Chapitre XIV. Homosexualité

Il est particulier à la nature d'une société humaine de développer d'une manière spontanée certaines conditions et règles de jeu (Furtmüller) que nous acceptons tous et qu'en tous temps nous sentons comme inhérentes, réelles et existantes.

Il en est ainsi du logos, de la société, de l'autorité, de l'hétérosexualité, de la mode, de la morale, etc. Étant donné que l'humanité n'est pas dotée d'omni­science et qu'elle ne peut approcher la vérité absolue que par la voie de l'erreur, des échecs sont toujours possibles.

La donnée historique concernant l' «  Eros grec » est très complexe et embrouillée. Nous devons cependant rechercher des points de vue de synthèse si nous désirons présenter brièvement l'histoire de l'analyse psychologique de l'homosexualité. Peut-être suffira-t-il, aujourd'hui, de faire ressortir les points essentiels de l'opinion du plus important des groupes de chercheurs auquel appartiennent aussi bien des scientifiques que des profanes. Pour eux, le fait le plus significatif dans la structure de l'homosexualité est l'accent mis sur la question de l'hérédité comme si l'on admettait que des individus viennent au monde avec leur tendance homosexuelle. Les théories concernant cette question sont divergentes. Un groupe affirme que dans la masse héréditaire le complexe germinal - dans le cas de l'homosexuel masculin - est affaibli au profit d'un complexe d'un type à tendance féminine ; le second groupe croit en certains facteurs hérités, qui ont été spécifiquement renforcés, etc. On n'a jamais prétendu que les facteurs féminins héréditaires, l'aspect féminin mani­feste, sont en quelque sorte plus saillants chez les homosexuels masculins que ne le sont les traits féminins chez une femme, et cependant, en examinant les homosexuels, nous trouvons presque exclusivement, soit des individus avec des tendances féminines, soit d'autres qui sont orientés dans des voies féminines, du fait même que les tendances masculines semblent absentes. Des femmes (normales) manifestent d'autre part souvent des tendances masculines. Quant à la démonstration de l'hérédité et de la non-acquisition de ces traits, les faits cités plus haut lui sont tout à fait défavorables. Car nous pouvons légitimement nous demander où restent les impulsions masculines. Ajoutons, entre parenthèses, que, bien entendu, les impulsions masculines ne manquent pas, c'est-à-dire, pas entièrement, mais qu'elles ont été rejetées si loin à l'arrière-plan par le comportement féminin (de l'homosexuel ) - au moins dans certains exemples nettement dessinés - que cette divergence, cette contra­diction interne, est particulièrement perceptible.

Une seconde objection qui est également justifiée et doit être envisagée sans hésitation, est celle d'une fréquente homosexualité facultative, c'est-à-dire d'un certain nombre d'expériences homosexuelles dans la vie d'un individu, soit dans l'enfance, soit au cours de longs voyages comme dans le cas des marins, chez les prisonniers, dans la vie du soldat ou dans les pensionnats. Cette homosexualité facultative, dont beaucoup d'informateurs sérieux assu­rent qu'elle est une manifestation quasi normale dans la vie de chaque individu, ne nous incline pas davantage à attribuer une importance prépon­dérante au facteur d'hérédité.

Un second groupe de savants admet une fixation de certaines expériences sexuelles (généralement dans l'enfance). Les faits semblent en un sens contredire cette théorie, car nous savons que de telles expériences homo­sexuelles alléguées ou réelles dans l'enfance sont très communes. Les expériences homosexuelles décrites par les malades ou des gens accusés de s'y adonner, se montrent fréquemment être d'un type si vague que nous devons au mieux n'en tirer aucune conclusion, sauf qu'il est tout à fait remarquable de noter jusqu'à quel point l'homosexuel considère de telles expériences précoces comme étant la base de tout son développement. La même objection s'applique à ces auteurs qui désirent expliquer l'homosexualité par l'hypothèse d'après laquelle de telles expériences précoces arrivent à se fixer. En réalité on ne trouve pas de cause irréfutable à l'homosexualité.

Nous nous sentons contraint de soulever une autre question qui, sans doute, situera la nature problématique de cette dernière explication dans une lumière entièrement différente. Nous pouvons à bon droit demander pourquoi les homosexuels fixent ces expériences particulières, expériences que nous, gens normaux, incontestablement, partageons aussi. C'est un problème qui intéresse la pédagogie, quoique sous un autre angle. Qu'est-ce donc que nous retenons habituellement ? L'homme, dans l'expression de sa faculté d'imita­tion, n'est-il pas définitivement dirigé et circonscrit par des lois à peu près inviolables ? Si nous observons les tout petits, les enfants, les adultes, tous ceux qui montrent des tendances marquées à l'imitation, nous trouvons que personne n'imite quelque chose qui, d'une façon ou d'une autre, ne cadre pas avec son but.

Pourquoi l'homosexuel trouve-t-il alors que la fixation d'une expérience homosexuelle convient à sa nature ? Nous devons remonter à une période précédant l'expérience pour l'expliquer. En examinant des cas particuliers on a découvert que, mis à part certains événements sexuels, ces sujets insistent particulièrement sur le fait que, dès l'âge de deux ou trois ans on les prenait pour des filles, qu'ils avaient un plaisir particulier à jouer avec des poupées, passaient presque tout leur temps en compagnie des filles, etc.

Ainsi, la conception d'une fixation d'expériences infantiles nous conduit difficilement à la compréhension d'une attitude apparemment immuable de certains individus ; attitude qui dès les premières années de l'existence d'un individu paraît défier tout ce qu'il y a de sain dans notre société. Par son développement, l'homosexuel nie les principes fondamentaux de la société et il est à peine vraisemblable que - sans tenir compte de la manière dont il est arrivé à son point de vue et à sa perspective émotionnelle - il n'ait pas senti, remarqué et élaboré les résistances énormes qui ont obstrué son chemin, au cours de son évolution homosexuelle. On peut dire qu'il est infiniment plus difficile d'être homosexuel que normal ; ce fait seul devrait nous donner la mesure de l'énorme dépense d'énergie nécessaire pour continuer à vivre de cette façon. Cette dépense d'énergie est perceptible en fait dans toutes les perversions. On peut l'observer dans la nature même de ses déductions, dans son attitude auprès des hommes, des femmes, au cours de ses expériences. Pas à pas nous pouvons découvrir les préparatifs qu'il fait pour parvenir à une attitude unifiée, attitude dont il ne sera pas facile de le dégager. Les cas mixtes - si nombreux qu'ils constituent la majorité des cas - montrent fréquemment le développement homosexuel dans ses différentes étapes, ainsi que les efforts vraiment considérables fournis par l'homosexualité pour lui permettre d'aban­donner la voie normale, arrivant à placer sa vie dans de telles limites qu'il n'y a alors de place que pour l'homosexualité.

Il est souvent touchant d'observer comment peu à peu tel individu arrive à se tromper lui-même et à s'imposer de force la conception qu'il n'est pas adapté au normal. Ces arguments ont si peu de valeur qu'il nous a été néces­saire de nous habituer au langage de l'homosexuel pour rester patient. Je connais certains d'entre eux qui dans leur apparence extérieure sont tout à fait normaux et qui cependant insistent sur certains détails les concernant : par exemple le fait que leur larynx n'est pas masculin dans sa structure, que leur barbe ne pousse pas aussi vite que celle des autres hommes, etc. On peut ainsi concevoir facilement que les homosexuels ont eu quelque peine à réunir tout ce qui peut donner une force de conviction évidente à leur croyance d'être différents des autres hommes.

Le problème pour nous, par conséquent, est de trouver d'où provient cette tendance indéracinable à renier tous les attributs masculins et leur désir d'acquérir une certitude complète, une confirmation et une justification de leurs points de vue émotionnel et intellectuel, spécifiquement différents 53. Comme dans toutes les manifestations de la vie psychique humaine, c'est seulement lorsque nous avons saisi la signification de la personnalité entière, découvert son sens, pu pénétrer dans le plus profond de son âme, compris la nature de sa réponse aux exigences normales de la vie, que nous pouvons parvenir à comprendre la situation réelle. Lorsque des homosexuels nous parlent des activités qui ont pu les entraîner au milieu des conflits qui les opposent à la loi, les tourmentent et les limitent, nous trouvons que, dans les autres aspects de la vie également, leur manque l'attitude normale à laquelle on peut s'attendre de la part d'un homme tout à fait adapté à la vie - sauf éventuellement sur le plan sexuel. Les traits les plus saillants - qui apparais­sent clairement sous différentes modalités dans le caractère d'un homosexuel - sont les suivants : ambition démesurée et prudence ou peur de la vie, doublées d'un profond découragement et d'un manque de facultés à coopérer.

En partant de ces faits presque universels, nous pouvons nous demander quel pourra être le sort d'un individu qui possède dans sa nature deux traits de caractère aussi contradictoires qu'une ambition jamais satisfaite et une lâcheté qui paralyse son activité, dès les premiers pas tentés pour satisfaire son ambition. Sous une forme ou une autre chaque névrosé possède ces deux traits caractériels à des degrés plus ou moins prononcés. Nous trouvons donc à la faveur d'une étude plus poussée des traits caractériels de l'homosexuel, qu'il se présente à nous sous l'aspect, bien dessiné, d'un névrosé, dont le désordre nerveux toutefois ne s'exprime pas clairement parce que, par l'homosexualité, il a limité étroitement le tableau de sa névrose. Dans ce cercle étroit les symptômes nerveux ont peine à se manifester. En règle générale, l'homo­sexuel, en écartant les situations génératrices de difficultés, réussit à se créer un type d'existence ; ou bien il s'y adapte parfaitement ou bien il peut le vivre plus aisément que celui d'une hétérosexualité qui le précipite continuellement dans le courant de la vie et le met en relation avec tous les problèmes, les exigences et les difficultés du milieu social. Néanmoins, chez beaucoup d'homosexuels dont la sphère d'activité n'est pas trop réduite, nous rencon­trons des symptômes frappants. Les manifestations obsessionnelles, parmi ces symptômes, sont les formes prédominantes.

Dans l'histoire concernant l'enfance de l'homosexuel nous sommes frappés par nombre de manifestations et comportements similaires, par des expres­sions semblables qui peuvent facilement être rapprochés. Un des points importants que j'ai réussi à démontrer est le fait qu'il est à tout moment fort difficile pour les homosexuels de prendre conscience de la nature de leur sexe, et que cette prise de conscience survient chez eux beaucoup plus tard que chez les autres enfants. Nous entendons dire généralement, dans ces cas, qu'étant enfants, ils avaient un joli teint, portaient des robes longues, qu'ils mettaient des vêtements de petites filles plus longtemps que les autres enfants, qu'ils avaient des petites camarades de jeu et qu'ils n'avaient pu profiter des expériences ou explications qui auraient dû leur permettre de réaliser la différence de leur sexe avec celui des filles. Ils sont déjà malencontreusement engagés sur le chemin du développement psychique d'une fille quand, à leur étonnement, ils se rendent compte du fait qu'ils appartiennent en réalité à l'autre sexe : cette difficulté supplémentaire pour les enfants, dont l'ambition est particulièrement vive et que la prudence empêche d'entreprendre toute action nouvelle, est d'une extraordinaire importance. Une fois cette attitude prise, des expériences d'un genre différent ne suffisent plus à les en dissuader ; ils se servent au contraire de ces expériences pour renforcer leur certitude d'être différents des autres enfants, qu'en eux un miracle de la nature est devenu manifeste et qu'ils représentent une espèce nouvelle. Cette différence leur apparaît en général comme une véritable distinction, point de vue que leur ambition, bien entendu, encourage volontiers.

Comment l'ambition peut-elle jouer un si grand rôle chez ces enfants ? Nous ne nous occupons pas ici des enfants dont le développement s'est fait selon des voies normales et sans difficulté, mais, soit d'enfants chez lesquels s'est développé un sentiment de faiblesse et d'infériorité, à cause de la situation dans laquelle ils se trouvent, soit d'une part ceux qui ont été accablés par la pression de leur milieu ou, d'autre part, ceux qui ont été si gâtés qu'un très précoce désir d'être protégé dans l'avenir contre toute attaque et d'occuper toujours la première place, revêt une forme particulièrement intense. Cela vaut pour les deux modalités extrêmes d'éducation car les deux nourrissent et intensifient ce désir ardent de l'enfant d'atteindre un avenir dans lequel il restera entièrement à l'abri des difficultés de la vie. Cette lutte et la peur de ne pas réussir, entraînent leur imagination d'une étrange manière vers l'idée et le désir de domination et les incitent à rechercher un type de situation future dans lequel ils n'auront pas à craindre le danger. En plus de la difficulté de réaliser la nature de son propre sexe, l'existence de conditions familiales modestes ou mauvaises, des déficiences organiques, ou des relations désor­ganisées entre les parents imposent à l'enfant des difficultés supplémentaires, cela lui suggérera vraisemblablement la pensée de rechercher l'accomplis­sement de son ambition par des procédés très limités. La question prédomi­nante est celle de ses relations avec l'autre sexe, question pour laquelle le sujet est insuffisamment préparé.

On peut donner des réponses variées à cette question. On sait que dans certains cas d'homosexualité, le sexe opposé semble avoir été complètement exclu, alors que dans d'autres, un certain nombre de compromis existent. Dans tous les cas, cependant, il y a une sorte de condamnation de l'autre sexe. Quand un enfant s'oriente vers l'homosexualité, il manifeste en même temps une attitude hostile envers l'autre sexe. C'est le même mécanisme, observé sous un autre angle. Chacune de ces manifestations appelle l'autre de telle sorte que les deux lignes doivent se rencontrer en un point. En conséquence on doit les considérer non pas séparément, mais dans leur interconnexion. Si, en raison de l'aggravation de la situation de l'enfant, une certaine ambition s'est manifestée, il est très clair que cette dernière ne saurait durer si elle n'est pas soigneusement protégée. La fusion de ces traits de caractère qui est impossible en raison d'une attitude spécifique, évoluant, non seulement à l'âge adulte, mais même dans la première enfance, peut être perceptible dans le compor­tement physique et plus spécialement dans l'attitude adoptée face à la vie. Pour le comprendre il nous faut tenir compte d'un seul fait, c'est que ces caractéristiques ne sont pas aussi nettement apparentes dans les situations privilégiées. L'attitude de l'homosexuel, surtout en face de la vie, sera toujours hésitante.

L'homosexualité a un certain nombre d'aspects différents. D'une façon ou d'une autre, et à des degrés variés, on verra qu'un homosexuel est en oppo­sition avec la vie sociale, qu'il est instable dans ses occupations. Il a embrassé une profession plus tard que les autres et l'a abandonnée plus vite, changeant souvent de travail. Sa vie entière s'écoule comme si elle était réglée par quelque mécanisme frénateur. La force nécessaire pour opérer ce freinage, il doit sans cesse la produire lui-même.

1er cas. - Concerne un homme d'une trentaine d'années, appartenant aux cercles les plus aristocratiques, bien bâti, avec des muscles d'athlète. Il avait, admettons-le, une pilosité moins fournie au visage qu'un homme normal. R m'informa que ses frères ne brillaient pas plus par leur pilosité. Cependant il n'en était pas de même pour son père. Son grand-père, émigrant, était originaire d'une région dont les habitants étaient connus comme possédant une maigre pilosité faciale. Ce trait, dont le malade avait parlé aux médecins, et dont il s'était persuadé lui-même comme étant une preuve de son hérédité homosexuelle, il eût pu logiquement le ramener à cette particularité raciale. Or cette déduction ne semble en aucune façon avoir affecté son attitude. Nous voyons avec quelle habileté tendancieuse ces malades mènent leur argumen­tation. Nous ne pensons pas que sa manière d'agir soit due à une mauvaise intention, mais la considérons comme étant la manifestation de cette ruse inconsciente, propre aux névrosés, à leur intelligence privée, leur schéma d'aperception névrotique, à laquelle ils reviennent sans cesse, sans s'en apercevoir, par leur inquiétude constante, «  mauvaise habitude » plus que mobile consciemment malhonnête.

Il était le benjamin de cinq frères. Jusqu'à l'âge de dix ans il n'avait jamais été en compagnie de fillettes. Ses frères étaient les seuls membres de sa famille avec lesquels ce dernier-né avait été, en quelque sorte, intimement lié. Ce dernier facteur n'est pas sans signification, car la psychologie du benjamin est extraordinairement compliquée et intéressante. Deux traits, en particulier, distinguent toujours les plus jeunes enfants, traits trouvés en des proportions si différentes que de tels enfants semblent présenter souvent des caractères contradictoires. Le premier trait est la sensation d'être opprimés, du fait de leur petite taille. Ils paraissent toujours sous pression et sont toujours recon­naissables, car ils désirent toujours être plus grands qu'ils ne le sont réellement. Ils sont toujours intensément affectés par les événements et les paroles évoquant leur petitesse, paroles susceptibles de blesser leur vanité. Nous savons de quelle façon les contes de fées soulignent le rôle du dernier-né et du tempérament particulier qui lui est attribué. Il est toujours au travail, c'est lui qui possède les bottes de sept lieues, etc., ce qui nous permet de com­prendre pourquoi parmi les personnages historiques célèbres - dont les rapides progrès, surtout dans l'art, nous frappent - un grand nombre étaient des ben­jamins. Nous pouvons parler ici d'une psychologie de la position. La pression exercée par l'ambition sur le plus jeune, l'aiguillonne continuellement et il désire toujours surpasser ceux qui l'entourent. Cependant cela n'arrive que dans des conditions propices. Au contraire, les difficultés et les obstacles qui s'opposent au plus jeune sont fréquemment la cause de sa perte de confiance en lui-même et de l'accroissement de sa particulière prudence et de sa résignation. Cette circonspection peut même s'exprimer, à un certain degré, dans les traits du visage. Au cours des examens médicaux au conseil de révision, pendant la guerre, j'étais capable de repérer ceux qui étaient des enfants derniers-nés. Leurs traits reflétaient soit une ambition agitée et inces­sante, soit le désir de s'échapper.

Notre malade déclarait en outre qu'il avait été écarté par ses frères plus âgés, bien qu'il ait toujours désiré être au premier plan. Il était constamment en train de lancer des défis aux autres et comme poussé par une ambition au delà du normal. Il ne voulait jamais prendre de responsabilité, pesait d'innombrables fois le pour et le contre d'une situation et ne cessait d'être la proie du doute et de l'agitation. La surveillance familiale était des plus atten­tives, si bien qu'une connaissance prématurée de la nature du sexe peut être exclue. A l'âge de dix ans il fut mis dans une école religieuse où il se trouva en la compagnie exclusive de garçons. Je sais que la discipline de cette école était stricte et mesquine. Quand son instinct sexuel commença a se manifester de manière plus précise, cet adolescent n'avait clairement à l'esprit, ni la signification de l'instinct sexuel, ni de son rôle sexuel. Les filles lui appa­raissaient comme quelque chose d'énigmatique et incompréhensible. De plus, on lui avait appris que toute soumission à l'instinct sexuel était un péché abominable. Quand, plus tard, devenu plus courageux, il put acquérir auprès de ses camarades, des connaissances concernant ce sujet, la masturbation fut la seule voie qui lui resta ouverte, pratique qu'il considérait comme un péché, mais qu'il jugeait comme moindre mal, car dans ce cas au moins il ne faisait de tort à personne. Du point de vue de la communauté, cette attitude est tout à fait erronée. Kant a soulevé la question : Comment se fait-il que la mastur­bation soit considérée comme une pratique répréhensible ? Quant à moi, il me semble que la nature du sentiment humain normal, la nature de la conscience sociale différenciée, de la coopération et de l'amour de l'espèce font que nous refusons la masturbation, activité sexuelle antisociale, même si, comme dans les cas mentionnés précédemment, on doit l'accepter. La sexualité n'est pas une affaire privée.

Dans l'exemple précédent, nous devons particulièrement souligner que, du fait de sa position sociale, celle d'un aristocrate très en vue, sa vie se déroulait dans la solitude. Il se liait peu et dès son enfance il avait été éduqué pour être un propriétaire terrien. En pratique, il n'y a rien dans toute sa vie qui pourrait être considéré comme une marque d'initiative. Il avait obtenu ses diplômes dans des conditions très normales, à son collège, et avait pris la succession du domaine de ses parents. Ce n'était pas un individu mal intentionné, et il n'avait jamais nui à quiconque. Il était toujours resté exactement à la place où son destin rigoureux l'avait mis. Nous retrouvons dans son homosexualité la «  distance » infranchissable qui le séparait de la vie de la communauté et de ses exigences, doublée, en ce qui concerne la question sexuelle, d'une activité insuffisante.

Brusquement un événement apparaît dans cette vie solitaire. Le malade se marie. Il s'agit d'une orpheline, de famille noble, à laquelle notre malade, peu après avoir fait sa connaissance, a avoué son homosexualité. Comme c'est souvent le cas chez les jeunes filles, ce rôle de sauveteur l'attirait et elle accepta ce mariage sous toutes les conditions et toutes les réserves que son fiancé lui avait imposées 54.

Le mariage fut un échec. L'impuissance psychique de l'homme traduisait un manque total de la faculté de se donner, de coopérer. Pareils sujets sont incapables d'un dévouement à une cause ou à une personne. Constamment préoccupés de leur prestige, ils se trouvent toujours à une certaine distance de la vie. L'érotisme se prête mal aux jeux de l'ambition. Le malade se trouvait à ce moment dans un stade de son évolution psychique où il évitait toute épreuve quant à sa valeur. Il avait son domaine et sa femme. Mais ce que la vie exigeait d'autre de lui fut refusé. Dorénavant, grâce à la légitimation de son état morbide homosexuel et d'autres troubles nerveux, il refusa toute exigence supplémentaire. Vis-à-vis de sa femme, sa conscience était tran­quille, car il lui avait avoué d'avance son mal et elle n'était pas en droit de lui faire des reproches. Mieux que cela, elle était son obligée, car elle se trouvait dans une situation où amie, conseillère, aide, elle devait être à sa disposition. Car il ne lui avait jamais fait de promesse. Il vivait dans la situation de quelqu'un qui, loin de ce monde, demandait à être choyé, ce qui pouvait déjà se déduire de son enfance. Chez lui, comme chez beaucoup d'autres sujets, l'intention de ne pas coopérer se trouvait si solidement établie que nous devons la considérer comme étant sa solution idéale des problèmes vitaux. Dans ce même état d'esprit il rend visite au médecin, prudent et secret, attitude qui lui permet en général d'éviter ses semblables, étant donné qu'il risque, parmi eux, d'être découvert comme homosexuel. Cette découverte lui ferait honte. Le point de vue suivant est encore à retenir : les homosexuels souli­gnent avec fierté leur mauvaise habitude, à moins que certaines circonstances ne les empêchent d'exposer leur point de vue. Mais il ne faut pas oublier que les idées obsessionnelles ou que les impulsions apparaissent chez le malade dans un état d'âme, comme s'il voulait les refuser, et comme si elles lui étaient incompréhensibles. Du point de vue d'un système préétabli, ce sont les grandes divergences. Mais au point de vue psychologique la différence n'est pas grande. Une idée obsessionnelle de nature sexuelle exige sa liquidation sous la pression de l'instinct sexuel. Pareille liquidation est encore possible grâce à l'activité présente du sujet qui, d'une certaine façon, doit comprendre son idée obsessionnelle, car dans le cas contraire il risque de s'éloigner du but. Or il existe suffisamment d'homosexuels qui, dans leurs idées et leurs fantasmes, voient quelque chose d'incompris et d'énigmatique qu'ils s'effor­cent de combattre constamment.

L'analogie avec la névrose obsessionnelle nous semble évidente.

2e cas. - Pour des raisons, provenant de considérations juridiques, la littérature cite uniquement des cas d'homosexualité masculine. Or les mêmes lignes fondamentales se retrouvent également dans l'homosexualité féminine.

Une malade, âgée de 25 ans, aînée de deux enfants, voit venir au monde un frère lorsqu'elle avait 4 ans. Ce frère accapara toute l'attention de la famille. Elle se trouva placée à l'arrière-plan, ce qui développa chez elle une ambition démesurée. Il s'y ajoute un tableau familial très sombre. Le père brutal, la mère volage. La fille intelligente, se rend compte de ce qui se passe dans la famille. Elle se détourne du mariage, se retire du père, qu'elle considère comme un homme violent, s'efforce de brosser un tableau semblable de son frère, afin d'acquérir la certitude que tous les hommes sont brutaux. Elle évite les deux et ne leur parle jamais. Elle mène une vie craintive, isolée, ne trouve nulle part un intérêt au jeu, est arrogante vis-à-vis de ses collègues, mais son ambition lui gagne la sympathie de l'institutrice. On la destine aux études. À l'âge de dix ans, elle assiste dans la maison à l'accouchement d'une domesti­que. Sa crainte, sa frayeur en face du rôle féminin, s'amplifie énormément. À sa puberté elle fait une dépression et s'adonne à la boisson. Nous retrouvons ici toutes les manifestations d'une activité s'efforçant d'échapper à la vie normale d'une jeune fille d'un milieu de parents aisés, excluant toutes les exigences objectives de la réalité.

Sa déviation vers l'homosexualité s'est réalisée petit à petit. Elle avait parmi ses amies une lesbienne, mais il lui fallut deux ans pour quitter la maison et aller vivre chez cette amie, dans un acte de vengeance à la suite d'une violente querelle avec sa mère. Elle s'est toujours tenue à distance des hommes, mais elle connaissait dans sa famille un jeune homme, d'aspect physique repoussant et aux traits particulièrement laids, avec lequel elle se lia d'amitié, ayant avec lui des conversations scientifiques et sociales, faisant même avec lui des promenades. Il lui paraissait absolument anodin. Mais sa très grande prudence fit son malheur. Un jour, lui confiant le secret de son homosexualité, le jeune homme tenta un chantage, la força au mariage. Ce mariage ne dura que quatre semaines pour aboutir à un divorce. L'épouse se montrait incapable de remplir ses devoirs conjugaux. La mère, au courant de cette affaire, quoique toujours hostile à sa fille me pria de m'occuper d'elle.

La malade ne parlait que de son ambition, de son désir de réaliser quelque chose dans les sciences. Son indifférence envers son rôle de femme était si évidente qu'il était impossible de ne pas s'en apercevoir. En société sa conduite était déplorable. Dès qu'elle commença un travail, elle trouva le moyen de l'arrêter. Cette conduite particulière provient d'une erreur infantile antérieure dans l'évaluation des exigences de la vie, exigences qu'elle surestimait du fait de son pessimisme, de sa peur de ne pas se trouver à leur hauteur, une attitude qui reflétait sa sous-estimation de la femme. Dans son pessimisme l'homosexuel voit les dangers de vie sexuelle normale excessive­ment amplifiés, ce qui nous permet de comprendre qu'il recule devant toute entreprise pouvant le mener à la réalisation de son véritable rôle. Son attitude est celle d'un être humain qui veut arrêter la marche du temps, le progrès. Nous connaissons ces mobiles. Mais le sujet les ignore et se défend d'en prendre connaissance. Il considère comme juste ce que nous savons être une erreur et il est soutenu dans cette conception par les erreurs d'une littérature apparemment qualifiée, de nature scientifique ou profane, qui semble vouloir confirmer son jugement sur l'immuabilité de son mal. Pareille disposition d'âme dans laquelle vit l'homosexuel, dans laquelle il agit et s'adonne à son imagination, le rend irresponsable. Mais une intervention provenant de l'exté­rieur n'est pas rendue absolument impossible, de ce fait. Ce qui me parait le facteur de plus important dans le procédé thérapeutique est une fois de plus la logique de la vie qui conserve ses droits, même chez ces sujets, lui imposant le secret de son mal, comme aussi des battements cardiaques lorsqu'il s'adonne à ses idées fixes ou à ses impulsions. Par ses réactions la voix de la société se fait entendre, voix qui, dans toutes les circonstances, se montre hostile à la pratique homosexuelle.

Pour finir, réservons quelques lignes à la doctrine hormonale et à la conception de Steinach et de ses élèves concernant les possibilités de guérison de l'homosexualité par une augmentation de l'apport de sécrétion glandulaire. L'homosexuel est un névrosé, profondément découragé ; il lui manque la préparation psychique pour un rapport normal et humain avec son partenaire héterosexuel. Sent l'encouragement peut le guérir. Les interventions chirur­gicales peuvent réaliser cet encouragement, comme j'ai pu m'en rendre compte sans que médecin et malade réalisent le processus psychologique sous-jacent. Les sujets qui d'ailleurs se soumettent à pareille intervention se trouvent déjà sur le chemin de l'encouragement, mais chez d'autres, l'action encourageante de l'intervention ne se manifeste pas. La préparation psychique, d'intérêt vital, ne peut être reprise que grâce à un traitement psychothérapique. Ce qui rend ce traitement particulièrement difficile est leur grand retard dans l'entraî­nement des rapports sociaux vis-à-vis du sexe opposé, retard qui les oblige de rattraper ce que d'autres sujets ont déjà intégré et exercé dès leur enfance. Nous voulons montrer à présent l'aspect médico-légal de ce problème.

Expertise.

E. F., âgé de 41 ans, père de deux enfants, nous raconte que, récemment, il a été appréhendé pour masturbation mutuelle dans une vespasienne. En réalité il avait seulement observé un homme en train de se masturber.

L'examen objectif de cet homme, petit, présentant des traces de rachitisme, montre, entre autres, un strabisme divergent.

Il résulte de l'anamnèse du sujet qu'il était l'enfant d'un mariage consan­guin, mariage d'ailleurs malheureux. Le père, décédé, souffrait de diabète, la mère, après une vie de dépenses inconsidérées, succomba à des ictus répétés.

Les deux grand-mères étaient sœurs, ses deux grands-pères, frères, ce qui fait que le malade était l'enfant d'une consanguinité renforcée. Depuis sept ans le malade souffre de diabète, comme son père.

Dès son enfance le sujet a remarqué chez lui un désir inexplicable de regarder des pénis normaux et non circoncis. Le malade ne peut absolument pas expliquer le but de cette attitude coercitive, irrésistible. Mais cette curio­sité lui paraît naturelle et d'un intérêt évident. Le malade ramène cet intérêt à sa première enfance, y voit un vague rapport avec son origine israélite et ses souvenirs de la circoncision. Il avait ressenti pour la première fois une sensation de plaisir au moment où, âgé de six ans, il observa le pénis d'un petit paysan, âgé de quatre ans. Plus tard s'y ajoutent des éjaculations et une tendance à toucher le pénis et à pratiquer la masturbation mutuelle. L'infé­riorité de l'appareil visuel (strabisme) semble avoir ici élaboré le «  voyeurisme » du sujet.

Un examen psychique détaillé révèle chez ce sujet des rapports de nature psychique, qu'il ignore d'ailleurs, nous permettant de comprendre l'attitude homosexuelle du malade en tant qu'erreur morbide, l'empêchant de se soustraire à ses impulsions obsessionnelles. Depuis sa plus tendre enfance, un sentiment d'infériorité morbide pèse sur ce malade, rendant impossible son intégration dans la société d'une façon générale, et particulièrement dans le cadre d'une société féminine. Dans son mariage, réalisé sous les instigations de la mère, il n'a jamais pu se trouver à l'aise. Constamment inquiet, querel­leur et déprimé, il croyait s'être trompé dans son choix et frustré de son bonheur.

Dans ses entreprises sociales nous pouvons faire la même constatation : un renoncement prématuré à tout effort visant des buts normaux, faisant échouer régulièrement toute initiative, grâce à l'intervention de quelque «  obstacle fatal ». Ne disposant pas d'une confiance suffisante dans ses possibilités, il manque la voie normale à chaque occasion.

La même fatalité se traduit en fin de compte dans son comportement envers ses semblables en général. Il haïssait son père, se querelle avec sa sœur aînée et avec sa femme. Il n'a jamais trouvé un ami, étant donné que, rempli de méfiance envers les autres, il suppose que chaque être humain le trouve repoussant et haïssable.

De cet état d'oppression psychique, morbide, qui déjà extérieurement l'avait amené à un isolement, à l'échec de son mariage et à des difficultés matérielles, naît chez lui - surtout en cas d'aggravation de sa situation maté­rielle extérieure, comme nous avons pu le constater chez d'autres malades à même structure psychique - l'impulsion à une action sexuelle libérante qui, dans notre cas, en fonction d'expériences vécues enracinées et d'impressions évaluées subjectivement, se trouvent liées à un «  fétichisme du prépuce ».

Cette circonstance est en concordance avec les autres manifestations objectives et subjectives du malade. Bien que, dans le cas présent, nous constations une infériorité psychopathique doublée d'impulsions obsession­nelles de nature homosexuelle et de fétichisme, nous savons que l'impression produite sur le sujet par sa propre infériorité physique et psychique, depuis sa première enfance, avait si lourdement pesé, qu'elle avait empêché toute possibilité d'un développement normal.

Nous ne pouvons réaliser les améliorations de cette attitude morbide vis-à-vis de la vie que grâce à une action pédagogique, aboutissant à une transfor­mation de la personnalité, action avant tout destinée à rehausser le courage vital du sujet. Une punition juridique par contre, ne tenant pas compte de l'irresponsabilité du présent comportement, risque d'entraîner aussi une aggravation du sentiment d'infériorité. Le malade subirait alors sa punition avec la conviction d'être la victime d'une constitution immuable dont il n'est pas responsable, conviction qui, évidemment, diminuerait beaucoup les chances d'une guérison future.

Repoussé de toute activité sexuelle normale, ses tendances homosexuelles représentent le dernier reste dont il dispose. La contrainte à une activité homosexuelle ne provient pas de l'homosexualité mais - comme dans chaque névrose obsessionnelle - d'un écart coercitif des rapports sociaux normaux, où le sujet craint de trouver un échec certain et devant lesquels il se place comme en face d'un abîme.


53   Les sentiments ne sont pas des arguments. Chacun présente l'état affectif qui convient au mieux au but final.

54   Certaines jeunes filles ressentent une grande attirance pour des homosexuels, étant donné leur propre refus de la sexualité.