Chapitre XII. Insomnie nerveuse

La description des symptômes de l'insomnie ne nous apportera pas de renseignements importants. Les plaintes du malade portent tantôt sur la durée réduite du sommeil, tantôt sur la profondeur du sommeil ou encore sur le moment de l'apparition de l'insomnie. L'accent porte toujours sur le repos insuffisant et sur son résultat, le manque d'entrain et de capacité de travail, il paraît banal de le souligner.

Qu'il nous soit permis de rappeler que toute une série de malades se plai­gnent de cette même incapacité de travail malgré leur sommeil parfait, voire même prolongé.

Le tableau de cette maladie est facilement décrit : il n'y a pas de maladie psychique, quel que soit l'ensemble de ses symptômes, qui, à un moment donné, ou pendant un laps de temps plus long, n'ait pas présenté ce symptôme. Ce sont précisément les atteintes psychiques les plus sévères, les psychoses, qui débutent généralement par des formes particulièrement graves d'insomnie.

L'attitude du malade en face de son symptôme est de grande importance, ainsi que les renseignements du malade sur la souffrance et sur les innom­brables médicaments qu'il a absorbés sans résultat. L'un attend durant la moitié de la nuit l'arrivée du sommeil, l'autre ne se couche qu'après minuit, afin de pouvoir se reposer de sa fatigue, d'autres encore s'efforcent continuel­lement de réduire les bruits les plus discrets, ou comptent plusieurs fois jusqu'à mille, s'imposent toutes sortes de pensées et adoptent les positions les plus différentes, jusqu'à l'arrivée de l'aube.

Ou encore - dans les cas légers - le malade s'impose certaines règles de conduite qu'il respecte scrupuleusement. Dans un cas le malade ne pourra dormir que s'il a pris le soir de l'alcool ou du bromure, dans d'autres s'il a mangé au dîner peu, ou beaucoup, tôt ou tard, s'il a joué aux cartes, s'il a été en société ou s'il est resté seul, s'il n'a pas bu du café noir ou du thé, ou par contre, justement, s'il en a absorbé. Ces conditions contradictoires sont sus­pectes, et cela d'autant plus, que chacun invoque toute une série de motivations en faveur de sa conduite. Il y a aussi des malades qui prônent les rapports sexuels comme étant efficaces pour s'endormir, alors que d'autres conseillent l'abstinence.

Il est plus facile d'obtenir le sommeil pendant la sieste, avec, là également, une série de réserves («  si personne ne me gêne », «  si je peux m'endormir assez tôt », «  tout de suite après le repas »). Sinon le sommeil ne fait que fatiguer et provoque une sensation de lourdeur et d'obnubilation.

Si on résume la description que fait le malade de son mal, on obtient, d'une part l'impression que l'on se trouve en face d'un être malade, mais que, d'autre part surtout, lorsqu'on tient compte de l'effet de ses troubles, s'y adjoint une autre impression : celle d'une capacité de travail réduite, diminuée ou annulée pour ce malade, donc d'une gêne dans sa vie dont il ne semble nulle­ment responsable.

Pour simplifier nous laissons de côté les cas invétérés, dans lesquels l'abus d'alcool ou de narcotique a créé une symptomatologie nouvelle et des compli­cations accessoires. Une étude de l'insomnie par lésion organique dépasserait le cadre de notre travail.

Il faut toutefois souligner que bien souvent l'usage de narcotiques conduit le malade à cette même aggravation de l'incapacité de travail que produit l'insomnie. Il se lève tard, a une sensation de fatigue et de courbature et il utilise en règle générale le reste de la journée pour se remettre de son pénible sommeil.

Les «  moyens anodins » par contre n'ont pas bonne presse, ils agissent seulement au début du traitement ou restent sans effet. Ils agissent au début du traitement chez des malades, qui d'une façon générale, dans la vie, se caracté­risent par leur obéissance extérieure et par leur amabilité bienveillante. La cessation de l'effet signale toujours l'attitude du malade en face de la cure, comme s'il voulait démontrer l'inutilité des efforts thérapeutiques.

Des névrosés désobéissants et malveillants, présentent parfois, dès le début de la cure, une insomnie, démontrant ainsi la faute du médecin. Dans leur anamnèse on trouve habituellement l'insomnie comme moyen et comme signe d'une menace accrue de leur état, leur permettant de plaider en faveur d'une dispense de rendement ou encore d'imposer leur loi aux autres. L'insomnie peut également extérioriser une accusation contre le partenaire, ou sa punition.

Il résulte encore des descriptions du malade qu'il attribue au sommeil une très grande valeur et une très grande importance. Aucun médecin ne sous-estimera l'importance du sommeil, mais celui qui étale des évidences d'une façon si manifeste, doit être interrogé quant à son intention. Ce qui ressort de ses dires, avant tout, est l'exigence du malade d'être considéré comme étant dans une situation très difficile. Car si on admet sa position difficile, le malade est déchargé de toute responsabilité pour ses échecs et ses réussites comptent double.

Lorsqu'on étudie le jeu des forces psychiques qui mène à l'arrangement de l'insomnie, faisant d'elle une arme et un moyen de protestation en faveur du sentiment de la personnalité menacée, on comprend très vite comment ce mal s'est incorporé en quelque sorte à la situation menacée du sujet. À partir de son expérience, le malade acquiert l'impression de l'utilité de ce moyen, expérience qu'il tire de l'effet de sa maladie sur son entourage et sur lui-même. Il ne faut donc pas s'étonner si le médecin ou si des produits pharmaceutiques ne servent qu'à confirmer la fatalité de la maladie tant que la situation psychi­que du sujet reste incomprise et inchangée.

C'est à cet endroit précis que doit commencer l'action de la psychologie individuelle comparée. Elle s'efforcera, dans un but thérapeutique, d'amener le malade à comprendre les rapports entre sa maladie et sa situation psychique, et à le faire renoncer à cette recherche secrète d'une irresponsabilité en face de ses propres projets. Il se trouvera poussé à accepter la responsabilité de ses actes et à renoncer à son mal, à partir du moment où il reconnaîtra en face du médecin, et surtout face à lui-même, l'insomnie en tant que moyen et qu'il cessera de la considérer comme un mal fatal. La concordance avec d'autres symptômes névrotiques, tels que la contrainte ou le doute, dans leur structure intentionnelle, ressort clairement.

Nous comprenons à présent le type de sujet qui peut arriver à faire une insomnie, et on peut le décrire avec une précision surprenante. On retrouvera toujours des traits de méfiance à l'égard de ses propres possibilités, ainsi que des buts très haut placés. La surestimation du succès et des difficultés de la vie, une certaine lâcheté vitale, ne manqueront jamais, pas plus qu'une attitude hésitante et la peur de prendre une décision. Bien souvent se manifestent également les petits moyens et artifices de la structure caractérielle du névrosé, comme par exemple la pédanterie, la tendance à la dépréciation et la recherche de la domination. On pourra constater occasionnellement une ten­dance à l'autodépréciation comme on la retrouve dans le comportement hypo­condriaque ou mélancolique. L'insomnie peut représenter un élément impor­tant dans la chaîne de toute méthode vitale névrotique.

On ne peut pas forcer les résultats. S'il est nécessaire d'obtenir rapidement la cessation du symptôme on peut renseigner brièvement, habilement et sans détour, le malade sur le fait que l'insomnie est un symptôme favorable d'une maladie psychique parfaitement curable. Par la suite, sans s'occuper du symptôme, on interroge le malade, avec grand intérêt, sur ses idées pendant ses nuits blanches ; bien souvent l'insomnie cède alors le pas à une somno­lence profonde, qui s'étend loin dans la journée et qui gêne le sujet dans la réalisation de ses devoirs, comme le faisait l'insomnie auparavant.

Les pensées du sujet pendant ses heures d'insomnie sont à ce que j'ai pu voir, d'un double intérêt. Elles représentent tantôt un moyen pour se maintenir éveillé, ou encore elle contiennent le noyau de la présente difficulté psychi­que, saisie subjectivement, qui est à la base de l'insomnie. Dans le chapitre suivant : «  Contribution de la psychologie individuelle comparée à l'étude de l'insomnie », j'étudie ce problème en détail. Bien souvent je n'ai pu saisir les idées du malade que, en quelque sorte, comme «  entre les lignes », parfois uniquement compréhensibles dans leur intention, d'autres fois dans leur contenu, en déduisant leur sens : par exemple, atteindre sans responsabilité ce qui paraissait irréalisable ou seulement possible grâce à l'engagement de toute la responsabilité de la personnalité. De ce fait l'insomnie se range facilement dans le groupe des manifestations morbides et des arrangements qui servent à augmenter la distance par rapport au but fictif, et a induire ainsi une actio in distans.

Il est du devoir de la psychologie individuelle comparée de décrire cette actio et de procurer ainsi au malade une compréhension de son comportement dans son monde, d'explorer les rapports entre son insomnie et ses difficultés personnelles. La grande valeur thérapeutique de ce procédé consiste dans le fait qu'il démontre au malade sa ligne directrice fictive, incomprise et pleine de contradictions et que cette attitude atténue la rigidité de la pensée obstinée qui en est le résultat. En même temps elle luxe le malade, prudemment, de sa position d'irresponsabilité, et l'oblige à prendre la responsabilité, même pour ses artifices, qui désormais ne sont plus inconscients. Notre école a particu­lièrement insisté sur la nécessité de réaliser cette progressive éducation avec la plus grande bienveillance. Elle doit mener à l'encouragement.

Une fois établie l'utilité du symptôme, les moyens pour la production de l'insomnie deviennent facilement compréhensibles. Ils sont identiques à ceux qu'utiliserait un sujet qui volontairement se proposerait de rester éveillé. En voici quelques-uns.

On lit, joue aux cartes, va en société ou reçoit, tout cela en se rapportant à l'insomnie. On se tourne et se retourne dans le lit, on pense à ses préoccupa­tions professionnelles, à des difficultés de toutes sortes en les exagérant, on calcule, on compte, on laisse voguer son imagination, on espère continuelle­ment pouvoir enfin s'endormir. On compte les coups de l'horloge en état de veille, ou encore, on se fait éveiller par eux. On s'endort, on se laisse éveiller par un cauchemar, une douleur, une frayeur, on sort du lit pour se promener dans la chambre, on se réveille tôt à l'aube. Il s'agit toujours de quelques réalisations, que n'importe qui pourrait obtenir après un certain entraînement, si d'une façon ou d'une autre généralement afin de se décharger de sa respon­sabilité elles lui paraissaient utiles. Voici un exemple : un malade se propose de travailler le lendemain pour préparer son examen. Il craint d'en être empêché par son insomnie et il prouve ainsi sa bonne volonté. Il se réveille à trois heures du matin, ne retrouve plus son sommeil, déplore amèrement cette fatalité, mais en ce qui concerne son échec, il n'en est pas responsable. Pourrait-on douter de la faculté humaine de se réveiller à l'heure voulue !

L'insomnie par des algies (douleurs) paraît plus énigmatique. Dans mes cas il s'agit de douleurs dans la région occipitale, le dos, le ventre, les jambes. J'ai retrouvé les douleurs du dos chez des sujets présentant des déformations scoliotiques de la colonne vertébrale, les douleurs du ventre chez des aéro­phages et les douleurs de jambes chez des sujets à disposition spasmo­phile, provoquées par une hyperextension réalisée inconsciemment.

Les anomalies d'attitude jouent un grand rôle dans la symptomatologie des névroses, et elles peuvent être utilisées par la tendance inconsciente, en faveur d'une production algique, surtout dans la neurasthénie et l' «  hypocondrie ». On peut parfois sortir le malade de sa disponibilité algique lorsque, avant l'examen on lui prédit, la présence d'un naevus segmentaire (en tant que signe d'un état d'infériorité 50 et que l'examen confirme par la suite son existence. Une thérapeutique orthopédique s'avère parfois efficace. L'attitude corporelle du sujet peut dans certains cas déjà fournir des renseignements utiles.

Un comportement plus rare, mais non moins explicite, est celui qui nous est raconté par l'entourage du malade. Il relate que le sommeil est interrompu par des attitudes insolites du dormeur, qui laisse pencher la tête hors du lit, ou lui fait imprimer toutes sortes de mouvements, ou encore qui la fait cogner contre le lit d'une façon rythmique. D'autres fois, à cause d'une hypersensibi­lité tendancieuse, le sujet s'efforce de rendre impossible tout bruit et le moin­dre rayon de lumière, problème à coup sûr irréalisable, lui assurant ainsi son insomnie.

Quelques exemples illustreront nos vues sur l'insomnie. Un sujet dont la maladie et la conduite consciente visent la domination et la torture de sa femme, présente une insomnie parce que le moindre bruit l'éveille. (Même la respiration de sa femme endormie le gêne.) Le médecin traitant conseille de faire chambre à part.

Un peintre, empêché par son extraordinaire ambition de terminer ses tableaux et de les présenter au public, se plaint de crampes nocturnes dans les jambes, crampes qui l'obligent de sauter du lit et de se promener pendant des heures dans sa chambre. Le lendemain il est incapable de reprendre son travail.

Une malade souffrant d'agoraphobie, maladie qui lui permet de mieux dominer les siens 51 n'a pas pu empêcher son mari de continuer ses sorties au café, le soir. Son état d'angoisse, empêchant le sommeil du mari, fit que, le lendemain, son époux, ayant sommeil, rentra plus tôt. L'idée d'une sieste vint alors, au mari, mais en se référant à son propre état de santé déficient, notre malade l'empêcha de la réaliser occupant elle-même le divan, comme elle avait su l'obliger de rentrer plus tôt par l'arrangement de son angoisse.

Un autre sujet, obligé contre sa volonté de voyager, et qui étalait en face de lui-même et de son entourage son incapacité de réaliser sa profession, du fait de ses maladies, interrompit continuellement son sommeil par des dou­leurs abdominales ou dorsales, prolongeant tard dans la journée son repos pour encore accroître sa somnolence pendant le travail du jour, grâce à des somnifères. Cet état à peine amélioré, il eut recours à deux idées qui d'une façon identique devaient le rendre irresponsable pour son incapacité de travail. Ayant découvert que l'équitation matinale lui était profitable, il se fit réveiller le matin à six heures, ce qui ne l'empêcha pas de se coucher après minuit. Afin de s'endurcir pour pouvoir dormir dans de mauvais lits pendant ses déplace­ments, il s'était procuré un lit de camp où il dormit jusqu'à deux heures du matin, pour finalement se coucher dans son lit habituel. Dans les deux cas le résultat était le même : incapacité de travailler.

Un sujet qui voulait charger de toute la responsabilité concernant la mauvaise marche de son affaire, ses parents riches qui ne voulaient pas lui venir en aide, alors qu'ils l'avaient rendu malade, avait pris l'habitude de com­primer si fortement son bras pendant le sommeil qu'il s'éveillait. Là encore son insomnie était due à l'attitude malveillante de ses parents.

La psychologie du sommeil s'intéresse particulièrement à l'étude de l'accumulation de substances hypniques et des troubles circulatoires dans le cerveau. Il existe, certes, des états d'insomnie, dus à des troubles primaires de la régulation hypnique (angiopathie douloureuse, état de choc, etc.). L'insom­nie nerveuse, de tout autre nature, sert, semblable aux autres symptômes, à la tendance d'expansion nerveuse et elle se réalise dans une certaine mesure, sans tenir compte des conditions physiologiques du sommeil. Elle est le résultat de la tension psychique d'un malade, provoquée par des problèmes vitaux qu'il ne se sent pas capable de résoudre, vu son insuffisante faculté de coopération.

Les attitudes pendant le sommeil

La psychologie individuelle comparée nous apprend que les phénomènes de l'état de sommeil sont adaptés à la ligne dynamique individuelle. La superstition de l'humanité les considère comme étant l'expression d'un déter­minisme causal, entièrement soustrait à la volonté et à la responsabilité du sujet. Nous avons pu nous rendre compte que les fondements effectifs et réels de la production du rêve et de la disposition au sommeil ne se réalisent jamais d'une façon purement physiologique, mais qu'ils se montrent toujours guidés par la tendance de l'individu et utilisés et construits à la faveur de sa tendance d'expansion individuelle, de son style de vie. Une vaste enquête m'a permis d'établir que la position qu'adopte un sujet pendant le sommeil témoigne de sa ligne directrice. Voici quelques données de cette enquête. On arrive très souvent à nommer la position qu'adopte le dormeur, lorsqu'on a saisi sa structure psychique, grâce à la psychologie individuelle comparée. La liste des exemples suivants, que j'aurais aimé voir s'agrandir, grâce aux contributions de psychiatres, neurologues et pédagogues, apporte une modeste contribution à ce thème :

1º K. F., âgé de seize ans, apprenti garçon de café, présente un état de confusion avec hallucinations et délire. Une observation pendant son sommeil montre qu'il dort les bras croisés, penché sur le côté, dans une attitude de provocation. Même pendant la journée on le rencontre souvent les bras croisés. Une analyse révèle un profond mécontentement de sa profession. Il aurait désiré devenir instituteur ou pilote ! Interrogé sur l'origine de cette attitude, il répond avec certitude que c'était là le geste habituel de son instituteur préféré. Cet instituteur lui avait également suggéré d'embrasser la carrière de maître d'école, mais la situation matérielle de ses parents l'a obligé à renoncer à ce projet.

Son attitude extériorise donc très nettement son opposition face à sa profession actuelle et démontre en quelque sorte l'imitation d'un geste habituel de Napoléon, par le détour de l'imitation d'un maître, de structure psychique semblable. L'idée délirante de ce jeune garçon de café, le voyait choisi comme maréchal dans une campagne contre la Russie, idée à laquelle se joignirent d'une façon curieuse, une année plus tard, d'autres garçons de son établis­sement.

2º H. S., souffre d'une paralysie générale, dort recroquevillé, tirant la cou­verture par-dessus sa tête. Dans le compte rendu de sa maladie on peut lire : «  pas de mégalomanie, apathique, perplexe, sans initiative. »

Pour finir je veux insister sur l'importance concernant l'observation des enfants dans leur position pendant le sommeil, dont l'étude enrichirait la pédagogie.


50   La compensation psychique de l'état d'infériorité des organes, Payot, Paris.

51   Voir «  Des rêves et de leur interprétation », dans le présent ouvrage.