Chapitre XV. La névrose obsessionnelle

Le découragement, indice le plus sûr de l'état du névrosé, l'oblige d'inter­poser une distance entre lui-même et les exigences du monde environnant. Afin de pouvoir justifier cette distance, le névrosé a recours à des arrange­ments qui s'élèvent en face de lui comme une montagne de futilités. C'est ainsi qu'il arrive à se séparer du front de la vie. À la question : «  où étais-tu, lorsque Dieu donna sa place à chacun sur cette terre ? », il répond : «  dans ma cachette derrière la montagne ». Caché dans l'arrière-plan et du côté inutile de la vie, tout son comportement traduit un caractère de contrainte, conditionné par son ambition hypersensible, résultat non pas de son idée obsessionnelle, mais de sa peur devant la coopération, devant ses problèmes vitaux. Cette montagne d'obstacles, aménagée par le malade, ne se manifeste nulle part avec autant de netteté que dans la névrose obsessionnelle.

En étudiant l'état affectif de l'obsédé, on arrive très vite à l'impression d'avoir affaire à un homme qui s'épuise, sans cesse, dans des efforts, loin des activités humaines normales. Cet état de peine oppressante et anxieuse ne manque jamais.

Il est curieux de constater que des malades, totalement ignorants de la littérature médicale, désignent leur trouble par un terme que la science et la philosophie ont utilisé : des impératifs. On fait alors la surprenante observa­tion que la philosophie se sert des mêmes termes que ceux employés par nos malades.

Les formes sous lesquelles se présente la névrose obsessionnelle sont variées : besoin de se laver sans cesse, de prier, de se masturber, idées obses­sionnelles de nature morale ou autres, doutes. On pourrait au point de vue nosographique élargir considérablement le terrain de la névrose obses­sionnelle et on retrouve le même mécanisme également dans les manifesta­tions morbides telles que : l'énurésie nocturne, le refus d’aliments, l'anorexie mentale à base obsessionnelle, les perversions, etc.

Le symptôme de l'acte obsessionnel a même passé dans la littérature. Trois de ces cas seront analysés ici. Il en est ainsi de l'histoire de l'écrivain romantique von Sonnenberg, qui dès sa tendre enfance et jusqu'à sa puberté a souffert d'un symptôme obsessionnel le contraignant à prier sans cesse. C'était un garçon têtu, très ambitieux, instable, qui était souvent en conflit avec son entourage. Très tôt il fut préoccupe par des idées religieuses. Ce symptôme se manifestait surtout pendant l'enseignement, ce qui ralentissait la marche de la classe. Jean-Paul, dans son Voyage de Schmelzle à Flaez, a également décrit une multitude d'actes obsessionnels. Dans son enfance son héros criait souvent, comme poussé par une contrainte subite, le mot «  feu », ce qui évi­demment provoquait immédiatement dans l'entourage un état de panique. Pareils symptômes sont excessivement fréquents et provoquent parfois des grands troubles de la vie publique.

Le troisième cas, dans Encore un de Vischer, nous présente un héros dont toute la conception de vie s'érige en fonction d'une contrainte obsessionnelle d'éternuer et de se moucher.

Il est particulièrement caractéristique pour la névrose obsessionnelle que tous ces actes passent par un stade préparatoire, stade qu'on peut envisager comme étant une lutte du malade contre la contrainte morbide. Le malade persiste dans ce stade avec ses sentiments pénibles. Tous les auteurs souli­gnent le fait que le sujet est parfaitement conscient de ce que son obsession est totalement dépourvue de sens.

Mais comme pour toutes les maximes et conceptions, dans la littérature psychiatrique, il faut considérer cette phrase avec une certaine réserve. Un grand nombre de malades racontent avoir trouvé un sentiment de délivrance et de soulagement justement dans leur acte symptomatique, «  étant donné qu'il semblait ressortir de toute leur personnalité et qu'il se montrait justifié et utile ». Ce stade d'un engagement affectif en faveur du symptôme, est précédé pendant des mois et des années d'une grande tension dans le psychisme du malade. Nous sommes donc en droit de supposer que cette attitude correspond à une mise en route du symptôme, comme si le malade voulait s'accorder le droit de produire le symptôme en se référant à cette lutte alléguée contre la contrainte. Il ne faut pas oublier, d'autre part, que dans son argumentation, le malade procède d'une façon tout à fait arbitraire et qu'il est juge, accusateur et accusé, dans une seule personne.

La névrose obsessionnelle représente en réalité un tableau morbide bien défini et en plus les caractéristiques fondamentales de toutes les névroses. On constate les passages les plus extraordinaires ; avant tout vers la neurasthénie. Si nous tenons compte du geste obsessionnel de l'aérophagie, plus fréquent qu'on ne le pense généralement, on arrive à mieux comprendre les rapports avec un grand nombre de troubles neurasthéniques, concernant le tube diges­tif. Des rapports existent avec l'hystérie, et dans le domaine de la névrose de guerre des analogies sont constatées avec les tremblements hystériques, les paralysies et les spasmes.

L'éreutophobie est bien souvent accompagnée de manifestations paranoï­des plus ou moins prononcées (crainte de se savoir observé). Le rapport avec la névrose d'angoisse ressort du fait que la tentative de supprimer le symptôme provoque souvent un état d'angoisse. Il n'est pas rare de constater le passage de la névrose obsessionnelle à une toxicomanie, éthylisme ou morphinisme. L'association d'états psychotiques, d'impulsions au crime et à l'autoaccusation, ainsi qu'à la «  moral insanité » produisent des tableaux morbides spéciaux. Une multitude de rapports existent entre l'obsession et des apparents défauts d'enfants, par exemple certaines formes de fainéantise, de pédanterie, d'idées obsédantes hypermorales ou religieuses, fanatisme de la justice ou tendance à gaspiller son temps.

Dans le fond chaque être humain présente dans sa nature psychique quelques indices rappelant la névrose obsessionnelle ; ébauche qui dans certaines circonstances peuvent mener à des troubles importants. Il en est ainsi pour la confiance exagérée dont témoignent certains sujets en faveur d'un secours surnaturel, attitude qui se remarque chez certains êtres pendant toute leur vie et dans toutes leurs actions, comme s'ils voulaient tout obtenir gratuitement. Beaucoup de sujets, apparemment normaux, pourraient exposer leur contrainte à compter les syllabes des mots, à lire les enseignes des boutiques, à compter les fenêtres, tout cela apparemment sans le moindre sens. Pareilles manifestations sont surtout fréquentes pendant l'enfance et démon­trent le sentiment de faiblesse en face de la réalité.

Des rapports très étroits existent entre la névrose obsessionnelle et le doute névrotique.

Le rapport psychique de toutes ces manifestations nous expose au risque de nous perdre dans la psychologie avec ses différences et ses nuances, qu'on ne peut pas mesurer.

Mais il existe toute une série d'épreuves nous permettant de vérifier l'exactitude parfaite ou l'approximative exactitude de la nature neuro­psychologique d'une maladie.

Voici en quoi consiste une de ces épreuves : le neurologue doit pratiquer un examen du malade, en présence du médecin traitant, sans se laisser aller à poser des questions subjectives ou a explorer systématiquement le psychisme du malade. Mais il faut qu'il procède de façon telle que toute la personnalité du sujet se trouve éclairée et cela sans entente antérieure avec le médecin. Ce dernier voit en général le rapport, alors que le malade n'a pas la moindre idée de ces connexions ressortant du dialogue au cours de l'examen.

Cette méthode n'a pas une valeur absolue ; voici pourquoi nous nous servons d'une autre épreuve en ce qui concerne l'exactitude de notre concep­tion. Qu'on néglige complètement le symptôme et la cause proprement dite du traitement en s'intéressant uniquement à la personnalité du sujet. On s'effor­cera d'obtenir des renseignements sur sa nature, ses projets dans la vie, son aptitude, ses exigences de la famille et de la société. On obtiendra alors très vite une image caractérielle précise du malade et l'examen montre le sujet, pourvu d'une multitude de traits que nous pouvons alors réunir dans une image caractérielle d'ensemble 55.

Il s'agit de personnes que nous n'avons pas le droit de désigner comme étant des êtres passifs. Ils ne manquent pas d'une certaine activité et cela ressort déjà du fait qu'ils ne se trouvent pas à l'arrière-plan de la vie. Ils ont déjà fourni les preuves de leur efficience, ils ont déjà appris certaines matières, mais ils se trouvent, au moment de l'éclosion de leur maladie, à un tournant important de leur vie, où ils doivent prendre une décision précise concernant l'amour, le mariage, la profession, le vieillissement.

De cette esquisse, et de l'étude des lignes dynamiques de ces sujets, on peut arriver à la conclusion que ce sont des malades hypersensibles, peu accessibles, pourvus de peu d'affection pour leurs semblables, à sentiment social insuffisant. Ils ont toujours présenté une tendance à l'isolement, se faisaient peu d'amis, toute leur conduite trahissait une ambition extraordinaire, ambition si puissante qu'eux-mêmes en sont conscients. On a alors cette impression plastique d'un être humain qui affronte la vie avec un geste défensif.

Nous pouvons parler dans ce tableau morbide d'une maladie exogène, contrairement à l'opinion de certains auteurs qui supposent qu'il s'agit d'une maladie constitutionnelle. Bien souvent la famille pèse si lourdement sur le sujet qu'elle l'éduque dans le sens d'une opposition latente ou ouverte ; cette opposition hostile s'extériorise vis-à-vis de toute exigence que la vie sociale lui présente. Brusquement ces manifestations obsessionnelles commencent à nous parler, et elles nous disent que le malade s'assure grâce à elles une attitude de défense. Demandons alors au malade ce qu'il ferait si on le rendait du jour au lendemain parfaitement bien portant. Il mentionnera avec certitude, précisément, le problème qu'il s'efforce d'esquiver.

Pendant la guerre les auteurs ont cité de nombreux cas qui confirment cette conception. La névrose de guerre est une forme d'atteinte morbide, où l'isolement rassurant doit être considéré comme point final des tendances du sujet. La guerre pose des problèmes auxquels l'âme ébranlée du névrosé tente d'échapper.

La contre-épreuve, confirmant l'exactitude de nos investigations consiste dans le fait que les lignes dynamiques, caractérisant la nature du malade, nous font paraître le symptôme comme étant nécessaire, comme étant utilisable sous une certaine forme, intelligent, voire même souhaitable. Il n'est, bien entendu, nullement question d'un déterminisme causal. Le malade n'est pas obligé de produire son symptôme, comme pouvait le faire croire une consi­dération causale On a l'impression que le malade se laisse «  séduire » en faveur de la production du symptôme. Il s'agit donc d'une séduction de l'esprit humain, séduction si plausible que nous pouvons en reconstruire les bases affectives.

Cette erreur de la structure psychique du malade provient d'une conception plus ou moins pessimiste concernant le monde, conception échafaudée sur un sentiment d'infériorité, et traduisant automatiquement une tendance au recul, lorsque les exigences de la société se présentent devant le sujet. Il résulte d'autre part de ces faits qu'un changement de sa personnalité ne peut se réaliser que par des éclaircissements éducatifs et uniquement par eux.

Deux cas nous aideront à mieux comprendre ces rapports.

Le premier cas concerne une jeune femme qui fut mariée contre son gré, sous la pression d'un père sévère. Elle a toujours été une fillette sérieuse, ambitieuse, méticuleuse. Son caractère consciencieux s'expliquait par l'attitude du père, personnalité la plus importante dans la famille, aux yeux de la fillette, qui -estimait particulièrement ce trait de caractère.

Elle était la seule fille parmi trois garçons et elle raconte spontanément qu'elle avait ressenti très lourdement cette position d'infériorité. Son activité se réduisait à des travaux ménagers, occupations où elle était confiée à la surveillance d'une mère un peu querelleuse et morigénante. Son caractère consciencieux lui valait souvent les louanges du père.

Elle s'opposa pou au mariage qui fut célébré suivant le rite catholique. Au bout de deux ans les partenaires divorcèrent, à la suite d'une infraction du mari à leur vie privée. Peu de temps après le divorce elle fit la connaissance d'un homme qu'elle aima et qu'elle épousa selon le rite orthodoxe. L'union se heurta à l'opposition de la belle-mère. La guerre éclata. Du premier mariage était né un garçon. Lorsque le mari partit à la guerre, elle fut obligé de déménager pour vivre avec sa belle-mère. Elle fut placée ainsi, peu de temps après son mariage, dans une nouvelle situation dont elle souhaitait de tout son cœur sortir. Cette nouvelle situation lui causa un sentiment d'échec, sentiment qu'elle avait parfois éprouvé en présence de sa mère. La critique de la belle-mère était excessivement acerbe. À ce moment un livre du Pr Forster lui tomba sous la main. Elle put y lire que le mariage est de toute façon indis­soluble et que le divorce représente une grosse erreur éthique.

Dans son état d'âme dépressif elle avait de temps en temps l'idée qu'elle devait retourner à son premier mari. La dépression dura. Il s'agissait d'une névrose obsessionnelle, accompagnée d'états dépressifs, qui doivent soutenir l'idée coercitive. La signification de cette idée coercitive ressort du fait que la malade avait ici une légitimation de maladie et basait sur cette justification la possibilité de tirer un grand nombre de privilèges, et précisément ceux dont avait besoin son ambition. Elle était donc libérée de toute critique. Elle tourna le dos à la belle-mère acariâtre, se rendant dans la maison paternelle, ou elle put charger la mère des soins qu'exigeait l'enfant, aussi des travaux ménagers pour lesquels elle n'avait que peu d'estime, et elle se trouva bientôt au centre de l'attention familiale. Une série d'avantages de nature fictive, pouvait servir de compensation à cette femme ambitieuse, en contre-partie des désavantages, ressentis autrefois vis-à-vis de ses frères.

Si on est tenté de mettre en doute ce but d'une recherche de la supériorité, que j'affirme avoir trouvé dans toutes les névroses, qu'on réalise l'épreuve suivante : qu'on recherche l'intention du symptôme, de l'idée obsessionnelle. Dans le cas de cette jeune femme, c'est l'idée obsessionnelle d'avoir commis un péché. Quel est l'arrière-plan de cette idée. Le père, croyant et con­sciencieux n'avait jamais présenté de semblables idées. Ici la fille se montre plus croyante et plus consciencieuse que son père. Elle est de nature ambitieuse et elle se trouve insatisfaite, étant donné que, dans sa nouvelle situation, elle n'a pas pu réaliser ses ambitions. Elle n'aurait d'ailleurs pas pu les réaliser à cause de leur nature exagérée. Son attitude traduit en réalité un acte de révolte, sous l'accord d'une résistance passive, telle que nous la retrouvons dans toutes les névroses. Elle se rend inapte à réaliser les travaux qui lui sont imposés, en remplaçant les contraintes de la vie et du monde par la contrainte dont elle s'afflige elle-même, arrivant ainsi à laisser de côte, du fait de cette préoccupation, les exigences de la société, du cercle familial. On constate toujours que le plus grand ennemi de ces malades est en réalité le temps. Elle gâche son temps car il est pour elle une exigence, s'exprimant par la question : «  Comment veux-tu passer le temps ? » Un vaste réseau de correspondance permettait à notre malade de gaspiller son temps, corres­pondance stérile avec des membres du clergé et des moralistes, ainsi que ses dépressions et les consolations de l'entourage. Elle avait reculé devant les exigences et les obligations de son deuxième mariage, avant tout pour éviter les critique de sa deuxième belle-mère.

Deuxième cas. - Le malade est un homme de grande valeur et de grande ambition. Dès son enfance il s'est montré inapte pour la vie, ce qui le distinguait de ses camarades. Il ne s'était jamais fait d'idées sur sa future profession ou sa future vie familiale. Nous pouvons conclure - car on trouve généralement pareilles idées chez les enfants - que ce manque d'idées concer­nant ces thèmes n'est pas fortuit, mais qu'il exprime une intention, celle de ne pas exercer une profession ou de ne pas conclure un mariage. Pareilles intentions se retrouvent souvent chez les enfants. Malgré sa très grande ambition le malade a ainsi perdu sa confiance en lui-même.

Ses parents l'éduquèrent avec soin. Son père était un homme parti­culièrement droit. Dès son enfance certains contretemps ébranlèrent l'orgueil et le sens moral de notre malade. Confondu par son père à l'occasion d'un mensonge conventionnel, cet incident pesa toute sa vie sur lui. À cette époque apparaissent les premières idées obsessionnelles sous forme d'un profond sentiment de culpabilité. Son mal fut péniblement ressenti par tout son entourage et on s'efforça de l'atténuer pendant des mois. Il se faisait des reproches à cause d'un renseignement inexact qu'il avait fourni, et pendant une année il s'adonna à des scrupules concernant des futilités qu'il raconta à ses parents. Finalement, il s'adressa à son instituteur, lui confessa qu'il avait raconté des choses inexactes, une année auparavant.

Malgré son mal, il arriva à passer ses examens et à finir ses études univer­sitaires. Mais à partir du moment où il dut affronter la vie et embrasser une profession, cette fatale maladie fit son éclosion et l'en empêcha. Son sentiment de culpabilité, en s'amplifiant, l'obligea de se mettre à genoux en public et de réciter des prières. Il vivait ainsi dans l'espoir d'être pris pour un homme excessivement religieux, sans réaliser le côté insolite de sa conduite. Sa prostration publique était pour lui l'expression d'une profonde religiosité, il n'en voyait pas le côté ridicule.

La maladie parut vouloir disparaître à partir du moment où son entourage lui proposa de changer de métier. Avant son examen il changea de ville. A l'église, après de longs préparatifs, il se jeta à terre, en face de nombreux spectateurs, s'accusant violemment, et avoua sa faute devant la foule. Il resta interné jusqu'au jour où le père le ramena à la maison.

Une amélioration lui permit de reprendre ses études. Un jour il disparut. On le retrouva à l'asile d'aliénés où il s'était réfugié afin d'y attendre sa guéri­son. À l'asile, dégagé de toute épreuve, son état s'améliora, ses autoaccu­sations s'atténuèrent devenant de nature tout à fait futile. Ses impulsions, qui l'obligeaient à s'agenouiller et à prier, persistèrent mais il arriva à les combat­tre. Le médecin lui conseilla de rentrer chez lui et de chercher une occupation.

Ce même jour il se présenta complètement nu dans la salle à manger com­mune. C'était un homme beau et bien bâti.

Au bout d'un certain temps il quitta l'établissement considérablement amélioré et il reprit ses études. Mais toutes les fois où il se trouvait en face d'un problème qui lui était imposé, ou qu'il s'était posé lui-même, il se réfugiait à l'asile pour y séjourner un certain temps. Il passait pour être très capable dans son métier. Il ne s'agit donc pas d'un homme passif, mais de quelqu'un au-dessus de la moyenne. Or il était écrasé par la conviction de son incapacité. Le but le plus élevé de son ambition se résumait dans le désir d'être plus que les autres et avant tout plus que son frère aîné. Son mal lui permettait de se sentir satisfait dans une certaine mesure et de se dire tout ce qu'il aurait pu faire si cette fatale maladie ne l'avait pas atteint, qui lui avait fait perdre tant de temps et qui avait coÛté tant d'efforts et tant de chagrins. Son ambition surtendue l'amena donc vers cette bienfaisante maladie, comme l'auraient fait chez d'autres dans une situation semblable le somnifère, l'alcoolisme, le mor­phinisme, parfois aussi la politique. Dans son profond état de découragement sa névrose adoucissait la souffrance de son ambition contrariée.

Il est impossible de construire pareille vie avec la raison pure ; le malade utilise toutes ses facultés et tous ses états affectifs en faveur de l'encoura­gement à sa souffrance.

Il s'efforça de dépasser le cercle étroit de son entourage ce qui ressort du sens de son idée obsessionnelle : «  Je suis supérieur aux autres, car je me sens coupable là où d'autres ne ressentent encore rien de particulier. Je suis plus croyant, plus vertueux, plus consciencieux que tous les autres êtres, y compris mon père. »

Il s'efforça ainsi d'être le premier dans le cercle réduit de son entourage, mais pas dans la société, pas du côté utile de la vie et sans fournir de véritables efforts. Ses propres préjugés et l'apparence de sa supériorité lui suffisaient. Il était maître de ses décisions et il pouvait satisfaire à ces exigences de la société qui lui convenaient. Les exigences par contre qu'il craignait furent exclues, grâce à sa névrose obsessionnelle, se libérant ainsi de toute contrainte d'une coopération.

La tendance à la supériorité se retrouve dans toutes les névroses. C'est également l'élément moteur de la névrose obsessionnelle. Cette tendance ne manquera chez aucun malade. Mais le symptôme de la contrainte ne peut servir que chez ce type de candidat à la névrose dont la ligne vitale s'approche suffisamment des exigences de la société. L'éclosion de la névrose obses­sionnelle, semblable à une révolte, empêche alors l'individu de s'adonner entièrement à ces exigences.

Résumé.

L'idée obsessionnelle, l'impulsion obsessionnelle à la parole ou à l'action, apparaissent au cours d'un état d'âme torturant, teinté d'angoisse, et de nature pénible en tant qu' «  impératif intérieur ». La fréquence de cette névrose est connue. Elle est en réalité encore plus grande que ne l'indiquent les statisti­ques lorsqu'on sait que la contrainte nerveuse fait partie de la sympto­matologie de nombreuses névroses et qu'on ne se laisse pas induire en erreur par les classifications nosologiques. Comme contribution à l'étude de l'obsession, dans la littérature, on peut citer la biographie de l'auteur roman­tique Sonnenberg décédé au cours d'un accès de mélancolie, ainsi que l'œuvre de Fischer Encore un et le personnage de Schmelzle de Jean-Paul. L'énurésie, le bégaiement, certaines anorexies et perversions sexuelles appartiennent indubitablement au cadre de l'obsession.

L'opinion courante des auteurs, affirmant que le principal signe de la névrose obsessionnelle réside dans la prise de conscience du non-sens mais aussi dans le caractère incoercible de l'obsession, ne s'avère pas toujours com­me exacte. Parfois le malade affirme, contrairement à son attitude habituelle, le caractère utilitaire et approprié à sa nature intime de la contrainte. La signification de l'accentuation du caractère irraisonné de ce phénomène ne réside pas là où les auteurs la cherchent, à savoir dans la preuve de l'intelli­gence intacte du malade, mais dans la démonstration d'un état morbide auquel s'ajoute l'accentuation du caractère fatal de la maladie, malgré les efforts du sujet d'y échapper, ainsi que dans la constatation d'une souffrance et d'une surcharge, fournissant un alibi suffisant pour relever le malade totalement ou partiellement de ses obligations.

Les limites entre la symptomatologie de la neurasthénie, de l'hystérie et de la névrose d'angoisse s'estompent parfois. Les cas mixtes avec alcoolisme, morphinisme sont fréquents ainsi que des états de folie impulsive, d'actes instinctuels, d'autoaccusations obsessionnelles, de certaines stéréotypies et de dépressions de nature psychotique, dépourvues d'une structure psychique sem­blable. Certaines manifestations de la vie psychique normale nous conduisent vers l'infrastructure du phénomène obsessionnel. Il en est ainsi de certaines habitudes, de certains principes rigides, abus de la vérité ou de la morale se présentant psychiquement comme étant de structure semblable. L'état d'âme du doute morbide, qui freine également le progrès, signifie un «  non » camou­flé, en face d'une exigence sociale donnée. La définition précise de toute névrose se résume dans cette antithèse : «  oui - mais ! »

L'analyse psychologique d'un cas de névrose obsessionnelle dévoile l'in­tention inconsciente du malade de se défaire ou de se libérer par le truchement de la contrainte morbide, de toute obligation résultant de la coopération et des exigences sociales. En établissant un champ de bataille secondaire, le malade élude le front principal de la vie, perd ce temps précieux qui lui permettrait normalement de réaliser ses devoirs sociaux.

Une preuve décisive de l'exactitude et de la clarification psychologique du cas consiste à rechercher si le sujet s'efforce de fuir les exigences de sa vie avec d'autres moyens encore que ceux de la névrose obsessionnelle, donc tout à fait en dehors de ses manifestations morbides en ayant recours à toutes sortes de prétextes, excuses et motivations, en invoquant des justifications apparemment très solides. Au moins, dans le meilleur cas, la névrose obses­sionnelle atténuera-telle la responsabilité du malade, concernant tout jugement de son rendement.

Le traitement consiste dans une explication de cet état des choses, dans la rectification de certaines conceptions erronées datant de l'enfance, dans une réduction thérapeutique de l'ambition surtendue, de l'égocentrisme et de la tendance anxieuse du malade à s'isoler. L'appareil technique de la névrose obsessionnelle doit être compris, éclairé et supprimé grâce à sa mise à jour. La coopération avec le médecin est la meilleure modalité de cette action thérapeutique.

Cette coopération mène évidemment et avant tout vers un entraînement en faveur d'une meilleure conduite sociale. Dernièrement certains auteurs se sont efforcés de rapprocher de la névrose obsessionnelle certaines manifestations morbides se basant sur une ressemblance tout à fait superficielle et plus verba­le que réelle, manifestations morbides de nature motrice, dues à des atteintes postencéphalitiques (itération, crises oculogyres, actes répétitifs) faisant partie des atteintes du striatum. Comme si des atteintes organiques sous-tendaient la névrose et en conditionnaient le choix. Pareille conception doit être considérée comme un recul manifeste et témoigne d'un manque de compréhension psy­chologique de la névrose obsessionnelle. «  La persistance » dans une «  attitu­de adoptée autrefois » (Goldstein) présente, dans les états postencéphalitiques une signification tout autre que dans la névrose obsessionnelle, dans la névro­se en général et dans la vie normale de l'individu. Des comparaisons stériles de ces deux manifestations morbides, qui ne se retrouvent absolument pas chez Goldstein, mais ultérieurement chez d'autres auteurs, créent des problèmes fictifs. Le dynamisme névrotique coercitif est un arrangement actif du déserteur de la vie, dynamisme dans lequel il est obligé de persister, étant donné que de façon intelligente, mais erronée, il craint tout ce que la vie lui présente. Les cas cités dans la littérature médicale sont bien souvent pour nous plus clairs et compréhensibles que ne le pensaient ceux qui les exposaient.


55   Voici une autre épreuve : Qu'on imagine un motif pouvant expliquer la conduite du malade. Si la supposition est exacte on trouvera toujours que le sujet la prend comme point de départ dans ses actions sans en comprendre l'importance ou encore on demande : «  Que feriez-vous si je vous guérissais en peu de temps. » On arrive ainsi à trouver le problème vital qui oblige le malade à prendre la fuite.