro­chés, en particulier pendant les repas - de la nature extrêmement grave de sa maladie, et de la possibilité pour lui, de mourir d'inanition, rendant ainsi sa mère affolée encore plus attentive à ses désirs.

L'analyse d'un de ses rêves au cours du traitement, fait ressortir les conditions saillantes de son attitude inconsciemment fausse de sa névrose. Voici son rêve :

«  Je me trouvais nu dans la chambre de ma bien-aimée. Elle me mordit la cuisse. Je m'écriai et me réveillai avec un violent accès de névralgie. »

Les événements responsables de ce rêve se produisirent le soir précédent et de la façon suivante : - le malade avait reçu une carte postale de Graz et parmi les signatures il y avait le nom de son frère et le nom de la jeune fille du rêve. Pendant le dîner, les plats en semblaient sans goût et il eut un léger accès. Pour expliquer le rêve, il ajouta que la jeune fille avait été pendant un temps sa maîtresse, mais qu'il s'était très vite fatigué d'elle et l'avait abandonnée. Peu de temps avant son rêve, son frère avait fait la connaissance de la jeune fille. Il avait averti son frère de cette ancienne liaison, mais, comme la carte le prouvait, sans aucun effet. Cela le mit hors de lui, d'autant plus qu'il possédait en général une grande influence sur son frère et avait pour ainsi dire pris la place de son père, depuis que ce dernier était décédé.

«  Nu ». Il n'aimait pas se déshabiller devant des jeunes filles, attitude clairement en rapport avec sa cryptorchidie.

«  Elle me mordit la cuisse » 28. Il expliqua que la fille avait toutes sortes de tendances perverses et l'avait réellement mordu une fois. À la question suggestive s'il avait jamais entendu parler de quelqu'un ayant été mordu à la cuisse, il répondit par une référence à la fable de la cigogne.

«  Je m'écriai ». C'est ce qui lui arrivait en cas de violents accès. Sa mère alors ne manquait pas de sortir de la chambre voisine pour venir le calmer, et, au besoin, lui faire une piqûre de morphine.

L'interprétation du rêve est évidente et se passe de discussion plus détail­lée. Le malade répondit à un sentiment d'humiliation par un enchaînement de pensées conduisant à un accès, mais permettant cependant d'atteindre le but symbolique, celui de dominer auprès de sa mère, en fuyant toutes les autres femmes. Il s'est ainsi transformé lui-même en homme dominateur. Son stigmate émasculant  - la cryptorchidie - pourrait alors disparaître et il pourrait s'exhiber nu. Il était maintenant un homme, ne devait se courber devant personne, était libéré de tout service, même s'il payait cette position au prix de la douleur. Il sauvegarde ce sentiment de supériorité masculine - comme dans son état pathologique infantile - grâce aux accès douloureux et à l'isolement 29.

Le passage, dans le rêve, d'un sentiment de soumission féminine à celui de protestation masculine n'apparaît pas toujours aussi clairement. On peut être induit en erreur par des aspects particuliers, simulant des tendances homo­sexuelles primitives.

Le rôle masculin du malade névrosé (quel que soit son sexe), dans la vie et dans le rêve, s'explique par la protestation virile. Si un rival de même sexe apparaît, la -victoire est souvent symbolisée par l'acte sexuel, dans lequel le névrosé, soit en rêve, soit en imagination, joue une sorte de rôle masculin.

Le problème de l'homosexuel actif doit, d'après mon expérience, être interprété de la même façon. Dans ce cas, l'instinct sexuel est mis directement, et non pas de façon purement symbolique, au service du désir de puissance, de la protestation masculine. Car l'homosexuel passe d'une phase d'incertitude quant à son rôle sexuel à une phase d'inversion sexuelle. L'homosexuel passif règle sa transposition féminine de façon à s'affirmer complètement et définiti­vement par la suite, de façon à être reconnu à sa valeur par des scènes de jalousie, de conquête ou de chantage 30. Il effectue avant tout cette transpo­sition, afin de dissimuler sa défaillance masculine alléguée et ne pas dévoiler ses faiblesses concernant l'amour normal 31. Le problème fondamental, le point de départ de l'hermaphrodisme psychique avec sa protestation masculine consécutive, est, pour ces raisons, rendu moins apparent aussi bien dans la névrose que dans le rêve, de sorte que nous sommes généralement obligés de chercher et d'utiliser des fragments de ce mécanisme psychique, pour les compléter par la suite.

Le traitement de notre malade se déroula de façon favorable. Les traite­ments précédents n'avaient eu aucun succès. Cependant, beaucoup de temps avait été perdu et la carrière du malade en avait souffert de plus en plus. Heureusement, des perspectives favorables se présentèrent du fait de son transfert dans un autre bureau où le sentiment d'être soumis à la tyrannie d'un supérieur détesté devait nécessairement se trouver amoindri. Le traitement aboutit à un succès provisoire qui se maintient depuis plusieurs mois. Le malade travaille maintenant dans un autre bureau et vit séparé de sa mère. Ses amis et connaissances expriment fréquemment leur étonnement de le trouver transformé d'homme violent, irritable et emporté, en un homme calme et accommodant, et de ce qu'il ne ressent plus aucune sorte de contrainte en rapport avec son travail dans un bureau. Pour nous ce changement a une signi­fication particulière : c'est que son attitude erronée antérieure a été corrigée, correction qui devrait non seulement empêcher le retour de nouveaux accès, mais aussi l'apparition d'autres formes de névrose.

Les deux autres cas concernent des malades ayant passé l'âge critique. Arrivées dans une situation considérée par elles comme amoindrissante, elles présentèrent des symptômes accusés de la maladie. Elles avaient d'ailleurs une prédisposition à la névrose depuis l'enfance. Comme dans notre premier cas, l'analyse montre, dans les deux cas une infériorité d'organe, un sentiment d'infériorité et la protestation masculine. Leur vie entière s'était passé sous la domination de cette pensée : - Je veux être un homme. Il fut aisé de rattacher leur attitude à un sentiment d'incertitude quant à leur rôle sexuel ressenti pendant l'enfance. Dans l'ensemble les intrications étaient plus compliquées, et les causes déclenchantes des accès plus fréquentes que dans le cas de l'homme, parce qu'ici nous avions affaire à des femmes d'un âge plus avancé. L'espérance de réaliser si peu que ce soit leurs protestations masculines était excessivement réduite, d'autre part l'accommodement à leur sort, difficile. Cependant, en dépit de tous les obstacles, le traitement apporta une diminution notable du nombre des accès et de leur intensité, procura aux malades une plus grande joie de vivre, et j'espère en définitive obtenir un succès, même dans ces deux cas.

Tels sont les faits que je peux avancer, pour le moment, à l'appui de ma prise de position au sujet de l'origine psychogène de la névralgie du trijumeau ; je suggère d'examiner chaque cas du point de vue de l'étude caractérielle. Je ne veux pas nier que dans certains cas l'étiologie soit à recher­cher dans des lésions pathologiques, anatomiques. L'évolution d'un tel cas cependant est différente de celle des exemples que nous venons de citer et il est impossible de rattacher ses accès à un événement psychique. L'absence des traits de caractère que nous venons de mentionner devrait rapidement nous amener sur la bonne voie et même dans ces cas - comme pour l'épilepsie essentielle - le déclenchement de l'accès peut être dû à des causes psychiques.

J'écarte avec le même argument une autre théorie, pouvant être considérée comme la rivale de la théorie psychogène de la névrose ; la théorie de l'origine toxique des névroses : la possibilité d'expliquer les symptômes par des états psychiques la réfute entièrement. Quelles que soient les toxines invoquées dans les névroses et les psychoses, elles ne deviennent efficaces que par l'intermédiaire d'une intensification du sentiment d'infériorité remontant à l'enfance, et par l'excitation affective, subséquente de la protestation mascu­line. En d'autres termes, les toxines ne peuvent produire une névrose que chez les individus prédisposés, en éveillant le sentiment d'humiliation, de la même façon qu'agit un accident quand il devient la cause d'une névrose traumatique.

Une prédisposition organique peut être admise dans le sens d'une sympa­thicotonie, avec hyperexcitabilité de l'innervation vasculaire sous l'effet d'ébranlements psychiques. Dans ces conditions la douleur peut être produite par un mécanisme analogue à celui de la migraine, de la céphalée, de la rougeur de la face, de la perte de connaissance hystérique ou épileptique, à la suite de manifestations pathologiques, déclenchées par des modifications brusques du calibre des vaisseaux. Un autre rôle est joué par l'identification du sujet avec l'accès protecteur. Le point de départ reste le trouble névrotique de l'équilibre psychique. Il est hors de doute que des ébranlements affectifs provoquent la participation du système végétatif sympathique et parasym­pathique, ou encore, y joue un certain rôle l'état d'infériorité d'un organe, dans sa totalité ou partiellement. Dans pareils cas, ou en cas de participation évidente des glandes endocrines du processus affectif, il importe toujours d'abaisser l'irritabilité affective. Seul un changement du style de vie, une amplification de la faculté de coopération sociale, permettront d'y parvenir.


21   La compensation psychique de l'état d'infériorité des organes, Payot, Paris.

22   Un de mes malades, souffrant d'asthme, et libéré de ses accès grâce à mon traitement, présenta des fantasmes conscients de grossesse, toutes les fois où il devait entreprendre un travail. Ces fantasmes, accompagnés de dyspnée, aboutissaient à des idées de gran­deur : il devenait millionnaire bienfaiteur, sauveteur du pays. À cette occasion sa respiration s'accélérait, comme pendant une compétition. Le sens symbolique des fantas­mes de grossesse se rapportait à la souffrance de la femme, une autoaccusation et en même temps une exhortation : Tu te comportes comme une femme, il est juste que tu souffres. Et ces fantasmes provoquaient la protestation virile.

La structure de ces fantasmes et de ces crises d'asthme doit être comprise comme étant une pénitence anticipée. Or à présent le malade peut se conduire en homme, et se comporter de façon hostile envers son entourage : «  Je peux me permettre plus qu'un autre, étant malade. » La maladie sert donc d'alibi. Un état d'infériorité de l'appareil respiratoire et du revêtement cutané (diathèse exsudative) déterminait le choix du symptôme.

23   On peut dire : là où des sujets plus courageux auraient fait une explosion de colère, en rapport avec leur instinct d'agression, voir Heilen und Bilden (guérir et instruire).

24   Une photographie le montre à l'âge de 5 ans, habillé en fille avec des bracelets et un collier en corail.

25   Voir sur la pensée antithétique : Le tempérament nerveux, Payot, Paris.

26   Voir l'hypothèse d'une origine rhumatismale de la névralgie du trijumeau de HENSCHEN.

27   Les cas de névralgies du trijumeau chez des sujets âgés, surtout des femmes, se montrent particulièrement compliqués du fait d'humiliations réelles ou alléguées, causées par la vieillesse. La manière inhumaine dont notre société traite la femme vieillissante est un des chapitres les plus tristes de l'histoire de notre civilisation. L'indifférence des autres, la crainte de l'ironie, de se voir rejeté à l'arrière-plan, l'image dans le miroir, le choix de l'habillement (paraître ridicule) des dépenses d'argent (crainte de devenir pauvre) voici autant de facteurs déclenchant d'accès chez certaines de mes malades. Il en était de même pour les liaisons amoureuses ou le mariage de leurs fils, où la pensée de devoir partager avec d'autres femmes leur affection pour le fils, leur devenait insupportable.

28   Ce passage ne présente pas de difficulté pour le psychothérapeute expérimenté. Il s'agit d'un sujet dont la maladie est axée sur la crainte de la douleur. Il était informé des souffrances de la femme pendant l'enfantement. Pendant son enfance l'entourage lui avait évoqué cette douleur par la formule : la cigogne avait mordu maman à la cuisse. Elle me mordit la cuisse veut dire ; elle m'a dégradé au rang de femme, et par sa liaison avec mon frère, cette jeune fille m'a émasculé. Pensons à sa cryptorchidie.

29   Ce qui veut dire avec des moyens féminins. i lai déjà insisté sur ce mécanisme qui peut inciter les auteurs à considérer toute la névrose comme «  une manifestation féminine ». Une étude approfondie ne permet pourtant pas de maintenir ce point de vue erroné. Des buts «  féminins » et «  masochistes » sont mis au premier plan, mais sont en réalité des moyens «  féminins » en forme de protestation «  virile ».

30   Comme aussi le masochiste qui par sa soumission désire éveiller l'amour du partenaire, et dans son sens s'assurer sa propre valorisation, par l'excitation sexuelle de la femme. Dans cette attitude prennent leur origine toute une série de perversions, où il s'agit par la surestimation du partenaire, d'éveiller la passion amoureuse, et partant s'assurer sa domination.

31   Voir Le problème de l'homosexualité.