Chapitre XIII. Contribution de la psychologie individuelle comparée à l'étude des insomnies

Un sujet, présentant périodiquement des accès de perte de connaissance, accès qui lui permettaient de dominer sa famille et surtout sa mère - comme il résultait de l'analyse - se réveilla pendant deux nuits de suite avec angoisse, vers trois heures du matin, se trouvant dans l'impossibilité de se rendormir. Voici brièvement résumée la situation du malade. Il avait projeté d'accompa­gner ses parents très prochainement dans un voyage pour Karlsbad, lorsque le père se vit obligé de remettre ce voyage à quinzaine, à la suite de difficultés imprévues. Pendant la nuit qui suivit cette décision, le malade se réveilla dans un état d'angoisse, appela l'infirmière de garde, et sur ses insistances - comme le malade pouvait le prévoir - sa mère vint à son chevet. Le malade exigea un somnifère, dont il avait déjà usé dans un traitement antérieur. Éveillé entre une heure et trois heures, il put ensuite se rendormir. Le lendemain, le même phénomène se produisit. Pendant la période d'insomnie de la première nuit il pensa à une machine à écrire, pendant la deuxième nuit aux villes de Goerz, Budweis et Gojau. Il savait ce dernier mot être un nom de ville, mais il ne pouvait pas la situer. Peu de temps avant son réveil il avait eu le rêve suivant : «  J'avais l'impression d'avoir reçu des nouvelles de Karlsbad, m'annonçant la mort de mon frère qui était le préféré de ma mère. je me mis en deuil et je «  crânais » avec cette tenue ». Il résulte de l'analyse de ce rêve qu'il chérissait le vœu que mourût le frère préféré de la mère. Mais la transposition de cette scène à Karlsbad indique plutôt la personne du père qu'il semble adorer, et auquel pourtant il souhaite la mort, afin de rester seul avec la mère, qu'il prétend ne pas aimer. Cette énigme devient compréhensible lorsqu'on sait que l'emprise qu'il exerçait sur sa mère était devenue pour lui un objet de lutte, le symbole de sa domination et de sa capacité vitale. Depuis des années il s'imaginait obtenir par l'emprise sur la mère tout ce qu'il n'avait pas et tout ce qu'il ne pouvait pas obtenir. Chaque affront qu'il devait subir dans la vie lui apparaissait sous l'aspect d'une image, comme si on lui enlevait sa mère. Étant donné que la domination de sa mère - il n'y est nullement question d'un motif sexuel - était devenue le symbole de sa puissance, il vivait dans l'idée délirante - il n'est guère possible de l'appeler autrement - que cette possession de la mère lui permettait de devenir maître, empereur, Dieu.

La machine à écrire à laquelle il pensait pendant la nuit blanche de la veille appartient à son frère qui la lui refusa lorsqu'il la lui demanda pour s'exercer. Le frère emporta même cette machine un jour où il faisait un voyage, exactement comme il emporta dernièrement la mère, lorsqu'il alla chercher une location pour l'été.

Je ne prétends pas que le déclenchement d'un accès soit dû à l’accumu­lation de facteurs agissant dans le sens d'un affront. Dans la majorité des cas, cette supposition se montre justifiée, ce qui rend plus difficile la vue d'ensem­ble et la compréhension des éléments déclenchants des accès. Dans notre cas nous trouvons : 1º la déception causée par l'empêchement du voyage projeté ; 2º le voyage de la mère avec le frère. Ces deux facteurs présentent un évident rapport intime. En même temps nous apprenons de quelle nature semble être la situation privilégiée du frère et comment notre sujet réagit vis-à-vis de ce dernier par l'agression et des vœux de mort.

Par ses accès à allure comitiale il réussit, dans des situations où il se croit désavantagé, à fixer davantage sa mère sur sa personne, sans que pour cela cette dernière prolonge sa présence auprès du malade au delà du strict nécessaire. Les accès semblent actuellement réduits, du fait de la compréhen­sion que le malade a pu acquérir concernant leur mécanisme morbide ; or, par ses accès d'angoisse nocturne, il obtient le même effet. Mieux encore, sa mère doit, pendant la nuit, se rendre auprès de lui et rester dans sa chambre tant que son âme courroucée le juge nécessaire. Voilà le sens de ses idées, concernant la machine à écrire, et le motif de son angoisse, l'arrangement de son insom­nie.

Que toute son attitude vise à lier les autres à sa personne résulte également de l'interprétation d'un petit fait : le lendemain il me demanda de lui rendre visite, refusant de venir à ma consultation comme il en avait l'habitude.

Deux questions s'imposent alors : pourquoi avait-il recours à l'arrangement de l'angoisse, et comment était-il arrivé à la construction de l'insomnie ?

L'analyse de sa personnalité fournit suffisamment de matériel pour pou­voir répondre à la première question. Pendant son enfance il avait pour des locomotives et de leur sifflement, et cette pour obligeait la mère de le rassurer et le prendre sur ses genoux. En dehors de cette particularité il avait, pendant son enfance, un comportement plutôt courageux. On peut donc supposer que son angoisse nocturne se trouve en rapport avec une notion de locomotive. En effet nous l'entendons dire qu'il avait l'intention de se rendre à Karlsbad et que le frère et la mère étaient partis par le train. Dans sa deuxième nuit d'insomnie il se rappela en dehors de la machine à écrire, de la ville de Goerz en Istrie et de Gojau, localité près de Budweis. Il avait déjà visité Goerz à l'occasion d'un voyage qui le ramenait de Vienne auprès de sa mère, à Karlsbad. Il arriva alors à une heure du matin à Budweis, devant y attendre deux heures à la gare pour reprendre à trois heures le wagon-lit lui permettant de dormir -le laps de temps entre une heure et trois heures correspondant exactement à la période d'angoisse pendant ses deux nuits d'insomnie. Pour nous exprimer d'une façon encore plus précise, ces deux accès étaient les répétitions de son voyage à Karlsbad. Il montra ainsi qu'il était saisi d'un état d'âme, comme s'il ne pouvait plus attendre le moment où seul avec sa mère, il pourrait réaliser le voyage à Karslbad. Cette impatience se traduit également par ses continuelles plaintes sur la chaleur dans la capitale comme s'il voulait dire : il faut que je quitte Vienne.

Il ne pouvait rien dire au sujet de la localité de Gojau. En insistant, il trouva que cette localité était reliée à la ville de Budweis par une ligne secondaire de chemin de fer. Or le terminus de cette ligne est la station de la «  Croix noire », évocation d'une idée de mort (je dois ce renseignement au Dr Maday).

Son réveil à une heure du matin, donc au même moment oit à Budweis il attendait le train pour Karlsbad, montre avec certitude que pendant son som­meil le sujet avait réalisé dans son esprit le voyage à Karlsbad, voyage qu'il avait déjà fait une fois sans sa mère. Or cette fois-ci il s'efforça d'imposer par son arrangement infantile de l'angoisse son idéal de la personnalité - en relation avec l’insomnie -, obliger sa mère à venir à son chevet. Sa situation psychique actuelle signifie : si je ne devais pas attendre (la soumission de la mère, la mort du père ou du frère), je pourrais - comme mon frère - voyager seul avec nia mère. Son désir d'être avantagé comme dans l'enfance, lorsque au bruit de la locomotive il se bouchait les oreilles, se réfère au souvenir, précisément, de cet état de veille dans lequel il se trouvait au moment ou il attendait le train pour Karlsbad, étant donné que par l'angoisse et l'insomnie il voulait dominer sa mère, voire la déterminer à faire le voyage.

Ce cas, parmi tant d'autres, nous montre que les buts directeurs de le personnalité sont actifs, même pendant le sommeil et qu'ils se transposent, en quelque sorte, dans des attitudes corporelles et des expressions psychiques du rêve, préparant ainsi dans l'état hypnique le chemin pour la réalisation de l'idée directrice. Comme toujours, dans des situations de grande incertitude, ce processus se réalise en fonction d'expériences antérieures. Ce sont évidem­ment les souvenirs les plus abstraits, se rapprochant le plus du noyau de l'idée, qui sont évoqués, étant donné leur valeur préventive ou stimulante, cadrant au mieux avec l'ensemble de la personnalité. Il faut que ces souvenirs soient efficaces pour être maintenus, mais leur efficience subjective ne confirme pas leur valeur objective. L'arrangement névrotique doit seulement se trouver sur le chemin du but fictif du névrosé. Dans le cas présent il suffit que le malade arrive à faire monter sa valeur personnelle, dans le cadre de son entourage. Il a obligé sa mère, malgré elle, à se mettre à son service, et il a ainsi réalisé son idée d'une ressemblance à Dieu, ou encore son ancienne idée délirante le présentant comme empereur. (Dans cette optique il nous est possible de comprendre les idées délirantes des épileptiques et des psychotiques, qui désirent si souvent être empereur, réalisant la plus puissante notion d'éléva­tion, en rapport avec leur fiction directrice originelle.)

Le cas suivant nous montre comment une ambition déçue peut aboutir, par une plus grande tension de la fonction idéatoire, à créer l'insomnie. Les lauriers de Miltiade empêchaient Alcibiade de dormir. En effet nous trouvons assez souvent parmi nos malades des sujets souffrant d'insomnie, provoquée par leur ambition insatisfaite. Le sujet reste comme dans un état permanent de vigilance.

Je pense que le cas suivant n'intéressera pas moins le lecteur si je révèle qu'un médecin s'est lui-même soumis à l'analyse. Voici comment l'auteur rapporte l'incident qui a donné lieu à l'analyse :

L'horrible catastrophe du Titanic m'avait profondément impressionné. Pendant mes heures de loisir je me trouvais souvent en conversation sur ce naufrage et je soulevais toujours la question de savoir s'il n'aurait pas été possible de sauver les victimes de la catastrophe.

Une nuit je fus réveillé, apparemment sans motif. En tant que psychologue je me posai la question : quelle était le motif de ce réveil inhabituel, alors que d'habitude j'avais un bon sommeil. Je ne pus pas répondre à cette question, mais peu de temps après, je me surpris en train de méditer intensément à la façon dont on aurait pu sauver les naufrages du Titanic. Peu de temps après - il était trois heures - je me rendormis.

La nuit suivante, il était deux heures trente du matin, je fus de nouveau réveillé. Des idées me venaient, concernant les théories habituelles de l'insom­nie et parmi elles, celle d'un auteur prétendant qu'une fois arraché à son sommeil, on s'éveille facilement à la même heure, les nuits suivantes. Mais brusquement je compris la cause de mon réveil. Le Titanic avait sombré à deux heures trente. J'avais participé à ce voyage pendant mon sommeil, je m'étais identifié avec la terrible situation des naufragés. Par deux fois la nuit je m'étais réveillé à l'heure de la catastrophe !

La seconde nuit mes pensées s'orientèrent vers la recherche d'un moyen permettant de se sauver d'une situation semblable et de pouvoir tirer les autres du péril. Je pouvais deviner qu’il s'agissait d'une tentative préventive et pré­voyante concernant un dispositif de sécurité pouvant servir la prudence et l'ambition. Je compris également que ce voyage vers l'Amérique - le but d'un ancien souhait - symbolisait d'une façon précise ma lutte pour la reconnais­sance scientifique de mes idées. Et semblables à mon état de veille, mes préoccupations se manifestaient aussi pendant mon sommeil. Je me trouvais en train de chercher un moyen pour me sauver et je recréais la situation signi­ficative, afin de préparer ma défense et d'être prêt au combat : identification avec une situation de danger extrême et profonde réflexion ! Être conscient par l'éveil !

Il était facile de comprendre que cette façon de réagir vis-à-vis des dan­gers, menaçant ma personne et mon entourage, devait être mon attitude personnelle. Je retrouvai bientôt la connexion des faits.

Je suis médecin, il m'incombe donc de trouver un remède contre la mort. À partir de ce moment je me trouvais en pays de connaissance. La lutte contre la mort avait stimulé avant tout ma décision dans le choix d'une profession. Comme tant d'autres médecins, j'avais choisi cette profession afin de sur­monter la mort. Cette fiction directrice prend généralement ses origines dans les premières années d'enfance, et elle se ramène fréquemment à quelques dangers vitaux vécus, ou à des maladies dont a souffert le sujet ou ses proches parents.

Je me souviens de plusieurs événements qui dans mon enfance m'ont rapproché du problème de la mort. Du fait de mon rachitisme j'avais souffert d'un certain manque d'habileté et de ces troubles de la voix que je retrouvais comme médecin, plus tard, souvent chez les enfants. En effet, chez ceux-ci, lorsqu'ils pleurent, la fermeture de la glotte provoque un état de dyspnée et d'aphonie qui interrompt les pleurs, jusqu'au moment où le relâchement du spasme redonne libre cours aux cris et aux larmes. Je peux encore me souvenir que l'état de dyspnée était excessivement pénible ; j'avais alors à peu près trois ans. La peur exagérée de mes parents et les soucis du médecin traitant ne m'avaient pas échappé et provoquaient en moi, en dehors de l'impression pénible causée par la dyspnée, un sentiment d'inquiétude et d'insécurité. Je me souviens également qu'un jour, au cours de cet accès, je pensais comment trouver un moyen pour guérir cet insupportable mal, étant donné qu'aucun médicament ne s'était montré efficace. Je ne peux pas dire par quelle voie j'étais arrivé à pareille pensée et si l'impulsion venait de l'extérieur ou si elle venait de moi-même. Je pris la décision de ne plus pleurer, et dès que je ressentais la première incitation à sangloter, je me ressaisissais et la dypsnée disparaissait. J'avais trouvé un moyen contre mon mal, peut-être aussi contre la peur de la mort.

Peu de temps après, mon frère cadet mourut. Je crois avoir compris le sens de la mort. J'avais assisté à ses derniers moments et je compris, lorsqu'on m'envoya chez mon grand-père, que je ne le reverrais jamais et qu'il serait enterré au cimetière. Après l'enterrement, ma mère vint me chercher pour me ramener à la maison. Elle était très triste et pleura. Lorsque mon grand-père, pour la consoler, lui dit quelques mots aimables se rapportant à d'autres grossesses possibles, elle sourit. Pendant très longtemps je n'ai pas pu par­donner ce sourire à ma mère. Mon mécontentement laisse supposer que, dès cet âge, j'étais parfaitement conscient de l'horreur de la mort.

Pendant ma quatrième année, à deux reprises différentes, je passai sous une voiture. Je me souviens que je me réveillai avec des douleurs, étendu sur un divan, sans pouvoir dire comment j'y étais parvenu, ayant perdu con­naissance.

À l'âge de cinq ans, je fis une pneumonie et le médecin m'avait condamné. Un autre médecin se chargea de mon traitement et arriva à me guérir en quelques jours. Pendant très longtemps, dans la joie de ma guérison, on avait parlé du danger de mort auquel je venais d'échapper. Je me souviens avoir choisi, depuis cette époque, la carrière de médecin. C'est ainsi que je voyais mon avenir, dans lequel j'avais placé un but, dont je pouvais attendre qu'il mette fin à la misère de mes années d'enfance et à ma crainte de la mort. Il est certain que j'attendais plus de cet-te carrière qu'elle ne pouvait fournir. Vaincre la mort et la peur de la mort n'était pas dans les possibilités humaines, mais seulement divines. Mais la réalité demande qu'on agisse, j'étais donc obligé par une transformation de la fiction directrice, de modifier mon but consciemment, afin de l'adapter à la réalité. Ce qui me décida d'embrasser la carrière médicale afin de surmonter la mort et la peur de la mort 52.

Les fantasmes concernant le choix d'une profession d'un garçon légère­ment arriéré, élaborés à partir d'impressions semblables - mort d'une sœur, enfance maladive, décès dans l'entourage - ont pu m'apprendre qu'il avait décidé de devenir fossoyeur, afin d'enterrer les autres et de ne pas risquer, comme il le disait, d'être enterré lui-même. La pensée rigide et antithétique de ce garçon, plus tard névrosé - en haut - en bas, actif - passif, marteau – enclu­me, flectere si nequeo superos, Acheronta movebo ! - n'a pas permis des solutions moyennes plus nuancées. Sa fiction infantile salvatrice tourna dans ses futilités à l'opposé.

De cette époque où j'avais décidé du choix de ma carrière, j'avais environ cinq ans, date l'événement suivant : le père d'un camarade me demanda ce que je voulais devenir plus tard, je répondis : médecin. L'homme qui avait peut-être fait de mauvaises expériences avec les médecins répondit : «  alors il vaudrait mieux te pendre au prochain lampadaire. » Cette réponse ne me toucha point, étant donné que mon idée était bien ancrée en moi. Je pense que je me disais alors, personne ne pourrait m'être hostile, car je voulais devenir un bon médecin. En plus, il me vint à l'esprit que cet homme était fabricant de lampadaires.

Peu de temps après, j'entrai à l'école primaire. Dans mes souvenirs, pour m'y rendre, mon chemin me menait le long d'un cimetière. J'avais toujours peur et j'étais pris d'un certain malaise. Alors que les autres enfants suivaient tranquillement leur chemin, je ne pouvais avancer que pas à pas, angoisse et craintif. Mise à part cette peur, l'idée de savoir comment j'allais arriver à égaler le courage des autres me torturait. Un jour je pris la décision de mettre fin à ma crainte de la mort. Je choisis pour réaliser ce projet le moyen de l'endurcissement (proximité de la mort). Je mettais une certaine distance entre les autres enfants et moi, je déposais mon cartable près de l'enceinte du cimetière, et je traversais le cimetière, une dizaine de fois, en courant, jusqu'au moment où je pensais être rendu maître de ma peur. À partir de ce moment j'avais l'impression d'avoir fait le chemin sans crainte.

Trente ans plus tard je rencontrai un ancien camarade d'école avec lequel j'échangeai des souvenirs d'enfance. Ayant remarqué que le cimetière n'existait plus, je demandai à cette occasion à mon camarade ce qu'il en était advenu. Ce dernier, qui avait passé toute sa vie dans cette région, me répondit, étonné, que sur notre chemin de l'école il n'avait jamais existé de cimetière. A ce moment je compris que toute l'histoire du cimetière était une production de mon imagination, due à mon désir de surmonter la mort et la peur de la mort. Elle devait me montrer qu'il existait, comme dans d'autres situations difficiles, un moyen permettant de trouver ce remède contre la mort et la peur de la mort, idée d'un grand effet stimulant pour moi. C'est ainsi que je suis devenu médecin, et que je médite aujourd'hui encore sur les problèmes qui m'attirent, suivant ma structure psychique particulière, problèmes que soulevaient en particulier la catastrophe du Titanic.

Mon ambition était tellement axée sur cette fiction directrice, vouloir triompher de la mort, que d'autres buts ne pouvaient qu'à peine la stimuler. On pouvait même avoir l'impression que dans les autres relations de la vie je n'avais pas d'ambition. L'explication de cette ambivalence, de cette double vie, comme l'appellent certains auteurs, réside dans le fait que l'ambition ne présente qu'un moyen, pas une fin en elle-même, ce qui fait que cette ambition est tantôt utilisée, tantôt laissée de côté, en fonction du but présent, qu'on peut atteindre avec ou sans ce trait caractériel. D'autres buts qui pourraient attirer mes semblables, me paraissent bien souvent dépourvus d'intérêt. Cette courte analyse nous montre ce même dynamisme que nous retrouvons dans le psychisme sain ou malade. Le réveil nocturne prend une valeur symbolique, où le passé (insécurité), le présent (danger en face de sujets dépourvus de scrupules) et l'avenir (recherche de moyens efficaces) ainsi que le but direc­teur (triomphe sur la mort) se reflètent dans une allégorie de la vie.

Le sommeil peut être considéré comme une abstraction. Son but est d'accorder un répit à la fonction idéatoire diurne, socialement adaptée et indis­pensable à la vie collective, et de mettre au repos des organes sensoriels, médiateurs sociaux, dépassant la propre sphère corporelle. Pendant le som­meil, la vie corporelle et la vie psychique donnent libre cours à ces dispo­sitions, provenant du passé, et qui ont été acquises par un perpétuel entraîne­ment. Elles enregistrent les mouvements psychiques de la veille et les conduisent vers des buts placés dans l'avenir. Les réminiscences de processus idéatoires conscients, les rêves, reflètent d'une façon quasi hallucinatoire, les mouvements psychiques progressifs. Le rêve qui accompagne, mais qui ne déclenche jamais l'action en tant que pensée proprement dite - du fait de ses moyens d'expression trop abstraits et fragmentaires, il ne s'y prêterait pas dans la majorité des cas - n'a pas le devoir d'être compréhensible. Là on le rêve devient compréhensible, où il prépare des actions ou du moins semble les préparer, y inciter, là encore où il effarouche ou exhorte, il suit une tendance individuelle qui lui préexiste. Il en est de même pour le rêve dont on se souvient, et de celui qu'on oublie et où le souvenir ou l'oubli correspondent à cette même tendance. Des observations ultérieures m'ont montré que le rêve représente un entraînement dans le sens du style de vie et que, semblable à l'intoxication psychique, il éveille des états d'âme et des émotions, à l'encontre du bon sens, mais qui conviennent au style de vie et qui lui permettent de se sentir à l'aise et d'avancer dans une situation vitale donnée.

Les troubles du sommeil obéissent à la même tendance. En tant que légitimation de l'état morbide, l'insomnie sera protégée, se montrant comme meilleur moyen pour affirmer sa propre supériorité, en fonction du style de vie. Les plaintes de ces malades, en apparente contradiction avec notre conviction, ne servent qu'à élever la valeur de leur symptôme. Le réveil se réalise, dans ces cas, grâce à un arrangement systématique bien qu'incon­scient, par une frayeur, une production algique, ou par un acte volontaire, dont l'intentionnalité échappe au sujet. Les rêves indiquent souvent, par analogie, la source où la tendance névrotique a puisé la sensation d'inquiétude, en face d'un problème présent, en l'accentuant volontairement. Le deuxième cas prouve l'importance secondaire du rêve, qui peut parfois faire défaut. Il résulte du matériel exposé dans ce cas, que l'insomnie passagère doit être interprétée dans le sens d'une grande assurance, qui considère la pensée diurne comme une instance infaillible. L'absence de rêves, pendant les deux nuits -comme le dit le rêveur - ne représente rien d'extraordinaire. Chez ce médecin, rompu à la technique de l'interprétation des rêves, ces derniers se sont montrés de plus en plus rares, étant donné que leur valeur et leur raison d'être a cédé le pas à une plus grande disponibilité en faveur de l'action.

Dans le premier cas ressort nettement la direction dangereuse d'approcher la mort par une automutilation (névrose épileptique) en faveur de la réalisation d'un vague projet. Notre psychologie a prouvé depuis longtemps que pareil «  instinct de mort » se présente à nous en tant que manifestation secondaire de certains névrosés découragés et qu'il résulte d'une sorte de surestimation de la propre personnalité, à une sorte de chantage. L'insomnie passagère se présente alors comme une étape sur ce chemin, semblable aux syncopes qui peuvent parfois s'accompagner d'accidents traumatiques. La structure psychique de ce cas n'a pas été entièrement élucidée, mais elle mérite d'être citée en tant que contribution à l'étude de l'épilepsie essentielle et des états affectifs comme facteurs déclenchants des crises. L'apparition des accès s'est montrée comme accessible à l'interprétation psychothérapique et ils pouvaient être prédits, atténués, peut-être même réduits en nombre. Auparavant, les accès qui surve­naient en temps normal, tous les quinze jours, avaient fait défaut, au moment où le malade se trouvait pendant un mois à l'hôpital, en observation, en vue d'une éventuelle trépanation. Pendant mon traitement, les accès se présentaient sous une forme moins violente, et au point de vue caractériel, le malade se montrait plus libre et plus accessible. Avant qu'il n'interrompe mon traitement, du fait de son caractère entêté, il m'a été possible de démontrer au malade que, inconsciemment, il était en train de préparer un trouble de la fonction digestive. Peu de temps après une jaunisse fit son apparition. Je ne peux rien dire de plus, concernant l'observation de ce malade. J'appris indirectement que par la suite il montra des accès de colère, des états délirants passagers, où il jouait un rôle d'empereur (rôle que j'avais déduit de ses fantasmes inconscients en tant que symbole de la supériorité) et que, à la suite d'un accès de fureur - non dans un état de mal épileptique - il avait succombé à une défaillance cardiaque, six mois environ après notre dernière entrevue.


52   Voir sur la signification de la mort pour le philosophe. P. SCIHRECKER : La philosophie de la personnalité chez Bergson, Munich, 1912.