Chapitre X. Contribution à l’étude de la résistance pendant le traitement

Parmi les symptômes de la névrose, se trouve en tant que manifestation compréhensible, mais très peu comprise, quoique des plus humaines, un complexe - toujours présent - de particularités caractérielles telles que l'entête­ment, l'opiniâtreté, l'oppositionnisme, l'inimitié, l'attitude hostile, comme aussi le besoin d'avoir raison, de rester inaccessible, de dominer ses proches. Dans ce même groupe, il faut citer les notions cliniques du négativisme, de l'isole­ment, de l'autisme (Bleuler). Bien souvent le malade s'efforce de défendre par des arguments logiques son point de vue, et cela même dans les psychoses. Ce raidissement est toujours le signe d'un manque de faculté de coopération, seule mesure exacte par rapport à la norme.

Dans cette attitude oppositionniste vis-à-vis de son semblable réside toute la tendance erronée à s'isoler du malade, comme aussi son besoin de domi­nation - découragé et sans vigueur - ainsi que sa vanité. L'attitude dépréciante du malade vis-à-vis de ses proches, souvent camouflée par une sou. mission apparente, de l'obéissance, de l'amour ou des sentiments d'infériorité, mais toujours stérile et diminuant l'entourage se manifeste évidemment aussi vis-à-vis du médecin. Ce dernier trouve de ce fait une occasion favorable d'étudier et de comprendre à partir de ces symptômes la personnalité de son malade, de lui enlever tout point d'attaque, et de ramener à la conscience et à la compré­hension du malade toutes ces manifestations dynamiques afin de l'entraîner en vue d'une meilleure faculté de coopération.

Une malade qui avait été en traitement psychothérapique pendant deux mois vint un jour me voir et me demanda si, la prochaine fois, elle ne pourrait pas venir à quatre heures au lieu de trois heures. Sans tenir compte de l'insis­tance des malades à motiver ce genre de demandes dans des cas semblables, nous avons tout droit de penser que le changement désiré est l'indication d'une agressivité accrue, d'une protestation à l'égard du médecin. Nous aurions tort et agirions à l'encontre du but du traitement, qui est de rendre au malade son sentiment de liberté, si nous ne tentions pas dans ces circonstances de rechercher les raisons de la demande.

La malade disait qu'elle devait aller chez la couturière a trois heures, raison assez faible en elle-même que venait toutefois légèrement étayer le fait que la longue durée du traitement lui laissait assez peu d'heures libres. Comme j'étais pris à l'heure qu'elle demandait, je proposai en tant que test cinq heures ou six heures. La malade repoussa cette proposition en disant que sa mère était libre à cinq heures et l'attendait chez une amie. Nous nous trouvons, là encore, en face d'un motif insuffisant et nous avons tout droit de penser que la malade manifeste une résistance à l'égard du traitement.

Freud a indiqué à plusieurs reprises que l'analyse doit tenir compte de ces phénomènes de résistance qui sont souvent liés au transfert. Puisque, selon notre point de vue, les relations psychiques mises en cause dans ces deux questions sont toutes différentes de celles invoquées par Freud et qu'elles sont souvent mal comprises, je vais tenter de les discuter en me référant au cas susnommé.

Il faut avant tout retenir le point particulier dans l'analyse du traitement où la résistance apparaît. Dans le cas que nous examinons, la malade avait parlé pendant quelques jours à son frère de ses relations. Elle me dit que, parfois, lorsqu'elle était seule avec lui, elle avait un inexplicable sentiment de dégoût. Elle n'avait cependant aucun sentiment d'aversion à son égard et l'accom­pagnait volontiers au théâtre. Dans la rue cependant elle se gardait bien de lui donner le bras, de peur que des étrangers ne la prenne pour sa maîtresse. Elle parlait souvent avec lui à la maison et lui permettait fréquemment de l'embrasser, chose qu'il faisait avec plaisir. Embrasser était un de ses plaisirs favoris et parfois elle ressentait une véritable folie de baisers. Récemment elle avait été plus réservée à l'égard de son frère, car son odorat très fin lui avait signalé une mauvaise haleine chez lui.

La relation psychologique de la malade avec son frère apparaît ainsi assez clairement. Elle éprouvait certaines émotions et jouait avec certaines possi­bilités contre lesquelles elle cherchait aussitôt à se protéger. Si ces mouve­ments émotionnels prennent la forme de désirs féminins (elle permet qu'on l'embrasse, elle prend le bras de son frère, elle désire la société des hommes), elle leur tient tête par une protestation masculine que cependant elle masque d'un voile logique insignifiant.

Que fait-elle pour garder son attitude masculine à l'égard de son frère ? Inconsciemment elle introduit une évaluation fausse et développe des percep­tions si remarquables et une vision si prophétique qu'elle en est conduite à des conclusions tout à fait justes. Cette peur d'être prise pour la maîtresse de son frère ne peut être comprise que par les personnes qui ont eu une attitude similaire à l'égard d'un frère. Elle a tout à fait raison en ce qui concerne la mauvaise haleine de son frère, bien qu'aucune des autres personnes de son entourage qu'il embrasse souvent ne s'en soit aperçue. Notre malade a donc introduit une valence défavorable à l'égard de son frère qui montre clairement quel était son but. Certaines personnes dans ce cas ne seraient sensibles qu'au «  non » de la malade. Si quelqu'un se mettait à douter de la probabilité d'indications d'amour sexuel entre frère et sœur, au lieu d'attirer l'attention sur les exemples nombreux fournis par l'histoire et sur les renseignements tirés des statistiques criminelles et des expériences pédagogiques qui viennent prouver cette attitude, je dirai simplement que je ne les considère pas comme ayant une grande profondeur. Il me semble qu'il arrive très souvent que dans une nursery un frère et une sœur jouent «  au père et à la mère », et que la fille, en raison de son attitude masculine neurotique, essaie de se protéger pour ne pas aller trop loin. Son frère a depuis longtemps cessé d'être simplement un frère, mais joue le rôle de futur prétendant. Elle vit avec lui dans un monde d'imagination et essaie de montrer ce dont elle est capable et par quel moyen elle juge bon de se protéger.

Ses souvenirs et les traces émotionnelles qui lui restent d'événements passés lui disent ce dont elle est capable. L'impression totale que la malade reçoit est la suivante : «  Je suis une fille et je ne suis pas assez forte pour dompter mes désirs sexuels ; même dans mon enfance j'avais peu d'énergie, mon imagination jouait avec des objets défendus, et je n'étais même pas capable de me contrôler (mes désirs) en présence de mon frère ! Je vais être calomniée et maltraitée ; je vais être malade, je vais porter un enfant dans la souffrance, je vais être conquise, je vais être une esclave ! Il faut donc que dès le début et sans discontinuer je sois sur mes gardes, pour ne pas succomber à mes désirs, pour ne pas m'assujettir à un homme, il faut que je me méfie de tous les hommes ! Pour cela il faut que je me conduise moi-même comme un homme !

Sa nature sexuelle de femme devient son ennemi, et elle dote cet ennemi de forces et de ruses incroyables. Ainsi dans la vie émotionnelle du névrosé survient une caricature de l'instinct sexuel qu'il vaut la peine d'attaquer. Le névrosé masculin craint de même ces émotions qu'il considère comme féminines, telles que la tendresse, le désir de se soumettre à une femme, qui surviennent dans sa vie amoureuse ; il en faut des caricatures pour pouvoir les attaquer. À partir d'autres relations, non sexuelles, il obtient des analogies : traits corporels, faiblesse première, indolence, insouciance et erreurs infantiles précoces. Tout cela sort de preuve de la présence de caractéristiques non masculines, c'est-à-dire féminines, et sont affrontées par la réaction masculine. Ces accidents véritables sont organisés et mis en œuvre, si bien que l'attitude défiante des malades femmes (cela s'applique aux filles qui montrent de la défiance à l'égard des recommandations de leurs mères) leur permet d'utiliser leur propre activité sexuelle de femme sous la forme de protestation mascu­line, et permet aux névrosés masculins d'éviter les relations amoureuses en ayant recours à la mollesse féminine et à l'aboulie (appelée «  neurasthénie »), à l'impuissance et à la crainte ; mais j'ai discuté de tout cela dans des chapitres antérieurs de ce livre. Ces perceptions internes «  organisées » et souvent caricaturées se font une place dans la trame et la chaîne du psychique, ce sont des signes avertisseurs qui appelleront puissamment la protestation masculine, et les protections contre la chute.

Nous sommes ainsi amenés à conclure que de nos jours la malade ne court aucun danger de commettre un inceste, et que dans son désir de se protéger elle est allée plus loin qu'il n'était nécessaire, mais qu'ainsi elle a desservi un des objectifs principaux de sa protestation masculine, c'est-à-dire ne pas voir sa vie future se développer le long de sentiers féminins ou d'être assujettie aux hommes.

La dépréciation de l'homme est une manifestation normale chez les mala­des. Elle peut apparaître d'une façon très claire, comme dans l'exemple ci-dessus, ou être si bien déguisée que certains lecteurs, au vu de ma constata­tion, seront incapables de trouver dans leurs données quelque lumière à l'appui de la validité générale de mon interprétation. Nous trouvons souvent chez les névrosés des traits masochistes et féminins s et des tendances poussées à la subordination et à la suggestibihté de l'hypnotisme. Le désir hystérique de l'homme fort et puissant devant lequel nous pouvons courber le genou a toujours été fort en nous ! Combien de malades névrosées sont en admiration devant leur médecin et chantent des louanges en son honneur ! Elles agissent comme si elles étaient amoureuses. Mais le côté opposé apparaît bientôt car aucune ne peut trouver une harmonie. Voilà ce qu'elles disent : «  Que je suis faible ! je dois faire usage de toutes mes forces pour ne pas succomber », et comme une personne qui se prépare à sauter très haut, elles font quelques pas en arrière et tendent le cou encore plus fort afin de sauter par-dessus les autres. Une de mes malades disait souvent qu'elle était immorale et était tou­jours prête à avoir une liaison, malheureusement les hommes lui répugnaient esthétiquement. Un autre malade qui était traité pour impuissance avait été autrefois hypnotisé par un charlatan ; en le quittant l'hypnotiseur lui avait dit que chaque fois qu'il mettrait le gousset de sa montre sur sa tête il s'endor­mirait. Le malade n'était pas guéri de son impuissance, il s'endormait toujours. Par la suite il alla voir de nombreux médecins, mais comme les remèdes et les traitements mécaniques restaient sans effet, il demanda à être hypnotisé, ce qu'aucun ne pouvait faire. À la fin d'une consultation, il sortit son gousset pour montrer au médecin comment il s'endormait. Le sens de cette conduite était «  Vous ne pouvez même pas faire ce qu'a fait un charlatan vous ne pouvez même pas faire ce que fait un gousset ! » Si le malade, qui depuis lors a perdu confiance dans les hommes et les femmes et les a dépréciés, prenait con­science du secret de son psychisme le gousset perdrait son pouvoir.

Chaque fois que je remonte aux origines de cette attitude de mépris vis-à-vis de l'homme, je trouve toujours à la base une situation pathogène infantile où le malade enfant désirait l'emporter sur son père, et adoptait réellement ou imaginait les attitudes d'offense et de défense vis-à-vis de son père, de ses frères et de ses sœurs. Mais il apparaît également avec beaucoup de netteté que le caractère de l'enfant prédisposé à la névrose, son envie, son ambition exagérées, sa volonté de puissance, agissent violemment sur son désir de domination.

De ce point de vue il est aisé de saisir le double rôle de l'enfant prédisposé à la névrose dans ses relations avec les femmes, et de tirer des conclusions au moyen des données obtenues. D'une part, la femme - comme tout ce que nous ne pouvons pas obtenir sur le champ - est idéalisée d'une manière extrava­gante et revêt les qualités magiques de force et de puissance. La mythologie, les contes et les croyances populaires traitent souvent d'une sorte de géante, de démon-femme (comme dans le poème de Heine, la  Loreleï ) où l'homme est représenté comme un être microscopique ou irrémédiablement perdu. Le névrosé garde souvent des traces terrifiantes de son attitude infantile, fantô­mes conscients ou inconscients ou souvenirs protégés (Freud), ou rappels de femmes qui l'ont dominé ou surpassé (cf. la biographie de Ganghofer et des constatations semblables chez Stendhal). Par la suite on retrouve, sous une forme ou une autre, dans la superstructure psychique un sentiment de timidité en présence des femmes, la crainte de leur rester attachés ou de ne pas pouvoir s'en débarrasser. Contre cette relation psychique obligatoire qui menace de subordonner un homme à une femme le névrosé dirige toutes ses tendances défensives, renforce sa protestation masculine et ses idées de puissance grâce à ces mêmes tendances défensives, et abaisse et déprécie la femme. Très souvent deux types de femmes apparaissent dans ses fantômes et sa con­science : la Loreleï et (Wiswamitras) l'aimée ; l'idéal et la réalité vulgaire, la mère (Marie) et la prostituée (cf. O. Weininger). Dans d'autres cas ou bien survient une forme complexe comme la véritable hétaire, ou un des deux types cités plus haut apparaît nettement au premier plan (féministe et antiféministe).

On sait que dès l'âge de six mois l'enfant est désireux de s'emparer de tous les objets sans vouloir les rendre. Peu après, sous la pression de la volonté de puissance, il veut s'emparer de toutes les personnes qui s'intéressent à lui. La jalousie est la tendance défensive qui accompagne ce désir de possession. Si l'enfant est obligé de pousser plus avant ses interprétations (incertitude pour ce qui est du rôle du sexe) il survient soit une maturité sexuelle précoce, soit une timidité. J'en suis venu à conclure que dans ses relations avec ses parents, un trait neurotique complémentaire agit déjà, trait qui tente à la fois de le poser comme, et de le protéger contre la ressemblance à Dieu. Les expériences passives ne possèdent pas de force conductrice.

Elles ne sont pas des causes mais simplement des points de repères recon­nus dans chaque perspective individuelle de puissance, utilisés, dont on se souvient ou qui sont oubliés. Ces points de repères sont reconnus car ils peignent des manifestations frappantes de la dynamique du névrosé, et surtout, ils peuvent être utilisés comme restes ou types d'expression à l'intérieur du cadre de la protestation masculine. «  Je suis un faible par rapport aux femmes ! Enfant, je m'assujettissais déjà, sous forme d'amour, à une femme. » En lisant à travers les lignes, cela signifie : «  J'ai peur des femmes. » Immédia­tement à la suite de cette crainte «  démoniaque » de la femme, de sa «  nature complexe », de son «  inexplicabilité éternelle », de sa «  force qui vous oblige », nous trouvons chez l'homme une attitude soit de dépréciation soit de fuite.

Surviennent alors l'impuissance psychique, l'éjaculation précoce, la syphilophobie, la peur de l'amour ou du mariage. Si la protestation masculine parvient à s'affirmer et rend possible les relations sexuelles, le névrosé ne sent digne de son amour que la femme complètement déshonorée, la prostituée ou le cadavre. L'analyse révèle le motif réel de cette attitude : la croyance que ces formes de femmes peuvent plus aisément être contrôlées. Autre possibilité, nous trouvons des cas où la protestation masculine oblige un homme malgré lui à affronter le monde dans le rôle d'un Don Juan.

Je n'ai jamais rencontré un névrosé masculin qui n'ait pas sous une forme ou une autre particulièrement accentué l'infériorité des femmes, et probable­ment en même temps, celle de l'homme. En amour la lutte contre un rival naît de cette dernière tendance et est d'abord de l'envie. La névrosée déprécie avec encore plus de force à la fois l'homme et la femme. Quand notre malade consulte un médecin masculin, elle a recours, comme en d'autres occasions, à une dépréciation de l'homme qui reparaît toujours. Et cela d'autant plus qu'elle réalise qu'il lui est «  supérieur » en connaissances. Dans le cas présent, sa «  résistance » s'affermit après que je lui eus expliqué des faits importants sur la nature de sa névrose. Elle opposa une nouvelle protestation «  parce que vous aviez raison pour tant de choses ». Mais elle désirait avoir raison ! Si dans ses rêves elle se représentait frivole et méchante et pensait à des relations sexuelles avec son frère ou avec moi, il faut interpréter ces rêves comme une exagération neurotique organisée par elle pour sa préservation. Ce «  transfert amoureux » à l'égard du médecin est par conséquent faux, il doit être considéré comme une caricature et non comme «  libido ». Ce n'est pas en réalité un (vrai) «  transfert » mais simplement une attitude et une habitude qui remontent à l'enfance et qui indiquent le chemin de la puissance.

Le dernier développement de sa maladie était caractéristique. La lutte finale pour la dépréciation du médecin commença.

Elle savait tout plus complètement et pouvait tout faire mieux que le médecin. Il aurait été étonnant qu'en moins d'une heure elle n'ait pas trouvé des objections et des reproches absolument flagrants pour miner son prestige médical.

Les moyens dont dispose la psychologie individuelle suffisent amplement à éteindre cette méfiance du malade contre les gens en général. Patience, précisions et avertissements assurent les progrès du médecin, Le progrès con­siste à révéler au malade l'état pathogénique infantile qui mine sa protestation masculine. Des relations amicales avec le médecin permettent, à la fois au médecin et au malade, d'avoir une vue complète de l'activité névrotique, de prendre conscience de la fausseté des mouvements émotionnels, des supposi­tions erronées issues de la disposition névrotique et la dépense superflue d'énergie du névrosé. Grâce au psychologue, le malade apprend pour la pre­mière fois de sa vie à se connaître et à contrôler ses instincts survoltés. Pour arriver à cela il faut se débarrasser de toute résistance à l'égard du médecin. Le praticien arrive à trouver un lien avec le malade grâce aux vestiges de conscience de groupe qui survivent chez le névrosé ou l'individu psychique­ment malade.