Chapitre XX. Le substratum organique des psycho-névroses. Contribution à l'étude de l'étiologie des névroses et psychoses

L'observateur intéressé par les phénomènes de la vie de l'âme, du carac­tère, de la nervosité, est en droit de se plaindre de la fugacité du dynamisme d'expression, et il aurait raison, car une observation attentive nous montre que chaque geste éphémère est suivi d'un autre et que, semblable en cela aux sons d'une mélodie ou à l'image statique d'un film cinématographique, il porte en lui des traces du passé et des éléments pour l'avenir. Ce qui réunit inté­rieurement tous ces dynamismes d'expression n'échappe qu'en partie à notre intuition et à notre exploration psychologique comparative : la ligne dynami­que immuable, l'habitus de la personnalité 69.

L'habitus du nerveux se manifeste à l'observateur, assez rapidement, par sa manière plus catégorique et plus rigide que celle du normal, de chercher à imposer à son milieu sa supériorité personnelle, parfois sous une forme insolite. Lors. qu'on s'efforce de découvrir les causes de ces efforts surtendus, on retrouve régulièrement un sentiment d'incertitude et d'infériorité, de décou­ragement aussi, et sur leur base s'érige un dynamisme tout à fait systématique. Il ne s'agit pas d'une poussée aveugle, par exemple la fuite irréfléchie en face d'échecs ou de dépréciations, attitudes que nous révèle l'analyse des phéno­mènes névrotiques lorsque nous en comprenons les connexions, mais une voie, un modus vivendi qui doit sortir l'individu de sa situation d'insécurité, du moins la réduire, voie qui toutefois ne résiste pas à la critique de la vie.

C'est certes une action, mais ce n'est pas la réaction en face de problèmes donnés.

Dans de rares cas l'introspection du malade va assez loin pour qu'on puisse parler d'une opinion ou d'une philosophie privée du sujet. Mais, en général, une fois reconnues les tendances névrosées et leur ligne dynamique, on constate des attitudes, des habitudes d'allure psychique et de gestes, dont le dynamisme échappe à la compréhension du malade, alors que ses actions et ses gestes se présentent «  comme si » le malade poursuivait un dessein précis. C'est ainsi qu'une hystérique présentera, à l'occasion de l'arrivée d'une sœur préférée, l'attitude névrotique de l'irritabilité, alors que, extérieurement, elle débordera de manifestations d'affection pour elle. Un névrosé, depuis sa plus tendre enfance en compétition avec son frère aîné, tentera de se suicider au moment où il doit commencer un travail, pour l'obtention duquel il venait de remercier son frère. Une agoraphobique, dépourvue de toute confiance en elle-même, développera suffisamment d'anxiété pour pouvoir faire plier son entourage à son service et le dominer. Les malades à contrainte masturbatoire et à tendance perverse sauront développer autant de libido que le réclame l'exercice de leur activité sexuelle anormale. Des accès de migraines, des névralgies, des algies cardiaques ou abdominales se présentent toujours avec leur motivation, toutes les fois où apparaît le besoin de défendre le sentiment menacé de la personnalité. Il en est de même pour les syncopes et certains accès épileptiques, déclenchés par des traumatismes de nature psychogène, dans une situation ou le patient, à partir de sa situation psychique, et afin d'assurer sa domination se voit obligé de «  faire » sa crise. On arrive presque avec certitude, une fois acquise la connaissance intuitive de l'âme du malade, à prédire l'accès, à partir du dynamisme psychique du sujet. On constatera ainsi l'apparition de tremblements chez le névrosé prédisposé, tremblements grâce auxquels il peut éviter ses activités professionnelles et fuir certaines décisions. Chez des étudiants névroses on constate comme manifestation initiale de la névrose une faiblesse de la mémoire ou une insomnie, incitant le sujet à l'inac­tivité, pendant la journée. Dans tous ces cas le malade se trouve organique­ment et psychiquement sous la contrainte d'une inhibition l'empêchant de s'extérioriser, inhibition qui se présente toujours d'une façon systématique et qui est capable de nous donner des indices si on sait correctement l'interroger. D'une façon générale on trouve que la direction psychique et que les dynamismes d'expression du malade sont devenus uniformes, et qu'on peut les comprendre comme exprimant une hésitation générale, comme une «  attitude hésitante ».

Du point de vue du dynamisme psychique il faut voir dans ces manifes­tations, des dispositifs de sécurité d'un sujet découragé, attitude qui permet au mieux au sujet de maintenir le sentiment de sa personnalité. Ils expriment pour ainsi dire un «  non », alors que par le langage, et d'une façon répétée, le sujet affirme, en face d'un problème donné, un «  oui » catégorique. Cette ambivalence du névrosé, la base de cette «  double vie » nous démontre qu'un homme sous la contrainte de difficultés intérieures cherche un moyen lui permettant de s'élever, chemin qui toutefois suit des sinuosités, dont parfois on ne comprendra le sens que difficilement.

Cette impression et son aspect phénoménologique immuable évoquent l'idée d'un déterminisme et permettent de prédire le moment où le sujet arrêtera ses efforts en face d'un but lui paraissant trop difficile à atteindre, semblable au mécanisme d'une machine. L'exclusion et la dépréciation psy­chique des activités qui évoquent l'image d'un cercle vital réduit et l'exclusion d'une occupation, indispensable au sein de la société, permettent d'arriver à la conclusion suivante : la névrose est la tentative d'atteindre un idéal surtendu de la personnalité, alors que la confiance dans la propre valeur de l'individu est profondément ébranlée par un lourd sentiment d'infériorité.

Afin d'aboutir à une action, trois prémices sont nécessaires :

1° une autoestimation approximative de ses propres possibilités ;

2° un but comptant avec ses possibilités et avec les données de la réalité ;

3° un état d'âme optimiste, rendant possible la mise -en oeuvre de toutes les forces.

En ce qui concerne l'autoestimation du névrosé, nous pouvons dire qu'elle est très basse ; quant au but nous savons qu'il est surtendu. Dans mon ouvrage : Le Tempérament nerveux (Payot, Paris), j'ai exprimé des vues plus détaillées sur le but du névrosé. On pourrait également dire sur le but incon­scient. Je suis arrivé à la conclusion que ce but placé dans l'inconscient, mais toujours actif, provient d'une tendance à la compensation d'un état d'insécurité. La ligne dynamique visant ce but est plus catégorique et plus dogmatique que celle de l'individu sain. La disponibilité du névrosé, dont les symptômes et manifestations caractérielles démontrent une direction précise, permet au malade, dans ce monde cahotique, de trouver sa sécurité à la place d'une insécurité et de remplacer son sentiment d'infériorité par une sensation de supériorité, et de ce fait la réalisation d'un idéal de sa personnalité. Tant qu'on ignore cette intentionalité, cette autoadmiration de sa propre idole, on est tenté de croire, d'une façon erronée d'ailleurs, à une dépendance téléologique -imposée de l'extérieur - de la vie psychique. Cette erreur est causée déjà par le fait que le geste le plus insignifiant de chaque action est déterminé d'une façon inconsciente par un but, et que l'élan vital se déroule sous l'effet d'une fin fictive apparue dès la première enfance et maintenue dans l'inconscient dans sa forme originale. La compréhension de ce rapport fournit également une réponse à la question du choix des symptômes, et je suis particulièrement honoré de pouvoir à cette occasion citer les oeuvres de Waihinger et de Bergson ; je peux également me référer à certains points de contact avec l'enseignement de Klages.

Une fois établies cette intentionalité et sa spécificité dans l'âme du névro­sé, il faut faire d'autres études, concernant la cause de ces spécificités. Comme je l'ai déjà dit, ces causes se trouvent dans un sentiment d'infériorité parti­culièrement profond de l'enfant, sentiment d'infériorité dont il nous faut tirer au clair l'origine et le développement. Dans mon étude : La compensation psychique des états d'infériorité des organes, j'ai défendu l'opinion que les déficiences organiques que nous rencontrons en pathologie, représentent le point de départ d'un sentiment d'infériorité ; je pouvais déduire a partir de cette insécurité accrue de l'enfant un rapport entre les propres défaillances et la grandeur des exigences extérieures, imposant un effort accru d'adaptation qui déclenche parfois la tentative compensatrice névrotique C'est ici qu'il faut mentionner tous les aspects de l'infantilisme et des infériorités organiques, les anomalies de constitution, les troubles endocriniens et les anomalies fœtales. Cela mènerait trop loin de brosser ici le tableau psychique que présentent, dès les premières années de leur vie, ces enfants en état d'infériorité constitu­tionnelle. Mais on peut dire qu'ils ressentent toutes les difficultés de la vie d'une façon plus intense et plus profonde. Une éducation inadéquate, la sévérité ou encore une attitude trop bienveillante ne sauront qu'aggraver la situation. Ces enfants sont exposés aux risques d'algies, de déficiences, de défauts du développement, dedysplasies, de disgrâces et parfois d'un développement intellectuel retardé. Au sentiment allégué d'être mis à l'arrière-plan, s'ajoute bien souvent, du fait de l'insuffisance du sentiment social, une réelle exclusion qui semble leur donner raison en les poussant sur la voie des stratagèmes et des détours psychiques. La compétition naturelle des enfants, en vue de leur autoaffirmation, se trouve alors énormément exagérée,le but de la tendance personnelle se trouve particulièrement surtendu, l'âme de ces sujets se montre constamment préoccupée à bâtir des plans, s'adonner à des rêveries et préméditer des actions d'éclat. L'utilisation accrue de points de repère fictifs pousse le sujet vers une pensée symbolique, analogique et trompeuse, et chaque pas de l'enfant traduit sa très grande prudence et son très grand besoin de valorisation. Toute spontanéité se perd ; le sujet se mesure constamment avec ses semblables, les espoirs sont surtendus et la moindre décision à prendre équivaut pour le sujet à un jugement sur la vie et la mort. Il est constamment préoccupé de trouver des points d'appui, de se soumettre les autres, ses défauts l'aident car les autres sont obligés d'intervenir, ses angoisses lui servent d'arme, car il oblige les autres à l'aider. Sa timidité, sa maladresse, sa disgrâce lui servent de prétextes pour mettre les autres à son service et lui semblent bonnes pour éviter que soient blessées sa fierté et sa mégalomanie face à l'insuffisance de ses réussites et la pauvreté de ce qu'il a pu atteindre. Je ne voudrais pas davantage m'étendre sur l'état d'âme du névrosé, car l'essentiel de mes idées est exposé dans le Tempérament nerveux (Payot, Paris).

Il me reste encore le devoir d'étudier ces données pathologiques qui conditionnent le désir de tous les enfants d'être plus que leur éducateur, désir qui dans certains cas peut s'amplifier d'une façon extraordinaire. Ce que j'ai pu en étudier se rapporte à toutes sortes d'anomalies constitutionnelles, générale­ment - et ceci est compréhensible - à des cas légers : la constitution lymphati­que avec ses conséquences, la faiblesse corporelle, les végétations, la diathèse exsudative, avec un certain penchant à des manifestations du système respiratoire et digestif ou cutané. Il s'y ajoute l'hyper ou l'hypofonctionnement de la glande thyroïde, des corpuscules épithéliaux, de l'hypophyse, concernant la dysplasie des organes hématopoïétiques, des états rachitiques, l'hydrocé­phalie, états préparant le terrain à une multitude de maladies, expression d'une infériorité corporelle ou mentale. Tous les états d'infériorité qui menacent la croissance ou l'harmonie corporelle peuvent également amplifier le sentiment d'infériorité et de cette façon déclencher des tendances compensatrices accrues. On trouve souvent une insuffisance des organes des sens, fréquem­ment doublée d'une hypersensibilité organique ou encore des anomalies fonctionnelles des organes d'excrétion avec énurésie ou encoprésie. Le déve­loppement normal des organes sexuels est de grande importance, car toutes les filles et tous les garçons d'allure féminine, dont les organes sexuels présentent des dysplasies ou hypoplasies souffrent d'un sentiment d'infériorité accru. Des défauts d'éducation peuvent également déclencher de telles conséquences que je me suis efforcé d'analyser dans mon travail «  l’Éducation des parents » 70.

Parmi les nombreux artifices et construction de la vie psychique incon­sciente dans sa plus grande étendue, deux sont surtout faciles à comprendre et à étudier : les dispositifs de sécurité et la tendance à l'exclusion. Je m'efforcerai à l'aide d'un cas d'angoisse nerveuse d'analyser ces mécanismes.

Il s'agit d'une femme, âgée de 32 ans, qui se trouve enceinte au bout de huit ans de mariage et qui, après un accouchement laborieux, donna la vie à un enfant. Dès le début de sa grossesse la malade présenta des insomnies et des états d'angoisse. Dans ses conversations elle soulignait son grand désir d'avoir un enfant et la gêne qu'elle éprouvait, toutes les fois qu'on faisait des allusions au fait qu'elle n'en avait pas. Le premier accès d'angoisse se présenta lorsque son mari, voyageur de commerce, s'apprêtait à entreprendre une tournée. L'accès fut si impressionnant que le voyage du mari fut remis à une date ultérieure. Même la nuit il fallut à plusieurs reprises que le mari interrompit son sommeil pour calmer son épouse qui, dans son angoisse, l'appelait à son secours. L'explication de cet état montra que la malade réagissait par la construction de son angoisse aux modifications corporelles, déclenchées par sa gravidité, état qu'elle ressentait comme signe extrême de sa féminité, donc d'une situation d'infériorité. Son angoisse lui permettait de mettre son mari plus que jamais à son service, l'obligeant à changer ses habitudes, à soumettre ses désirs sexuels au caprice de sa femme. Cette dernière circonstance demande une étude plus approfondie car elle peut nous renseigner sur «  l'étendue » et l'importance de la «  libido ». Après une période de fiançailles très longue, s'étant décidée au mariage, par amour prétend-elle et bien que parfaitement au courant de la question sexuelle, elle refusa longtemps les rapports sexuels. Elle se souvient avoir souffert alors, pendant des semaines, d'un tremblement nerveux, semblable à celui qui accompagnait ses accès actuels. Au début du mariage, elle avait ressenti des états d'angoisse.

Je peux, à cette occasion, souligner une erreur méthodologique de l'école de Freud qui, du fait de ses fondements erronés, devait montrer dans ses conséquences des fautes graves. L'analyse de ces manifestations révéla que, depuis toujours, notre malade était mécontente de son rôle féminin et qu'elle avait tendance à se soustraire par tous les moyens et tous les subterfuges aux conséquences de ce rôle qu'elle n'avait intérieurement jamais accepté. Au bout de huit ans de mariage, ayant acquis la conviction que grossesse et accou­chement lui seraient épargnés, elle pouvait imposer sa domination par des moyens moins féminins à son mari, sa sœur et sa mère qui habitaient également leur maison. Elle refusait à son mari les rapports sexuels, rapports qui lui rappelaient son rôle de femme. Dans sa dépréciation de la sexualité elle arriva à admettre sans difficultés que son mari ait des rapports avec d'autres femmes. Parmi les traits de caractère qu'elle cultivait, dans le but d'égaler l'homme, il faut mentionner : faire des efforts pour se placer au-dessus de ses parents, proférer des remarques critiques dépréciatrices à leur égard, avarice, qui d'ailleurs faisait rehausser son prestige dans cette famille plutôt pauvre, car ce dernier défaut lui permettait d'améliorer la situation économique de la famille. Sa frigidité cadre très bien avec notre conception de la «  protestation virile ». Contrainte du fait de sa grossesse de reconnaître davantage son rôle féminin, elle se voyait obligée d'avoir recours à des compensations plus accentuées, et trouva le moyen d'imposer à son mari des devoirs plus nombreux. Elle ne pouvait y parvenir que par l'arrangement de son angoisse, elle avait donc peur, une peur qui cadrait avec ses buts de domination. -

La suite de l'analyse confirme l'exactitude de cette hypothèse. Sous l'effet de nos conversations, et jusqu'à l'accouchement, les accès d'angoisse cessè­rent. Son sentiment d'infériorité, qui recherchait des dispositifs de sécurité et la poussait vers une attitude de protestation virile, semblait en dernier compte résulter d'une faiblesse physique qui la désavantageait par rapport à sa sœur, de cinq ans son aînée, et la préférée du père. Il s'y ajoutait la situation matérielle particulièrement précaire de la famille, pendant la première enfance de notre malade, situation qui avait éveillé en elle un intérêt particulier pour le côté matériel des choses et qui l'incitait à regarder avec une jalousie perma­nente ses parents plus fortunés. L'état d'infériorité de son appareil urinaire se traduisait par son énurésie Il ne m'est pas possible de me prononcer définiti­vement sur l'état endocrinien de cette malade, mais je voudrais mentionner a ce sujet sa grossesse tardive, sa taille exagérément grande et le développement de son système pileux.

Quelques semaines après son accouchement laborieux, la malade se présenta de nouveau, se plaignant d'accès d'angoisse, de dépression, de trans­piration et moiteur de la peau. Sans vouloir suivre pas à pas le déroulement de l'analyse j'expose ses résultats : la malade se conduisait de nouveau dans le sens de la protestation virile, essayant par ses symptômes actuels de se défendre contre un deuxième enfant. Par sa peur - je n'ai jamais trouvé de différence entre une névrose d'angoisse et une hystérie d'angoisse - il lui était devenu possible de dominer la situation, car du fait de ses souffrances on ne pouvait lui imposer une nouvelle grossesse ; sa fatigue démontrait à son entourage qu'un seul enfant et les soins qu'il réclame étaient déjà trop pour cette mère et son état dépressif obligeait son mari à procéder avec une précaution particulière, afin de ne pas blesser la susceptibilité et la volonté de son épouse. Étant donné que le but d'être un homme persistait d'une façon immuable devant elle, il se produisait, dans le cadre de cette exigence, tout ce qui pouvait la rapprocher de son but, et cela encore davantage, toutes les fois ou s'agrandissait la distance, qui l'en séparait.

L'école freudienne trouve dans tous les cas de névrose et de psychose une constitution sexuelle innée, en tant que facteur déclenchant de la maladie, constitution plongée dans une mystérieuse obscurité. Il aurait été facile dans notre cas d'y en incorporer une : les caractères sexuels secondaires mâles (taille, pilosité, grossesse tardive, accouchement laborieux) plaident en faveur d'une constitution psycho-sexuelle mâle. On pourrait être tenté d'admettre, afin de se rapprocher de l'idée freudienne, que la malade avait une plus forte composante homosexuelle innée. A partir du matériel de l'analyse il aurait fallu grouper tous les points, afin de faire ressortir l'amour homosexuel inconscient de cette malade pour sa sœur.

Jusqu'à un certain point cela aurait été possible. Après une période d'hostilité, les deux sœurs avaient de l'affection l'une pour l'autre, sans jamais aborder le domaine sexuel. Mais avec l'élasticité de la terminologie freudien­ne, et étant donné la facilité avec laquelle le mot de sublimation peut ramener tous les aspects des rapports interhumains à une image sexuelle, on pourrait admettre cette hypothèse dans un certain sens. Je ne doute pas qu'on aurait pu faire comprendre aux deux sœurs - je venais de terminer efficace­ment une cure auprès de l'une d'entre elle - qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre un amour homosexuel. Mais il ressortait de l'analyse que pour trouver des objets de leur tendance à la domination, elles étaient mutuellement liées l'une à l'autre. Et pendant très longtemps, elles s'efforcèrent de se dominer par leur affection et par les devoirs qui en résultaient, jusqu'au jour où l'aînée - moins favorisée par le sort -refusa l'obéissance à notre malade, rompant ainsi le pacte. Ce changement de la situation, peut-être provoqué par la grossesse de la malade (jalousie), comparable à une baisse du niveau de son pouvoir, incitait notre sujet à construire ses accès d'angoisse. Elle pouvait en même temps utiliser cette angoisse comme une arme vis-à-vis de son mari. Pour nous exprimer autrement, à partir du moment où ni l'amour ni l'intimidation ne se montra capable d'obtenir la soumission de la sœur, l'état d'angoisse devait faire son apparition, en tant qu'élément d'une sécurité accrue.

Admettons que la malade, avec sa structure psychique spécifique, soit effectivement passée à la pratique de l'homosexualité. Dans ce cas l'impulsion sexuelle ne pourrait se comprendre qu'en tant que moyen du pouvoir. Cette prise de conscience aurait-elle guéri la malade ? Nullement, car d'autres malades se confient au thérapeute justement à ce stade actif de l'homosexua­lité et montrent à côte du symptôme névrotique de l'inversion ou de la perversion, toute une série d'autres symptômes.

Une autre argumentation dans le sens de la doctrine freudienne - la patiente serait tombée malade du fait du refoulement de son homosexualité, mais qu'elle ne pourrait guérir par sa libération, étant donné qu'elle ne la supporte pas - est absolument artificielle -et perd toute sa valeur, à partir du moment où nous nous proposons de nous expliquer avec les fausses prémices de son enseignement,

Envisageons à présent le deuxième pilier de la doctrine freudienne des névroses, à savoir «  le complexe central des névroses », le complexe de l'inceste. Le père des deux filles dépassait de loin, intellectuellement, la mère, qui souffrait d'accès dispomaniaques et qui, à cette occasion, absorbait des quantités importantes d'alcool. La vie familiale névrotique, où chacun s'efforçait de dominer les autres, était en pleine floraison. Rien d'étonnant donc si les deux jeunes filles se sentaient attirées vers le père, qui pourtant donnait sa préférence à l'aînée. Rien d'étonnant encore si les deux filles - et c'est le problème central de leur névrose ultérieure - manifestaient peu de sympathie pour le rôle de la femme, de la mère et si elles cherchaient, dans la mesure du possible, à réaliser leur fiction directrice inconsciente en se rapprochant le plus possible du rôle masculin. L'aînée, dont je viens d'exposer le tableau pathologique y parvenait mieux, l'autre, faible de nature, en lutte pour le pouvoir avec sa sœur aînée, ne pouvait réaliser ce rapprochement de l'idéal masculin que par des détours. C'est cette voie qu'elle suivait, en sauve­gardant ses avantages par la ruse, une apparente soumission par l'enchaîne­ment de son entourage, par sa tendance à réaliser une certaine aisance économique grâce à une avarice extrême, tout en traduisant son caractère dominateur vis-à-vis de personnes plus faibles, par sa lutte avec la mère vieillisante ou avec le personnel domestique. Elle était aimable et charmante avec son mari, jusqu'au moment où elle était tout à fait sûre de lui ; à partir de ce moment elle le contrait volontiers et lui rendait la vie amère par ses éternelles critiques et son caractère querelleur.

Si notre malade avait eu une vie sexuelle normale aurait-elle pu produire sa névrose ? Cette question est sans importance, car comment aurait-elle pu réaliser pareille vie sexuelle normale sans faculté réelle de coopération. Elle était déjà depuis longtemps névrosée, prise dans un véritable réseau de dispo­sitifs de sécurité, elle voulait réaliser sa transformation symbolique dans un être masculin. Il fallait donc que le symptôme de la psychosexualité anormale se manifestât. Il faut comprendre dans le même sens toute sa ligne vitale névrotique, beaucoup plus ancrée en elle qu'une partie de son système névro­tique - pas une natura naturans,mais naturata - se trouvant non pas au début, mais sur le chemin de ce cinquième acte, finale inconsciemment forgé où devait se réaliser son idéal masculin de la personnalité.

Résumé.

1º On trouve dans le passé de chaque névrosé des souvenirs ou des états affectifs d'une faible autoestimation, doublés d'indices traduisant ses buts surtendus. Ce but donne un sens à tous ses efforts physiques et psychiques ; il alimente son imagination et se comporte comme une Contrainte exercée sur la direction de sa vie.

2º Cette insuffisante autoestimation originelle du névrosé, s'échafaude souvent sur une impression physique de faiblesse, de souffrance, d'insécurité organique ou spirituelle et elle constitue un point de fuite psychologique important pour le développement psychique de l'enfant, où se manifeste le rapport réalisé par l'enfant et son entourage, son monde extérieur. Cette autoestimation est donc déjà une réponse que donne l'enfant au problème de la vie, elle contient tous les états affectifs de l'insuffisance enfantine et de linsécurité enfantine, tous les résultats comparatifs saisissables et saisis, ainsi que la ligne directrice pour l'avenir.

3º L'insécurité enfantine est le résultat d'événements objectifs et subjectifs qui évidemment ne se présentent jamais d'une façon claire et précise. Des sources d'erreurs subjectives s'y mêlent, étant donné l'incapacité de l'enfant à saisir une image correcte du monde réel, ce qui ne doit jamais être oublié.

4º Les faits objectifs dont il faut tenir compte se rapportent : a) à la faiblesse et à l'insécurité normales de l'enfant ; b) à leur accentuation patho­logique, telle que peut la produire l'état d'infériorité des organes.

5º Le côté subjectif concerne la position de l'enfant dans le cadre de la famille, vis-à-vis du père, de la mère et de la fratrie, ses impressions et ses jugements concernant les difficultés de ce monde, l'avenir, jugements dépour­vus de maturité, comme ceux du sauvage, et présentant des dispositifs de sécurité semblables.

Dans cette manière de mesurer et de préparer l'avenir, dans l'attitude pré­paratoire de l'enfant pour sa vie future, pour la réussite par le triomphe sur le monde extérieur, se retrouvent toujours les traces de son insécurité objective et de sa destinée.

6º L'insécurité de l'enfant, l'infériorité organique constitutionnelle prédo­minante exigent un but et des lignes directrices, afin de satisfaire le besoin de sécurité et de réussite parfaites. Plus l'autoestimation de l'enfant est faible, plus élevé est son but, plus rigide sa manière de le poursuivre, plus catégo­rique la construction de ses lignes dynamiques. Des traits de caractère inflexibles, une disposition psychique se font jour. Son attitude devient alors insolite et bizarre, soit en imitant son entourage, soit en s'y opposant, en s'adaptant progressivement à l'attitude utile sous la contrainte effective ou alléguée des circonstances, soit à la suite de symptômes organiques en tant que signes d'une tension psychique apparaissant en face du problème à résoudre jusqu'à ce qu'il arrive à satisfaire son système névrotique, grâce auquel l'enfant se sent le maître des circonstances, sans devoir éprouver ses facultés de coopération.

7º Il arrive ainsi que le style de vie inconsciemment développé porte les traces de la distance à l'entourage, de la tradition familiale et des conceptions éducatives conscientes ou inconscientes. Parmi ces derniers facteurs il faut surtout mentionner les modalités d'une éducation trop sévère ou trop douce qui augmentent considérablement le sentiment d'insécurité de l'enfant, surtout s'il y est prédisposé. Ses efforts pour atteindre un but, correspondant à une virilité parfaite, le poussent sur la voie des lignes directrices sexuelles et font paraître un mouvement psychique intense, comme si l'enfant voulait s'élever de la féminité à la perfection de la virilité.

8º En ce qui concerne le système rigide de l'enfant prédisposé à la névrose, y seront surtout exposés ceux dont le but final, le cinquième acte en quelque sorte, poursuit d'une façon abstraite, mais avec la contrainte inébranlable de l'inconscient, l'idéal d'une ressemblance à Dieu. Ces sujets se réfèrent particulièrement à l'apparence et recherchent un alibi et les attitudes les plus insolites, des manèges et des détours, des puissants dispositifs de sécurité (bizarrerie, maladies alléguées, manifestations névrotiques et psychotiques) ainsi que l'exclusion de rapports normaux sont nécessaires, afin de conserver en face des exigences de ce monde, l'idéal menacé de la personnalité. Un vaste réseau de moyens de défense, des inhibitions, agissant au moment voulu, demeurent nécessaires, pour pouvoir éviter des décisions menaçantes et des échecs possibles.

9º Parmi les facteurs qui développent au plus le sentiment d'insécurité de l'enfant, il faut citer les maladies constitutionnelles des premières années. Elles influencent l'âme enfantine par une multitude de maux, peur de la mort, faiblesse, petitesse, douleurs de toutes sortes, maladresses, développements psychique et physique ralentis, laideur, dysplasies, insuffisances des organes sensoriels et défauts d'enfants. À partir de cette base du sentiment d'infériorité, l'enfant aspire vers ses buts surtendus avec un élan incessant qui devient le rythme permanent de sa vie. Grâce à Ces rythmes rigides, mais surtendus, naissent les rares et grandes œuvres de personnalités, dont la surcompensation a pu se réaliser, mais malheureusement aussi les fréquentes et piètres produc­tions de la névrose et de la psychose, les deux dernières, lorsque sous l'effet d'un sentiment social insuffisant le découragement s'installe.

10º C'est dans l'infériorité embryonnaire et dans l'état d'infériorité des organes qui en résulte qu'il faut chercher le substratum organique des névroses et des psychoses.

L'agression particulière, venant de l'extérieur, est réalisée par la syphilis, l'alcoolisme et par la contrainte permanente à la domestication, sous l'effet de la surcharge ou de la misère. Le système névrotique se trouve favorisé par la tradition familiale nerveuse et par les différents caractères nerveux qui la maintiennent.


69   On y reconnaît une analogie avec «  la psychologie de la forme », psychologie plus récente qui par sa manière d'apercevoir les ensembles se rapproche de la psychologie individuelle comparée.

70   Erzichung Der Eltern dans Heilen und Bilden  (Bergmann Munich).